jeudi 24 avril 2014

Lucio Capece, Julia Eckhardt, Christian Kesten, Radu Malfatti, Taku Sugimoto, Toshimaru Nakamura - Wedding Ceremony

CAPECE/ECKHARDT/KESTEN/MALFATTI/NAKAMURA/SUGIMOTO - Wedding Ceremony (Cathnor, 2009)
Wedding Ceremony, publié en 2009, réunit six importantes figures de différents courants expérimentaux parmi les plus importants des années 2000 (onkyo, wandelweiser, réductionnisme) : Lucio Capece (clarinette basse & saxophone soprano), Julia Eckhardt (violon), Christian Kesten (voix), Radu Malfatti (trombone), Toshimaru Nakamura (table de mixage) et Taku Sugimoto (guitare électrique). Le disque est composé de plusieurs pièces écrites pour la plupart, dirigée pour l'une et totalement improvisée pour une autre. Elles ont été réalisées en 2007 lors d'une résidence en Belgique qui a permis la réunion de ces six musiciens reconnus.

La plus importante des pièces (en durée tout du moins, avec près de 27 minutes) s'intitule Quartet+2 et a été composée par Radu Malfatti. Sur cette troisième piste, chaque musicien ne joue qu'une note, répétée à intervalles réguliers semble-t-il. On dirait qu'il y a une certaine relation entre la durée du silence et la hauteur de la note jouée, que plus la hauteur est basse, plus le silence est long. En tout cas, cette pièce est radicalement monotone et simple, mais se révèle pourtant riche. On sait toujours ce qui va arriver, mais jamais vraiment quand, malgré la régularité des interventions. Les vents soufflent dans les registres graves, le violon joue une note arco medium, et Kesten ne joue qu'un souffle très précis et toujours identique à lui-même, tandis que Nakamura et Sugimoto jouent à des volumes à peine perceptibles. Ce n'est que lors des dernières minutes que la note change. Une forme minimale, de même que le matériau sonore, mais le tout est réalisé avec beaucoup de précision (dans la hauteur, les volumes, les attaques et la tenue) et se révèle franchement envoutant. Puis vient Doremilogy 2.12, composé par Sugimoto, et qui joue également beaucoup sur la répétition. Ici, chaque musicien joue entre une et trois notes d'une gamme majeure pour finalement former la totalité de la gamme, une gamme volontairement flottante et frottante, où les instruments jouent légèrement en-dessous ou au-dessus de la note - une étrangeté déroutante de quatre minutes. Il faut aussi parler de la première piste, une composition de Christian Kesten intitulée Zonder Titel (Schuif en Ruis). Elle ne dure que huit minutes, mais je crois que c'est la pièce que je préfère de ce disque. Il s'agit là encore d'une pièce répétitive, avec beaucoup de silence et un volume assez faible. Evidemment j'ai envie de dire. Mais bref, le plus beau est le léger, continuel et doux glissando que chaque musicien opère tout au long de ce disque. Tous les musiciens jouent ensemble entre de longs silences, et ils font à chaque fois un magnifique glissando tout en beauté, en tension, et en douceur crispée. Une pièce simple toujours, mais vraiment magnifique, tendue, et riche.

Pour finir le disque, Lucio Capece a composé et donné quelques instructions pour une sorte performance à moitié musicale, à moitié théâtrale, nommée About "The society of spectacle" Guy Debord 1967. Durant la première minute, les musiciens jouent chacun une note, puis un silence. Tous les musiciens ont choisi de très beaux sons, qui se marient à merveille, des sons brefs, à volume moyen, assez réverbérés, pendant que Capece se promène dans la salle pour lire très faiblement des extraits de La société du spectacle aux auditeurs. Des micros sont placés au milieu du public et le silence est constamment rempli des réactions des auditeurs. Cette première moitié est vraiment belle dans ce que les musiciens jouent, avec un silence très riche des réactions du public. Au bout de sept minutes, la musique s'arrête brutalement, et Capece propose également au public de lire des extraits de Debord, au micro ou non. Le public se prête alors petit à petit au jeu et des extraits sont lus pendant les sept minutes restantes. Le choix du texte n'est certainement pas anodin, mais j'ai du mal à saisir la pertinence politique de cette performance. Restent les sept premières minutes qui sont vraiment belles.

Outre les superbes pièces de Kesten et Malfatti qui sont mes préférées, j'ai beaucoup aimé l'improvisation proposée par ce sextet, peut-être plus classique et moins étonnante mais vraiment réussie. Cette deuxième piste est la moins silencieuse, la plus forte en volume, et aussi la plus dense. Même s'il s'agit toujours d'une approche minimaliste et répétitive, il y a une forme plus organique à l'oeuvre, une écoute qui engage la proximité et l'intimité, et moins de réserve que dans les réalisations de pièces écrites. L'improvisation est aussi plus axée sur la recherche de textures avec de nombreux souffles, du bruit blanc, etc. C'est aussi le moment de clairement différencier les approches : tonales pour Sugimoto, répétitive pour Malfatti, bruitiste et réductionniste pour Nakamura et Capece, discrète et sensible pour Kesten et à la croisée de tous ces chemins pour Eckhardt.

Finalement, même si une unité d'approche est présente sur chaque pièce et pour chaque musicien, il y a tout de même une grande diversité et de nombreuses déclinaisons de cette approche qui sont proposées tout au long de ces 75 minutes. Un disque vraiment varié et très bien réalisé, toujours avec justesse, précision, attention, et engagement total. Conseillé.

[merci à david papapostolou de m'avoir prêté et suggéré la réécoute de ce disque]

mercredi 23 avril 2014

Dave Seidel - ~60 Hz

DAVE SEIDEL - ~60 Hz (Irritable Hedgehog, 2014)
Le label américain Irritable Hedgehog continue son aventure dans les territoires minimalistes radicaux avec un disque d'un compositeur dont j'entends parler pour la première fois : Dave Seidel. Ce dernier est un ancien guitariste converti depuis dix ans à la composition par ordinateur, notamment par le biais du logiciel libre Csound, logiciel utilisé aux côtés d'Audacity (autre logiciel libre) pour l'écriture et la réalisation de ~60 Hz.

60 Hertz est la hauteur de la fréquence que La Monte Young (qui a profondément influencé Seidel) considère comme la note fondamentale. Une sorte de fréquence qui contient en puissance toutes les autres fréquences. Une fréquence basse, profonde, d'où dérive chacune des trois pièces présentées ici. Les deux premières contiennent donc une fréquence proche des 60hz, ainsi que des fréquences médiums qui apparaissent et disparaissent au fur et à mesure des pièces pour donner vie à la sinusoïde fondamentale, alors que la dernière ne contient presque que des fréquences basses. Tout le disque est construit uniquement avec des ondes sinusoïdales. Dave Seidel a composé trois pièces où il s'intéresse particulièrement à la vitesse des battements et des frottements entre deux ou trois fréquences. L'interaction et la superposition de deux ondes simples et pures, les plus simples et pauvres qu'on puisse imaginer, donnent naissance à une oeuvre pourtant très riche, dense, harmonieuse, belle, et poétique.

Si le point de départ est un instrument froid (l'ordinateur) et des outils austères (les sinusoïdes), le résultat est d'une chaleur et d'une richesse inattendues. Dave Seidel parvient à véritablement donner corps aux fréquences, il parvient à les faire vivre de manière musicale, à véritablement composer avec ce matériau volontairement réduit et épuré. Une sorte d'épuration et de réductionnisme qui sont loin du résultat, qui ne sont apparemment que conceptuels. J'aurais en fait du mal à dire qu'il s'agit d'une oeuvre minimaliste ici, le matériau l'est bien sûr, la forme proche du drone aussi, mais le contenu est tellement vivant et en mouvement perpétuel, il est tellement beau et dense qu'on ne peut écouter la musique de Seidel comme une musique simplement minimaliste.

Il ne s'agit pas de quelque chose d'hypnothique, de lancinant ou d'obsessif, mais au contraire de quelque chose de narratif et linéaire. Rien de statique, tout est mouvement dans ces trois pièces. On passe d'un état à un autre, de manière progressive certes, mais constamment. Dave Seidel propose une sorte de voyage dans le coeur des sinusoïdes, un voyage chaleureux, vivant, organique, et riche. Vivement conseillé.

mardi 22 avril 2014

Joëlle Léandre & Pascal Contet - 3

JOELLE LEANDRE & PASCAL CONTET - 3 (Ayler, 2014)
Célèbre dans le monde de l'improvisation libre et du free jazz français comme un des principauix accordéonistes, Pascal Contet revient aujourd'hui avec une de ses plus fidèles collaboratrices, la contrebassiste Joëlle Léandre qui n'a pas besoin d'être présentée. Comme je l'ai déjà dit, je ne suis pas un grand fan de cette dernière, mais il y a de ces collaborations où tout marche très bien, où les langages semblent faits pour s'entendre, pour s'accompagner et s'unir. C'est ce que je pense de son excellente publication aux côtés de Braxton par exemple, un disque qui m'avait beaucoup marqué, mais apparemment, il en est également de même pour son travail en compagnie de Pascal Contet.

