samedi 19 avril 2014

Relentless - Document #102013 [DL]

RELENTLESS - Document #102013 (insub., 2014)
Voilà une bonne dizaine de mois je pense que le label suisse insubordinations (dorénavant appelé insub), dirigé par d'incise et Bondi, n'avait pas publié de disque digital gratuit, comme à ses débuts. Après avoir édité de nombreux CD et commencé une nouvelle ligne éditoriale avec des publications digitales/matérielles, insub recommence sa série de publications gratuites en licence creative commons avec un excellent duo de saxophonistes nommé Relentless, soit le duo Sébastien Branche et Artur Vidal.

Une bonne occasion de me rattraper, car je voulais chroniquer leur précédent disque également publié sous ce format chez insub, un disque assez similaire que j'avais beaucoup aimé, mais que j'ai oublié de chroniquer... Quoiqu'il en soit, pour ce deuxième opus, le duo continue d'explorer l'interaction entre deux saxophones alto, l'espace et différents objets. Relentless propose ici une improvisation de trente minutes basée sur le frottement continu d'objets, la résonance du son, le souffle continu au saxophone, et les battements produits par l'interaction de deux fréquences proches sur les alto. Une pièce qui se joue dans la continuité et la linéarité, avec du silence parfois, mais jamais de grosse rupture. Le plus réussi à mon avis dans ce duo est le phrasé discontinu du souffle continu qui amène de nombreuses variations microtonales et fortes en émotion. On a parfois l'impression d'entendre du Phill Niblock joué par Bismilah Khan, car Relentless aime les attaques qui montent progressivement, les attaques un quart de ton en dessous de la note, et le duo aime encore plus joué sur les micro écarts de tonalité et de timbre. Parfois aussi, le saxophone est seul, avec juste quelques multiphoniques lancées sur un frottement de percussion, ou sur un silence qui renforce encore plus l'attaque ; mais de manière générale, Relentless réussit à proposer un mode de jeu en interaction forte avec les instruments, les silences, les timbres, les microtonalités et l'espace.

Une très belle improvisation pour saxophones alto & objets qui fait vraiment vivre la relation entre les deux instruments, et qui sait de manière générale faire vivre toutes sortes de relations musicales et performatives (espace, objets, silence, etc.). Et j'adore ce jeu au saxophone inspiré du shenaï !

http://insub.org/insub41/

vendredi 18 avril 2014

Ensemble Hodos plays Philip Corner - Lifework: A unity 2

ENSEMBLE HODOS plays PHILIP CORNER - Lifework: A unity. 2 The World (Umlaut, 2014)
L'ensemble Hodos est formé de jeunes musiciens intéressés par les musiques expérimentales et improvisées, mais aussi par l'interaction entre l'écriture et l'improvisation. Il est dirigé par Pierre-Antoine Badaroux (saxophone alto) et Sébastien Beliah (contrebasse) et comprend (sur ce disque en tout cas) Félicie Bazelaire (violoncelle), Fidel Fourneyron (trombone), Antonin Gerbal (percussions), Hannes Lingens (percussions), Roméo Monteiro (percussions), Eve Risser (piano), Brice Pichard (trompette) et Joris Rühl (clarinette). Depuis quelques années, ils jouent la musique de Philip Corner, en divisant l'intégralité de son travail en cinq parties. 2. The World (Graphic Innovations & Indeterminacy) 1960-1975 est le premier volet de cette intégrale de Philip Corner (les quatre autres devraient être publiés dans l'année), consacré à la deuxième partie de son oeuvre, celles écrites après son retour du service militaire et de la guerre de Corée dans les années 50.

Le disque s'ouvre et se conlut avec deux pièces assez similaires et toutes deux écrites en 1963 : Crash Actions et In Intimacy - pulsation. Il s'agit de deux oeuvres d'une dizaine de minutes similaires à des "pulsations polyphoniques". La première est jouée plutôt forte avec beaucoup de bruit, la seconde est jouée à un volume plutôt moyen. Plus le son est faible, plus la résonance est laissée ; mais ce qui est intéressant ici surtout, c'est comment le groupe est subdivisé en plusieurs sous-groupes qui jouent chacun sur une pulsation différente. Tous les instruments, mélodiques ou non, jouent avec des attaques franches, tout est percussif et tout est fait de manière à ne pouvoir écouter que l'interaction entre les différentes pulsations. Philip Corner revient ici à l'aire de la polyphonie avec un matériau musical très réduit, la simple pulsation. Une sorte de polyphonie réductionniste où la musique n'est plus qu'une pulsation qui se suffit largement à elle-même : excellent. L'autre pièce que j'aime beaucoup est la troisième : Compare with "Exquisitely Sloppy OM" écrite dans les années 70. Philip Corner revient ici à la syllabe fondamentale et demande à chaque musicien de ne jouer qu'une note. Il compose donc une sorte de drone profond, très riche, avec beaucoup de mouvement (les notes s'écartent ou se rapprochent de plus en plus selon les mouvements). Une composition et une réalisation lumineuses, profondes, denses, et vivantes. Quant à Punkt, il s'agit chronologiquement de la première pièce de ce volet puisque elle a été composée en 1961. Il s'agit d'une pièce littéralement pointilliste qui part d'une partition graphique basée sur les points. C'est la pièce dans laquelle j'ai le moins réussi à m'immerger, ça ressemble à une sorte de musique post-sérielle, très axée sur le rythme et la polyrythmie, avec des interventions très brêves, qui varient dans l'attaque, le volume et le timbre, ainsi que dans de légères variations de durée (même si les notes ressemblent effectivement toutes à des points).

En résumé, ce disque vaut vraiment le détour. D'une part parce que Philip Corner est un compositeur méconnu et souvent sous-estimé (même s'il revient quelque peu sur le devant de la scène ces dernières années), et que par conséquent on a raremnt l'occasion d'entendre son travail pourtant très riche et varié. D'autre part, il est joué ici par d'excellents musiciens, tous aussi proches de l'improvisation que de la musique écrite, et donc parfaitement aptes à jouer des partitions qui laissent une grande marge de maneuvre à la volonté des interprètes et à l'indétermination. La musique est ici jouée avec précision, intelligence, beauté et personnalité. Excellente initiative en tout cas.

jeudi 17 avril 2014

Lescalleet [bandcamp]

KEVIN DRUMM & JASON LESCALLEET - The Invisible Curse (Glistening Examples, 2013)
En attendant la sortie prochaine du duo Kevin Drumm/Jason Lescalleet sur erstwhile, Lescalleet propose un EP virtuel de cette collaboration attendue sur le bandcamp de son label. Deux courtes pièces (10 et 5 minutes) sont donc en téléchargement depuis plusieurs mois maintenant.

Ce n'est pas une grosse surprise, mais j'attends quand même la suite avec impatience. Lescalleet utilise des préenregistrements sur bandes à vitesse réduite (la dernière pièce se conclut avec un remix d'un tube genre Depeche Mode, Genesis, ou je ne sais quel groupe de pop des années 80), des nappes produites à partir de cassettes bouclées, tandis que Kevin Drumm l'accompagne avec des sons simples, discrèts et liénaires de fréquences découpées au scalpel. On entend surtout Lescalleet en fait sur cet EP, un Lescalleet qui travaille toujours la modification de cassettes et de bandes bouclées, accompagné d'un Kevin Drumm qui se fond dans la masse analogique.

C'est très bon, et hormis la discrétion de Drumm, rien de très surprenant comme je le disais. Des boucles de cassettes, des voix à vitesse réduite, des fréquences abrasives, les deux musiciens se reconnaissent et finalement, plutôt que d'aider à patienter, cet EP met un peu trop l'eau à la bouche, on rêve plus qu'autre chose d'écouter la suite de leur collaboration et on a du mal à se contenter de ces deux pièces.

https://glisteningexamples.bandcamp.com/album/the-invisible-curse


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Et pendant que je suis sur bandcamp, j'en profite pour signaler un autre projet auquel a participé Lescalleet. Le label Quakebasket, suite au dernier album de Coppice, a décidé d'éditer chaque semaine un remix différent du morceau "Hoist Spell" (téléchargement disponible ici). Après Pisaro, VA AA LR, Bryan Labicz, Machinefabriek et quelques autres, c'était au tour de Lescalleet de proposer sa version. Une pièce de neuf minutes, qui débute par un larsen très aïgu. Au bout de deux minutes, les harmoniums de Coppice apparaissent, accompagnés d'une rythmique pop. Puis petit à petit des éléments s'ajoutent : voix ralenties, drone superposé extrait de Coppice. Lescalleet fait de ce morceau une sorte de pop-drone expérimental, une sorte de dub noise pour bandes magnétiques, il en fait en résumé un petit bijou tout en conservant très bien l'esprit du morceau original.

http://quakebasket.bandcamp.com/track/hoist-spell-lescalleet-reconstruction

mercredi 16 avril 2014

Jason Lescalleet - Much To My Demise [LP]

JASON LESCALLEET - Much To My Demise (Kye, 2014)
Avant le retour massif du vinyle dans les années 2000, une des raisons principale de son abandon a été la création du disque digital d'un côté, mais aussi la fragilité du support. Tout le monde a connu les inconvénients des rayures, des poussières, etc. Une fragilité qui plaît à Jason Lescalleet, dans la mesure où il aime travailler la dégradation des signaux et des supports d'enregistrement. C'est pourquoi à l'intérieur de Much To My Demise, on peut trouver un court texte qui demande aux auditeurs de ne rien faire pour conserver le disque, de laisser le temps travailler le support et sa pochette, de le laisser se dégrader pour en faire un exemplaire unique. Lescalleet intervient contre le fétichisme et demande aux détenteurs de ce disque de ne pas l'aduler en tant que fétiche, mais au contraire de laisser le temps agir dessus comme preuve de la vie.

