mercredi 1 octobre 2014

Francisco Meirino - Notebook (techniques of self-destruction)

Notebook (techniques of self-destruction) est une compilation des derniers travaux de Francisco Meirino qui contient aussi bien des rééditions que des commandes de Jérôme Noetinger, ou bien des inédits bien sûr, le tout enregistré entre 2012 et 2014. Une suite de huit pièces à propos desquelles il n'est pas facile de parler. Il s'agit d'électricité avant tout, de magnétophones usagés aussi, sans oublier les field recordings psychoacoustiques et déformés, et surtout, le bruit. Il s'agit de manipuler le son de manière analogique et numérique, de le manipuler pour composer une musique fantomatique, sombre, étrange. C'est assez calme, mais tendu, toujours. Une tension permanente propre à l'étrangeté des field-recordings, aux fréquences extrêmes qui parsèment le disque, aux modifications de la vitesse des bandes utilisées, à l'exploitation des parasites magnétiques et électriques.

Ce qui est passionnant chez Meirino je trouve, c'est cette faculté d'utiliser et de mélanger techniques et codes de plusieurs musiques, du noise et du drone bien sûr, mais tout aussi bien de la musique électroacoustique et acousmatique que du field-recording. Il compose sa musique avec des matières et des outils variés, différents, hétéroclites, mais tous se fondent dans la forme recherchée par Meirino. IL ne s'agit pas d'un hommage ou d'une tentative de reproduire ces musiques, il s'agit de se les approprier pour composer avec un nouveau langage, de nouvelles matières sonores et de nouvelles formes. Je ne peux pas ne pas dire que sa musique est sombre, moite, industrielle, nerveuse et continue, mais avant tout, s'il y a bien un adjectif que j'ai envie de coller à cette musique, c'est l'habileté.

Meirino mélange les formes et les outils, les codes et les esthétiques pour composer une musique nouvelle, forte, innovante. Une musique qu'on pourrait appeler du noise psychoacoustique et acousmatique, ou du field recording bruitiste et électroacoustique, ou je ne sais quoi. Je ne sais pas car c'est une musique singulière, difficile à cerner, et c'est bien cette difficulté et cet aspect hétéroclite qui font de la musique de Francisco Meirino une musique créative. D'un côté, elle ressemble à beaucoup d'autres musiques, noise et électroacoustique, et d'un autre côté, elle nous échappe, de par sa forme bigarrée, irrégulière, contrastée, très soigneusement conduite. Il y a quelque chose en plus, la personnalité avant tout, et un grand talent pour composer avec tous les sons possibles, pour composer une musique pleine de tension, de repos, de couleurs, de lumière et d'obscurité, de contrastes et de continuités, une musique finement écrite en somme. Conseillé.

FRANCISCO MEIRINO - Notebook (techniques of self-destruction) (CD, Misanthropic Agenda, 2014) : lien

absurd



On parle de plus en plus de collaborations à distance, d’envoi de fichiers, et de manipulations de cassette ou de bandes. Les collaborations à distance se font maintenant par mail principalement et les fichiers traités sont numériques, tandis que le travail sur bandes et cassettes appartient à une certaine mode et un revival de l’analogique, qui n’est pas exempt de fétichisme. Auparavant, avant l’arrivée d’internet, et avant que le CD ne devienne ce qu’il est devenu et ne rejette la cassette aux oubliettes, des musiciens jouaient à partir de ce médium, qui était le média principal jusqu’à la fin des années 80 et le début des années 90, et collaboraient également à distance en s’envoyant des bandes et des cassettes par la poste.
                                                                                 
C’est le cas par exemple du projet IMCA (International Musique Concrète Assembly), auquel ont participé Frans De Waard, Ios Smolders, John Hudak, G.Do Huebner et Isabelle Chemin!. Je ne connaissais pas ce projet avant que le label absurd ne m’envoie une copie d’un CD sans titre, paru en 2006, qui est une réédition d’une cassette et d’un LP publiés entre 1990 et 1991, il y a maintenant  plus de vingt ans. On retrouve donc 10 pièces qui paraissent un peu datés par certains aspects, mais qui surprennent quand même par leur modernité. Les membres de l’IMCA ont toujours travaillé de la même manière, un musicien envoie un enregistrement concret à un autre qui le retravaille, l’envoie au suivant qui le retravaille également, et ainsi de suite.