Enregistré en avril 2012 au Carré Bleu à Poitiers, scène de jazz et musiques improvisées française, 3 est une suite de sept pièces qui ne sont ni jazz ni improvisation libre. Il s'agit de sept pièces "comprovisées" comme de plus en plus de musiciens ont tendance à le dire, notamment en France. Des improvisations organisées, ou des compositions spontanées, comme d'autres le disent. Un subtil mélange de préparation et de spontanéité en somme, où il devient difficile de distinguer ce qui est prévu de ce qui est instantané. Difficile, peut-être, inutile certainement. Car l'important ne réside pas tant dn sle fait de savoir ce qui est écrit ou non, mais dans la musique elle-même. Une musique belle, libre, riche. Léandre et Contet possèdent chacun leur langage, un langage qu'ils ont élaboré au fil des années, qui ne change pas, mais les deux s'accordent vraiment très bien. L'écoute entre la contrebassiste et l'accordéoniste est précise, intime, subtile, stimulante. Les deux musiciens naviguent dans leurs eaux, certes, mais pour former un territoire nouveau, mélodique, rythmique aussi, très musical, bien structuré. Car Léandre & Contet savent gérer les questions d'intensité, d'énergie, de volume, mélodie, d'harmonie et de recherches sonores. Le duo équilibre toutes ces notions au fil des pièces en composant avec chacune d'elles, en jouant sur leur opposition, sur le glissement de l'un à l'autre, sur l'accentuation progressive d'un élément, etc.

Personnellement, c'est surtout quand le duo joue sur l'intensité que le charme opère le mieux je trouve. Car accordéon et contrebasse ne sont pas deux instruments utilisés pour leur puissance ou leur intensité, et c'est alors que le duo parvient à dépasser les limites et les barrières de leurs instruments, et de la musique, à leur manière. Une belle session d'improvisation libre, ou de "comprovisation" plutôt, commune mais recherchée, travaillée, et passionnée.

lundi 21 avril 2014

Azeotrop / Felix Profos - Bock [CD/LP]

AZEOTROP / FELIX PROFOS - Bock (Deszpot, 2014)
[la reproduction ci-dessus est à peu près celle, sérigraphiée, de la version vinyle, une autre pochette a été faite pour la version vinyle]

Trois nouveaux noms pour moi, tous originaires de Suisse : le duo Azeotrop composé de Dominik Blum à l'orgue Hammond et de Peter Conradin Zumthor à la batterie, et Felix Profos. Ce dernier a composé six des dix pièces présentées sur Bock à la demande du duo (les quatre restantes étant des improvisations). Fait étonnant, Profos semble avoir principalement écrit pour des orchestres et des formations instrumentales traditionnelles auparavant, et rarement pour une formation hardcore/noise composée d'une batterie et d'un orgue Hammond saturé.

Car le duo Azeotrop tend vers le hardcore et la noise, vers une sorte de jazzcore par moments, de sludge massif à d'autres, d'accords distordus et de rythmiques énergiques. Un son souvent lourd et agressif, et surtout assez original grâce à l'utilisation de l'orgue Hammond. Quant à Felix Profos, les pièces qu'il a écrite pour ce duo sont basées sur la répétition, sur des aspects hypnothiques et agressifs, et sur le minimalisme. Des pièces hardcore et radicales qui me font penser au groupe russe Wozzeck : une sorte de Morton Feldman revisité par un groupe de hardcore (quoique ici, on est certainement plus proche de l'approche Terry Riley ou Steve Reich du minimalisme).

Mais en tout cas voilà, ça vaut le coup. Felix Profos propose des pièces bien écrites, répétitives, obsédantes,  et le duo Azeotrop parvient à les réaliser avec un son bien lourd, entraînant, souvent un peu agressif mais pas trop bruitiste, très original en tout cas. Une belle découverte, pas prétentieuse, originale et efficace.

dimanche 20 avril 2014

Zbigniew Karkowski - Unreleased Materials

ZBIGNIEW KARKOWSKI - Unreleased Materials (Fibrr, 2014)
[désolé pour la reproduction de la pochette, je n'en ai pas trouvé avec une meilleure résolution sur le web, l'originale est bien sûr moins pixélisée...]

Publié par Julien Ottavi quelques mois après la mort soudaine de Zbigniew Karkowski à la fin de l'année dernière, Unreleased Materials est une compilation de plusieurs des dernières collaborations de Karkowski, lors des différentes tournées qu'il a pu faire assez récemment. Tout le disque est composé de duo avec ZB, hormis un très bon solo d'Ilios, membre fondateur de Mohamad, qui joue bien évidemment sur une longue fréquence très basse. Discret avec la batterie amplifiée de Daniel Buess, grave et massif avec Julien Ottavi et Kasper Toeplitz, oppressant à jouer dans les mediums aigus en compagnie de la guitare de Sin:Ned, puissant et granuleux avec Lars Akerlund : cette compilation montre une large palette des possibilités offertes par le bruit et utilisées pendant vingt ans par le musicien polonais émigré au Japon.

Du bruit disret, du bruit continu, des compositions en rupture constante, du grave, du medium, du bruit lisse, du bruit granuleux, abrasif, tout est bon pour faire du son, tant que c'est fort. Car c'est ce qui intéressait Karkoswki : jouer fort, prendre aux tripes, assaillir l'auditeur et le renverser. Et cette compilation montre justement les multiples possibilités utilisées par Karkowski pour faire ceci. Car ce dernier était passé maître reconnu dans l'art du bruit, il a su composer de toutes les manières possibles en utilisant toutes les ressources de l'ordinateur pour composer de manière vivante, viscérale, puissante et organique, seulement avec le bruit. Un bruit pur, massif, fort toujours et puissant, du bruit fait pour être ressenti à travers tout le corps, pour secouer les tripes et anéantir l'esprit.

Non ce n'est pas aussi bon que One and many par exemple, pas aussi riche et puissant, car Karkowski a toujours été plus doué en solo je trouve. Mais ces différentes collaborations témoignent tout de même de la créativité et de l'engagement total de cet artiste dans l'art bruitiste. De la part d'Ottavi, un hommage à Karkowski semblait évident, leur proximité esthétique et amicale le réclamait certainement, et tant mieux, car c'est un plaisir de découvrir ces différentes collaborations avec d'autres artistes tout aussi engagés dans le noise.

samedi 19 avril 2014

Relentless - Document #102013 [DL]

RELENTLESS - Document #102013 (insub., 2014)
Voilà une bonne dizaine de mois je pense que le label suisse insubordinations (dorénavant appelé insub), dirigé par d'incise et Bondi, n'avait pas publié de disque digital gratuit, comme à ses débuts. Après avoir édité de nombreux CD et commencé une nouvelle ligne éditoriale avec des publications digitales/matérielles, insub recommence sa série de publications gratuites en licence creative commons avec un excellent duo de saxophonistes nommé Relentless, soit le duo Sébastien Branche et Artur Vidal.

Une bonne occasion de me rattraper, car je voulais chroniquer leur précédent disque également publié sous ce format chez insub, un disque assez similaire que j'avais beaucoup aimé, mais que j'ai oublié de chroniquer... Quoiqu'il en soit, pour ce deuxième opus, le duo continue d'explorer l'interaction entre deux saxophones, l'espace et différents objets. Relentless propose ici une improvisation de trente minutes basée sur le frottement continu d'objets, la résonance du son, le souffle continu au saxophone, et les battements produits par l'interaction de deux fréquences proches sur les alto. Une pièce qui se joue dans la continuité et la linéarité, avec du silence parfois, mais jamais de grosse rupture. Le plus réussi à mon avis dans ce duo est le phrasé discontinu du souffle continu qui amène de nombreuses variations microtonales et fortes en émotion. On a parfois l'impression d'entendre du Phill Niblock joué par Bismilah Khan, car Relentless aime les attaques qui montent progressivement, les attaques un quart de ton en dessous de la note, et le duo aime encore plus jouer sur les micro écarts de tonalité et de timbre. Parfois aussi, le saxophone est seul, avec juste quelques multiphoniques lancées sur un frottement de percussion, ou sur un silence qui renforce encore plus l'attaque ; mais de manière générale, Relentless réussit à proposer un mode de jeu en interaction forte avec les instruments, les silences, les timbres, les microtonalités et l'espace.

Une très belle improvisation pour saxophones alto & objets qui fait vraiment vivre la relation entre les deux instruments, et qui sait de manière générale faire vivre toutes sortes de relations musicales et performatives (espace, objets, silence, etc.). Et j'adore ce jeu au saxophone inspiré du shenaï !

http://insub.org/insub41/

vendredi 18 avril 2014

Ensemble Hodos plays Philip Corner - Lifework: A unity 2

ENSEMBLE HODOS plays PHILIP CORNER - Lifework: A unity. 2 The World (Umlaut, 2014)
L'ensemble Hodos est formé de jeunes musiciens intéressés par les musiques expérimentales et improvisées, mais aussi par l'interaction entre l'écriture et l'improvisation. Il est dirigé par Pierre-Antoine Badaroux (saxophone alto) et Sébastien Beliah (contrebasse) et comprend (sur ce disque en tout cas) Félicie Bazelaire (violoncelle), Fidel Fourneyron (trombone), Antonin Gerbal (percussions), Hannes Lingens (percussions), Roméo Monteiro (percussions), Eve Risser (piano), Brice Pichard (trompette) et Joris Rühl (clarinette). Depuis quelques années, ils jouent la musique de Philip Corner, en divisant l'intégralité de son travail en cinq parties. 2. The World (Graphic Innovations & Indeterminacy) 1960-1975 est le premier volet de cette intégrale de Philip Corner (les quatre autres devraient être publiés dans l'année), consacré à la deuxième partie de son oeuvre, celles écrites après son retour du service militaire et de la guerre de Corée dans les années 50.