Lescalleet veut avec ce vinyle explorer la déliquescence et la "qualité temporelle" du support analogique. C'est pourquoi il a inséré cette requête particulière. Une requête qui correspond également très bien au processus de création des trois pièces présentées ici. Trois mois ont été nécessaires. Trois mois au cours desquels Lescalleet a enterré des bandes préenregistrées. Aucun geste, aucune transformation, aucun "processus musical", juste la marque du temps (et de la terre) sur des bandes magnétiques. Lescalleet présente un enregistrement d'un solo de piano lent et romantique à peine perceptible, au bord de l'anéantissement, ainsi qu'un enregistrement de larsens déjà plus fort et présent. Des enregistrement très différents, mais qui s'écoutent de la même manière. C'est à dire pas pour eux-mêmes. En effet, le plus intéressant dans ces bandes, c'est avant tout l'action du temps et de la dégradation naturelle.

Il ne s'agit pas de musique à proprement parler, mais d'art au sens le plus noble. Pour Much To My Demise, Lescalleet ne tien pas forcément à créer une (ou trois) pièce musicale, mais il tente bien plutôt de saisir l'action du temps, d'informer des processus vitaux, de contempler la nature dans son ensemble. Il s'agit d'une oeuvre ambitieuse, qui retrace les efforts particuliers d'un artiste sonore qui tente par son médium de capter et de figurer la vie (son mouvement, son action, sa temporalité) de manière sonore et matérielle. Un album concept passionnant, car les trois pièces présentées ont en plus le mérite d'être aussi riches et denses que le processus de création. Hautement recommandé.

mardi 15 avril 2014

JASON LESCALLEET [cassettes]

JASON LESCALLEET - Archaic Architecture (NNA, 2013)
On est de plus en plus à vouer un véritable culte à Jason Lescalleet dorénavant - preuve en est ses tournées multitples en Amérique et en Europe. Je ne crois pas qu'il y ait donc besoin de le présenter, chacun connait au moins de loin ses travaux et a du au moins en entendre parler en tant que maître des manipulations de bandes et de cassettes. Pour moi, il fait partie des artistes les plus intéressants de ces dix dernières années, sans aucun doute, et j'arrive à être toujours surpris par chacune de ses sorties. J'avoue que je suis d'autant plus enthousiaste quand il s'agit de cassettes, format qui correspond parfaitement à Lescalleet (même si mes préférés sont des cds, notamment ceux publiés sur erstwhile...).

En tout cas voilà, l'année dernière, le label américain NNA Tapes proposait encore une cassette complètement inattedue et surpenante de Jason Lescalleet, intitulée Archaic Architecture. Ici, Lescalleet utilise principalement (uniquement?) des enregistrements d'orgue et un petit synthétiseur. La première face est proche de l'ambient, une sorte de drone où la diffusion des enregistrements d'orgue est ralentie, une diffusion qui s'entremêle indistinctement avec les nappes de synthé. Il s'agit d'une face très étrange, linéaire, monotone, nostalgique et très granuleuse. On reconnait l'orgue, mais la vitesse altère le grain et la texture en devient unique. Sur la deuxième face, Lescalleet conserve le même procédé mais en utilisant un enregistrement plus mélodique. Cette face est encore plus étrange et décalée, et encore plus à mon goût du coup. Il y encore la mélodie présente, avec les accords qui la soutiennent, mais l'altération de l'enregistrement et la modification conséquente du grain rendent l'écoute complètement décalée. On suspecte quelque chose, on recherche de l'ironie, de l'humour, de la parodie, et en même temps, l'ambiance n'est pas à la rigolade avec cet orgue d'église plutôt solennel.

Avec un procédé simple, Jason Lescalleet parvient à considérablement modifier l'écoute et à bien modifier la direction de l'attention. On ne se concentre plus que sur le grain même de l'orgue, sur le grain également du support (la bande) et sur l'atmosphère propre à cette couleur grisâtre, acceuillante, envoûtante et granuleuse. Un travail simple et subtil de la bande, dont le rendu est surprenant par sa richesse. Encore une fois, Lescalleet se révèle être un des manipulateurs de bande les plus créatifs et ingénieux que j'ai entendu.

AARON DILLOWAY/JASON LESCALLEET - Building A Nest (Hanson, 2013)
Après leur excellente et cauchemardesque collaboration publiée sur PAN, le duo Aaron Dilloway/Jason Lescalleet propose une nouvelle aventure sonore publiée en cassette sur le label de l'ex-membre de Wolf Eyes. Le duo continue d'explorer le potentiel des bandes bouclées, tout en ajoutant du synthétiseur ici. La première face est assez abstraite et propose une boucle proche de l'ambient, une sorte de basse mise en boucle, sur laquelle s'ajoutent des enveloppes de synthé très science-fiction, des enveloppes non harmoniques et aléatoires, cheap mais efficaces. Petit à petit la boucle prend forme et consistance jusqu'à devenir une rythmique de power-electronics un peu lo-fi, un peu barré, plus cheap et moins agressive, une rythmique genre du Carpenter qui a bien vieilli puisque Dilloway et Lescalleet prennent un malin plaisir à toujours utiliser la dégradation des signaux et des matériaux. A ce propos, la deuxième face est encore plus claire. Tout commence avec le même synthé version science-fiction, avec une enveloppe aléatoire et un filtrage dégueulasse accentuée par le filtre des bandes (à travers lesquelles le synthé est manipulé). Malgré un souffle et quelques éléments fortement en retrait (comme la fameuse rythmique de la première face), le signal est plutôt clair au début, mais petit à petit, la saturation fait son chemin. Je ne pense pas qu'il y ait beaucoup d'effets (quand même beaucoup de reverb), je crois surtout que Dilloway et Lescalleet se sont amusés à réinjecter le signal dans les bandes ou une console de mixage jusqu'à la saturation. Le duo transforme très progressivement, simplement, et surtout précisément un signal de base avec un procédé de feedback archaïque. De bande originale d'un mauvais film de SF, le son se rapproche de plus en plus d'un film qui se dégrade et dont l'intérêt réside dans cette dégradation. Les couleurs prennent forme, le grain apparaît et gagne en consistance, et la tension est de plus en plus palpable au fur et à mesure que le son gagne en saturation.

Encore une fois, un excellent travail de dégradation et de désintégration progressive d'un signal sonore analogique. Recommandé.

lundi 14 avril 2014

idealstate no-number series [DL]

Il y a quelques mois, le musicien néozélandais Lee Noyes a choisi de créer une sous-section de son label idealstate avec les no-number series, une collection d'albums variés, proposés par beaucoup de proches de Noyes, en téléchargement gratuit sur bandcamp. Quelques extraits de cette série.

LEE NOYES & RADIO CEGESTE - If witness was an architect (Idealstate, 2013)
Sur le label idealstate, mon disque favori est sans aucun doute l'excellent duo de Lee Noyes et Radio Cegeste ("nom de scène" de Sally Ann McIntyre), et c'est donc avec un grand plaisir que j'au retrouvé cette formation au milieu de cette série. Lee Noyes est crédité ici aux percussions et feedback, tandis que la liste des outils utilisés par Radio Cegeste est excessivement longue (en gros, des petites radios, un 78 tours, un Theremine artisanal, une boîte à musique qui joue du Piaf et des field-recordings).