Une méthode simple qui a suscité de nombreux résultats très variés. Les enregistrements initiaux sont parfois des bruits très figuratifs, ou sont parfois très abstraits, ils sont parfois plus ou moins mis en forme, et d’autres fois totalement chaotiques. C’est que parmi les membres de ce projet, chaque individualité a des intérêts et des méthodes très différents, ce qui fait la richesse de ce projet. De plus, la distance et le temps qui séparent chaque travaux permettent également un recul et une attention importants dans le travail de mise en forme. En tout cas, si certains portent une attention très soutenue au son, aux effets de ralentissement, d’accélération et de manière générale, de travail sur la bande et le son, d’autres s’intéressent plus à la puissance du bruit ou aux effets psychoacoustiques de la noise, certains s’intéressent aux potentialités rythmiques et mélodiques des samples et des bandes, tandis que d’autres encore s’intéressent beaucoup plus aux formes et à la structure des pièces.

Autant de divergences et de variétés qui forment toute la richesse de ces pièces parfois chaotiques, parfois concrètes, parfois noise, parfois techniques et pleines d’effets, parfois simples et structurées avec précision et intelligence. De la pure musique concrète qui paraît parfois un peu cheap et vieillie, mais qui peut aussi se révéler étonnamment moderne dans les formes les plus minimalistes ou les plus déconstruites, comme dans les trouvailles sonores les plus noise. Au-delà de l’intérêt historique, il s’agit là de pièces de musique concrète réfléchies, inventives et résolument modernes.

Une autre bonne surprise provenant du même label, c’est Remnants from Paradise de Werner Durand. Le matériau initial et les sources de ce disque sont encore plus archaïques, plus traditionnels, puisqu’il s’agit d’enregistrements de shakulimba, de tanpura, de clarinette et de ney à coulisse en PVC, de ney iranien, avec un peu d’électronique et beaucoup de delay. C’est plus rudimentaire que les cassettes et les bandes d’une certaine manière, mais le résultat est encore plus innovant je trouve.

Je n’avais jamais entendu Werner Durand jusqu’ici, et c’est vraiment un plaisir de découvrir ce disque étonnant. Durand propose ici trois longues pièces (de 11 à 25 minutes) de boucles et de samples d’instruments traditionnels qui forment trois drones. Certains des instruments sont préparés avec des résonateurs qui accentuent les harmoniques, d’autres comme la tanpura ont été conçus pour produire des bourdons plein d’harmoniques, et pour les instruments utilisés qui restent, ce sont les effets de delay qui se chargeront de souligner les harmoniques présentes dans leur son. Werner Durand a enregistré de nombreuses parties qu’il a collées pour former trois sortes de nuages célestes et lumineux. Des nuages qui pourraient faire penser à Phill Niblock pour leur continuité et leur massivité, mais qui sont plus légers, plus limpides, et plus orientés sur l’harmonie entre les éléments que sur les battements dus aux microtons.

Werner Durand a composé trois pièces qui forment des nuages sonores, mais des nuages pleins de rythmes, de séquences, d’harmonies, de résonances, autant de subtilités à peine distinctes par moments, mais qui forment toute la richesse de ces drones. On n’est pas dans le drone pur, c’est trop lumineux et les échantillonnages forment trop de pulsations, on n’est pas non plus dans le folklore car les instruments sont à peine reconnaissables, et on n’est pas dans la composition microtonale car l’harmonie est trop présente. Mais en même temps, c’est un mélange de tout ça, trois compositions électroacoustiques qui forment des drones linéaires et continus, lumineux, célestes et légers ; massifs et nuageux aussi, traditionnels et avant-gardistes, harmonieux et dissonants, lisses et pulsés. Trois magnifiques drones, riches, denses, et créatifs. Recommandé.

Et si Remnants from Paradise peut être qualifié de lumineux et aérien, Hydrophony for Dagon de Max Eastley & Michael Prime est sans aucun doute beaucoup plus obscur et liquide. Et pour cause, il s’agit d’un enregistrement en live réalisé sous l’eau en 1996, à Copenhague. Eastley & Prime utilisaient alors des bandes, des objets, des moteurs, des machines à bulles et des ventilateurs placés sous l’eau et enregistrés grâce à des hydrophones.