Le disque s'ouvre et se conlut avec deux pièces assez similaires et toutes deux écrites en 1963 : Crash Actions et In Intimacy - pulsation. Il s'agit de deux oeuvres d'une dizaine de minutes similaires à des "pulsations polyphoniques". La première est jouée plutôt forte avec beaucoup de bruit, la seconde est jouée à un volume plutôt moyen. Plus le son est faible, plus la résonance est laissée ; mais ce qui est intéressant ici surtout, c'est comment le groupe est subdivisé en plusieurs sous-groupes qui jouent chacun sur une pulsation différente. Tous les instruments, mélodiques ou non, jouent avec des attaques franches, tout est percussif et tout est fait de manière à ne pouvoir écouter que l'interaction entre les différentes pulsations. Philip Corner revient ici à l'aire de la polyphonie avec un matériau musical très réduit, la simple pulsation. Une sorte de polyphonie réductionniste où la musique n'est plus qu'une pulsation qui se suffit largement à elle-même : excellent. L'autre pièce que j'aime beaucoup est la troisième : Compare with "Exquisitely Sloppy OM" écrite dans les années 70. Philip Corner revient ici à la syllabe fondamentale et demande à chaque musicien de ne jouer qu'une note. Il compose donc une sorte de drone profond, très riche, avec beaucoup de mouvement (les notes s'écartent ou se rapprochent de plus en plus selon les mouvements). Une composition et une réalisation lumineuses, profondes, denses, et vivantes. Quant à Punkt, il s'agit chronologiquement de la première pièce de ce volet puisque elle a été composée en 1961. Il s'agit d'une pièce littéralement pointilliste qui part d'une partition graphique basée sur les points. C'est la pièce dans laquelle j'ai le moins réussi à m'immerger, ça ressemble à une sorte de musique post-sérielle, très axée sur le rythme et la polyrythmie, avec des interventions très brêves, qui varient dans l'attaque, le volume et le timbre, ainsi que dans de légères variations de durée (même si les notes ressemblent effectivement toutes à des points).

En résumé, ce disque vaut vraiment le détour. D'une part parce que Philip Corner est un compositeur méconnu et souvent sous-estimé (même s'il revient quelque peu sur le devant de la scène ces dernières années), et que par conséquent on a raremnt l'occasion d'entendre son travail pourtant très riche et varié. D'autre part, il est joué ici par d'excellents musiciens, tous aussi proches de l'improvisation que de la musique écrite, et donc parfaitement aptes à jouer des partitions qui laissent une grande marge de maneuvre à la volonté des interprètes et à l'indétermination. La musique est ici jouée avec précision, intelligence, beauté et personnalité. Excellente initiative en tout cas.

jeudi 17 avril 2014

Lescalleet [bandcamp]

KEVIN DRUMM & JASON LESCALLEET - The Invisible Curse (Glistening Examples, 2013)
En attendant la sortie prochaine du duo Kevin Drumm/Jason Lescalleet sur erstwhile, Lescalleet propose un EP virtuel de cette collaboration attendue sur le bandcamp de son label. Deux courtes pièces (10 et 5 minutes) sont donc en téléchargement depuis plusieurs mois maintenant.

Ce n'est pas une grosse surprise, mais j'attends quand même la suite avec impatience. Lescalleet utilise des préenregistrements sur bandes à vitesse réduite (la dernière pièce se conclut avec un remix d'un tube genre Depeche Mode, Genesis, ou je ne sais quel groupe de pop des années 80), des nappes produites à partir de cassettes bouclées, tandis que Kevin Drumm l'accompagne avec des sons simples, discrèts et liénaires de fréquences découpées au scalpel. On entend surtout Lescalleet en fait sur cet EP, un Lescalleet qui travaille toujours la modification de cassettes et de bandes bouclées, accompagné d'un Kevin Drumm qui se fond dans la masse analogique.

C'est très bon, et hormis la discrétion de Drumm, rien de très surprenant comme je le disais. Des boucles de cassettes, des voix à vitesse réduite, des fréquences abrasives, les deux musiciens se reconnaissent et finalement, plutôt que d'aider à patienter, cet EP met un peu trop l'eau à la bouche, on rêve plus qu'autre chose d'écouter la suite de leur collaboration et on a du mal à se contenter de ces deux pièces.

https://glisteningexamples.bandcamp.com/album/the-invisible-curse


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Et pendant que je suis sur bandcamp, j'en profite pour signaler un autre projet auquel a participé Lescalleet. Le label Quakebasket, suite au dernier album de Coppice, a décidé d'éditer chaque semaine un remix différent du morceau "Hoist Spell" (téléchargement disponible ici). Après Pisaro, VA AA LR, Bryan Labicz, Machinefabriek et quelques autres, c'était au tour de Lescalleet de proposer sa version. Une pièce de neuf minutes, qui débute par un larsen très aïgu. Au bout de deux minutes, les harmoniums de Coppice apparaissent, accompagnés d'une rythmique pop. Puis petit à petit des éléments s'ajoutent : voix ralenties, drone superposé extrait de Coppice. Lescalleet fait de ce morceau une sorte de pop-drone expérimental, une sorte de dub noise pour bandes magnétiques, il en fait en résumé un petit bijou tout en conservant très bien l'esprit du morceau original.

http://quakebasket.bandcamp.com/track/hoist-spell-lescalleet-reconstruction

mercredi 16 avril 2014

Jason Lescalleet - Much To My Demise [LP]

JASON LESCALLEET - Much To My Demise (Kye, 2014)
Avant le retour massif du vinyle dans les années 2000, une des raisons principale de son abandon a été la création du disque digital d'un côté, mais aussi la fragilité du support. Tout le monde a connu les inconvénients des rayures, des poussières, etc. Une fragilité qui plaît à Jason Lescalleet, dans la mesure où il aime travailler la dégradation des signaux et des supports d'enregistrement. C'est pourquoi à l'intérieur de Much To My Demise, on peut trouver un court texte qui demande aux auditeurs de ne rien faire pour conserver le disque, de laisser le temps travailler le support et sa pochette, de le laisser se dégrader pour en faire un exemplaire unique. Lescalleet intervient contre le fétichisme et demande aux détenteurs de ce disque de ne pas l'aduler en tant que fétiche, mais au contraire de laisser le temps agir dessus comme preuve de la vie.

Lescalleet veut avec ce vinyle explorer la déliquescence et la "qualité temporelle" du support analogique. C'est pourquoi il a inséré cette requête particulière. Une requête qui correspond également très bien au processus de création des trois pièces présentées ici. Trois mois ont été nécessaires. Trois mois au cours desquels Lescalleet a enterré des bandes préenregistrées. Aucun geste, aucune transformation, aucun "processus musical", juste la marque du temps (et de la terre) sur des bandes magnétiques. Lescalleet présente un enregistrement d'un solo de piano lent et romantique à peine perceptible, au bord de l'anéantissement, ainsi qu'un enregistrement de larsens déjà plus fort et présent. Des enregistrement très différents, mais qui s'écoutent de la même manière. C'est à dire pas pour eux-mêmes. En effet, le plus intéressant dans ces bandes, c'est avant tout l'action du temps et de la dégradation naturelle.

Il ne s'agit pas de musique à proprement parler, mais d'art au sens le plus noble. Pour Much To My Demise, Lescalleet ne tien pas forcément à créer une (ou trois) pièce musicale, mais il tente bien plutôt de saisir l'action du temps, d'informer des processus vitaux, de contempler la nature dans son ensemble. Il s'agit d'une oeuvre ambitieuse, qui retrace les efforts particuliers d'un artiste sonore qui tente par son médium de capter et de figurer la vie (son mouvement, son action, sa temporalité) de manière sonore et matérielle. Un album concept passionnant, car les trois pièces présentées ont en plus le mérite d'être aussi riches et denses que le processus de création. Hautement recommandé.

mardi 15 avril 2014

JASON LESCALLEET [cassettes]

JASON LESCALLEET - Archaic Architecture (NNA, 2013)
On est de plus en plus à vouer un véritable culte à Jason Lescalleet dorénavant - preuve en est ses tournées multitples en Amérique et en Europe. Je ne crois pas qu'il y ait donc besoin de le présenter, chacun connait au moins de loin ses travaux et a du au moins en entendre parler en tant que maître des manipulations de bandes et de cassettes. Pour moi, il fait partie des artistes les plus intéressants de ces dix dernières années, sans aucun doute, et j'arrive à être toujours surpris par chacune de ses sorties. J'avoue que je suis d'autant plus enthousiaste quand il s'agit de cassettes, format qui correspond parfaitement à Lescalleet (même si mes préférés sont des cds, notamment ceux publiés sur erstwhile...).