Encore une fois, la rencontre entre ces deux musiciens est une réussite. Et bien sûr, les boucles d'insectes et d'oiseaux et les fréquences radio discrètes de Radio Cegeste n'y sont pas pour rien. Le duo compose une pièce de vingt minutes assez calme, faite de percussions frottées, de larsens et de fréquences radio à faible volume, et de field-recordings détournés. L'atmosphère que produit ce duo est encore une fois unique : le chant des oiseaux se mêle facilement au caractère abrasif des radios et des transmetteurs, les instruments acoustiques dialoguent avec les perturbations électromagnétiques, etc. Un dialogue subtil et fin qui aboutit à une pièce qui joue sur des boucles, des entremêlements de sources, etc. Il n'y a pas de différence entre les instruments, les parasites électroniques abstraits et les enregistrements concrets, tout est sur le même plan : un plan poétique et musical, d'une finesse, d'une sensibilité et d'une créativité envoutantes. Vraiment conseillé, excellent travail.

http://idealstatenonumberseries.bandcamp.com/album/if-witness-was-an-architect

MATT EARLE/TIMOTHY GREEN/ADAM SUSSMANN/MASSIMO MAGEE - Opera (Idealstate, 2012)
Opera a été une des premières publications de cette série, durant l'été 2012. Il s'agit d'une pièce de vingt minutes réalisée par Timothy Green (cymbales & électronique), Massimo Magee (VCR), et le duo Stasis, soit Matt Earle & Adam Sussmann (électronique). Le quartet propose une longue improvisation assez calme et linéaire, avec quelques ruptures fortes et bruitistes par moment (des moments toujours très bien choisis). Mais de manière générale, les quatre musiciens évoluent sur un territoire très abrasif, fait d'électroniques bruts, sans trop d'effets, de l'électronique abstrait à partir de micro-contact et de modifications magnétiques. Des larsens très très aigus, des objets amplifiés, des fréquences instables, des buzzs, des silences et des perturbations électromagnétiques. Du noise réductionniste et abstrait, minimaliste et dur, qui joue sur le parasitage brut et pur, sur la simplicité et l'écoute. Pas mal du tout.

http://idealstatenonumberseries.bandcamp.com/album/opera

GIL SANSON & BRUNO DUPLANT - same place (Idealstate, 2014)
Je me rends compte que ça fait un bout de temps que je n'ai pas chroniqué un disque de Bruno Duplant, ça aurait bientôt fait un an, et c'est pourtant un des artistes que je connaisse les plus prolifiques en terme de publication. J'en chroniquerai d'autres bientôt, mais je profite de ce petit article sur le projet éditorial de Lee Noyes pour parler de la collaboration entre Bruno Duplant & Gil Sansón.

Comme pour les titres précédents, il s'agit toujours d'une seule pièce d'une vingtaine de minutes. Les artistes n'ont pas indiqué qui fait quoi, ni comment. Ce qu'on entend, c'est une sorte de field-recording ambiant, comme un espace vide dont on entendrait que des résonances minimalistes, quelques objets et percussions de temps à autres, et une fréquence ultra aiguë. L'atmosphère de cette pièce est vraiment particulière, il ne se passe pas grand chose, mais l'impression que quelque chose de grave ou de sombre va très vite arriver est constante. Une pièce sombre, minimale, austère, et radicale. Les deux musiciens proposent une sorte d'eai ultra minimaliste qui lorgne sur la composition, une pièce dure, hypnotisante et flippante ; en tout cas, ça vaut le coup d'y jeter une oreille. 

dimanche 13 avril 2014

Skogen - Despairs had governed me too long

SKOGEN - Despairs had governed me too long (Another Timbre, 2014)
Troisième disque de l'ensemble Skogen sur le label another timbre, Despairs had governed me too long est une longue composition de près d'une heure de Magnus Granberg, comme sur le premier opus. Les musiciens sont à peu près identiques : Magnus Granberg au piano et à la clarinette, Leo Svensson Sander au violoncelle, John Eriksson au marimba et vibraphone, Toshimaru Nakamura à la table de mixage, Petter Wästberg aux micro contacts et objets, Angharad Davies et Anna Lindal au violon, Ko Ishikawa au sho, Erik Carlsson aux percussions, et Henrik Olsson aux bols et verres.

J'ai déjà chroniqué les deux précédents albums de Skogen, que vous pouvez lire ici et ici. Je renvoie sur ces liens car j'ai déja pas mal parlé de leurs précédents opus, et la musique de cet ensemble n'a pas tellement changé. Skogen continue de travailler - et réussit très bien - sur l'interaction entre composition et improvisation. D'ailleurs, à la première écoute de ce disque, je ne me rappelais plus que l'ensemble partait de partitions, je pensais que c'était un ensemble d'improvisateurs, et je me disais justement que ça sonnait vraiment comme quelque chose de superbement écrit. C'est en voyant que c'était écrit que je me suis dit ensuite que ça sonnait quand même comme de l'improvisation. Bref, Skogen parvient très à brouiller les frontières disciplinaires, et il le fait en laissant beaucoup d'espace la personnalité de chacun des membres.

Et cet espace laissé aux différents langages est l'autre point fort de cet ensemble. Certains jouent sur les techniques étendues, d'autres sur la mélodie, d'autres sur l'électronique et le bruit, mais tout le monde fait attention à l'autre et laisse de l'espace aux différents langages. Et c'est une autre manière de brouiller les frontières entre les instruments, les machines, les sons musicaux et bruitistes, etc. Tout est sur le même plan avec Skogen : les différentes pratiques, les différents langages, les différentes disciplines, frontières, barrières, esthétiques, etc. Tout est au même plan et au service d'une musique romantique, aérée, poétique, profonde et légère. Skogen n'a pas changé de direction, mais c'est pas grave, tant mieux même, car celle qu'ils suivent est déjà très personnelle et c'est encore et toujours une réussite. Conseillé, comme les autres.

samedi 12 avril 2014

Martin Iddon - Pneuma

MARTIN IDDON - pneuma (Another Timbre, 2014)
pneuma est le premier disque du jeune compositeur et musicologue britannique Martin Iddon. Ce disque regroupe cinq pièces qui datent de 2009 à 2013 : pneuma.sarx interprété par Gavin Osborn (flûte), Alice Purton (violoncelle), Nina Whiteman (voix), head down among the stems and bells par Catherine Laws (piano), pneuma.kharis par Carlos Cordeiro (clarinette basse), Jeffrey Gavett (bariton), Andy Kozar (trompette), William Lang (trombone), Danaë par Linda Jankowska (violon), Emma Richards (alto), Alice Purton (violoncelle), hamadryads par Jane Sheldon (soprano), Rachel Calloway (mezzo-soprano), Eric Dudley (ténor), Jeffrey Gavett (bariton) et Steven Hrycelak (basse).

head down among the stems and bells ainsi que Danaë sont les deux pièces qui utilisent le plus le silence. L'une pour piano préparé, l'autre pour cordes utilisées avec des techniques étendues (que les musiciens ne pratiquent pas habituellement). Ici, Martin Iddon cherche des nouveaux sons en impliquant très fortement le musicien. Les pièces sont écrites pour que le musicien fasse ce qu'il n'est pas habitué à faire (employé deux archets simultanément par exemple). Les deux pièces ne se ressemblent pas vraiment mais sont les deux qui se démarquent le plus du disque : notamment pour les silences présents, ainsi que pour l'absence de voix, mais aussi pour les côtés bruitistes sur le trio à cordes et atonaux sur le piano. Deux pièces qui investissent des territoires sonores vraiment nouveaux et originaux, notamment Danaë qui n'est pas sans évoquer Nomos Alpha de Xenakis (revisité en version trio).

Mais c'est sur le reste du disque que l'on trouve les partitions les plus intéressantes de Martin Iddon je trouve. L'ancien et le contemporain se mélangent à merveille dans chacune des trois autres pièces. D'un côté, Iddon continue de demander aux interprètes de quitter leurs habitudes pour explorer une nouvelle relation à l'instrument, et de nouveaux sons par conséquent. Et de l'autre, Iddon accorde une grande importance à l'écriture de chaque voix, des voix longues et superposées qui rappellent l'écriture horizontale des polyphonies de la Renaissance. Sur hamadryads, une ambiance proche de Ligeti est présente, les voix se superposent en une sorte de cluster, mais un cluster beaucoup plus mélodique qui n'a rien à voir avec les micropolyphonies. Qu'elles soient instrumentales, vocales ou mixtes, les pièces de Martin Iddon s'occupent de superposer des lignes mélodiques très belles qui s'imbriquent de manière très étrange. Les voix sont mélodiques, mais l'ensemble pas du tout (d'où ce rappel de Ligeti). L'ensemble forme une masse sonore souvent onirique et atemporelle, une masse sonore douce, chargée de rêve, de sensations, une masse sonore qui évolue de manière collective par micro-évènements individuels très riches et surprenants.

Il faudrait parler de chaque pièce précisément, car c'est dur de parler de ce disque dans son ensemble, et ce n'est pas très pertinent. Mais il faut surtout écouter cette suite qui se ressent plus qu'elle ne se décrit. Et je trouve plus juste de laisser un maximum de surprises aux auditeurs (car ce disque en possède). C'est beau, innovant, intelligent, personnel et riche. Conseillé.

vendredi 11 avril 2014

Berlin Series 2 : split Christian Kesten & Mark Trayle duo / Annette Krebs solo

KESTEN&TRAYLE / KREBS - F23M-12: Field with figures / rush! (Another Timbre, 2014)
Le label another timbre continue sa série consacrée à la scène expérimentale berlinoise avec un nouveau split : le duo Christian Kesten (électronique) & Mark Trayle (voix), suivi d'un solo d'Annette Krebs

La première partie de ce split CD est intitulée F23M-12: Field with figures et il s'agit d'une suite de quatre pièces par les deux musiciens expérimentaux Kesten & Trayle. Une suite très sobre et épurée qui est loin des clichés de la noise et de la musique improvisée. Avec des instruments très différents, Kesten & Trayle fabriquent des nappes assez homogènes : bruits blancs discrets avec souffle humain, notes tenues à la voix et drone au synthé analogique, légers bruits de lèvres contre larsens discrets. Tout se fait dans la douceur, dans la sobriété, il n'est pas question de textures ou de techniques remarquables, ni de formes très développées, il n'est pas question de drone non plus, mais le duo avance progressivement en accordant toute son attention sur l'écoute et l'interaction entre les deux médiums (électronique et cordes vocales). Le duo avance sur des territoires abrasifs et détendus, proches du silence et du bruit blanc. Ce qui ressort, c'est une étonnante homogénéité, mais aussi, et c'est le plus frustrant, c'est la gestuelle et le corps des musiciens qui ont l'air importants et qu'on a du mal à clairement distinguer. Quatre pièces qui donnent envie de s'intéresser à ces musiciens, mais surtout de les voir en action. 