Les deux artistes proposent ici une seule pièce de près de quarante minutes, une pièce riche et continue en milieu aquatique. On entend des sortes de gouttes d’eau par moments, un bruit sourd et continu, une ambiance bien sûr liquide et pesante, divers objets sont placés sous l’eau et forment des phénomènes sonores. Tout ceci est inattendu certes, c’est même surprenant. Le principe est vraiment intéressant, cette volonté de vouloir jouer sous l’eau pour créer un nouvel espace de diffusion avec ses sonorités propres, sans réverbération, des sonorités très mates. De plus, le duo utilise de nombreux objets et produisent des phénomènes sonores très variés.

Mais il manque un quelque chose pour que ce soit vraiment bien, malgré l’originalité de cette démarche. Il manque d’abord une mise en forme je pense, car tous les évènements semblent apparaître de manière gratuite ici, comme pour un remplir un vide. Et même ces éléments sonores et temporels, s’ils sont originaux dans leur contenu, ils n’ont pas la richesse d’un matériau vraiment réfléchi et travaillé, ils paraissent trop simples et gratuits en somme.

Un disque incongru et surprenant certes, mais qui n’est pas aussi excitant qu’il aurait pu l’être. Après, l’enregistrement a près de vingt ans, et il surprend encore par sa singularité, mais il manque une forme de présence, celle des musiciens, il manque un peu de personnalité et de consistance je trouve, même s’il reste une curiosité assez marquante.

Parmi les multiples ramifications du label absurd, on trouve le sous-label Noise-Below, qui vient de publier la collaboration entre Aspec(t) et Dave Phillips, mais également une cassette split qui réunit Tom Smith et Michael Muennich. Le premier est un des rares musiciens a exploré la voix, tandis que le second s’intéresse depuis longtemps aux EVP (electronic voice phenomena). 

Sur la première face, Tom Smith propose une pièce d’une quinzaine de minutes comme il en a le secret. C’est une chanson, à proprement parler, avec une instru simple, une pulsation, et du chant. Il n’y a ni couplet, ni refrain mais on est dans le registre chanson, avec la voix de crooner décalé propre à Tom Smith. En fait, refrain il y a, un refrain répété inlassablement et de manière monotone sur un exhibitionniste. L’instru est toujours pareille, une boucle sale et jouée au ralenti, avec un semblant de pulsation, plus ou moins harmonique, pas mal parasitée, et crade. Et par-dessus, Tom Smith, vocaliste monotone, chante son refrain de manière lente, hésitante, déstructurée. Il est parfois proche du parler, et parfois très lyrique, mais toujours dans une ambiance moite, répétitive, minimaliste, sale et épurée. Une ambiance vraiment particulière qui place Tom Smith parmi mes « chanteurs » préférés pour son utilisation simple mais très créative de la voix : un crooner désincarné, déconstruit, malsain,  et vraiment inventif.

La seconde face est donc une pièce de Michael Muennich, d’environ un quart d’heure également. Ce dernier explore ici des phénomènes électriques et électroniques qu’il met en boucle avec un peu de delay jusqu’à ce que ressortent d’étranges phénomènes sonores qui forment bel et bien des sortes de voix paranormales. Boucles et échantillons de bandes forment une longue séquence très rythmée, voire motorisée et polyrythmique. Les voix se superposent et ont quelque chose d’un peu crade, on a du mal à imaginer si ce sont des sons concrets et industriels, des moteurs et des défaillances techniques, ou des sons de synthèse analogique ou numérique. Mais l’important ne réside certainement pas dans les sources et dans les techniques, mais bien plutôt dans le résultat. Michael Muennich compose ici une superbe pièce aux accents tribal et rituel pour la prédominance des pulsations, mais aux accents aussi mystérieux pour les sortes de parasites fantomatiques qui apparaissent ça et là dans cette longue pièce continue, monotone, mais vraiment envoutante.

IMCA – sans titre (CD, absurd, 2006)
WERNER DURAND – Remnants from Paradise (CD, absurd, 2008)
MAX EASTLEY & MICHAEL PRIME – Hydrophony for Dagon (CD, absurd, 2006)
TOM SMITH / MICHAEL MUENNICH – In Medias Res (cassette, Noise-Below, 2014)

lundi 29 septembre 2014

Dave Phillips & SEC_



Si SEC_ et Dave Phillips sont deux artistes que j’admire énormément mais qui n’ont pas grand-chose en commun, je profite de la sortie de leur première collaboration pour parler de quelques unes des dernières productions du jeune maître italien du Revox et d’un des plus grands monstres du field-recording activiste et psychoacoustique.

