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Norbert Möslang, Kurt Liedwart, Günter Müller - Ground


Günter Müller et Norbert Möslang font partie de cette première génération de musiciens à avoir su allier la musique improvisée et la musique électroacoustique avec brio. Enfin ce n'est pas vraiment la première génération, mais c'est celle qui a contribué à faire de l'improvisation électroacoustique une sorte de genre à part entière, un mouvement inédit qui est devenu inévitable entre les années 90 et 2000. Ces deux figures essentielles de la musique électronique expérimentale ont déjà collaboré à de nombreuses reprises, notamment au sein de poire_z (avec eRikm et Andy Guhl), et c'est la cinquième fois qu'on les retrouve sur le label russe Mikroton, qui se spécialise dorénavant dans les musiques électroniques et expérimentales.

Ground est un enregistrement live de 2017 pris lors d'un concert en Suisse auquel participait également Kurt Liedwart. Le trio explore l'électronique sous toutes ses coutures durant cette petite heure. Je ne sais pas exactement ce qui se cache sous les ipods, les objets domestiques détournés et l'électronique, mais le résultat est une profusion d'univers sonores très variés. Müller, Liedwart et Möslang peuvent aussi bien s'aventurer sur des terrains qui ressemblent à un orchestre de flûtes faisant des glissandi étranges, explorer des contrées sombres et atmosphériques, des territoires plus rythmiques et technoïdes, ou chercher les limites de l'électronique et travailler sur des textures minimales et grésillantes proches du court-circuit. Leur collaboration est parfois volontairement chaotique et harsh, quelque fois on est dans des terrains plus connus, des nappes à moitié mélodiques, des improvisations minimalistes proches du silence, de longs drones, etc.

Il se passe vraiment beaucoup de choses sur ces deux pistes, le trio sait faire preuve de créativité et de rigueur. Il ne s'agit pas d'envoyer tout ce qu'ils ont sous la main, non, ils savent faire bon usage de chaque élément et ils en exploitent toutes les ressources. Müller, Liedwart et Möslang proposent ici une collaboration vraiment réussie où tout se joue sur une interactivité précise : les interventions paraissent toujours calculées, on a l'impression que tout est écrit, et les structures déployées durant ce disque sont très attentives à ne jamais en faire trop, ni pas assez. De plus il y a comme un savant calcul entre les moments de détente et de tension, de maximalisme et de minimalisme, de chaos et d'ordre. Mais le plus étonnant et ce qui m'enthousiasme le plus dans cette rencontre, c'est la profusion de timbres, de textures, et de couleurs. Le trio ne cesse de surprendre et d'innover au niveau de la création sonore pure, il parvient toujours à explorer des territoires sonores vierges, ou à explorer des territoires connus mais sous un angle personnel.

Fans de musiques électroniques aventureuses et d'improvisations électroacoustiques, venez donc voir par ici.


GÜNTER MÜLLER, KURT LIEDWART, NORBERT MÖSLANG - Ground (CD, Mikroton, 2018)


Trio Sowari - Third Issue

Burkhard Beins, Bertrand Denzler, et Phil Durrant, trois noms que beaucoup ont déjà aperçu sur des disques et des affiches, trois musiciens qui parcourent les scènes de la musique improvisée depuis de nombreuses années maintenant. Ces trois figures essentielles de l'eai et du réductionnisme (qu'on peut trouver dans Mimeo, Hubbub et Polwechsel) ont également leur formation que vous avez déjà du croiser : le Trio Sowari, dont le premier disque (sur potlatch) remonte au milieu des années 2000.
 Je fais cette introduction très convenue car le CV de ces musiciens explique en partie pourquoi ce dernier disque est si bien. Je n'écoute plus beaucoup de musiques improvisées, qu'elle soit européenne, jazz, électroacoustique, réductionniste ou autre, parce que je me suis lassé des canons de ces dernières. Et Third Issue, le dernier disque du Trio Sowari, respecte ces canons, il ne cherche pas franchement à les dépasser. Et pourtant, c'est un pur plaisir d'écouter ce disque que j'aime rejouer constamment. Il y a en grande partie deux raisons extérieures à la musique elle-même qui font de ce disque une réussite. Deux raisons qui n'en sont qu'une en fait, une seule et même cause déclinée d'un point de vue personnel et collectif. L'ancienneté et la pratique tout simplement. Car ces trois musiciens font partie des précurseurs de l'eai et du réductionnisme, il joue cette musique depuis maintenant une vingtaine d'années (ou pas loin) et ils ont su, depuis le temps, fabriquer un langage qui leur est propre, unique et personnel. De plus, la formation Sowari existe aussi depuis une près de 15 ans, il ne s'agit pas d'une de ces rencontres fortuites et à peine préparées entre têtes d'affiche, non. Il s'agit là d'une collaboration entre trois musiciens proches qui ont su développer une relation précise, une relation où chacun a sa place, où chacun sait comment il doit réagir à chaque évènement pour ne pas mettre en péril la cohésion du groupe, tout cela de manière très nette.

Quant à la musique, il n'y a pas tellement de surprise quant au contenu, ni à la forme. Le Trio Sowari propose quatre longues pièces composées de sons continus, d'interventions délicates, de techniques étendues, et d'un subtil mélange entre instrument à vent (saxophone), percussions, et instruments électroniques (ordinateur et synthétiseur). La grande force de ce trio est de parvenir à créer un univers sonore très homogène à partir de sources si hétéroclites. Le groupe peut aussi bien choisir de travailler sur l'aspect percussif du son, de jouer sur la continuité et une certaine forme de mélodie, comme sur la modulation de fréquences, il semble toujours aussi à l'aise quelque soit la forme que prend leur musique. Car le trio prête une grande attention au son et il le traite avec rigueur et précision, c'est très fin et très subtil, et c'est certainement le plus remarquable dans cette musique. Une musique en apparence toute simple et subtile, composée d'éléments microscopiques, qui avec du recul s'avère d'une richesse et d'une profusion étonnantes.