La seconde partie de ce split est donc un solo d'Annette Krebs intitulé rush! Il s'agit de deux versions d'une même pièce où sont utilisés une guitare électroacoustique (préparée), des bandes et de l'électronique, le tout assemblé par ordinateur. Je n'avais pas entendu de disque aussi singulier depuis bien longtemps à vrai dire. Singulier et déroutant, un peu à la manière de Marc Baron (auquel j'ai beaucoup pensé en écoutant cette pièce de Krebs). rush! est vraiment déroutante car c'est typiquement le genre de pièce dont on se doute qu'elle est écrite avec beaucoup de précision, que chaque élément répond à un questionnement, et pourtant on n'arrive pas vraiment à saisir ni la forme ni le sens. A chaque écoute, j'étais pris dans des sentiments ambivalents : ça me fascine et je ne comprends pas, et je ne sais pas si ça me fascine parce que je ne comprends pas ou si je ne comprends simplement pas pourquoi ça me fascine. 

Quoiqu'il en soit, Anne Krebs propose avec rush! une pièce d'environ un quart d'heure qui se démarque par son atmosphère très particulière et non-musicale. Les deux versions sont enregistrées en studio,  les interventions sonores (plus que musicales) sont très brèves et minimales et sont séparées par de longs silences. Les sons sont limités à des interventions d'une seconde - un mot, une note, un bruit, un autre mot  d'une autre voix d'une autre langue, un bruit - et sont très espacés dans le temps. Ils forment comme des entailles dans le silence, comme une sculpture ultra minimaliste. La différence entre les deux versions tient au fait que Krebs sculpte soit un silence numérique (version numéro 2, l'originale) soit dans des sons extérieurs enregistrés sur bande (une sorte de field recording volontairement mal capturé, une pure ambiance sonore urbaine et citadine avec traffic routier et cris de bébés). Dans les deux versions, les interventions surprennent toujours par leur brièveté, par leur surgissement inattendu, et par le fait qu'elles paraissent finalement beaucoup moins intéressantes qu'un silence digital ou un bruit de fonds qui pourrait être considéré comme gênant. 

Annette Krebs sort des dogmes, des idiomes, et des clichés avec une composition électroacoustique vraiment singulière, belle, et remarquable. Vivement conseillé. 

mercredi 9 avril 2014

Partial - LL

PARTIAL - LL (Another Timbre, 2014)
Les Etats-Unis regorgent de jeunes musiciens extrêmement talentueux dans le domaine des musiques électroacoustiques et minimalistes, il y a toute une génération qui s'apprête à considérablement modifier le paysage de la noise et des musiques expérimentales - pensons simplement à Anne Guthrie, Joseph Kramer, Richard Kamerman, Devin DiSanto, et d'autres encore. Des artistes qui pourraient avoir leur place sur another timbre, mais qu'on n'a encore jamais entendu sur cet excellent label anglais. Mais il ne faut jamais désespérer, car Simon Reynell vient tout juste de publier le premier disque de Partial, duo composé de Joseph Clayton Mills (membre de Haptic) et de Noé Cuéllar (membre de Coppice).

Les trois pièces qui composent ce disque datent maintenant de 2010-2011, date à laquelle Coppice venait de se former. Même si ce duo n'a pas grand chose à voir avec Coppice, un intérêt fort pour l'abstraction est partagé avec les premiers enregistrements du duo. Mais le plus intéressant ne réside pas dans la comparaison. Déjà, le point de départ n'est pas très habituel. LL répond à une demande spécifique d'un magasin d'objets d'occasion sur Chicago, lequel a demandé aux artistes locaux d'investir le lieu de manière esthétique (pour des installations, performances, etc.) après les horaires d'ouvertures. Ainsi, Partial a choisi d'utiliser tous les objets possibles à l'intérieur du magasin pour créer leur musique lors d'une performance unique.

La première partie du disque est composé d'une partie de ces enregistrements réassemblés et édités par la suite. Le duo a su composer une musique pertinente et profonde, avec une acoustique unique, qui ressemble à une pièce composée à partir de logiciels informatiques. Le duo fabrique des nappes, des bruits blancs, et des percussions avec une délicatesse, une subtilité et une sensibilité impressionnantes. Souvent le volume est plutôt bas, cette pièce est de manière générale plutôt aérée, mais chaque son, parce qu'il est vraiment original et surprenant, possède une force et une profondeur qui ne laissent pas de marbre. De plus, le duo a véritablement composé une pièce très narrative lors de l'édition et a fait de cette pièce un morceau électronique abstrait qui évolue avec sens.

Quant à la seconde pièce, il s'agit d'un assemblement de différents essais acoustiques et non traités qui datent des préparatifs au concert. Le volume est encore plus faible, le son est encore plus abstrait, les silences sont plus présents. Je ne sais pas si c'est mieux, mais en tout cas, c'est à ce moment que la gestuelle des musiciens est la plus présente, que l'attention au son se fait le mieux ressentir, ainsi que la concentration nécessaire à la découverte de ces nouveaux matériaux. La forme de cette pièce est moins linéaire et moins narrative, elle évolue de manière abrupte et chaque sous-section est séparée par des silences, il y a moins de forme mais une plus grande présence des musiciens. Une sorte de focus sur le processus de création, sur la phase de recherche, un focus qui met beaucoup plus en avant les musiciens eux-mêmes ainsi que les objets utilisés, que l'on distingue mieux par ailleurs.

Puis Partial finit avec une très courte pièce de moins de deux minutes en laissant jouer une berceuse sur une boîte à musique du 19e siècle, une pièce un peu anecdoctique mais vraiment charmante. Cette conclusion met d'ailleurs en avant un des points essentiels de la musique de Partial : la volonté de laisser les objets s'exprimer tout en produisant une musique unique. Ce que le duo réussit très bien par ailleurs. Partial prend des objets, les utilise tels quels dans un geste personnel mais en communication étroite avec les objets eux-mêmes. Un dialogue profond entre les objets d'occasion et les musiciens, et une recherche sonore très originale, Partial utilise des objets usuels vraiment comme des instruments et tentent de s'approcher au plus près d'une musique instrumentale. Très bon travail, j'attends la suite de ce duo avec impatience.

mardi 8 avril 2014

Benjamin Duboc- st. james infirmary

BENJAMIN DUBOC - st. james infirmary (Improvising Beings, 2014)
Contrebassiste français, Benjamin Duboc est un des acteurs majeurs des scènes free jazz et musiques improvisées. Il sait parfaitement allier un grand sens de la musicalité, du rythme, de l'émotion et de la recherche sonore, selon les projets auxquels il participe. En solo, il avait déjà publié un excellent disque au sein du coffret publié chez Ayler Records, proche d'un drone très riche et dense (joué à l'archet uniquement sous le chevalet). Il revient cette année avec un nouveau solo constitué de deux pièces, l'une pizzicato et l'autre arco.

La première partie du disque est une improvisation de vingt minutes assez traditionnelle j'ai envie de dire. Traditionnelle ? oui et non en même temps, puisque la contrebasse n'est pas réputée pour être un instrument de soliste, et ici, Benjamin Dubc l'utilise véritablement telle quelle. Il compose une longue improvisation de vingt minutes, jouée uniquement avec les doigts. Une improvisation très belle, mélodique, lyrique, et intense. Le touché est très précis, les attaques sont justes et l'accentuation du phrasé de Duboc, plutôt jazz, est aussi rythmé que sensible. Une belle pièce narrative riche en émotion et virtuose dans la réalisation. Une improvisation vraiment intéressante pour sa beauté, sa poésie et surtout pour apprécier le talent de ce virtuose de la contrebasse, mais c'est surtout la suite qui révèlera l'inventivité de Duboc.

Sur la deuxième partie donc, Duboc ne joue plus qu'avec l'archet. Il s'agit maintenant d'une improvisation beaucoup plus abstraite, axée principalement sur l'exploration sonore tout en conservant un grand souci de la narration dans la forme. Il y a un peu plus de silence, et surtout beaucoup plus de techniques étendues (qui étaient absentes sur la première partie). Benjamin Duboc explore ici un large éventail des possibilités sonores de la contrebasse, selon la pression exercée par l'archet, selon son emplacement sur les cordes et la contrebasse, etc. Cette exploration de la contrebasse est vraiment profonde, elle est plus abstraite certes, mais conserve le même souci que sur la première pièce d'une poétique du son et d'un sens aigu de la musicalité (où mélodies, harmonies et rythmes sont beaucoup moins présents par contre). Duboc, ici, propose une improvisation axée sur le timbre et les couleurs de la contrebasse qui est très chaleureuse, acceuillante, fascinante, poétique et sensible toujours, mais surtout très intense.