Dave Phillips est un artiste que j’admire beaucoup mais que j’écoute peu. J’ai peu de disques de lui, et je ne les ai pas beaucoup écoutés. Mais ils m’ont tous profondément marqué, tellement marqué que je n’ose plus les remettre, car j’ai l’impression qu’aucun moment n’est adéquat à l’écoute de ces disques. Et comme les autres disques de Dave Phillips, je crois que la compilation homo animalis finira aussi dans une colonne de disque, et ne sera réécouté qu’une fois tous les deux ans peut-être…

Mais attention, ceci n’est pas une critique. Le problème de la musique de Dave Phillips, c’est qu’elle est trop réussie. Et comme tous ces artistes qui s’intéressent à la psychoacoustique, et qui maîtrisent vraiment les effets psychologiques du son, et bien c’est souvent difficile de les écouter car leur musique est agressive et dérangeante, oppressante et inquiétante. Et on n’a pas tous les jours envie de se retrouver dans cet état, il y a déjà assez d’éléments dans notre vie pour nous y plonger contre notre gré… Tout ça pour dire que si j’ai rarement envie d’écouter Dave Phillips, c’est que l’expérience proposée est souvent trop forte, car sa musique est vraiment extrême.

Pour parler de homo animalis, il s’agit d’un double CD qui regroupe des enregistrements publiés entre 2007 et 2011, principalement en cassette et épuisés depuis longtemps, retravaillés par Dave Phillips entre 2012 et 2014. Comme sur beaucoup de disques de DP, la première source de ces enregistrements est la voix. La voix au sens large, celle des humains aussi bien que celle des animaux. Dans le livret que contient cette compilation, Dave Phillips propose un long texte relatif à sa conception de l’homo animalis, une espèce en devenir qui aurait aboli la différence entre nature et culture, entre l’homme et l’animal, espèce extérieure au capitalisme qui trouverait sa place dans l’univers, et non en opposition, une espèce pas si éloignée peut-être de l’homo gemeinwesen de Jacques Camatte.  Mais surtout, pour homo animalis, pour l’espèce comme pour la musique de Dave Phillips, ce qu’il est important de noter, c’est que la première voie de communication dans l’univers, c’est bien le son. C’est par le son que les différentes espèces communiquent entre elles, c’est par le son que le geai prévient chaque espèce de l’arrivée d’un danger, que chaque espèce se protège, se rassemble, communique en bref. C’est par le son que la communication peut être distante, peut dépasser les espèces (plus que les postures en tout cas, moins compréhensibles entre différentes espèces). C’est ainsi que tout naturellement Dave Phillips s’est retrouvé à enregistrer la voix du monde, la sienne, celle de l’homme, celle des animaux et celle de la nature principalement, même si d’autres éléments interviennent parfois (un carillon, un piano, des objets « culturels » et industriels).

Dave Phillips utilise la voix universelle des animaux (humains compris) principalement. Il l’utilise pour la mettre en scène et exposer ainsi la terreur de chacun, son mal-être ou son oppression. Car l’univers qui s’exprime de manière sonique dans les pièces présentées par Dave Phillips est un univers à l’agonie, un univers en déroute totale qui court à sa perte. Dave Phillips met en scène le son pour faire parler sa peur, son angoisse, et sa perte de repère. Je fais exprès de parler de mise en scène car sa musique est très théâtrale. Dave Phillips n’y va pas de main morte, il met en scène le monde de manière à ne faire ressortir que ses faces les plus sombres et les plus sordides. Plus que des voix, ce sont des cris que l’on entend ; cris de toutes sortes, de peur de la mort, de rage, d’effroi, d’angoisse, collés les uns aux autres pour composer une symphonie lugubre et polyphonique d’un monde à l’agonie.

Il s’agit donc de field-recordings mis en scène. Des enregistrements naturels traités de manière théâtrale. Une polyphonie d’animaux torturés, d’humains effrayés, sur fond de nappes dissonantes et tendues. La musique de Dave Phillips est une des musiques les plus puissantes que j’ai entendues. Une musique angoissante, terrifiante, oppressante, et puissante. Et c’est pour ça donc que j’ai du mal à l’écouter, elle est si réussie qu’on peut difficilement avoir envie de l’écouter, sauf d’une manière un peu masochiste, ou un peu avec la même volonté qu’en regardant un documentaire morbide sur les tortures ou un film d’épouvante, ou les deux mélangés… En tout cas, cette compilation ne contient aucun temps mort, et ne propose que des pièces « magnifiques » ! Ce n’est pas beau, c’est flippant, c’est sombre, c’est même glauque parfois, l’atmosphère est moite et obscure, mais c’est ce qui fait que ces pièces sont géniales. Hautement recommandé. 