TRIO SOWARI - Third Issue (CD, Mikroton, 2018)


Keith Rowe & Martin Küchen - The Bakery

Si mes souvenirs sont bons, je pense avoir entendu Martin Küchen pour la première fois en trio avec Keith Rowe et Seymour Wright, sur un disque publié il y a quelques années chez another timbre. La guitare préparée de Keith Rowe était confrontée aux techniques étendues des deux saxophonistes, la neige radiophonique aux souffles humains, pour une musique improvisée rugueuse et abstraite. Mes souvenirs ne sont pas assez précis pour une comparaison, mais The Bakery est l'occasion de retrouver deux des membres de cette formation, Martin Küchen et Keith Rowe, pour une musique intime et simple, douce et abrasive, en grande partie improvisée (dans la mesure où l'on peut parler d'improvisation avec Keith Rowe).

Depuis quelques années, je trouve la musique de Keith Rowe de plus en plus aride et radicale, parfois même austère, à l'image de son dernier duo en CD avec John Tilbury. Ca n'a rien de négatif, mais The Bakery ne ressemble pas à ça, peut-être parce que l'enregistrement date de 2013 aussi. Je trouve au contraire ce dique très doux, parfois même mélodieux d'une certaine manière. Il a quelque chose d'agréable, de fluide et soyeux en quelque sorte.

Les souffles du saxophone et les bruits blancs électroniques s'entremêlent et tissent parfois des notes fantomatiques, des bourdons discrets qui s'infiltrent dans la longue respiration des deux musiciens. On n'est jamais dans le bruit pur, ni dans la mélodie bien évidemment, mais toujours dans un entre-deux stable et équilibré. Küchen et Rowe semblent comme sculpter une mélodie vivante à l'intérieur de bruits inertes. Ils font ressortir le harmoniques propres à chaque bruit et dessinent une sorte d'aquarelle abstraite où émergent parfois comme des figures communes, connues.

La musique de Küchen semble souvent immémoriale, elle a quelque chose d'archaïque et de simple qui fait toute sa beauté, comme un retour au source guidé par une intentionnalité futuriste. Ici, c'est au tour de l'électronique et de la guitare de Keith Rowe de se plonger dans un monde ancien, dans un monde où musique et bruit ne sont pas séparés, où nature et culture marchent ensemble. Küchen et Rowe font vibrer le bruit de manière mélodieuse et charmeuse, ils créent des nappes de fumée électronique et instrumentale immersives et douces. Il n'est pas question de confrontation, de séparation, les deux hommes sont unis, comme les sources sonores, tout est réuni pour la création d'une musique atemporelle basée sur le bruit des souffles et l'union des respirations.


KEITH ROWE / MARTIN KÜCHEN - The Bakery (CD, Mikroton, 2016) : http://mikroton.net/recordings/index.php/catalog/mikroton-cd-46/


Norbert Möslang, Ilia Belorukov, Kurt Liedwart - sale_interiora

Ce n'est pas la première fois que Norbert Möslang apparait sur le label Mikroton, on l'avait déjà entendu sur le superbe Slodgy en compagnie d'eRikm notamment. Quant à Ilia Belorukov, il collabore très régulièrement avec Kurt Liedwart depuis quelques années maintenant, deux musiciens russes qui rencontrent pour la première fois Möslang sur sale_interioraAu programme, les fameux objets quotidiens électroniques transformés par celui que l'on qualifiera toujours de deuxième moitié de Voice Crack (même si cette formation n'existe plus depuis bientôt quinze ans...), des synthétiseurs analogiques, un saxophone préparé, de l'électronique et de l'ordinateur. Si Belorukov et Liedwart se tournent depuis quelques temps vers des musiques de plus en plus minimales et abstraites, il n'en est rien ici, ils suivent la voie tracée par Möslang et forment un trio énergique, virtuose et puissant.
Samples frénétiques, rythmiques lourdes et entêtantes, basses profondes et larsens foudroyants sont les ingrédients de base de ces deux pièces. Le trio mélange les genres et les codes : techno et électroacoustique, field recordings et noise, improvisation libre et musique concrète se côtoient sans problème, pour créer une musique toujours plus forte et surprenante. Tout est trituré et manipulé pour produire toutes sortes de sons : des aigus, basses, boucles, mur de bruit, glissando, explosion, etc. parsèment ces deux pièces et sont imbriqués de manière toujours logique et rationnelle.

Le trio explore toutes les possibilités offertes par leurs outils, mais également les possibilités offertes par les codes esthétiques propres aux musiques expérimentales et électroniques. Du sample au larsen, des circuits électriques déviés à la synthèse sonore numérique ou analogique en passant par des enregistrements, tout est bon pour créer. On se retrouve ainsi dans un maelstrom de matériaux sonores variés mais qui ont en commun de toujours maintenir l'auditeur sur une brèche tendue. Ils n'utilisent pas que des fréquences extrêmes, ni des synthèses massives, mais des samples ou des sons qui ont en commun de toujours aller de l'avant, de ne jamais s'arrêter. La musique de ce trio avance sans cesse, de façon déterminée et écrasante, comme si rien ne pouvait l'arrêter, et l'auditeur se retrouve pris dans cet engrenage sans pouvoir en sortir.

Que ce soit en voiture, sur une chaîne hi-fi, que l'écoute soit immersive ou distraite, sale_interiora ne laisse pas indemne, on se retrouve toujours pris dedans et on y revient. Peut-être que cette collaboration était ponctuelle, mais voilà le genre de rencontre spontanée qui valait bien le coup d'être éditée, car cette formation a parfaitement su saisir l'instant pour créer une musique puissante, hors-norme, belle d'une certaine manière, juste en tout cas, précise et qui fait sens. Typiquement le genre de disque auquel je retournerais facilement en tout cas.