Deux pièces, l'une plutôt jazz, et l'autre plus proche de l'improvisation libre, qui démontrent une fois de plus le talent, la précision et l'intelligence de ce contrebassiste. Très bon travail.

lundi 7 avril 2014

Itaru Oki - chorui zukan

ITARU OKI - chorui zukan (Improvising Beings, 2014)
Trompettiste japonais, Itaru Oki a quitté son pays pour la France au milieu des années 70 après avoir été actif au sein de la scène free jazz tokyoïte. J'avais déjà entendu plusieurs disques auxquels il participait, notamment aux côtés de Benjamin Duboc, Jean-Noël Cognard et Michel Pilz (entre autres) il n'y a pas très longtemps, mais c'est la première fois avec chorui zukan que j'entends ce musicien en solo (sur lequel il utilise trompette et bugle).

Il et finalement assez peu questions de techniques étendues ici, et encore moins de recherches sonores. Ce solo de Itaru Oki est très free jazz, voire jazz. Et c'est pas plus mal à mon avis. Car au lieu de chercher les sons les plus silencieux ou le plus bruitistes possibles, Itaru Oki s'est concentré sur le développement d'un langage personnel, libre et intime. Un langage qui utilise les phrasés jazz, qui n'hésite pas non plus à revisiter des standards (de Monk surtout), mais qui reste libre. Itaru Oki peut jouer des thèmes jazz à certains moments, ou faire de "l'improvisation libre", rien ne l'empêche d'être lyrique et puissant à chaque moment. Que ses phrases et que son jeu soient rythmiques, mélodiques, nostalgiques, "libres", jazz, atonaux, ce qui compte, c'est que Oki joue ce qu'il a envie de jouer, et c'est tout son charme. J'aime bien ce solo non pas pour son côté innovant ou explorateur, Itaru Oki joue de la trompette de manière assez traditionnelle, mais il en joue très bien d'un côté, et avec le coeur surtout. Au lieu d'inventer un langage pseudo innovant, Itaru Oki développe le sien, avec toutes les références, les influences et l'histoire qu'il contient. Des influences qui sont intégrées et non niées : influences du jazz et du swing qui lui est propre, du free et de l'intensité comme de la liberté qui lui appartiennent.

Un beau solo de cuivres jazzy mais puissant, libre de manière dansante et viscérale. Du free très jazz, avec tout le swing et la puissance que ça peut recéler. Du free plein d'énergie, d'émotions et de beauté.

dimanche 6 avril 2014

COPPICE

COPPICE - Vantage/Cordoned (Caduc, 2014)
Paru également en CD sur le label de Mathieu Ruhlmann, Vantage/Cordoned est le dernier disque du duo américain Coppice (Noé Cuéllar & Joseph Kramer). Comme sur le précédent opus publié sur Quakebasket, Coppice continue de jouer sur son installation d'harmoniums préparés et de bandes. Des vieux harmoniums délabrés du 19e siècle, passés au crible de multiples filtres, bouclés sur des bandes, etc. Je ne comprends pas trop comment marche la musique de Coppice, et tant mieux, car c'est en grande partie ce qui fait sa beauté.

Encore une fois, le souffle est omniprésent, le souffle et toute la mécanique des instruments sont amplifiés, traités, mis en forme, samplés, modifiés, etc. L'acoustique et la mécanique de l'harmonium servent de base fondamentale aux compositions de Coppice, le souffle forme les mélodies, les notes forment des nappes assez drones, la mécanique produit des sortes de rythmique. Il y a un aspect très musical et concret dans ces deux pièces de Coppice, et pourtant, il y a toujours cette ambiance très énigmatique, flottante et lunaire, propre au duo, qui tend de plus en plus vers un son plus propre et lisse, plus digital. Coppice évolue dans des sphères inconnues jusqu'ici, des territoires sonores et musicaux comme on n'en a encore jamais entendu. Ca ressemble à une sorte de musique électroacoustique désuète ou décalée (temporellement), comme si un organiste bricoleur du 19e avait fait de la musique électroacoustique, ou comme si le fantôme de ce musicien revenait aujourd'hui pour faire de la musique électronique. Il y a une sorte de nostalgie et d'atmosphère fantomatique toujours présente dans ces compositions, dans les phases les plus abstraites (souffles purs) comme dans les parties plus mélodiques.

Vantage/Cordoned est peut-être plus axé sur le contenu et la recherche sonore que Big Wad Excisions (où l'écriture et la forme étaient vraiment primordiales), et il perd un peu en force de ce côté. Mais cette recherche sonore est tellement unique et magnifique qu'elle reste bouleversante comme le précédent opus de Coppice. Encore une fois, vivement conseillé, il s'agit d'une perle rare.

COPPICE - The Pleasance & The Purchase (Senufo, 2012)
The Pleasance & The Purchase est un 45 tours qui renvoient aux premiers enregistrements et aux premières explorations sonores de Coppice en 2010. Sur ces deux courtes pièces de 5 minutes chacune, le duo utilise un shruti box et deux ghetto blasters modifiés par Joseph Kramer. A ce moment-là, le son du duo était plus brut, plus noise. Le shruti box est utilisé comme une source sonore non-instrumentale, seuls les souffles et la mécanique sont amplifiés, les notes sont à peine perceptibles, et ce qui compte avant tout ici, c'est la transformation du signal par les bandes insérés dans le ghetto blaster. Coppice compose ici avec ce premier (d'une longue série) instrument à soufflet une musique très abstraite, aride, et abrasive. De la recherche pure avec tout de même un soupçon de musicalité apporté par les boucles des cassettes et les bourdons fantomatiques du shruti box. Mais de manière générale, l'atmosphère de ces deux pièces ressemblent plus à une sorte de field-recording étrange, plein d'insectes insouïs et de souffles lancinants.

Bien sûr c'est très court au total, mais j'aime bien tout de même ce format 45 tours qui permet de présenter rapidement un projet, avec un son excellent (mastérisé ici par Giuseppe Ielasi). La démarche de Coppice est ici posé : des instruments à soufflet modifiés de manière électroacoustique - principalement par des cassettes et des lecteurs modifiés et préparés. La démarche artisanale et exploratrice de Coppice est déjà là, la précision de l'exécution aussi, et la beauté de cette recherche est déjà saisissante. Belle introduction de ce qui formera ensuite une des formations essentielles de cette décennie.

samedi 5 avril 2014

Joda Clément / Daniel Jones / Lance Austin Olsen / Mathieu Ruhlmann - A Concert for Charles Cros

CLEMENT/JONES/AUSTIN OLSEN/RUHLMANN - A Concert for Charles Cros (Caduc, 2014)
A Concert for Charles Cros (poète français) est un disque publié récemment sur le label du musicien canadien Mathieu Ruhlmann (caduc). Il s'agit d'une suite de quatre pièces d'improvisation libre électroacoustique et réductionniste qu'on pourrait décrire rien qu'avec le nom des musiciens et les instruments utilisés : Joda Clément aux synthétiseur analogique, field-recordings et objets, Daniel Jones aux guitare et électronique, Lance Austin Olsen aux lecteurs de cassette, objets amplifiés et guitare, Mathieu Ruhlmann aux bandes, cymbales, ukulélé et objets.

On trouve quelques instruments acoustiques et électriques, beaucoup d'objets, et des bandes magnétiques donc. Et bien sûr, les musiciens ne font pas la différence entre les différentes natures de chaque outil. Le quartet propose une suite plutôt calme et abrasive, comme une composition basée sur des fréquences radio (radio qu'on a souvent l'impression d'entendre et qui n'est étrangement pas indiqué dans les instruments/outils utilisés). Les quatre improvisations proposées ici sont calmes, espacées, souvent proches du silence et toujours dans le bruit pur. Des morceaux purement abstraits de manipulations sur les tensions électriques et électroniques, des perturbations électromagnétiques, avec ajouts de bruits acoustiques et instrumentaux tout aussi abstraits. Ca paraît un peu cliché dit comme ça, mais ces quatre pièces sont vraiment réussies : il n'y a jamais trop d'éléments, ni trop peu, c'est souvent calme, lent et linéaire mais on trouve quelques changements de dynamique très bien placés, et même s'il y a un air de déjà entendu, les textures d'ensemble sont quand même travaillées et le langage adopté par cette formation est assez frais.

Encore une fois, le son mastérisé par Joe Panzner est vraiment réussi, ce dernier va bientôt faire office de Rashad Becker américain pour musiques expérimentales minimalistes. Mais de toute manière, je crois que le son de cette formation est déjà bon en lui-même, il y a tout un travail sur l'opposition des timbres, les contrastes de couleurs, l'utilisation des champs magnétiques, l'insertion très juste et discrète des instruments dans ces espaces sonores abstraits et austères. Bref, du beau travail d'eai proche du réductionnisme. Un beau travail d'invention du son, d'écoute, et de gestion de l'espace.

vendredi 4 avril 2014

Machinefabriek - Attention, the doors are closing!