Et si je parle également de SEC_ dans cet article, c’est qu’il vient de publier une collaboration entre Dave Phillips et son duo Aspec(t), intitulée Medusa. On retrouve donc SEC_ au Revox, à l’électronique et peut-être au synthé ou à l’ordi, Mario Gabola au saxophone acoustique ou en feedback, plus quelques objets percussifs, et Dave Phillips aux field-recordings.

La pochette n’indique pas les instruments et les outils utilisés, je ne suis pas très sûr de ce que j’avance. Elle n’indique pas grand-chose d’ailleurs, hormis le titre des 23 pistes qui composent ce disque, et surtout que les matériaux initiaux ont été enregistrés à Naples en 2011, puis qu’ils ont été « disséqués et réassemblés » entre janvier et mai 2013, à Zürich (où réside Dave Phillips) et à Naples (d’où vient le duo italien). Je ne suis donc pas sûr que les trois musiciens aient joués ensemble en live lors de ces enregistrements de 2011, mais la composition de ce disque s’est apparemment faite à distance en 2013.

Quoi qu’il en soit, le résultat est surprenant. On distingue toutes les personnalités, personne n’a essayé de « copier » l’esthétique de l’autre, ni de la mettre en avant, chacun fait ce qu’il fait d’habitude, et le fait très bien. On navigue donc entre le field-recording psychoacoustique, l’improvisation électroacoustique, la noise et la musique concrète sans discontinuité. Ce qui est surprenant, par-dessus-tout, c’est que l’entreprise était risquée car ces différentes esthétiques n’ont pas grand-chose à voir, et pourtant, elles collent très bien ensemble – ce qui, à mon avis, est surtout du au long travail de remaniement à distance et en studio des enregistrements initiaux.

Concrètement, de quoi s’agit-il ? Pour ceux qui connaissent SEC_, Mario Gabola et Dave Phillips, ce n’est pas difficile de s’imaginer la rencontre, ils font tous ce qu’ils font d’habitude, mais l’assemblage reste tout de même étonnant à mon avis. Mais pour ceux qui ne les connaissent pas tous, sachez que ce disque offre un cocktail explosif de courtes vignettes sonores composées de cris bestiaux, de voix transformées (accélérées, découpées, hachées, etc.) par le biais de bandes magnétiques, d’explosions impromptues de bruit harsh, et de techniques étendues et électroacoustiques au saxophone. Un disque qui navigue avec aisance entre des compositions très calmes et continues, d’autres qui opposent les explosions de bruit et d’improvisations au Revox aux enregistrements de terrains sombres et continus, ou aux sons concrets de Gabola (percussifs ou instrumentaux).

Le trio propose des pièces ultra violentes et déstructurées, d’autres plus calmes et linéaires, des pièces concrètes, d’autres totalement abstraites et bruitistes, mais avec toujours une grande attention au son et une inventivité sonore surprenantes. Car tous ces musiciens ont un langage qui leur est propres, un langage créatif, puissant, extrême, et ils vont tous très bien ensemble.

Pour finir, je voudrais parler ici d’une courte cassette (une face de sept minutes et une de neuf) du duo Olivier Di Placido & SEC_ qui a déjà publié un excellent vinyle sur bocian il y a quelques temps. Le premier est crédité aux guitare électrique, pickups et feedback, tandis que le second utilise une table de mixage bouclée sur elle-même et manipulée sur bandes, des samples et de la voix, ainsi que son fameux Revox.