NORBERT MÖSLANG, ILIA BELORUKOV, KURT LIEDWART - sale_interiora (CD, Mikroton, 2016) : http://mikroton.net/recordings/index.php/catalog/mikroton-cd-47/

Guitare à l'honneur

Comme le saxophone, la guitare est un instrument avec une longue histoire au sein des musiques actuelles et populaires. Et utiliser un instrument aussi connoté dans les musiques nouvelles ou expérimentales, comme dans les musiques improvisées, n’est pas chose aisée. Je vois la guitare comme un instrument truffé d’archétypes et d’idiomes mécaniques, et pourtant, avec une bonne dose d’inventivité et de créativité, beaucoup de musiciens parviennent à surmonter les écueils de cet instrument. Certains dénient purement et simplement l’instrument pour en inventer un autre sur cette base, d’autres déjouent les codes en les réutilisant ; bref, de nombreuses possibilités sont encore d’actualité pour continuer de fabriquer de nouvelles musiques avec la guitare.
Evidemment, la première personne à qui je pense et qui a su inventer un nouveau langage avec la guitare est Derek Bailey, mais il est mort maintenant, et l’autre personne à qui je pense et qui a également inventé un autre langage presque simultanément et dans le même pays est Keith Rowe. Ce dernier s’est toujours intéressé à l’improvisation, mais d’une autre manière que Derek, pour Keith Rowe, l’improvisation demande la même rigueur que la réalisation de pièces écrites. Il a toujours improvisé, mais parallèlement, il a toujours interprété de nombreuses pièces de musiques contemporaines, et est toujours resté plus influencé par Shostakovich et Haydn que par Ornette Coleman et Peter Brötzmann. Ainsi, il y a une dizaine d’années je crois, il a rencontré le trio nantais Formanex pour jouer quelques pages de Treatise de Cornelius Cardew, et aujourd’hui, il retrouve ce même trio pour former le NG4 Quartet.

Pour ce premier disque intitulé A quartet for guitars, Keith Rowe, Julien Ottavi, Anthony Taillard et Emmanuel Leduc jouent six pièces composées par Keith Rowe lui-même, et comme le titre l’indique, tout le monde est à la guitare bien sûr. La première pièce est une minute de silence intitulée Affetuoso e sostenuto, puis les autres pièces, toutes nommées par la modestie de Keith Rowe (Ineptitude, Awkward, Gaucheness, Underwhelm ou encore Failing) sont toutes des morceaux de neuf minutes. Je ne sais pas s’il y a uniquement des partitions graphiques, mais la plupart de ces réalisations sonnent comme tel. Dans toutes ces pièces, il y a beaucoup de silences, beaucoup d’espace, et les guitares ne sonnent pas de manière aussi parasitaire qu’habituellement chez Keith Rowe.

Les quatre musiciens utilisent parfois des ebows, frottent aussi les cordes avec des matériaux rêches, produisent des sons abrasifs, mais aussi souvent, on entend le pincement et l’attaque des cordes, le glissement des doigts sur le manche de la guitare, ainsi que des effets de delay ou de flanger assez usuels. L’ambiance générale de ces pièces est vraiment étrange, on dirait que Keith Rowe a voulu raconter une histoire, mais une histoire abstraite, faite uniquement de formes sonores. Car les quatre musiciens jouent ici des sortes de petits volumes, des petites sculptures qui s’enchaînent en comptant également sur le silence. C’est pour ça que j’ai l’impression que la composition est une partition graphique, car les réalisations proposées ici sont très imagées, très colorées. Chaque évènement sonore paraît dessiner une forme dans l’espace, une forme bien ronde et sombre quand une corde grave est pincée, une ligne en dent de scie quand une éponge en fer vient frotter les cordes, des points irréguliers quand le pick-up est trituré, une ligne fine et droite quand un ebow fait résonner une corde aigue, etc.

Le NG4 quartet réalise ici les partitions de Keith Rowe avec beaucoup de minutie, de finesse, de précision, et de rigueur semble-t-il. La concentration atteint des sommets pour réaliser les intentions sonores et picturales de Keith Rowe qui, semble-t-il, tente ici encore d’utiliser la guitare comme un pinceau…

Cette année est aussi l’occasion de découvrir un nouveau trio composé de Keith Rowe toujours (à la guitare sur table et à l’électronique), accompagné de deux musiciens russes qui ont déjà publié un excellent duo quelques mois auparavant : Ilia Belorukov (saxophone alto, micro contact, mini ampli, monotron, pédales d’effets, mini haut-parleurs, ipod, objets) et Kurt Liedwart (ppooll, électronique, objets).


Sur tri, publié sur le label Intonema, cette nouvelle formation propose deux longues improvisations enregistrées en live et en studio à Saint-Pétersbourg, la première de plus de quarante minutes et la seconde d’une trentaine de minutes. Deux improvisations fortement influencées par la présence de Keith Rowe, très fortement même, avec plus de silence qu’habituellement néanmoins. Le trio joue sur la production de couleurs très rugueuses et de textures abrasives, il joue sur des volumes souvent très faibles avec parfois de grosses ruptures, de gros écarts d’intensité entre les trois musiciens. D’ailleurs, souvent, chaque musicien semble jouer sur une gamme de sons qui lui est propre, chacun forme une couche ou une strate. On retrouve par exemple Liedwart dans les registres graves, Keith Rowe dans les médiums et Belorukov dans les aigus, ou bien chacun joue à un volume différent, ou approche ses instruments/outils/objets d’une manière propre.

A propos de ces derniers, ils sont difficilement reconnaissables la plupart du temps. Le trio joue principalement sur le parasitage, sur le détournement de défaillances, et sur les préparations. Le langage adopté par cette formation est ainsi très faible au niveau du volume, mais aussi très noise au niveau des couleurs et des textures. Un langage qui gratte, qui frotte, qui racle et qui bèche, mais doucement, tout doucement, en finesse et en précision, de manière méticuleuse et précieuse j’ai envie de dire, de manière très fine et sensible en tout cas. Comme pour la guitare préparée sur table si connue de Keith Rowe, tout le trio adopte une posture chirurgicale, fine et inventive face à son instrumentarium. Et le résultat est deux improvisations brutes, très silencieuses et incisives, mais aussi dures et austères. Deux pièces qui jouent sur des textures abrasives rugueuses et froides, fines et espacées.