MACHINEFABRIEK - Attention, the doors are closing! (2014)
Autoproduit en version CD et en version digitale (sur bandcamp), Attention, the doors are closing est une des dernières publications de Machinefabriek (Rutger Zuydervelt), tirée de partitions pour une chorégraphie d'Ivan Perez pour le ballet de Moscou, .

L'artiste sonore néerlandais propose ici une suite de six pièces qui comportent de nombreux enregistrements de percussions, et de nombreuses ondes sinusoïdales. Machinefabriek fait interragir de manière assez proche de Pisaro les cymbales frottées, les résonances d'un vibraphone, et autres percussions minimales avec des fréquences pures et simples. Le son est vraiment bon (peut-être encore grâce au mastering de Joe Panzner qui connaît bien ce genre de musique) : les fréquences électroniques comme les percussions s'entremêlent avec beaucoup de justesse, de finesse et d'équilibre. Les paysages sonores dessinés ici par Machinefabriek sont ambivalents et un peu sombres : on ne sait pas ce qu'on entend, ni la direction que l'on prend, mais on a vite la sensation de descendre dans un endroit de plus en plus froid, isolé et désertique. Ces compositions de Zuydervelt ont un coté austère et chaleureux : austère pour la réduction des éléments sonores à des outils très simples et froids, et chaleureux pour l'interaction très riche entre ces éléments.

Des éléments isolés et esseulés qui se confrontent et se frottent pour former quelque chose de dense et riche, telle pourrait être la vision de la Russie propre à Machinefabriek, sujet supposé de ces compositions et de la chorégraphie d'Ivan Perez pour laquelle elles ont été écrites. En tout cas, c'est comme ça que j'ai ressenti cette suite, et c'est ce que j'ai aimé chez elle. Beau travail.

jeudi 3 avril 2014

Kevin Drumm & John Wiese [LP]

KEVIN DRUMM & JOHN WIESE - sans titre (Nihilist, 2010)
Publié en 2010 sur le label américain Nihilist, ce vinyle est la première collaboration de deux maîtres incontestés du noise américain : Kevin Drumm & John Wiese. Rencontre rêvée et à la hauteur de mes espérances comme de mes envies : c'est-à-dire une rencontre sombre, brutale, abrasive, et puissante.

C'est difficile de distinguer les outils utilisés par les deux musiciens : un ordinateur très certainement, quelques field-recordings par moment, un synthétiseur analogique pour les basses, peut-être un peu de bandes magnétiques et de cassettes, et surtout une bonne dose d'électricité saturée. Comme on peut facilement l'imaginer, le duo propose une musique ultra dense, massive, et brutale. Une musique où les deux artistes taillent dans le vif des parasites électroniques, sculptent des masses sonores numériques, et les arrangent pour en faire des courtes pièces ultra violentes, colossales, et intenses. C'est abrasif, corrosif, saturé, dense et immersif - comme la bande-son d'un délire paranoïaque d'un vétéran d'Irak ou d'un rescapé de Guantanamo. Mais plus simplement, il s'agit surtout de l'inventivité et du talent de deux musiciens électroniques qui savent composer et improviser avec le bruit, qui savent sculpter la matière bruitiste avec musicalité et qui savent s'écouter avec sensibilité.

La puissance de John Wiese et sa volonté de ne jamais s'arrêter et de toujours vouloir aller au-delà de sa puissance, le talent de Kevin Drumm pour composer des vraies sculptures bruitistes, des superbes compositions de larsens et autres parasites saturés - tout ça réuni en un seul superbe vinyle qui ne laisse pas indemne. Une collaboration juste, puissante, hallucinante, intelligente, immersive et brutale. En écoutant ce disque, je pense à un autre superbe vinyle qui réunit deux maîtres du collage de bandes : Aaron Dilloway & Jason Lescalleet, et bien là c'est pareil, la réunion de Kevin Drumm & John Wiese était nécessaire et devait se faire. J'imagine facilement la concentration et la joie de cette rencontre dans le studio de Kevin Drumm à Chicago en 2006 : deux musiciens qui étaient faits pour jouer ensemble enregistrent enfin, pour le meilleur comme pour le meilleur. Superbe moment de noise bien dur.

mercredi 2 avril 2014

Eric Cordier & Jean-Luc Guionnet - De proche en proche

ERIC CORDIER/JEAN-LUC GUIONNET - de proche en proche (Monotype, 2013)
J'ai pris le pli depuis pas mal de temps d'écouter énormément de disques, mais aussi de rarement revenir dessus. C'est pourquoi ceux que j'aprécie particulièrement, je les écoute dans une sorte de fièvre : il faut les écouter en boucle, le plus longtemps possible, j'ai vraiment envie de faire durer le plaisir au maximum avant de passer à autre chose. de proche en proche fait partie de ces disques qui n'arrivent pas à sortir de ma platine, dont j'appréhende la fin. A la première écoute, je me suis dit que j'aurai besoin de beaucoup l'écouter pour mieux le comprendre parce qu'il est vraiment bizarre, mais très vite, je me suis rendu compte que j'avais juste constamment envie de l'écouter parce qu'il est vraiment très bon. 

Ce duo publié par le label polonais monotype est composé de deux musiciens français que j'admire beaucoup : Eric Cordier & Jean-Luc Guionnet. Le premier s'est taillé une réputation de maître du field-recording, tandis que le second est largement reconnu comme un saxophoniste hors-norme. Ces pratiques musicales et instrumentales de chacun ont été souvent publié, et j'en ai chroniqué pas mal sur ce blog. Mais ce qu'il ne faut pas oublier, c'est que Cordier est également vielliste et que Guionnet est organiste, deux pratiques moins documentées mais tout aussi intéressantes de leur travail. Ici, nous assistons donc à une rencontre monumentale et imposante entre la vielle à roue, l'orgue et un dispositif électroacoustique (ce dernier marquant une nette différence et une superbe évolution depuis Tore - leur premier duo publié). 

Déjà sur leur premier CD, les origines, l'histoire et les connotations propres à la vielle et à l'orgue étaient absolument imperceptibles. Sur de proche en proche, le dispositif électroacoustique à l'appui, il est encore moins question de bourdon, de basse continue, de sonate, de musique rituelle, de bourrée ou autres formes servies par ces instruments très marqués. Souvent même, on peine à reconnaître les instruments, à ressentir leur présence. On les entend, oui, on les perçoit, mais ils sont aussi noyés dans le dispositif électroacoustique. Ils semblent n'être plus qu'une source sonore comme une autre que Cordier et Guionnet vont travailler ensuite par le biais de l'électricité. 

de proche en proche s'apparente plus à une composition électroacoustique qu'à une session instrumentale de musique improvisée, ou même d'improvisation électroacoustique. Cordier & Guionnet vont au-delà semble-t-il. Ils génèrent du son avec leurs instruments, du son travaillé et transformé ensuite par le biais d'un dispositif que je ne saurais définir. Un dispositif qui permet en tout cas au duo de couper les fréquences, d'augmenter la densité et la présence du son, de sculpter des dynamiques et de jouer avec. Bien sûr, le jeu instrumental compte dans l'écriture de ces pièces, mais tout autant que les transformations live. La différence entre le son joué et le son modifié est complètement abolie ; il n'y a plus qu'une matière sonore que les musiciens produisent et modèlent en permanence. Le son d'origine pourrait être numérique, synthétique, analogique, acoustique, ou que sais-je, ce n'est pas le plus important. Ce n'est pas le plus important, mais je ne suis pas sûr qu'une production sonore par ordinateur aurait pu donner la même chose. Car la présence, la chaleur, et l'aspect organique des instruments sont également utilisés - les deux musiciens connaissent bien leur instrument, et prennent plaisir à jouer avec, quitte à les transformer complètement, car ça fait aussi partie du jeu. 

Bref, Cordier & Guionnet offrent avec de proche en proche une suite de cinq pièces électroacoustiques mixtes comme on dit. Cinq pièces fascinantes et obsédantes, que je n'arrive pas à arrêter, cinq pièces comme seuls ces deux musiciens pouvaient le faire : uniques, puissantes, denses, riches, et merveilleuses. Une suite qui plaira peut-être plus aux amateurs de musique électroacoustique et concrète qu'aux amateurs d'improvisation libre, quoique. La musique de Cordier & Guionnet mélange tout ça sans distinction avec une justesse étonnante : il est question d'improvisation, de vielle à roue et d'orgue, de dispositif électroacoustique, d'écriture, de liberté, de contraintes ; et ce qui paraît inconciliable pour certains se réunit ici avec une magie fantastique. Hautement recommandé. 

mardi 1 avril 2014

Yann Gourdon

YANN GOURDON - sans titre (Drone Sweet Drone, 2014)
[la reproduction de la pochette est une des pochettes possibles, puisque drone sweet drone a publié six visuels différents de ce disque - les six collés les uns aux autres n'en formant qu'un seul]

Mise à part une micro-édition en cassette, je ne crois pas que Yann Gourdon ait encore publié de disque solo à ce jour. Il était donc temps de remédier à cette tare, car c'est certainement la partie la plus intéressante de son travail. On le retrouve sur cet album, sans titre comme souvent, à la vielle à roue, sans amplification j'ai l'impression, à moins qu'il n'utilise qu'une discrète pédale de delay et un ampli. La description n'est pas compliquée, puisqu'il s'agit bien évidemment d'un long bourdon de vielle, un bourdon massif et microtonal qui fait inévitablement penser à Phill Niblock. 