En tout cas voilà, l'année dernière, le label américain NNA Tapes proposait encore une cassette complètement inattedue et surpenante de Jason Lescalleet, intitulée Archaic Architecture. Ici, Lescalleet utilise principalement (uniquement?) des enregistrements d'orgue et un petit synthétiseur. La première face est proche de l'ambient, une sorte de drone où la diffusion des enregistrements d'orgue est ralentie, une diffusion qui s'entremêle indistinctement avec les nappes de synthé. Il s'agit d'une face très étrange, linéaire, monotone, nostalgique et très granuleuse. On reconnait l'orgue, mais la vitesse altère le grain et la texture en devient unique. Sur la deuxième face, Lescalleet conserve le même procédé mais en utilisant un enregistrement plus mélodique. Cette face est encore plus étrange et décalée, et encore plus à mon goût du coup. Il y encore la mélodie présente, avec les accords qui la soutiennent, mais l'altération de l'enregistrement et la modification conséquente du grain rendent l'écoute complètement décalée. On suspecte quelque chose, on recherche de l'ironie, de l'humour, de la parodie, et en même temps, l'ambiance n'est pas à la rigolade avec cet orgue d'église plutôt solennel.

Avec un procédé simple, Jason Lescalleet parvient à considérablement modifier l'écoute et à bien modifier la direction de l'attention. On ne se concentre plus que sur le grain même de l'orgue, sur le grain également du support (la bande) et sur l'atmosphère propre à cette couleur grisâtre, acceuillante, envoûtante et granuleuse. Un travail simple et subtil de la bande, dont le rendu est surprenant par sa richesse. Encore une fois, Lescalleet se révèle être un des manipulateurs de bande les plus créatifs et ingénieux que j'ai entendu.

AARON DILLOWAY/JASON LESCALLEET - Building A Nest (Hanson, 2013)
Après leur excellente et cauchemardesque collaboration publiée sur PAN, le duo Aaron Dilloway/Jason Lescalleet propose une nouvelle aventure sonore publiée en cassette sur le label de l'ex-membre de Wolf Eyes. Le duo continue d'explorer le potentiel des bandes bouclées, tout en ajoutant du synthétiseur ici. La première face est assez abstraite et propose une boucle proche de l'ambient, une sorte de basse mise en boucle, sur laquelle s'ajoutent des enveloppes de synthé très science-fiction, des enveloppes non harmoniques et aléatoires, cheap mais efficaces. Petit à petit la boucle prend forme et consistance jusqu'à devenir une rythmique de power-electronics un peu lo-fi, un peu barré, plus cheap et moins agressive, une rythmique genre du Carpenter qui a bien vieilli puisque Dilloway et Lescalleet prennent un malin plaisir à toujours utiliser la dégradation des signaux et des matériaux. A ce propos, la deuxième face est encore plus claire. Tout commence avec le même synthé version science-fiction, avec une enveloppe aléatoire et un filtrage dégueulasse accentuée par le filtre des bandes (à travers lesquelles le synthé est manipulé). Malgré un souffle et quelques éléments fortement en retrait (comme la fameuse rythmique de la première face), le signal est plutôt clair au début, mais petit à petit, la saturation fait son chemin. Je ne pense pas qu'il y ait beaucoup d'effets (quand même beaucoup de reverb), je crois surtout que Dilloway et Lescalleet se sont amusés à réinjecter le signal dans les bandes ou une console de mixage jusqu'à la saturation. Le duo transforme très progressivement, simplement, et surtout précisément un signal de base avec un procédé de feedback archaïque. De bande originale d'un mauvais film de SF, le son se rapproche de plus en plus d'un film qui se dégrade et dont l'intérêt réside dans cette dégradation. Les couleurs prennent forme, le grain apparaît et gagne en consistance, et la tension est de plus en plus palpable au fur et à mesure que le son gagne en saturation.

Encore une fois, un excellent travail de dégradation et de désintégration progressive d'un signal sonore analogique. Recommandé.

lundi 14 avril 2014

idealstate no-number series [DL]

Il y a quelques mois, le musicien néozélandais Lee Noyes a choisi de créer une sous-section de son label idealstate avec les no-number series, une collection d'albums variés, proposés par beaucoup de proches de Noyes, en téléchargement gratuit sur bandcamp. Quelques extraits de cette série.

LEE NOYES & RADIO CEGESTE - If witness was an architect (Idealstate, 2013)
Sur le label idealstate, mon disque favori est sans aucun doute l'excellent duo de Lee Noyes et Radio Cegeste ("nom de scène" de Sally Ann McIntyre), et c'est donc avec un grand plaisir que j'au retrouvé cette formation au milieu de cette série. Lee Noyes est crédité ici aux percussions et feedback, tandis que la liste des outils utilisés par Radio Cegeste est excessivement longue (en gros, des petites radios, un 78 tours, un Theremine artisanal, une boîte à musique qui joue du Piaf et des field-recordings).

Encore une fois, la rencontre entre ces deux musiciens est une réussite. Et bien sûr, les boucles d'insectes et d'oiseaux et les fréquences radio discrètes de Radio Cegeste n'y sont pas pour rien. Le duo compose une pièce de vingt minutes assez calme, faite de percussions frottées, de larsens et de fréquences radio à faible volume, et de field-recordings détournés. L'atmosphère que produit ce duo est encore une fois unique : le chant des oiseaux se mêle facilement au caractère abrasif des radios et des transmetteurs, les instruments acoustiques dialoguent avec les perturbations électromagnétiques, etc. Un dialogue subtil et fin qui aboutit à une pièce qui joue sur des boucles, des entremêlements de sources, etc. Il n'y a pas de différence entre les instruments, les parasites électroniques abstraits et les enregistrements concrets, tout est sur le même plan : un plan poétique et musical, d'une finesse, d'une sensibilité et d'une créativité envoutantes. Vraiment conseillé, excellent travail.

http://idealstatenonumberseries.bandcamp.com/album/if-witness-was-an-architect

MATT EARLE/TIMOTHY GREEN/ADAM SUSSMANN/MASSIMO MAGEE - Opera (Idealstate, 2012)
Opera a été une des premières publications de cette série, durant l'été 2012. Il s'agit d'une pièce de vingt minutes réalisée par Timothy Green (cymbales & électronique), Massimo Magee (VCR), et le duo Stasis, soit Matt Earle & Adam Sussmann (électronique). Le quartet propose une longue improvisation assez calme et linéaire, avec quelques ruptures fortes et bruitistes par moment (des moments toujours très bien choisis). Mais de manière générale, les quatre musiciens évoluent sur un territoire très abrasif, fait d'électroniques bruts, sans trop d'effets, de l'électronique abstrait à partir de micro-contact et de modifications magnétiques. Des larsens très très aigus, des objets amplifiés, des fréquences instables, des buzzs, des silences et des perturbations électromagnétiques. Du noise réductionniste et abstrait, minimaliste et dur, qui joue sur le parasitage brut et pur, sur la simplicité et l'écoute. Pas mal du tout.

http://idealstatenonumberseries.bandcamp.com/album/opera

GIL SANSON & BRUNO DUPLANT - same place (Idealstate, 2014)
Je me rends compte que ça fait un bout de temps que je n'ai pas chroniqué un disque de Bruno Duplant, ça aurait bientôt fait un an, et c'est pourtant un des artistes que je connaisse les plus prolifiques en terme de publication. J'en chroniquerai d'autres bientôt, mais je profite de ce petit article sur le projet éditorial de Lee Noyes pour parler de la collaboration entre Bruno Duplant & Gil Sansón.

Comme pour les titres précédents, il s'agit toujours d'une seule pièce d'une vingtaine de minutes. Les artistes n'ont pas indiqué qui fait quoi, ni comment. Ce qu'on entend, c'est une sorte de field-recording ambiant, comme un espace vide dont on entendrait que des résonances minimalistes, quelques objets et percussions de temps à autres, et une fréquence ultra aiguë. L'atmosphère de cette pièce est vraiment particulière, il ne se passe pas grand chose, mais l'impression que quelque chose de grave ou de sombre va très vite arriver est constante. Une pièce sombre, minimale, austère, et radicale. Les deux musiciens proposent une sorte d'eai ultra minimaliste qui lorgne sur la composition, une pièce dure, hypnotisante et flippante ; en tout cas, ça vaut le coup d'y jeter une oreille. 

dimanche 13 avril 2014

Skogen - Despairs had governed me too long

SKOGEN - Despairs had governed me too long (Another Timbre, 2014)
Troisième disque de l'ensemble Skogen sur le label another timbre, Despairs had governed me too long est une longue composition de près d'une heure de Magnus Granberg, comme sur le premier opus. Les musiciens sont à peu près identiques : Magnus Granberg au piano et à la clarinette, Leo Svensson Sander au violoncelle, John Eriksson au marimba et vibraphone, Toshimaru Nakamura à la table de mixage, Petter Wästberg aux micro contacts et objets, Angharad Davies et Anna Lindal au violon, Ko Ishikawa au sho, Erik Carlsson aux percussions, et Henrik Olsson aux bols et verres.

J'ai déjà chroniqué les deux précédents albums de Skogen, que vous pouvez lire ici et ici. Je renvoie sur ces liens car j'ai déja pas mal parlé de leurs précédents opus, et la musique de cet ensemble n'a pas tellement changé. Skogen continue de travailler - et réussit très bien - sur l'interaction entre composition et improvisation. D'ailleurs, à la première écoute de ce disque, je ne me rappelais plus que l'ensemble partait de partitions, je pensais que c'était un ensemble d'improvisateurs, et je me disais justement que ça sonnait vraiment comme quelque chose de superbement écrit. C'est en voyant que c'était écrit que je me suis dit ensuite que ça sonnait quand même comme de l'improvisation. Bref, Skogen parvient très à brouiller les frontières disciplinaires, et il le fait en laissant beaucoup d'espace la personnalité de chacun des membres.