Un autre guitariste anglais vient de paraître une collaboration inédite, c’est John Russell, qui joue sur No Step en compagnie du percussionniste Ståle Liavik Solberg. J’évoquais plus haut le légendaire guitariste britannique Derek Bailey, qui est en partie à l’origine de « l’improvisation libre non-idiomatique », forme d’improvisation totalement spontanée qui a fait de nombreux émules en Angleterre et en Europe. John Russell fait partie de ces improvisateurs adeptes de cette forme d’improvisation depuis maintenant plusieurs décennies, et il multiplie les collaborations depuis ses débuts.

No Step est ainsi une improvisation d’une trentaine de minutes qui documente la collaboration entre le guitariste britannique et le batteur norvégien. A propos des deux disques de Keith Rowe, je n’ai pas trop parlé, même pas du tout, de comment ce dernier approche la guitare techniquement parlant, parce que je pense que la plupart des lecteurs de ce blog le connait déjà très bien. John Russell peut-être moins, donc j’en parlerai plus. Ce dernier n’utilise ni objets, ni préparations, ni pédales d’effets, ni électricité en fait. Une guitare, seulement une guitare, dans toute sa pureté. Il l’utilise de manière énergique cependant, avec de nombreuses techniques étendues pour déjouer tous les pièges des idiomes propres à l’instrument. Mais outre les techniques étendues qui ne sont pas non plus prépondérantes, ce qui est intéressant chez John Russell, c’est sa manière d’aborder l’improvisation de manière totalement libre et spontanée, à la manière de Derek Bailey justement. D’accord, les improvisateurs sont aujourd’hui nombreux à adopter cette approche, cette philosophie, mais John Russell le fait vraiment avec talent. Il sait jouer sur les attaques, sur l’atonalité et l’harmonie quand il faut, sur le rythme beaucoup, et sur les dynamiques. Mais surtout il sait se renouveler et surprendre à chaque instant, et c’est le plus beau. Ce n’est pas un disque exceptionnel au sens où ce serait original ou créatif, mais pourtant, la virtuosité, l’inventivité et le talent constants de ce musicien ne cessent de surprendre.

Et ce qui surprend aussi dans ce disque c’est Solberg. Ce dernier joue avec la même énergie, la même tension permanente et la même intensité que son compagnon, mais tout en douceur et en finesse, souvent avec peu d’éléments. Solberg s’adapte au niveau sonore de Russell j’imagine, et joue souvent sur un seul élément de la batterie, sur la caisse claire, sur un tom, sur une cymbale. Et en n’utilisant qu’aussi peu d’éléments, de manière très réduite, il parvient tout de même à produire une musique tout aussi énergique, tendue et dynamique. Solberg parvient à maintenir une certaine discrétion, un certain recul, tout en jouant de manière rapide et énergique souvent, et toujours en réaction immédiate et spontanée aux évènements produit par Russell. De l’improvisation libre non-idiomatique, peut-être conventionnelle, mais sincère et vraiment maîtrisée, dans la droite lignée de Derek Bailey, libre et spontanée, mais virtuose et où chaque musicien possède tout de même un langage singulier.

Common Objects [John Butcher, Rhodri Davies, Lee Patterson] - Live in Modern Tower

COMMON OBJECTS - Live in Modern Tower (Mikroton, 2013)
Première publication de Common Objects, nouveau trio composé de Rhodri Davies (harpe électrique), John Butcher (saxophones & ampli), et Lee Patterson (objets amplifiés), ce Live in Modern Tower est une suite de courts solos de chacun des musiciens, suivis d'une longue improvisation en trio. Une formule idéale je trouve pour présenter et mettre en avant les langages de chacun, si exceptionnels et différents les uns des autres, avant de passer à leur rencontre improvisée.

Le disque commence donc par un solo de Rhodri Davies, suivi d'un de John Butcher puis un dernier de Lee Patterson. Le premier et le dernier sont basés sur des sons continus et linéaires, sur la calme et la spatialisation du son. Davies comme Patterson ont chacun un son unique, parfois très abstrait, parfois proches d'instruments (la harpe peut parfois ressembler à un harmonium, ou à des percussions, comme les objets de Patterson). Et quant à Butcher, nouvelle démonstration de force avec une improvisation toujours très riche, un langage unique qui se reconnaît parmi mille saxophonistes composé de techniques étendues inouïes. Son improvisation est dure, sèche, et son système d'amplification enrichit ecnore son langage d'une manière plus ample et violente.

Après ces trois belles présentations de chacun, on arrive alors à une longue improvisation d'une trentaine de minutes en trio. De manière générale, cette improvisation est plutôt linéaire et continue, les trois musiciens jouent sur de longues notes et de longs sons continus et ils ne changent que très progressivement de registre. Cependant, si cette pièce paraît calme et douce au début, plus ça va, plus la tension se fait présente. Les sons de chacun deviennent de plus en plus durs, de plus en plus abrasifs et la pièce finit en une suite de vagues sonores massives et dures, sèches et rugueuses, d'une violence douce et d'un calme nerveux. Une violence qui se fait dans la retenue, comme si Butcher prenait les devants, mais que Davies et Patterson l'empêchaient d'aller trop loin. La tension et la nervosité sont palpables, on ne sait jamais trop ce qui va se passer, et le trio surprend à chaque vague de sons. Car il faut le dire aussi, le son collectif de ce trio est inouï et magnifique. Les textures de chacun se mélangent avec une simplicité qui contraste avec la violence des interventions individuelles, tous les sons finissent par se noyer dans la saturation et la distortion même si on reconnaît très bien les timbres individuels.

De prime abord, je ne m'attendais pas à grand chose de cette rencontre, mais la surprise a été vraiment conséquente. Jamais je n'aurais imaginé une improvisation aussi intense et aussi puissante venant de cette collaboration. Le son et la dynamique de ce trio sont vraiment puissants et intenses. Une rencontre saisissante et renversante. Très beau travail, fortement conseillé.