Au premier abord, peut-être que le langage de SEC_ peut paraître assez commun. Et pourtant, je n’arrive pas à m’empêcher de le trouver très singulier et recherché. La manipulation de samples sur bande magnétique et les larsens de table sont des procédés communs sans aucun doute, mais SEC_ a une manière bien particulière d’utiliser ces outils. Il y a quelque chose qui me fait parfois penser à Kevin Drumm qui utilise sans distinction des outils analogiques et numériques, bruitistes et instrumentaux. SEC_ mélange aussi très bien les outils et les sources, les approches très dures et spontanées, et plus calmes et formelles. Ca ressemble à de la noise très violente, complètement improvisée, mais il y a un souci du détail et de la forme qui est très fort dans sa musique.
Son duo avec Olivier Di Placido est assez révélateur de tout ça. La guitare est utilisée comme une source de bruit, elle produit des bourdons indistincts, des nappes abrasives et continues qui peuvent parfois éclater. Chez SEC_, les ruptures sont constantes, on passe d’un larsen subtil à une explosion de bruit sans s’y attendre, d’un sample de cochons à du pur bruit blanc très harsh en un rien de temps.
Mare Duro est une cassette courte, mais marquante. On y retrouve deux pièces qui jouent sur les ruptures constantes et toujours inattendues entre un calme contemplatif et monotone et des explosions déconstruites et surpuissantes. Deux pièces qui révèlent encore une fois le talent et la précision de SEC_ comme d’Olivier Di Placido : une attention constante aux textures, aux timbres et à la forme, aux ruptures de tension et aux dynamiques hautement contrastées, aux contrastes vertigineux même. C’est court, puissant, et virtuose ; on en redemanderait. Du très bon travail.

DAVE PHILLIPS – homo animalis (2CD, schlimpfluch associates, 2014) : lien
DAVE PHILLIPS & ASPEC(T) – Medusa (CD, Noise-Below/Excrete Music, 2014) : lien
OLIVIER DI PLACIDO & SEC_ - Mare Duro (cassette, Noise-Below, 2014) : lien

dimanche 28 septembre 2014

Jason Kahn & Bryan Eubanks



Si j’ai déjà entendu plusieurs projets auxquels a participé Bryan Eubanks, je pense qu’Anamorphosis est le premier solo que j’entends de ce musicien américain résidant en Allemagne. Edité sur son propre label, ce disque regroupe trois compositions qui datent de 2011 et 2012, réalisées aux Etats-Unis et à Berlin, entre mai 2012 et juillet 2013. Ce solo est aussi l’occasion d’entendre des pièces beaucoup plus structurées et écrites que d’habitude, des pièces clairement écrites et plus minimales, qui n’ont rien à voir avec les nombreux duos d’improvisation électroacoustique ou de post-eai et autres projets où officiait Bryan Eubanks, à l’électronique et au saxophone.


La première pièce présentée est sans doute ma préférée de ce disque. Il s’agit d’une composition d’un quart d’heure pour field recordings, bruit, sinusoïdes et saxophone soprano ; une pièce intitulée Double Portrait. La notion de double et de dichotomie est le concept fondamental dans l’écriture de cette pièce sans aucun doute. Bryan Eubanks utilise une sinusoïde et de longues notes tenues au saxophone soprano à la même fréquence, ou légèrement désaccordées. Puis toutes les cinq secondes, pour une durée exacte de cinq secondes, soit un enregistrement du tintement d’une cloche avec du trafic urbain soit un enregistrement aux environs d’une gare ferroviaire apparaît par-dessus la longue vague de fréquences accordées ou nom. Le bruit quotidien est ici opposé à la forme de la musique, il est également mis en forme pour devenir musical, mais il est aussi, comme chez Pisaro, rendu musical grâce au jeu des fréquences qui se superposent ou se fondent les unes aux autres. La réalisation est précise et méticuleuse, la structure est rigoureuse, simple et puissante, tout est réuni pour faire une pièce passionnante et forte en somme. Spectral Pattern est une autre pièce également composée en 2012 et réalisée à Berlin. Pas de doute, il s’agit aussi d’une œuvre minutieusement écrite, mais dont la structure paraît plus fluctuante, moins systématique, et qui semble aussi opposer deux éléments. Ce ne sont plus le bruit et la musique ici, mais les réalisations instrumentales et électroniques qui s’opposent. La partie électronique est composée d’une sorte de fréquence pulsée, une fréquence dont la hauteur et le rythme peuvent progressivement varier, elle dure une bonne partie des trente minutes de cette pièce, jusqu’à ce qu’elle soit remplacée par un bruit blanc. Si cette partie électronique est continue, les parties instrumentales sont quant à elles discontinues. Elles arrivent à intervalles réguliers d’un peu de moins d’une minute pour une dizaine de secondes maximum. Il s’agit d’accords composés de sinusoïdes, d’une note tenue au soprano, et de deux notes au violon alto (jouées par Catherine Lamb et Johnny Chang). Des accords à l’unisson, avec une prédominance des cordes au début, et quand apparaît le bruit, avec une prédominance du soprane et de la sinusoïde, et là encore, si l’unisson est parfaite entre quelques sources, les fréquences tendent à s’écarter au fur et à mesure et à créer des battements dus aux intervales microtonaux. Une belle composition claire où la structure oppose divers éléments continus et discontinus, électroniques et instrumentaux, précis et fluctuants. Aussi clair et précis que beau et fort. La dernière pièce de ce disque, qui dure une quinzaine de minutes, est celle à laquelle j’ai le moins accroché, peut-être en partie parce que les dichotomies sont moins présentes. Enclosed Space Phenomena est une composition de 2011 qui a été enregistrée dans une citerne de Fort Warden aux Etats-Unis. Des sinusoïdes sont mises en résonances dans cette citerne et tout un jeu de questions et de réponses, d’échos et de réverbérations a lieu dans cette large cuve métallique. Une exploration de l’interférence entre les différentes fréquences ainsi qu’une recherche sur les liens entre l’espace de diffusion (très spécifique) et le son ; c’est original, l’atmosphère est vraiment singulière : harmonieuse et onirique, éthérée et limpide, mais c’est comme si les idées de base manquaient de force ou d’intérêt, elles ne paraissent pas aussi riches que celles qui guident les deux premières compositions en tout cas.