Et cet espace laissé aux différents langages est l'autre point fort de cet ensemble. Certains jouent sur les techniques étendues, d'autres sur la mélodie, d'autres sur l'électronique et le bruit, mais tout le monde fait attention à l'autre et laisse de l'espace aux différents langages. Et c'est une autre manière de brouiller les frontières entre les instruments, les machines, les sons musicaux et bruitistes, etc. Tout est sur le même plan avec Skogen : les différentes pratiques, les différents langages, les différentes disciplines, frontières, barrières, esthétiques, etc. Tout est au même plan et au service d'une musique romantique, aérée, poétique, profonde et légère. Skogen n'a pas changé de direction, mais c'est pas grave, tant mieux même, car celle qu'ils suivent est déjà très personnelle et c'est encore et toujours une réussite. Conseillé, comme les autres.

samedi 12 avril 2014

Martin Iddon - Pneuma

MARTIN IDDON - pneuma (Another Timbre, 2014)
pneuma est le premier disque du jeune compositeur et musicologue britannique Martin Iddon. Ce disque regroupe cinq pièces qui datent de 2009 à 2013 : pneuma.sarx interprété par Gavin Osborn (flûte), Alice Purton (violoncelle), Nina Whiteman (voix), head down among the stems and bells par Catherine Laws (piano), pneuma.kharis par Carlos Cordeiro (clarinette basse), Jeffrey Gavett (bariton), Andy Kozar (trompette), William Lang (trombone), Danaë par Linda Jankowska (violon), Emma Richards (alto), Alice Purton (violoncelle), hamadryads par Jane Sheldon (soprano), Rachel Calloway (mezzo-soprano), Eric Dudley (ténor), Jeffrey Gavett (bariton) et Steven Hrycelak (basse).

head down among the stems and bells ainsi que Danaë sont les deux pièces qui utilisent le plus le silence. L'une pour piano préparé, l'autre pour cordes utilisées avec des techniques étendues (que les musiciens ne pratiquent pas habituellement). Ici, Martin Iddon cherche des nouveaux sons en impliquant très fortement le musicien. Les pièces sont écrites pour que le musicien fasse ce qu'il n'est pas habitué à faire (employé deux archets simultanément par exemple). Les deux pièces ne se ressemblent pas vraiment mais sont les deux qui se démarquent le plus du disque : notamment pour les silences présents, ainsi que pour l'absence de voix, mais aussi pour les côtés bruitistes sur le trio à cordes et atonaux sur le piano. Deux pièces qui investissent des territoires sonores vraiment nouveaux et originaux, notamment Danaë qui n'est pas sans évoquer Nomos Alpha de Xenakis (revisité en version trio).

Mais c'est sur le reste du disque que l'on trouve les partitions les plus intéressantes de Martin Iddon je trouve. L'ancien et le contemporain se mélangent à merveille dans chacune des trois autres pièces. D'un côté, Iddon continue de demander aux interprètes de quitter leurs habitudes pour explorer une nouvelle relation à l'instrument, et de nouveaux sons par conséquent. Et de l'autre, Iddon accorde une grande importance à l'écriture de chaque voix, des voix longues et superposées qui rappellent l'écriture horizontale des polyphonies de la Renaissance. Sur hamadryads, une ambiance proche de Ligeti est présente, les voix se superposent en une sorte de cluster, mais un cluster beaucoup plus mélodique qui n'a rien à voir avec les micropolyphonies. Qu'elles soient instrumentales, vocales ou mixtes, les pièces de Martin Iddon s'occupent de superposer des lignes mélodiques très belles qui s'imbriquent de manière très étrange. Les voix sont mélodiques, mais l'ensemble pas du tout (d'où ce rappel de Ligeti). L'ensemble forme une masse sonore souvent onirique et atemporelle, une masse sonore douce, chargée de rêve, de sensations, une masse sonore qui évolue de manière collective par micro-évènements individuels très riches et surprenants.

Il faudrait parler de chaque pièce précisément, car c'est dur de parler de ce disque dans son ensemble, et ce n'est pas très pertinent. Mais il faut surtout écouter cette suite qui se ressent plus qu'elle ne se décrit. Et je trouve plus juste de laisser un maximum de surprises aux auditeurs (car ce disque en possède). C'est beau, innovant, intelligent, personnel et riche. Conseillé.

vendredi 11 avril 2014

Berlin Series 2 : split Christian Kesten & Mark Trayle duo / Annette Krebs solo

KESTEN&TRAYLE / KREBS - F23M-12: Field with figures / rush! (Another Timbre, 2014)
Le label another timbre continue sa série consacrée à la scène expérimentale berlinoise avec un nouveau split : le duo Christian Kesten (électronique) & Mark Trayle (voix), suivi d'un solo d'Annette Krebs

La première partie de ce split CD est intitulée F23M-12: Field with figures et il s'agit d'une suite de quatre pièces par les deux musiciens expérimentaux Kesten & Trayle. Une suite très sobre et épurée qui est loin des clichés de la noise et de la musique improvisée. Avec des instruments très différents, Kesten & Trayle fabriquent des nappes assez homogènes : bruits blancs discrets avec souffle humain, notes tenues à la voix et drone au synthé analogique, légers bruits de lèvres contre larsens discrets. Tout se fait dans la douceur, dans la sobriété, il n'est pas question de textures ou de techniques remarquables, ni de formes très développées, il n'est pas question de drone non plus, mais le duo avance progressivement en accordant toute son attention sur l'écoute et l'interaction entre les deux médiums (électronique et cordes vocales). Le duo avance sur des territoires abrasifs et détendus, proches du silence et du bruit blanc. Ce qui ressort, c'est une étonnante homogénéité, mais aussi, et c'est le plus frustrant, c'est la gestuelle et le corps des musiciens qui ont l'air importants et qu'on a du mal à clairement distinguer. Quatre pièces qui donnent envie de s'intéresser à ces musiciens, mais surtout de les voir en action. 

La seconde partie de ce split est donc un solo d'Annette Krebs intitulé rush! Il s'agit de deux versions d'une même pièce où sont utilisés une guitare électroacoustique (préparée), des bandes et de l'électronique, le tout assemblé par ordinateur. Je n'avais pas entendu de disque aussi singulier depuis bien longtemps à vrai dire. Singulier et déroutant, un peu à la manière de Marc Baron (auquel j'ai beaucoup pensé en écoutant cette pièce de Krebs). rush! est vraiment déroutante car c'est typiquement le genre de pièce dont on se doute qu'elle est écrite avec beaucoup de précision, que chaque élément répond à un questionnement, et pourtant on n'arrive pas vraiment à saisir ni la forme ni le sens. A chaque écoute, j'étais pris dans des sentiments ambivalents : ça me fascine et je ne comprends pas, et je ne sais pas si ça me fascine parce que je ne comprends pas ou si je ne comprends simplement pas pourquoi ça me fascine. 

Quoiqu'il en soit, Anne Krebs propose avec rush! une pièce d'environ un quart d'heure qui se démarque par son atmosphère très particulière et non-musicale. Les deux versions sont enregistrées en studio,  les interventions sonores (plus que musicales) sont très brèves et minimales et sont séparées par de longs silences. Les sons sont limités à des interventions d'une seconde - un mot, une note, un bruit, un autre mot  d'une autre voix d'une autre langue, un bruit - et sont très espacés dans le temps. Ils forment comme des entailles dans le silence, comme une sculpture ultra minimaliste. La différence entre les deux versions tient au fait que Krebs sculpte soit un silence numérique (version numéro 2, l'originale) soit dans des sons extérieurs enregistrés sur bande (une sorte de field recording volontairement mal capturé, une pure ambiance sonore urbaine et citadine avec traffic routier et cris de bébés). Dans les deux versions, les interventions surprennent toujours par leur brièveté, par leur surgissement inattendu, et par le fait qu'elles paraissent finalement beaucoup moins intéressantes qu'un silence digital ou un bruit de fonds qui pourrait être considéré comme gênant. 

Annette Krebs sort des dogmes, des idiomes, et des clichés avec une composition électroacoustique vraiment singulière, belle, et remarquable. Vivement conseillé. 

mercredi 9 avril 2014

Partial - LL

PARTIAL - LL (Another Timbre, 2014)
Les Etats-Unis regorgent de jeunes musiciens extrêmement talentueux dans le domaine des musiques électroacoustiques et minimalistes, il y a toute une génération qui s'apprête à considérablement modifier le paysage de la noise et des musiques expérimentales - pensons simplement à Anne Guthrie, Joseph Kramer, Richard Kamerman, Devin DiSanto, et d'autres encore. Des artistes qui pourraient avoir leur place sur another timbre, mais qu'on n'a encore jamais entendu sur cet excellent label anglais. Mais il ne faut jamais désespérer, car Simon Reynell vient tout juste de publier le premier disque de Partial, duo composé de Joseph Clayton Mills (membre de Haptic) et de Noé Cuéllar (membre de Coppice).