Michael Thieke Unununium - Nachtlieder

MICHAEL THIEKE - Nachtlieder (Mikroton, 2013)
Le clarinettiste Michael Thieke (clarinette, cithare & field-recordings) propose sur Nachtlieder une suite de neuf pièces composées en hommage au poète Theodor Kramer, et jouées en compagnie de Luca Venitucci (accordéon & objets amplifiés), Martin Siewert (guitare, lap steel & électronique), Derek Shirley (basse), Christian Weber (basse), Steve Heather (batterie & percussions), Eric Schaefer (batterie & percussions).

La grande variété des esthétiques est peut-être ce qui caractérise le mieux cette suite très cinématographique. C'est le point fort de ce disque, mais peut-être aussi sa faiblesse. Car d'un côté, les compositions de Thieke ne cessent de surprendre, on passe d'une composition plutôt rock à un morceau aux allures de dub, en passant par des marches militaires proches de la B.O d'un western sans oublier la présence des nappes de son abstraites et des improvisations proches du free jazz. Chaque morceau a son lot de surprises, le groupe de Thieke sait toujours surprendre. Mais en même temps, en tant qu'auditeur, j'ai mes goûts prédéfinis, et même si c'est bien réalisé, j'ai parfois du mal à prendre au sérieux un morceau naïf comme "Dear Betty Baby" de Mayo Thompson (qui pourrait être signé Morricone), ou les approches dub de l'expérimentation. Et c'est ce qui fait sa faiblesse à mon avis - sans remettre en cause la qualité de ces pièces, j'ai juste du mal avec certaines esthétiques.

Mais au-delà des effets de surprises constants, ce qui est remarquable, c'est certainement l'unité de ce disque et sa cohérence. Le groupe de Thieke a beau multiplié les styles, l'ambiance est toujours la même : une atmosphère sombre, nocturne, un peu poisseuse, un brin décalée, proche de certains disques de Fennesz ou d'Oren Ambarchi. Il y a toujours un quelque chose qui dérape malgré la solide section rythmique : une nappe bruitiste, un drone dissonant à l'accordéon, une clarinette qui explose. Les atmosphères se ressemblent, l'ambiance glauque et décalée présente dès les premiers field-recordings de "Buy Berlin" se retrouve au fil des pièces et au fil des esthétiques.

Nachtlieder s'écoute facilement, ce n'est pas de la musique exigeante, non, mais elle est tout de même créative. L'atmosphère de chaque morceau ainsi que le timbre du groupe sont vraiment originaux, les compositions sont solides, et l'interprétation est sérieuse et rigoureuse. Du bon travail, ça vaut le coup d'y jeter une oreille.

Ilia Belorukov & Kurt Liedwart - Vtoroi

BELORUKOV & LIEDWART - Vtoroi (Mikroton, 2013)
Kurt Liedwart est un musicien russe principalement connu pour ses activités de producteur, car il dirige le label mikroton. Cette fois, sur son propre label, on le retrouve aux côtés du jeune saxophoniste de Saint-Petesbourg Ilia Belorukov aux saxophone préparé, moteurs, micro-contacts, ipod & objets, tandis que Liedwart est crédité aux "ppooll" (je ne sais pas si c'est un clin d'oeil à Kurzmann, ou s'il utilise le même instrument/logiciel - mais en tout cas, on n'a pas vraiment l'impression d'entendre le même outil...), objets et field-recordings.  Si la discographie de Liedwart est encore bien discrète, Belorukov sort de plus en plus de disques, des projets variés dont la qualité devient de plus en plus évidente (je pense ici à son récent solo ainsi qu'à l'excellent cinquième volume de son projet Wozzeck).

Avec ce duo (dont un autre disque est sorti presque simultanément sur copy for my records), le talent de Belorukov se confirme encore dans un autre domaine, alors que celui de Liedwart s'affirme. Les deux musiciens russes évoluent sur un territoire abstrait et plutôt calme. Il s'agit d'un continuum de longs sons tenus, de field-recordings discrets, de longues harmoniques de saxo, le tout agrémenté parfois d'objets et de bruits divers, avec une place non négligeable également accordée au silence. Je pense qu'il s'agit d'improvisation sur les quatre pièces présentées ici, Liedwart & Belorukov explorent un territoire nouveau d'électroniques abstraites et silencieuses, lo-fi et mystérieuses - à l'image de certains américains (R. Kammerman, A. Guthrie, Coppice) ou coréens.

La musique de Liedwart & Belorukov se déplace sur un terrain glissant entre la musique instrumentale, l'installation sonore (avec l'utilisation de mini-amplis et de mini-speakers), l'électronique et le field-recordings. Toutes sortes d'ojets et d'ustensiles sont manipulés et utilisés durant ces pièces, mais on ne sait jamais vraiment tout à fait qui fait quoi ou comment, malgré les différences pourtant flagrantes entre les sources. Car chaque outil est utilisé pour en tirer un matériau des plus abstraits, des plus abrasifs aussi, tout en restant à des volumes généralement faibles voire très faibles. Que ce soit un saxophone ou des enregistrements, tout est ramené au même niveau que ces petits moteurs qui se déplacent, tout n'est que bruits qui s'accumulent pour former une suite assez narrative et continue.

Le son du duo est plutôt original, et leur approche des outils est très sensible et délicate, mais surtout, la musique est bien construite et on ne s'ennuie pas. Parfois très abstraite, la musique peut devenir plus claire et concrète à n'importe quel moment, ou l'inverse, de la même manière qu'elle peut devenir tout à fait silencieuse ou assez bruyante sans que l'on s'y attende ni que l'on s'en rende compte. La construction est précise, équilibrée, calculée et claire. Le son est créatif, saisissant et profond. Très bon travail, j'attends d'écouter la suite avec impatience.