En bref, Bryan Eubanks semble avoir choisi la voix de l’écriture et de la composition, des idées directrices et des structures formelles et rigoureuses dorénavant. De tout ce que j’ai entendu de ce musicien auparavant, je n’ai jamais trouvé qu’il était un grand virtuose en quelque sorte, mais que ce qui faisait sa force, c’étaient surtout les idées qui étaient derrière. Bryan Eubanks n’est pas un instrumentiste virtuose, mais il a des idées musicales singulières et fortes, et cette nouvelle orientation vers l’écriture est certainement un choix qui met beaucoup plus en valeur chacune de ses excellentes idées musicales. Recommandé en tout cas. 

Américain émigré en Suisse depuis pas mal d'années maintenant, Jason Kahn est également un musicien reconnu pour sa pratique de l'électronique, même s'il officie également à la batterie et à la voix maintenant. C'est aussi un musicien qui a eu de nombreuses occasions de pratiquer l'improvisation, mais qui a tendance à s'en écarter de plus en plus. Preuve en est Noema, le dernier vinyle qu'il vient de publier sur son propre label.

Ce disque regroupe 37 petites pièces enregistrées en 2012 lors d'une résidence au Japon. Il s'agit uniquement de field-recordings, d'enregistrements en tous lieux et en tous genres, édités et mixés en 2013 à Zurich. Un peu de la même manière que Bryan Eubanks, je n'admire pas Jason Kahn pour sa virtuosité, mais pour la force de ses idées le plus souvent. Et ici, c'est encore le cas. Les enregistrements de Kahn ne sont pas tellement exceptionnels, leur mixage non plus. Mais l'écoute et la sensibilité de Kahn doivent bien l'être pour que ces enregistrements se révèlent aussi passionnants. Il y a quelque chose de profondément musical dans ces enregistrements, Kahn a su capter une ambiance sonore particulière lors de chaque enregistrement (qu'il contienne ou non de la musique). Qu'il soit dans un temple bouddhiste, dans un parc, un magasin, une station de métro, un restaurant, ou que sais-je encore, dans tous les lieux qu'il a eu l'occasion de visiter et d'explorer durant ces quelques mois, Jason Kahn a su capter comme l'essence sonore de ces lieux. Les enregistrements décrivent très bien l'atmosphère des lieux, et semblent capturés pour leur intérêt sonore et musical, mais lors du mixage, Jason Kahn a également su rendre compte de sa manière d'envisager chaque atmosphère, de rendre compte d'environnements drôles, intrigants, oppressants, austères, bruyants, calmes, musicaux, bruitistes, mystiques, citadins, naturels, etc. 

Il ne s'agit pas là d'une grande composition de musique concrète, ni de field-recordings remarquables. Il s'agit de partager des moments sonores avec un musicien à l'oreille et à l'attention fines. De partager des ressentis, des impressions sonores, et des souvenirs. C'est fin, personnel et sensible, c'est beau et intime.