Yann Gourdon saute sur l'occasion de la roue pour jouer une musique tout en continuité et en linéarité, de manière très progressive et minimale. Au début, on a l'impression d'un bourdon statique, immuable, mais petit à petit, la progression ne s'entend pas réellement tout en se faisant ressentir. Et c'est ce qui fait la puissance et la finesse de Yann Gourdon à mon avis : d'osciller entre le mouvement continu et perpétuel et le bloc massif et immuable. On croit être toujours à la même place, mais très finement, très simplement, très lentement, Yann Gourdon dérive. La couleur ne change pas, c'est comme si seul le contraste était légèrement modifié. Et c'est ça la magie de ce drone. Aux oreilles, une impression de percevoir le drone comme figé et statique, mais de manière plus organique et viscérale, un sentiment de voyage et de mouvement perpétuel nous prend sans que l'on s'en rende compte. On croit être sur place, mais on dérive, lentement, progressivement, vers une contrée similaire mais pas tout à fait, en ayant l'impression d'être resté au même endroit. 

Yann Gourdon a trouvé la recette pour équilibrer les notions de mouvement et de repos. Ses drones/bourdons parviennent à emmener l'auditeur où seul le vielliste le sait, sans que le premier ne s'en rende compte. Voyage minimal à l'insu de l'auditeur, comme si on était déposé au mauvais endroit lors d'un voyage ensommeillé. 
Et pour une fois, l'enregistrement est vraiment bien, toute la richesse harmonique de la vielle est présente, ainsi que les micro-perturbations circulaires de la roue. Conseillé. 

dimanche 30 mars 2014

Jacques Puech / Yann Gourdon / Basile Brémaud

TRIO PUECH GOURDON BREMAUD - sans titre (La Novia, 2012)
J'ai découvert Yann Gourdon en solo et au sein du trio France en 2009 à bitche (Nantes). Ce concert a vraiment été marquant, surtout France, car j'avais l'impression d'écouter une version rock et transe de Phill Niblock. Un son massif, un bourdon lancinant, une rythmique hypnothique : c'était vraiment jouissif. Après, j'ai beaucoup aimé la plupart des projets de Yann Gourdon, que ce soit en solo, en compagnie du vielliste Yvan Etienne (Verdouble), ou même en duo avec Antez. Enormément de projets que j'aime beaucoup, des choix esthétiques qui me plaisent vraiment, mais finalement peu de disques auxquels j'accroche - notamment à cause de la qualité douteuse du son (je parle des enregistrements de France en tout cas).

En tout cas, avec le premier disque solo de Yann Gourdon qui vient de paraître, le trio Puech Gourdon Brémaud fait partie de ces enregistrements qui valent largement le coup d'oreille. On retrouve ici Jacques Puech à la cabrette (cornemuse auvergnate), Yann Gourdon à la vielle à roue et Basile Brémaud au violon. Beaucoup d'instruments traditionnels auvergnats, oui, mais également beaucoup d'airs auvergnats. Je ne suis pas spécialiste de la musique traditionnelle populaire, mais le trio semble se baser sur des bourrées auvergnates. Des bourrées dont le thème est donné au début de chacun des trois morceaux ainsi qu'à la fin, mais dont le plus intéressant réside dans le traitement qui en est fait. Car au milieu, le trio développe le thème d'une manière très particulière et puissante. Un développement qui ressemble à une sorte d'improvisation sans en être une, un développement qui est comme une distorsion acoustique du thème. Puech, Gourdon et Brémaud s'intéressent plus au bourdon présent dans la musique traditionnelle, ou à une particularité rythmique, plus qu'au folklore auvergnat ou à l'aspect sautillant et dansant de ce répertoire. Le trio s'empare d'un élément du thème, une fraction de thème, l'étire, le distors, et le triture. Et il en ressort une musique très lancinante, hypnothique, belle, massive. Puech, Gourdon et Brémaud improvisent sur un thème, mais moins pour le développer que pour le réduire à ce qui les intéressent.

Des improvisations qui développent principalement les aspects continus, linéaires, dissonants et hypnothiques de la bourrée (ou de la musique auvergnate - je ne suis pas sûr qu'il s'agisse de bourrées réellement). Le trio développe une sorte de folklore imaginaire teinté de réel, une sorte de musique étrange qui se situe à la croisée des musiques rituelles de transe de possession, des musiques médiévales du Massif Central, et des drones imposants de Phill Niblock. Conseillé.

samedi 29 mars 2014

Jennifer Veillerobe - Luftlöcher [LP]

JENNIFER VEILLEROBE - Luftlöcher (Senufo, 2013)
Première rencontre avec Jennifer Veillerobe, artiste qui a déjà publié un CD sur le label de Ielasi et qui a collaboré plusieurs fois avec ce dernier. Pour Luftlöcher, vinyle 45 tours publié sur senufo, cette musicienne propose plusieurs courtes pièces d'expérimentations et d'explorations sonores très concrètes et radicales.

En effet, pour ce vinyle, Jennifer Veillerobe a enregistré plusieurs liquides mousseux à travers des trous percés dans des bouteilles en plastiques. Les enregistrements sont laissés tels quels, sans traitements. Une démarche brute pour un résultat très fin et captivant. La palette de sons développée par Jennifer Veillerobe est en effet très large, elle va du son suraïgu proche d'une fréquence sinusoïdale à des bourdonnements nasillards genre moustique torturé. Chaque pièce est une suprise, chaque son est captivant. On se demande toujours comment il peut être produit, comment il a été enregistré, etc. Veillerobe sait captiver l'auditeur grâce à son originalité certes, mais aussi grâce à la musicalité de chacun de ses enregistrements. Il y a souvent comme une pulsation incertaine, et parfois même comme une harmonie fantôme dans les sons produits et utilisés ici. La démarche et le mode de production des sons peuvent paraître très pratiques et expérimentaux, ça peut ressembler à du bricolage gratuit, et pourtant, non. Veillerobe possède également un un sens de la composition et sait apparemment gérer le son de manière musicale, elle parvient à véritablement composer avec ses inventions sonores et ludiques, et ça vaut le coup d'oreille.

Luftlöcher s'apparente à une sorte de défrichage d'un terrain inconnu et très concret, mais se révèle surtout être une suite de courtes vignettes sonores pleines de suprises, au niveau des textures bien sûr, mais également au niveau des formes variées. Du beau bricolage.

vendredi 28 mars 2014

Giuseppe Ielasi - Rhetorical Islands

GIUSEPPE IELASI - Rhetorical Islands (Senufo, 2013)
Je ne connais pas très bien Giuseppe Ielasi, et j'ai l'impression qu'il oscille facilement entre des productions radicales de recherche sonore complètement abstraite et des disques plus faciles d'accès, genre ambient electronica ou electronica indus, mais dans chaque cas, la musique proposée est toujours unique et très originale. 

Sur Rhetorical Islands, on se situe un peu dans l'entre-deux. Ielasi utilise des field-recordings, des moteurs, peut-être un peu de synthé analogique aussi. Et au fil des pièces, on passe facilement de l'un à l'autre de ses champs d'expérimentations. Plusieurs pièces par exemple semblent être constituées par des enregistrements de grosses machines à air comprimé, genre presse industrielle, et n'est pas sans rappeler le dernier vinyle des field-recordings indus de Pali Meursault. Parfois, il s'agit de recherche sonore pure, sans référent, avec un ou deux sons très simples, comme on en entend rarement, mais qui trouvent leurs racines dans un imaginaire unique. Ceci-dit, la plupart du temps, les recherches sont pulsées, Ielasi n'est jamais très loin des beats, mais des beats concrets, sans référents musicaux, des beats qui ne se soutiennent qu'eux-mêmes, une pulsation qui n'est là que pour se mettre en avant, pour explorer l'attaque, le decay, et la répétition. Il y a beaucoup de sonorités proches de l'indus, mais c'est moins abrasif, plus lisse façon electronica. On est encore une fois un peu entre les deux. Et c'est aussi ce qui fait toute l'originalité de Ielasi : faire de la musique dure avec des textures plutôt lisses, ou faire de la musique douce avec des pulsations et des couleurs assez corrosives. 