[mikroton]

MARGARETH KAMMERER - Why is the sea so blue (Mikroton, 2013)
Comme le dit le label, Margareth Kammerer continue d'explorer avec Why is the sea so blue les chansons dans un contexte expérimental. En réalité, si tous les musiciens sont issus des musiques improvisées et expérimentales, cette suite de neuf chansons est tout de même bien plus proche de la chanson que de l'expérimentation sonore. Aux côtés de Margareth Kammerer (voix, guitare), on retrouve Christof Kurzmann (voix, saxophone), Axel Dörner (trompette), Burkhard Stangl (vibraphone), Werner Dafeldecker (contebasse), ainsi que Big Daddy Mugglestone aux percussions et Marcello Silvio Busato à la batterie, sur quelques titres.

Vu comme ça, quand on retrouve quatre des membres les plus importants du réductionnisme et de l'echtzeitmusik (Kurzmann, Dörner, Stangl et Dafeldecker), on s'attend à quelque chose de très abstrait. Mais la musique de Kammerer n'a rien d'abstrait, et rappelle plutôt les excursions pop de Kurzmann (the magic i.d - groupe auquel a participé Kammerer, ou el infierno musical). Sur des accompagnements musicaux jazzy avec tout de même une large part de nappes sonores un peu abstraites qui évoquent le post-rock, Kammerer seule ou en duo avec Kurzmann propose un chant lyrique, sobre, intime, et un tantinet froid. Il y a un côté Art Bears dans cette ambiance parfois un peu sombre et froide proche du film noir, mais le tout est réchauffé par le côté un peu swinguant (même si le swing est bien lent) des instrumentistes.

Comme pour The Magic I.D., on retrouve les longues notes, les pauses, la superposition du chant harmonique et des instrumentations atmosphériques. En plus, le son a été superbement traité et est d'une qualité irréprochable. Avec cet album, Kammerer propose une suite de neuf chansons vraiment agréables, personnelles et belles. Des chansons aux ambiances très variées, souvent lentes et sombres, mais parfois assez chaleureuses ou colorées avec un accompagnement musical discret mais très inventif. Vous voulez de la pop de qualité, une sorte de post-rock décalé proche du jazz et de l'electronica, en voilà de très bonne qualité.

HANNO LEICHTMANN - Minimal Studies (Mikroton, 2013)
Le label russe mikroton propose un autre album assez "pop" cette année, un disque intitulé Minimal Studies, composé et réalisé par Hanno Leichtmann (système modulaire, synthétiseur basse, guitare, ebow, orgue, sampler, signal processors) - avec des participations discrètes de Boris Baltschun (electric pump organ), Sabine Ercklentz (trompette), Kai Fagaschinski (clarinette) et Alex Stolze (violon).

Ce n'est pas de la pop à proprement parler bien sûr, mais il s'agit d'une relecture assez populaire de la musique minimaliste. Une lecture proche de la house et de l'ambient (sans les beats donc), où Hanno Leichtmann met en boucle des synthés avec quelques mélodies jamais dissonantes. Dix pièces minimales de moins de cinq minutes la plupart du temps, qui ne sont pas sans rappeler l'ambiance de Fennesz ou de Fabio Orsi par moments. Une version electronica du minimalisme où tout l'intérêt est concentré sur le son, sur les nappes sonores et l'interaction entre les différents modules (analogiques pour la plupart dirait-on). Comme de la house proche de l'installation sonore, ou comme du minimalisme moins exigeant que d'habitude, la musique de Leichtmann s'écoute assez facilement et propose une version plutôt fraîche du minimalisme dans les musiques électroniques.

eRikm & Catherine Jauniaux - Mal des Ardents/Pantonéon

ERIKM & CATHERINE JAUNIAUX - Mal des Ardents / Pantonéon (Mikroton, 2013)

Autant le dire tout de suite, je n’arrive pas du tout à apprécier les chanteurs et vocalistes dans la musique improvisée. En France, j’ai l’impression de manière quasiment systématique que chaque chanteuse est une énième émule de Berberian. Donc aux premiers abords, quand j’ai entendu ce duo avec Catherine Jauniaux à la voix et eRikm aux platines et live-sampling, ça n’a pas été facile. Et puis assez vite, on se laisse emporter par la virtuosité d’eRikm, par ses collages de samples dynamités  issus du free jazz, par ses beats de hip-hop et ses improvisations survoltées. Et puis on se dit très vite aussi que les improvisations vocales de Jauniaux collent très bien avec l’univers d’eRikm, que c’est bon d’entendre ces collages de chants traditionnels, ces borborygmes et ces récitations poétiques.

Le duo propose un double CD d’enregistrements live réalisés en 2010 – une publication peut-être un peu datée, mais qui en valait le coup quand même. Le mélange entre l’improvisation sur platines et la voix est assez surprenant en fait. Déjà, le langage développé par eRikm a quelque chose de saisissant (de par sa virtuosité et son originalité), mais c’est aussi intéressant de voir une chanteuse réussir à dialoguer sans accroc avec eRikm, de voir les deux langages se confronter en toute simplicité, avec douceur j’ai envie de dire. Ce n’est pas que les sons se ressemblent, mais la collaboration semble aller de soi, elle semble naturelle. Comme si la voix était un prolongement des samples par moments, ou comme si eRikm accompagnait le chant avec un instrument traditionnel.