Les trois pièces qui composent ce disque datent maintenant de 2010-2011, date à laquelle Coppice venait de se former. Même si ce duo n'a pas grand chose à voir avec Coppice, un intérêt fort pour l'abstraction est partagé avec les premiers enregistrements du duo. Mais le plus intéressant ne réside pas dans la comparaison. Déjà, le point de départ n'est pas très habituel. LL répond à une demande spécifique d'un magasin d'objets d'occasion sur Chicago, lequel a demandé aux artistes locaux d'investir le lieu de manière esthétique (pour des installations, performances, etc.) après les horaires d'ouvertures. Ainsi, Partial a choisi d'utiliser tous les objets possibles à l'intérieur du magasin pour créer leur musique lors d'une performance unique.

La première partie du disque est composé d'une partie de ces enregistrements réassemblés et édités par la suite. Le duo a su composer une musique pertinente et profonde, avec une acoustique unique, qui ressemble à une pièce composée à partir de logiciels informatiques. Le duo fabrique des nappes, des bruits blancs, et des percussions avec une délicatesse, une subtilité et une sensibilité impressionnantes. Souvent le volume est plutôt bas, cette pièce est de manière générale plutôt aérée, mais chaque son, parce qu'il est vraiment original et surprenant, possède une force et une profondeur qui ne laissent pas de marbre. De plus, le duo a véritablement composé une pièce très narrative lors de l'édition et a fait de cette pièce un morceau électronique abstrait qui évolue avec sens.

Quant à la seconde pièce, il s'agit d'un assemblement de différents essais acoustiques et non traités qui datent des préparatifs au concert. Le volume est encore plus faible, le son est encore plus abstrait, les silences sont plus présents. Je ne sais pas si c'est mieux, mais en tout cas, c'est à ce moment que la gestuelle des musiciens est la plus présente, que l'attention au son se fait le mieux ressentir, ainsi que la concentration nécessaire à la découverte de ces nouveaux matériaux. La forme de cette pièce est moins linéaire et moins narrative, elle évolue de manière abrupte et chaque sous-section est séparée par des silences, il y a moins de forme mais une plus grande présence des musiciens. Une sorte de focus sur le processus de création, sur la phase de recherche, un focus qui met beaucoup plus en avant les musiciens eux-mêmes ainsi que les objets utilisés, que l'on distingue mieux par ailleurs.

Puis Partial finit avec une très courte pièce de moins de deux minutes en laissant jouer une berceuse sur une boîte à musique du 19e siècle, une pièce un peu anecdoctique mais vraiment charmante. Cette conclusion met d'ailleurs en avant un des points essentiels de la musique de Partial : la volonté de laisser les objets s'exprimer tout en produisant une musique unique. Ce que le duo réussit très bien par ailleurs. Partial prend des objets, les utilise tels quels dans un geste personnel mais en communication étroite avec les objets eux-mêmes. Un dialogue profond entre les objets d'occasion et les musiciens, et une recherche sonore très originale, Partial utilise des objets usuels vraiment comme des instruments et tentent de s'approcher au plus près d'une musique instrumentale. Très bon travail, j'attends la suite de ce duo avec impatience.

mardi 8 avril 2014

Benjamin Duboc- st. james infirmary

BENJAMIN DUBOC - st. james infirmary (Improvising Beings, 2014)
Contrebassiste français, Benjamin Duboc est un des acteurs majeurs des scènes free jazz et musiques improvisées. Il sait parfaitement allier un grand sens de la musicalité, du rythme, de l'émotion et de la recherche sonore, selon les projets auxquels il participe. En solo, il avait déjà publié un excellent disque au sein du coffret publié chez Ayler Records, proche d'un drone très riche et dense (joué à l'archet uniquement sous le chevalet). Il revient cette année avec un nouveau solo constitué de deux pièces, l'une pizzicato et l'autre arco.

La première partie du disque est une improvisation de vingt minutes assez traditionnelle j'ai envie de dire. Traditionnelle ? oui et non en même temps, puisque la contrebasse n'est pas réputée pour être un instrument de soliste, et ici, Benjamin Dubc l'utilise véritablement telle quelle. Il compose une longue improvisation de vingt minutes, jouée uniquement avec les doigts. Une improvisation très belle, mélodique, lyrique, et intense. Le touché est très précis, les attaques sont justes et l'accentuation du phrasé de Duboc, plutôt jazz, est aussi rythmé que sensible. Une belle pièce narrative riche en émotion et virtuose dans la réalisation. Une improvisation vraiment intéressante pour sa beauté, sa poésie et surtout pour apprécier le talent de ce virtuose de la contrebasse, mais c'est surtout la suite qui révèlera l'inventivité de Duboc.

Sur la deuxième partie donc, Duboc ne joue plus qu'avec l'archet. Il s'agit maintenant d'une improvisation beaucoup plus abstraite, axée principalement sur l'exploration sonore tout en conservant un grand souci de la narration dans la forme. Il y a un peu plus de silence, et surtout beaucoup plus de techniques étendues (qui étaient absentes sur la première partie). Benjamin Duboc explore ici un large éventail des possibilités sonores de la contrebasse, selon la pression exercée par l'archet, selon son emplacement sur les cordes et la contrebasse, etc. Cette exploration de la contrebasse est vraiment profonde, elle est plus abstraite certes, mais conserve le même souci que sur la première pièce d'une poétique du son et d'un sens aigu de la musicalité (où mélodies, harmonies et rythmes sont beaucoup moins présents par contre). Duboc, ici, propose une improvisation axée sur le timbre et les couleurs de la contrebasse qui est très chaleureuse, acceuillante, fascinante, poétique et sensible toujours, mais surtout très intense.

Deux pièces, l'une plutôt jazz, et l'autre plus proche de l'improvisation libre, qui démontrent une fois de plus le talent, la précision et l'intelligence de ce contrebassiste. Très bon travail.

lundi 7 avril 2014

Itaru Oki - chorui zukan

ITARU OKI - chorui zukan (Improvising Beings, 2014)
Trompettiste japonais, Itaru Oki a quitté son pays pour la France au milieu des années 70 après avoir été actif au sein de la scène free jazz tokyoïte. J'avais déjà entendu plusieurs disques auxquels il participait, notamment aux côtés de Benjamin Duboc, Jean-Noël Cognard et Michel Pilz (entre autres) il n'y a pas très longtemps, mais c'est la première fois avec chorui zukan que j'entends ce musicien en solo (sur lequel il utilise trompette et bugle).

Il et finalement assez peu questions de techniques étendues ici, et encore moins de recherches sonores. Ce solo de Itaru Oki est très free jazz, voire jazz. Et c'est pas plus mal à mon avis. Car au lieu de chercher les sons les plus silencieux ou le plus bruitistes possibles, Itaru Oki s'est concentré sur le développement d'un langage personnel, libre et intime. Un langage qui utilise les phrasés jazz, qui n'hésite pas non plus à revisiter des standards (de Monk surtout), mais qui reste libre. Itaru Oki peut jouer des thèmes jazz à certains moments, ou faire de "l'improvisation libre", rien ne l'empêche d'être lyrique et puissant à chaque moment. Que ses phrases et que son jeu soient rythmiques, mélodiques, nostalgiques, "libres", jazz, atonaux, ce qui compte, c'est que Oki joue ce qu'il a envie de jouer, et c'est tout son charme. J'aime bien ce solo non pas pour son côté innovant ou explorateur, Itaru Oki joue de la trompette de manière assez traditionnelle, mais il en joue très bien d'un côté, et avec le coeur surtout. Au lieu d'inventer un langage pseudo innovant, Itaru Oki développe le sien, avec toutes les références, les influences et l'histoire qu'il contient. Des influences qui sont intégrées et non niées : influences du jazz et du swing qui lui est propre, du free et de l'intensité comme de la liberté qui lui appartiennent.

Un beau solo de cuivres jazzy mais puissant, libre de manière dansante et viscérale. Du free très jazz, avec tout le swing et la puissance que ça peut recéler. Du free plein d'énergie, d'émotions et de beauté.

dimanche 6 avril 2014

COPPICE

COPPICE - Vantage/Cordoned (Caduc, 2014)
Paru également en CD sur le label de Mathieu Ruhlmann, Vantage/Cordoned est le dernier disque du duo américain Coppice (Noé Cuéllar & Joseph Kramer). Comme sur le précédent opus publié sur Quakebasket, Coppice continue de jouer sur son installation d'harmoniums préparés et de bandes. Des vieux harmoniums délabrés du 19e siècle, passés au crible de multiples filtres, bouclés sur des bandes, etc. Je ne comprends pas trop comment marche la musique de Coppice, et tant mieux, car c'est en grande partie ce qui fait sa beauté.

Encore une fois, le souffle est omniprésent, le souffle et toute la mécanique des instruments sont amplifiés, traités, mis en forme, samplés, modifiés, etc. L'acoustique et la mécanique de l'harmonium servent de base fondamentale aux compositions de Coppice, le souffle forme les mélodies, les notes forment des nappes assez drones, la mécanique produit des sortes de rythmique. Il y a un aspect très musical et concret dans ces deux pièces de Coppice, et pourtant, il y a toujours cette ambiance très énigmatique, flottante et lunaire, propre au duo, qui tend de plus en plus vers un son plus propre et lisse, plus digital. Coppice évolue dans des sphères inconnues jusqu'ici, des territoires sonores et musicaux comme on n'en a encore jamais entendu. Ca ressemble à une sorte de musique électroacoustique désuète ou décalée (temporellement), comme si un organiste bricoleur du 19e avait fait de la musique électroacoustique, ou comme si le fantôme de ce musicien revenait aujourd'hui pour faire de la musique électronique. Il y a une sorte de nostalgie et d'atmosphère fantomatique toujours présente dans ces compositions, dans les phases les plus abstraites (souffles purs) comme dans les parties plus mélodiques.