Rhetorical Islands fait suite à une commande de Jérôme Noetinger pour un festival principalement axé sur la musique électroacoustique qui se déroulait en 2011. Et le résultat est une suite assez courte (à peine trente minutes) de 10 miniatures d'enregistrements industriels filtrés, équalisés, coupés et assemblés de manière à former de vrais "morceaux", au sens pop du terme. Ielasi propose une version populaire de la musique électroacoustique, tout en travaillant le son et l'expérimentation de manière aussi sérieuse que n'importe qui - voire plus. C'est plus accessible certes, mais tout aussi fin et unique que n'importe quelle expérimentation abstraite. Vivement conseillé. 

jeudi 27 mars 2014

Michael Pisaro & Miguel Prado - White Metal [LP]

PISARO/PRADO - White Metal (Senufo, 2014)
C'est la deuxième fois que Pisaro est publié en vinyle, après le surprenant Tombstones, recueil de chansons réalisées entre autres par Julia Holter. Pour White Metal, publié sur le label de Giuseppe Ielasi, Michael Pisaro propose la réalisation du deuxième volume de la collection Grey Serie (série de partitions consacrées au bruit blanc), en compagnie du guitariste Miguel Prado. Je ne suis pas sûr que le format vinyle apporte quelque chose de plus au niveau du son, mais en tout cas, c'est une excellente iniative que d'avoir recopié toute la partition sur la couverture (à noter, d'ailleurs, que les partitions de Tombstones étaient également incluses dans le disque). A l'intérieur du disque, on peut également trouver quelques notes utiles de Prado qui explique l'origine du titre, un mot-valise pour dire white noise et black metal, la structure calquée sur la 40e symphonie de Mozart et les nombreux liens entre ce disque et Deleuze.

Le disque est composé en quatre parties qui durent chacune entre quatre et treize minutes, et séparées par des silences numériques de quelques minutes. A l'intérieur de chaque partie, on peut trouver des formes thème et variations, des coda, etc. mais c'est assez difficile de les distinguer nettement même si on a tendance à les ressentir - car il ne s'agit presque que de bruit blanc. Contrairement à la plupart des compositions de Pisaro, il n'y a pas de sine waves, ni de guitare, mais beaucoup de bruit digital et de field-recordings (provenant de Big Sur, Californie, près d'où habite Pisaro et spot favori de Deleuze...). Pisaro et Prado réalisent donc une partition consacrée au bruit blanc qui comporte de très nombreuses variations : notamment sur la couleur du bruit qui peut changer en fonction de la fréquence qui ressort le plus et du filtrage des fréquences, ainsi que sur les volumes qui vont de pianissimo à fortissimo, etc. Les deux musiciens incluent également de nombreux enregistrements marins, mais également d'avions (voire de fusée?), de vents, d'oiseaux, etc. C'est dire la diversité présente, le bruit blanc est présenté ici sous toutes ses formes : naturelles, artificielles, travaillées, non-éditées - pour servir de matériau de base à une composition très riche.

Toute la finesse de Pisaro consiste à ne pas considérer le bruit blanc comme du bruit, mais comme un matériau intégralement musical. Pisaro et Prado utilisent ici le bruit pour sa chaleur, pour son mouvement, pour sa constance, pour sa texture, pour sa densité, et pour d'autres caractéristiques qu'ils travaillent au gré de la composition. Le travail de composition est ici très narratif et nous amène constamment d'un paysage sonore à un autre de manière progressive. Un musicien amène une fréquence, l'autre ne bouge pas, puis amène une autre fréquence, avec toujours un fond nuageux et brouillé de neige sonore. Ou alors les deux musiciens augmentent progressivement et sans accroc le volume ou la densité du bruit exploré. Bref, autant de possibilité qu'avec un orchestre finalement, et Pisaro semble bien considérer le bruit comme tel. Il s'agit d'une masse sonore inerte et apathique dès lors qu'on n'y touche pas, mais qu'on peut sculpter de telle manière qu'il devienne beau, voire magnifique. A partir de bruit, Pisaro est parvenu justement à sculpter cette matière qui peut paraître morte ou inerte pour en faire quelque de très vivant, comme un océan, de clair dans la forme et de très riche dans le contenu.

Il est parvenu à composer encore une fois quelque chose de tout simplement magnifique. Hautement recommandé.

mercredi 26 mars 2014

Giuseppe Ielasi

Giuseppe Ielasi est pas mal connu pour ses innombrables masterings de musique électronique sur tous types de format. Mais il est également reconnu comme un guitariste et musicien électronique accompli depuis maintenant une quinzaine d'années. L'année dernière, cet artiste milanais a inauguré une série de cd-r autoproduits très courts sur lesquels il présente différentes facettes de son travail en solo. Vous trouverez ici les chroniques des deux premiers volumes.

GIUSEPPE IELASI - (or a set of models) (2013)
Pour (or a set of models), Ielasi propose une courte suite d'une vingtaine de minutes composée de douze vignettes sonores qui durent entre trente secondes et 4 minutes 30. Réalisées en une journée, ces miniatures présentent chacune un objet/ustensile usuel et quotidien capté par un microphone et travaillé en direct sur un Revox. On est loin de la musique concrète, et la musique de Ielasi n'a rien d'asbtraite non plus. Ces vignettes forment des paysages sonores très musicaux en fait, des paysages soit rythmiques, soit à moitié harmoniques ou mélodiques. Ielasi ne se contente pas de révéler certaines caractéristiques sonores d'objets non-musicaux, il va beaucoup plus loin et travaille des sons non-musicaux de manière à révéler une musicalité propre à ces sons et ces objets. A partir d'une abstraction et grâce au Revox, Ielasi compose douze belles pièces abstraites d'une certaine manière, mais qui font toute preuve d'une grande musicalité dans le contenu. Très beau travail, intriguant, ingénieux, bricoleur et envoutant, qui démontre encore une fois la maîtrise totale du son de Ielasi.

GIUSEPPE IELASI - untitled (DC motor) (2013)
Quant à la première publication de cette série, elle pourrait être présentée par un simple question : vous êtes-vous déjà imaginé le son que rendrait un moteur s'il était contrôlé par un LFO défaillant ? J'imagine que non, et moi non plus, mais en tout cas, c'est la question que s'est posé Ielasi et à laquelle il a répondu pour nous. Le LFO (oscillateur de basse fréquence) est le signal de base des synthétiseurs analogiques, mais ici, le signal électrique est envoyé dans une machine à courant continu et est transofrmé en énergie motrice. Le résultat ressemble à un moteur chaotique et plein de variation, avec des bruits proches de la céramique parfois, proches de la pierre et d'autres minéraux, mais aussi de plastiques entrechoqués à intervales irréguliers. Il n'y a qu'une pièce de vingt minutes, avec deux éditions différentes du même enregistrement sur chaque enceinte. Cette fois, il ne s'agit pas tant de musicalité que de recherche beaucoup plus pragmatique et expérimentale. Il y a un aspect vraiment pratique et bricoleur fou dans cette pièce qui ressemble plus à une installation sonore qu'à une composition. Tout l'intérêt réside dans l'exploitation des défaillances électriques chaotiques et dans la transformation du signal (de l'électricité simple à l'énergie motrice, mais également dans l'édition des deux canaux de diffusion). Une pièce dure et austère, mais encore plus intriguante et pragmatique.

mardi 25 mars 2014

Aspec(t) - Waspnest [LP]

ASPEC(T) - Waspnest (Toxo/Viande/Fratto9, 2010)
Aspec(t) est un duo italien composé de l'excellent musicien SEC_ (au synthétiseur analogique, ordinateur, bandes & radio ici) et de Mario Gabola (saxophone et percussions acoustiques ou en feedback). Le duo propose onze courtes pièces d'improvisation électroacoustique très noisy et bien puissantes. Des cris travaillés sur bande, des nappes granulaires analogiques et numériques, un saxophone et des percussions bruitistes qui génèrent du son abstrait ou des larsens surpuissants. On ne sait jamais trop qui fait quoi, les sons se mélangent pour former un magma sonore très dense mais très clair en même temps. La musique d'Aspec(t) est intense, puissante, et en mouvement constant, un mouvement plein d'inventivité. Car oui, le duo ne cesse de passer d'un son à l'autre, de fracasser les lignes suivies, de créer des ruptures avec des textures jamais attendues mais toujours bienvenues.

SEC_ est déjà réputé pour savoir manier avec une justesse sidérante l'équilibre entre l'analogique et le numérique, entre les manipulations magnétiques et les éditions informatiques, mais ici, en plus, les éléments instrumentaux de Gabola s'intègrent avec la même magie que sur les travaux en solo de SEC_. Ordinateur, bandes et instruments sont sur le même pied d'égalité, ils sont des sources possibles de bruit, d'un bruit qu'Aspec(t) maîtrise parfaitement. Le duo joue sur tous les paramètres et les deux musiciens s'entendent toujours très bien dans cette gestion de l'intensité, de la densité, de la puissance, du volume, de la couleur, etc.

Un pur moment de noise puissant, spontané et très structuré, clair dans la forme et sombre dans le contenu avec des notes toujours proches de l'indus et du power electronic. Du noise improvisé abrasif et corrosif pour sûr, mais également aussi puissant que créatif. Recommandé (s'il reste des exemplaires quatre ans après la sortie de ce vinyle...).