Sampling, platines, voix, chants, techniques étendues, collages, improvisations libres. Le tout se mélange en une sorte de chaos organisé, en une forme maîtrisé de spontanéité où chacun fait attention au développement du langage de l’autre. Une suite souvent énergique de 18 pièces où le free jazz côtoie les musiques traditionnelles, où la musique électroacoustique flirte avec la chanson, dans un esprit spontané et fertile d’improvisation libre comme on aimerait en entendre plus. 

mikroton

Barbara Romen / Kai Fagaschinski / Gunter Schneider - Here Comes The Sun (Mikroton, 2012)

Ici, trois artistes que je ne connaissais pas: Barbara Romen au hammered dulcimer (sorte de cymbalum), Kai Fagaschinski à la clarinette, et Gunter Schneider à la guitare acoustique. Il s'agit d'une suite de six pièces improvisées, calmes, lentes, axées sur des longues notes et des nappes interminables qui évoluent par micro-variations. Il n'y a pas vraiment de techniques étendues, il s'agit avant tout de notes qui forment des accords sans rapport hiérarchique ni structurel. Les notes sont jouées pour leur qualité sonore et acoustique, avec une grande attention portée sur les attaques, l'intensité et les propriétés acoustiques propres à chaque instrument. Un jeu sur une texture faite de notes frappées, soufflées et pincées. Une musique assez sensible mais qui ne retient pas forcément l'attention, car les textures ne sont pas beaucoup développées dans la durée et l'ambiance reste sensiblement similaire tout au long des pièces. Reste un timbre et un univers sonore singuliers, notamment du fait de l'instrumentation. Pour les curieux et amateurs d'improvisation minimaliste et contemplative.


Alessandro Bosetti / Chris Abrahams - We Who Had Left (Mikroton, 2012)

Je ne crois pas qu'il y ait besoin ici de présenter Chris Abrahams et Alessandro Bosetti, j'en ai déjà parlé plusieurs fois au cours de ces chroniques. Sur Who Who Had Left, également publié par le label russe Mikroton, le premier est crédité au piano et le second à l'électronique et à la voix sur deux pistes. J'ai parfois quelques réticences vis à vis des derniers travaux de ce dernier, mais je dois avouer que cette collaboration est plutôt une réussite. Six pièces, improvisées en partie mais clairement structurées par un canevas généralement assez simple, où les deux personnalités semblent s'échanger leur rôle. Quelques fois, c'est Chris Abrahams qui semble jouer son grand piano en calquant son phrasé sur le langage, puis sur la piste suivante, c'est Alessandro Bosetti qui semble s'intéresser à de longues nappes de sons improvisées, qui produit des textures uniques et surprenantes comme sait si bien le faire Abrahams. Les morceaux sont tour à tour jazz, électro, noise, réductionnistes, sans jamais n'être rien de tout ça. Il s'agit d'une musique personnelle, où l'improvisation est basée sur quelques notes, une structure simple qui se complexifie dans la répétition et le décalage la plupart du temps. Une musique personnelle et sensible, mais aussi variée: chaque piste, chaque pièce, révèle un univers sonore et une ambiance uniques tout en restant cohérente avec le reste. La rencontre entre ces deux musiciens est la bienvenue, les deux personnalités s'accordent dans la créativité et la clarté des structures "déconstructivistes", mais aussi dans le timbre et les textures. Un accord dans le contenu comme dans la forme pour une rencontre surprenante, réussie, inventive et riche.

[extraits: https://soundcloud.com/mikrotonrecs/sets/alessandro-bosetti-chris]


Satanic Abandoned Rock&Roll Society - Bloody Imagination (Mikroton, 2012)

Pendant pas mal de temps, j'ai été très attiré par la japanoise et les musiques extrêmes japonaises. Depuis quelques années, je ne me suis concentré plus que sur ce qui s'y opposait, c'est-à-dire la scène onkyo. Je n'en pouvais plus des murs de sons et des performances basées uniquement sur le choc physique ou la provocation, il y a eu un moment où tout devenait gratuit et perdait du sens. Puis m'est arrivé ce disque, surprenant et nostalgique. Nostalgique car il me rappelait cette scène noise qui fut quand même foisonnante, et déterminante pour moi. Satanic Abandoned Rock&Roll, un quartet noise/drone fondé par le guitariste Tetuzi Akiyama, un quartet excellent, extrême, mais avec un sens de la musicalité et de la structure surprenant.

Quatre hommes, quatre instruments, quatre sortes de fréquence et quatre durées différentes. Le quartet est effectivement fondé avant tout sur quatre couche différentes, délimitées par la hauteur des fréquences. Tetuzi Akiyama aux fréquences extrêmes aiguës avec une guitare frottée par un sabre ("de samouraï"...), Naoki Miyamoto aux fréquences médiums aiguës avec une guitare électrique, Utah Kawasaki aux fréquences médiums basses avec un synthétiseur analogique, et Atsuhiro Ito aux fréquences extrêmes basses avec un "optron" (instrument de sa fabrication principalement composé d'un néon...).

En une longue plage de cinquante minutes, on n'entend que rarement les quatre musiciens jouer simultanément puisqu'ils s'octroient chacun une durée déterminée qui n'occupera toute la pièce pour personne. C'est seulement vers le milieu de la pièce que l'on a le plus de chance d'entendre un maximum de fréquences et de percevoir un mur d'une densité époustouflante. Ceci-dit, il ne s'agit pas non plus d'un climax, toute la pièce est jouée avec la même intensité hormis les premières (extrêmement graves) et les dernières minutes (extrêmement aiguës). Chaque seconde de cette longue plage linéaire -et ce malgré les ruptures individuelles - est jouée avec la même intensité que si le monde allait s'écrouler dans les minutes qui suivent. Un drone proche de la noise apocalyptique, solennel, et grave. Un drone où le temps semble s'écrouler au profit d'une durée psychologique interindividuelle, comme si plusieurs temps cohabitaient en un seul espace.

Bloody Imagination forme une lente plongée d'une intensité exceptionnelle dans les confins d'un marécage ensanglanté, une vision extatique d'un futur promis à la ruine et au massacre, un appel au secours désespéré. Satanic Abandoned Rock&Roll nous aura prévenu, il nous abandonne à une durée hors du temps, à une atemporalité qui baigne dans la saturation et la distorsion, mais sans être jamais chaotique. Car les fréquences se superposent de manière "claire et distincte" sans jamais s'entremêler, le mur de son est, de par sa clarté, sans appel. Le message est lancé. Attention.

