Jeph Jerman & Tim Barnes - Versatile Ambience

Jeph Jerman, musicien électoacoustique, et Tim Barnes, percussionniste et musicien électroacoustique aussi, collaborent depuis une dizaine d'années maintenant. Il y a eu quelques éditions de ce duo en tirage limité au cours des dernières années, mais c'est seulement l'année dernière que le duo a vu sa première "vraie" édition avec Matterings sur erstwhile, pour revenir un an après avec Versatile Ambience, certainement ce que j'ai entendu de mieux de ces musiciens, qu'ils soient en duo ou non. Ca fait quelques temps maintenant que je souhaite écrire sur ce disque mais que je ne sais pas comment m'y prendre. D'un côté, leur musique paraît convenue, elle ressemble à de plus en plus de ces "jeunes musiciens et compositeurs américains (ou non)" que l'on retrouve sur erstAEU notamment, mais en même temps, à chaque fois que je l'écoute, j'ai l'impression qu'il y a un quelque chose de plus : comme un mélange de maîtrise, de maturité et de talent surtout.
Versatile Ambience est composé de deux pièces qui explorent l'opposition entre le concret et l'abstrait, entre le musical et le bruit, à travers deux montages opposés. Dans un premier temps, il s'agit pour le duo de mettre en avant l'abstraction du son à travers des enregistrements au premier abord musicaux. Des enregistrements instrumentaux (qui pourraient être extraits d'un concert de Beuger ou Malfatti) accompagnés de field-recordings caractérisés par des rythmes naturels cycliques, des chants animaux discrets, etc. La superposition de ces éléments qu'on a l'habitude de qualifier de musicaux rend ces derniers abstraits, dénués de musicalité. Le montage et le mixage effaçent le caractère musical de ces objets sonores pour explorer le son sans préjugés, pour explorer le son à l'état pur, le son dénué de nos attentes et de nos repères musicaux.

Des plongées dans le son à l'état pur, ça fait quelques années qu'on en entend régulièrement, et c'est avec la deuxième piste que tout prend son sens. Le duo propose alors une musique plus "électroacoustique", plus électronique. Le duo s'aventure maintenant dans la vie parasitaire des machines, il joue avec les feedbacks, les reverb, les delays et compagnie. Il ne s'agit plus d'explorer l'abstraction propre aux phénomènes sonores jugés musicaux, mais d'explorer la musicalité propre aux phénomènes sonores jugés abstraits. Le système est le même : à travers le mixage, le montage, le choix des phénomènes sonores, à travers la composition en somme, Jeph Jerman et Tim Barnes parviennent à rendre le bruit musical, à créer une symphonie bruitiste avec ses crescendo, ses tensions et ses détentes, son découpage et sa constuction précise.

Rien de nouveau dit comme ça, mais le simple fait d'explorer ces deux opposés forme un tout qui est l'exploration d'un territoire ambigu. Jeph Jerman et Tim Barnes ne sont peut-être pas si intéressés que ça par la musicalité du bruit ou l'abstraction des notes, mais peut-être beaucoup plus par ce qui se passe entre les deux, par le flou qui délimite ces opposés et l'absence, dans la musique actuelle, de frontière claire entre les objets musicaux et non-musicaux, l'absence de limites à la musique - qui n'est plus restreinte par des instruments, des sons précis, un espace scénique, un mode de diffusion, la composition, des rythmes ni quoi que ce soit.

Jerman et Barnes proposent quelque chose de clair ici, de clair et de maîtrisé. Ils le proposent à travers deux pièces conçus avec précision, finesse, et subtilité. Il y a des clichés, c'est sûr, mais il y a quelque chose qui fait qu'on a envie d'y revenir, plusieurs choses en fait : la teneur du propos et la puissance du hors-propos, la composition en elle-même, la gestion de l'environnement sonore, et la décontextualisation du son. Tout ça est abstrait, surtout pour dire que c'est surtout très bon et prenant.


JEPH JERMAN & TIM BARNES - Versatile Ambience (LP, Idea Intermedia, 2016) : http://ideaintermedia.com/


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