Vantage/Cordoned est peut-être plus axé sur le contenu et la recherche sonore que Big Wad Excisions (où l'écriture et la forme étaient vraiment primordiales), et il perd un peu en force de ce côté. Mais cette recherche sonore est tellement unique et magnifique qu'elle reste bouleversante comme le précédent opus de Coppice. Encore une fois, vivement conseillé, il s'agit d'une perle rare.

COPPICE - The Pleasance & The Purchase (Senufo, 2012)
The Pleasance & The Purchase est un 45 tours qui renvoient aux premiers enregistrements et aux premières explorations sonores de Coppice en 2010. Sur ces deux courtes pièces de 5 minutes chacune, le duo utilise un shruti box et deux ghetto blasters modifiés par Joseph Kramer. A ce moment-là, le son du duo était plus brut, plus noise. Le shruti box est utilisé comme une source sonore non-instrumentale, seuls les souffles et la mécanique sont amplifiés, les notes sont à peine perceptibles, et ce qui compte avant tout ici, c'est la transformation du signal par les bandes insérés dans le ghetto blaster. Coppice compose ici avec ce premier (d'une longue série) instrument à soufflet une musique très abstraite, aride, et abrasive. De la recherche pure avec tout de même un soupçon de musicalité apporté par les boucles des cassettes et les bourdons fantomatiques du shruti box. Mais de manière générale, l'atmosphère de ces deux pièces ressemblent plus à une sorte de field-recording étrange, plein d'insectes insouïs et de souffles lancinants.

Bien sûr c'est très court au total, mais j'aime bien tout de même ce format 45 tours qui permet de présenter rapidement un projet, avec un son excellent (mastérisé ici par Giuseppe Ielasi). La démarche de Coppice est ici posé : des instruments à soufflet modifiés de manière électroacoustique - principalement par des cassettes et des lecteurs modifiés et préparés. La démarche artisanale et exploratrice de Coppice est déjà là, la précision de l'exécution aussi, et la beauté de cette recherche est déjà saisissante. Belle introduction de ce qui formera ensuite une des formations essentielles de cette décennie.

samedi 5 avril 2014

Joda Clément / Daniel Jones / Lance Austin Olsen / Mathieu Ruhlmann - A Concert for Charles Cros

CLEMENT/JONES/AUSTIN OLSEN/RUHLMANN - A Concert for Charles Cros (Caduc, 2014)
A Concert for Charles Cros (poète français) est un disque publié récemment sur le label du musicien canadien Mathieu Ruhlmann (caduc). Il s'agit d'une suite de quatre pièces d'improvisation libre électroacoustique et réductionniste qu'on pourrait décrire rien qu'avec le nom des musiciens et les instruments utilisés : Joda Clément aux synthétiseur analogique, field-recordings et objets, Daniel Jones aux guitare et électronique, Lance Austin Olsen aux lecteurs de cassette, objets amplifiés et guitare, Mathieu Ruhlmann aux bandes, cymbales, ukulélé et objets.

On trouve quelques instruments acoustiques et électriques, beaucoup d'objets, et des bandes magnétiques donc. Et bien sûr, les musiciens ne font pas la différence entre les différentes natures de chaque outil. Le quartet propose une suite plutôt calme et abrasive, comme une composition basée sur des fréquences radio (radio qu'on a souvent l'impression d'entendre et qui n'est étrangement pas indiqué dans les instruments/outils utilisés). Les quatre improvisations proposées ici sont calmes, espacées, souvent proches du silence et toujours dans le bruit pur. Des morceaux purement abstraits de manipulations sur les tensions électriques et électroniques, des perturbations électromagnétiques, avec ajouts de bruits acoustiques et instrumentaux tout aussi abstraits. Ca paraît un peu cliché dit comme ça, mais ces quatre pièces sont vraiment réussies : il n'y a jamais trop d'éléments, ni trop peu, c'est souvent calme, lent et linéaire mais on trouve quelques changements de dynamique très bien placés, et même s'il y a un air de déjà entendu, les textures d'ensemble sont quand même travaillées et le langage adopté par cette formation est assez frais.

Encore une fois, le son mastérisé par Joe Panzner est vraiment réussi, ce dernier va bientôt faire office de Rashad Becker américain pour musiques expérimentales minimalistes. Mais de toute manière, je crois que le son de cette formation est déjà bon en lui-même, il y a tout un travail sur l'opposition des timbres, les contrastes de couleurs, l'utilisation des champs magnétiques, l'insertion très juste et discrète des instruments dans ces espaces sonores abstraits et austères. Bref, du beau travail d'eai proche du réductionnisme. Un beau travail d'invention du son, d'écoute, et de gestion de l'espace.

vendredi 4 avril 2014

Machinefabriek - Attention, the doors are closing!

MACHINEFABRIEK - Attention, the doors are closing! (2014)
Autoproduit en version CD et en version digitale (sur bandcamp), Attention, the doors are closing est une des dernières publications de Machinefabriek (Rutger Zuydervelt), tirée de partitions pour une chorégraphie d'Ivan Perez pour le ballet de Moscou, .

L'artiste sonore néerlandais propose ici une suite de six pièces qui comportent de nombreux enregistrements de percussions, et de nombreuses ondes sinusoïdales. Machinefabriek fait interragir de manière assez proche de Pisaro les cymbales frottées, les résonances d'un vibraphone, et autres percussions minimales avec des fréquences pures et simples. Le son est vraiment bon (peut-être encore grâce au mastering de Joe Panzner qui connaît bien ce genre de musique) : les fréquences électroniques comme les percussions s'entremêlent avec beaucoup de justesse, de finesse et d'équilibre. Les paysages sonores dessinés ici par Machinefabriek sont ambivalents et un peu sombres : on ne sait pas ce qu'on entend, ni la direction que l'on prend, mais on a vite la sensation de descendre dans un endroit de plus en plus froid, isolé et désertique. Ces compositions de Zuydervelt ont un coté austère et chaleureux : austère pour la réduction des éléments sonores à des outils très simples et froids, et chaleureux pour l'interaction très riche entre ces éléments.

Des éléments isolés et esseulés qui se confrontent et se frottent pour former quelque chose de dense et riche, telle pourrait être la vision de la Russie propre à Machinefabriek, sujet supposé de ces compositions et de la chorégraphie d'Ivan Perez pour laquelle elles ont été écrites. En tout cas, c'est comme ça que j'ai ressenti cette suite, et c'est ce que j'ai aimé chez elle. Beau travail.

jeudi 3 avril 2014

Kevin Drumm & John Wiese [LP]

KEVIN DRUMM & JOHN WIESE - sans titre (Nihilist, 2010)
Publié en 2010 sur le label américain Nihilist, ce vinyle est la première collaboration de deux maîtres incontestés du noise américain : Kevin Drumm & John Wiese. Rencontre rêvée et à la hauteur de mes espérances comme de mes envies : c'est-à-dire une rencontre sombre, brutale, abrasive, et puissante.

C'est difficile de distinguer les outils utilisés par les deux musiciens : un ordinateur très certainement, quelques field-recordings par moment, un synthétiseur analogique pour les basses, peut-être un peu de bandes magnétiques et de cassettes, et surtout une bonne dose d'électricité saturée. Comme on peut facilement l'imaginer, le duo propose une musique ultra dense, massive, et brutale. Une musique où les deux artistes taillent dans le vif des parasites électroniques, sculptent des masses sonores numériques, et les arrangent pour en faire des courtes pièces ultra violentes, colossales, et intenses. C'est abrasif, corrosif, saturé, dense et immersif - comme la bande-son d'un délire paranoïaque d'un vétéran d'Irak ou d'un rescapé de Guantanamo. Mais plus simplement, il s'agit surtout de l'inventivité et du talent de deux musiciens électroniques qui savent composer et improviser avec le bruit, qui savent sculpter la matière bruitiste avec musicalité et qui savent s'écouter avec sensibilité.

La puissance de John Wiese et sa volonté de ne jamais s'arrêter et de toujours vouloir aller au-delà de sa puissance, le talent de Kevin Drumm pour composer des vraies sculptures bruitistes, des superbes compositions de larsens et autres parasites saturés - tout ça réuni en un seul superbe vinyle qui ne laisse pas indemne. Une collaboration juste, puissante, hallucinante, intelligente, immersive et brutale. En écoutant ce disque, je pense à un autre superbe vinyle qui réunit deux maîtres du collage de bandes : Aaron Dilloway & Jason Lescalleet, et bien là c'est pareil, la réunion de Kevin Drumm & John Wiese était nécessaire et devait se faire. J'imagine facilement la concentration et la joie de cette rencontre dans le studio de Kevin Drumm à Chicago en 2006 : deux musiciens qui étaient faits pour jouer ensemble enregistrent enfin, pour le meilleur comme pour le meilleur. Superbe moment de noise bien dur.

mercredi 2 avril 2014

Eric Cordier & Jean-Luc Guionnet - De proche en proche

ERIC CORDIER/JEAN-LUC GUIONNET - de proche en proche (Monotype, 2013)
J'ai pris le pli depuis pas mal de temps d'écouter énormément de disques, mais aussi de rarement revenir dessus. C'est pourquoi ceux que j'aprécie particulièrement, je les écoute dans une sorte de fièvre : il faut les écouter en boucle, le plus longtemps possible, j'ai vraiment envie de faire durer le plaisir au maximum avant de passer à autre chose. de proche en proche fait partie de ces disques qui n'arrivent pas à sortir de ma platine, dont j'appréhende la fin. A la première écoute, je me suis dit que j'aurai besoin de beaucoup l'écouter pour mieux le comprendre parce qu'il est vraiment bizarre, mais très vite, je me suis rendu compte que j'avais juste constamment envie de l'écouter parce qu'il est vraiment très bon. 