J'en profite pour parler de la première publication sur le label Editions, géré par Jason Kahn et consacré uniquement à ses travaux. Il s'agit d'un LP édité en 2011 et intitulé On Metal Shore. Sur ce disque, Jason Kahn utilise principalement des sources acoustiques, instrumentales ou non, mais toujours métalliques. Muni de cylindres industriels, de cymbales, et d'objets divers, Jason Kahn met ces différents outils en vibration grâce à des baguettes, à d'autres objets, ou capte leur vibration "interne" avec des transducteurs.

Ainsi il compose une longue pièce sur les différentes vibrations possibles du métal, les vibrations d'objets trouvés comme d'instruments prennent tout de suite un sens musical et s'inscrivent dans un long continuum d'harmoniques, de percussions incantatoires. La résonance de ces objets, ainsi que leur inscription dans l'espace (extérieur ou studio), leur richesse harmonique, tous ces éléments ont quelque chose de cosmique. La musique de Jason Kahn parvient toujours à toucher l'essentiel je trouve. Ici, elle trouve l'essence du métal, à travers le mixage des différents enregistrements, à travers le choix varié des instruments et outils, à travers les différentes manières de les faire résonner, ainsi qu'à travers la relation avec l'environnement. Et cette musique paraît cosmique dans le sens où tous les éléments semblent se rejoindre dans cette composition, il y a quelque chose d'organique dans cette approche du son et dans le travail de composition.

Jason Kahn a composé avec On Metal Shore une excellente pièce qui explore de manière très sensible et organique les qualités sonores du métal sous différentes formes. Un long continuum d'harmoniques fantomatiques, de résonances lourdes, et de poésie métallique. Excellent travail sur la percussion.

En 2011, je me rappelle de la très bonne surprise que j'ai eu en découvrant la première publication du duo Bryan Eubanks & Jason Kahn, collaboration qui date pourtant de 2008 maintenant. On y retrouvait le premier à l'électronique surtout ("circuits ouverts") et le second au synthétiseur modulaire. Mais aujourd'hui, pour ce nouveau disque, le duo des deux musiciens natifs des Etats-Unis propose une nouvelle formule avec Jason Kahn à la batterie cette fois enc ompagnie de Bryan Eubanks au saxophone soprano, aux oscillateurs, à la radio et à "l'open-circuit feedback", ce que le titre du disque ne manque pas de souligner : tout simplement drums saxophone electronics.

Cinq courtes imrpvosations sont proposées sur ce disque, et toujours, comme on peut s'y attendre, il ne s'agit pas tant d'improvisations virtuoses ou techniques, mais d'une attention subtile au son et d'idées musicales fortes. Que ce soit Eubanks à l'électronique ou Kahn à la batterie, les deux musiciens s'intéressent surtout à produire un type de son précis, une certaine texture, et explore ensuite l'interaction possible entre les deux. Il ne s'agit pas non plus de chercher la facilité (de frotter les cymbales par exemple), le duo cherche bien à explorer des techniques plus personnelles ou pas trop communes en tout cas, il joue sur la percussion des peaux, sur des textures électroniques limpides et claires, mais le duo cherche surtout les points d'accroche entre les instruments et les sons. Eubanks & Kahn explorent les différentes croisées possibles entre le son produit par une batterie et des baguettes, et le son des parasites électroniques et des oscillateurs.

Des nappes électroniques ou instrumentales (avec le saxophone) enrichissent la palette sonore de Jason Kahn, ses percussions légères, sinueuses et fluides sont complétées par des lignes claires, pures et droites. Aucun son n'est gratuit tout est complémentaire. Une musique qui ressemble à de l'improvisation électroacoustique, mais qui tente d'innover en esquivant certaines facilités (l'électronique harsh et découpée, les cymbales frottées, etc.). Mais surtout, une musique qui démontre encore une fois la finesse et la sensibilité de l'écoute de ces deux musiciens. Du bon travail.

BRYAN EUBANKS - Anamorphosis (CD, Sacred Realism, 2014) : lien
JASON KAHN - Noema (2LP, Editions, 2014) : lien
JASON KAHN - On Metal Shore (LP, Editions, 2011) : lien 
BRYAN EUBANKS & JASON KAHN - drums saxophone electronics (CD, Intonema, 2014) : lien