Ce duo publié par le label polonais monotype est composé de deux musiciens français que j'admire beaucoup : Eric Cordier & Jean-Luc Guionnet. Le premier s'est taillé une réputation de maître du field-recording, tandis que le second est largement reconnu comme un saxophoniste hors-norme. Ces pratiques musicales et instrumentales de chacun ont été souvent publié, et j'en ai chroniqué pas mal sur ce blog. Mais ce qu'il ne faut pas oublier, c'est que Cordier est également vielliste et que Guionnet est organiste, deux pratiques moins documentées mais tout aussi intéressantes de leur travail. Ici, nous assistons donc à une rencontre monumentale et imposante entre la vielle à roue, l'orgue et un dispositif électroacoustique (ce dernier marquant une nette différence et une superbe évolution depuis Tore - leur premier duo publié). 

Déjà sur leur premier CD, les origines, l'histoire et les connotations propres à la vielle et à l'orgue étaient absolument imperceptibles. Sur de proche en proche, le dispositif électroacoustique à l'appui, il est encore moins question de bourdon, de basse continue, de sonate, de musique rituelle, de bourrée ou autres formes servies par ces instruments très marqués. Souvent même, on peine à reconnaître les instruments, à ressentir leur présence. On les entend, oui, on les perçoit, mais ils sont aussi noyés dans le dispositif électroacoustique. Ils semblent n'être plus qu'une source sonore comme une autre que Cordier et Guionnet vont travailler ensuite par le biais de l'électricité. 

de proche en proche s'apparente plus à une composition électroacoustique qu'à une session instrumentale de musique improvisée, ou même d'improvisation électroacoustique. Cordier & Guionnet vont au-delà semble-t-il. Ils génèrent du son avec leurs instruments, du son travaillé et transformé ensuite par le biais d'un dispositif que je ne saurais définir. Un dispositif qui permet en tout cas au duo de couper les fréquences, d'augmenter la densité et la présence du son, de sculpter des dynamiques et de jouer avec. Bien sûr, le jeu instrumental compte dans l'écriture de ces pièces, mais tout autant que les transformations live. La différence entre le son joué et le son modifié est complètement abolie ; il n'y a plus qu'une matière sonore que les musiciens produisent et modèlent en permanence. Le son d'origine pourrait être numérique, synthétique, analogique, acoustique, ou que sais-je, ce n'est pas le plus important. Ce n'est pas le plus important, mais je ne suis pas sûr qu'une production sonore par ordinateur aurait pu donner la même chose. Car la présence, la chaleur, et l'aspect organique des instruments sont également utilisés - les deux musiciens connaissent bien leur instrument, et prennent plaisir à jouer avec, quitte à les transformer complètement, car ça fait aussi partie du jeu. 

Bref, Cordier & Guionnet offrent avec de proche en proche une suite de cinq pièces électroacoustiques mixtes comme on dit. Cinq pièces fascinantes et obsédantes, que je n'arrive pas à arrêter, cinq pièces comme seuls ces deux musiciens pouvaient le faire : uniques, puissantes, denses, riches, et merveilleuses. Une suite qui plaira peut-être plus aux amateurs de musique électroacoustique et concrète qu'aux amateurs d'improvisation libre, quoique. La musique de Cordier & Guionnet mélange tout ça sans distinction avec une justesse étonnante : il est question d'improvisation, de vielle à roue et d'orgue, de dispositif électroacoustique, d'écriture, de liberté, de contraintes ; et ce qui paraît inconciliable pour certains se réunit ici avec une magie fantastique. Hautement recommandé. 

mardi 1 avril 2014

Yann Gourdon

YANN GOURDON - sans titre (Drone Sweet Drone, 2014)
[la reproduction de la pochette est une des pochettes possibles, puisque drone sweet drone a publié six visuels différents de ce disque - les six collés les uns aux autres n'en formant qu'un seul]

Mise à part une micro-édition en cassette, je ne crois pas que Yann Gourdon ait encore publié de disque solo à ce jour. Il était donc temps de remédier à cette tare, car c'est certainement la partie la plus intéressante de son travail. On le retrouve sur cet album, sans titre comme souvent, à la vielle à roue, sans amplification j'ai l'impression, à moins qu'il n'utilise qu'une discrète pédale de delay et un ampli. La description n'est pas compliquée, puisqu'il s'agit bien évidemment d'un long bourdon de vielle, un bourdon massif et microtonal qui fait inévitablement penser à Phill Niblock. 

Yann Gourdon saute sur l'occasion de la roue pour jouer une musique tout en continuité et en linéarité, de manière très progressive et minimale. Au début, on a l'impression d'un bourdon statique, immuable, mais petit à petit, la progression ne s'entend pas réellement tout en se faisant ressentir. Et c'est ce qui fait la puissance et la finesse de Yann Gourdon à mon avis : d'osciller entre le mouvement continu et perpétuel et le bloc massif et immuable. On croit être toujours à la même place, mais très finement, très simplement, très lentement, Yann Gourdon dérive. La couleur ne change pas, c'est comme si seul le contraste était légèrement modifié. Et c'est ça la magie de ce drone. Aux oreilles, une impression de percevoir le drone comme figé et statique, mais de manière plus organique et viscérale, un sentiment de voyage et de mouvement perpétuel nous prend sans que l'on s'en rende compte. On croit être sur place, mais on dérive, lentement, progressivement, vers une contrée similaire mais pas tout à fait, en ayant l'impression d'être resté au même endroit. 

Yann Gourdon a trouvé la recette pour équilibrer les notions de mouvement et de repos. Ses drones/bourdons parviennent à emmener l'auditeur où seul le vielliste le sait, sans que le premier ne s'en rende compte. Voyage minimal à l'insu de l'auditeur, comme si on était déposé au mauvais endroit lors d'un voyage ensommeillé. 
Et pour une fois, l'enregistrement est vraiment bien, toute la richesse harmonique de la vielle est présente, ainsi que les micro-perturbations circulaires de la roue. Conseillé. 

dimanche 30 mars 2014

Jacques Puech / Yann Gourdon / Basile Brémaud

TRIO PUECH GOURDON BREMAUD - sans titre (La Novia, 2012)
J'ai découvert Yann Gourdon en solo et au sein du trio France en 2009 à bitche (Nantes). Ce concert a vraiment été marquant, surtout France, car j'avais l'impression d'écouter une version rock et transe de Phill Niblock. Un son massif, un bourdon lancinant, une rythmique hypnothique : c'était vraiment jouissif. Après, j'ai beaucoup aimé la plupart des projets de Yann Gourdon, que ce soit en solo, en compagnie du vielliste Yvan Etienne (Verdouble), ou même en duo avec Antez. Enormément de projets que j'aime beaucoup, des choix esthétiques qui me plaisent vraiment, mais finalement peu de disques auxquels j'accroche - notamment à cause de la qualité douteuse du son (je parle des enregistrements de France en tout cas).

En tout cas, avec le premier disque solo de Yann Gourdon qui vient de paraître, le trio Puech Gourdon Brémaud fait partie de ces enregistrements qui valent largement le coup d'oreille. On retrouve ici Jacques Puech à la cabrette (cornemuse auvergnate), Yann Gourdon à la vielle à roue et Basile Brémaud au violon. Beaucoup d'instruments traditionnels auvergnats, oui, mais également beaucoup d'airs auvergnats. Je ne suis pas spécialiste de la musique traditionnelle populaire, mais le trio semble se baser sur des bourrées auvergnates. Des bourrées dont le thème est donné au début de chacun des trois morceaux ainsi qu'à la fin, mais dont le plus intéressant réside dans le traitement qui en est fait. Car au milieu, le trio développe le thème d'une manière très particulière et puissante. Un développement qui ressemble à une sorte d'improvisation sans en être une, un développement qui est comme une distorsion acoustique du thème. Puech, Gourdon et Brémaud s'intéressent plus au bourdon présent dans la musique traditionnelle, ou à une particularité rythmique, plus qu'au folklore auvergnat ou à l'aspect sautillant et dansant de ce répertoire. Le trio s'empare d'un élément du thème, une fraction de thème, l'étire, le distors, et le triture. Et il en ressort une musique très lancinante, hypnothique, belle, massive. Puech, Gourdon et Brémaud improvisent sur un thème, mais moins pour le développer que pour le réduire à ce qui les intéressent.

Des improvisations qui développent principalement les aspects continus, linéaires, dissonants et hypnothiques de la bourrée (ou de la musique auvergnate - je ne suis pas sûr qu'il s'agisse de bourrées réellement). Le trio développe une sorte de folklore imaginaire teinté de réel, une sorte de musique étrange qui se situe à la croisée des musiques rituelles de transe de possession, des musiques médiévales du Massif Central, et des drones imposants de Phill Niblock. Conseillé.