Recommandé.


various artists - echtzeitmuzik berlin (Mikroton, 2012)

Autour des années 2000, être de nationalité japonaise ou résider sur l'archipel nipponne était presque un critère esthétique de qualité pour moi et pour beaucoup d'autres. Il y a eu un engouement aussi bien pour la japanoise d'un côté (Merzbow, Masonna, Gerogerigegege, etc.), que pour l'onkyo d'un autre côté (Taku Unami, Taku Sugimoto, Sachiko M, Toshimaru Nakamura), et ceci était du à mon avis aussi bien à une effervescence créatrice au Japon qu'à une part de fétichisme et d'orientalisme en Europe et aux États-Unis. Dans les musiques nouvelles et expérimentales (improvisées ou non), la notion de genre ou de style peut déjà poser pas mal de problèmes, mais alors celle de spécificité locale me semble encore plus problématique tant le milieu musical est réduit et me semble souvent en-dehors de toutes frontières géographiques.

Quoiqu'il en soit, je ne sais pas si les allemands tentent de créer un fétichisme autour de Berlin ou de simplement rendre compte de la situation musicale autour de cette capitale hyperactive au niveau expérimental (il faut bien le dire); mais après la parution d'un livre consacré à la scène berlinoise et d'une compilation de trois CD publiée par le label russe Mikroton, il semble que l'Allemagne souhaite tout de même faire valoir ses droits. Et d'un certain côté, elle le fait bien, étant donnée l'importante immigration de musiciens qui a eu lieu au cours des dix dernières années dans cette ville, mais aussi du fait des multiples collaborations et performances qui ont continuellement lieu à Berlin surtout - capitale européenne des musiques improvisées et expérimentales, malgré certains difficultés économiques, dorénavant inhérentes à chaque ville de toute façon...

Je ne parlerai pas de chaque artiste présent sur cette compilation (due à Burkhard Beins), mais seulement de ce que j'y ai découvert ou de ce qui m'a le plus marqué sur chaque disque, afin que ce ne soit pas trop long et surtout pas trop redondant (41 pistes quand même au total). Je laisse le lien de la présentation de cette compilation par le label lui-même au bas de cette chronique. Car oui, la liste est longue et la compilation a quelque chose d'épique et d'exhaustif: improvisations libres, musiques électroniques, musiques électroacoustiques, chansons, musiques spectrales, post-rock, noise, grindcore - quasiment la totalité des musiciens berlinois les plus extrêmes ou les plus originaux semble représentée sur cette compilation.

Dans ce qui m'a marqué, il y a tout d'abord la formation Sink (Chris Abrahams/Marcello Busato/Andrea Emke/Arthur Rother), quartet électroacoustique qui nous livre une longue plage avec une guitare et un synthé post-rock aux intervalles lents et réguliers sur fonds d'improvisations bruitistes et un peu chaotiques. Une pièce agréable et originale. Quelques pistes plus loin, on trouve le duo Bogan Ghost (Liz Albee/Anthea Caddy) pour un superbe dialogue trompette/violoncelle qui se joue des notions d'espace, de fracture et de reliefs comme Anthea Caddy a pu nous y habituer. Une pièce virtuose, dense et riche, pleine de techniques étendues, de calmes et de notes interminables, pour un long crescendo qui nous emmène dans des territoires violents et inconnus. Et enfin, deux découvertes, la première est la formation MEK (Methyl Ethyl Ketone) avec Burkhard Beins, Michael Renkel et Derek Shirley. Une courte pièce de deux minutes pour synthétiseurs analogiques et électronique basée sur des loops et des court-circuits, c'est trop court mais ça donne envie de voir ce qui se passera par la suite. Puis, The Pitch Extended, un quartet formé par Boris Baltschun (electric pump organ) et Morten J. Olsen (vibraphone), avec également Koen Nutters (upright bass) et Michael Thieke (clarinette basse). La pièce qu'ils jouent, Frozen Orange Extension (Edit) est une composition basée sur un accord du quartet, un accord qui se module lentement et progressivement, mais qui est étendu, un peu à la manière des techniques de composition spectrale, par un trio formé de Johnny Chang (violon), Robin Hayward (tuba) et Chris Heenan (clarinette basse). Un long drone acoustique envoutant et sensible qui clôture ce premier disque en beauté.

Le second disque reprend le flambeau avec un morceau du duo grind-dadaïste MoHa! pour réveiller un peu l'auditeur au cas où. Toujours un plaisir d'entendre ce groupe extrême et fou furieurx. Un plaisir aussi que de retrouver le septet Phosphor  (Burkhard Beins/Axel Dörner/Robin Hayward/Annette Krebs/Andrea Neumann/Michael Renkel/Ignaz Schick) pour une longue pièce de dix minutes, une longue pièce calme, pleine d'espace, aux textures toujours surprenantes et aux interactions magiques, que je n'avais pas entendu depuis longtemps. Ignaz Schick est un musicien omniprésent à Berlin que je connais peu et j'ai été franchement surpris par la beauté de son duo avec Sabine Vogel. Un beau mélange de platines, de souffles, de flûtes, d'objets et d'électroniques pour une nappe aux textures planes, profondes et absorbantes. L'autre surprise de ce disque, c'est de voir le peu de temps accordé à Lucio Capece: un duo (très surprenant) de cinq minutes aux côtés de Christian Kesten et un solo de deux minutes trente... Deux pièces très bien certes, mais beaucoup trop courtes, comme une présentation frustrante d'un des plus grands musiciens résidant à Berlin! dommage... Heureusement, il y a tout de même in between d'Annette Krebs pour rattraper cette lacune, ma pièce préférée de toute cette compilation. Un morceau magnifique où certaines notes sont répétées avec une sorte de gros bol tibétain, auxquelles s'ajoutent des interventions électroniques diverses, de multiples enregistrements radiophoniques, ainsi que de nombreux field-recordings pris à travers le monde entre différentes tournées. Un véritable art de la composition sonore,de la structure de l'espace, et de l'équilibre entre le son, le bruit, la note et le silence, qui peut rappeler Pisaro à certains égards. Autre très bonne découverte, la formation féminine Les Femmes Savantes avec Sabine Ercklentz (trompette), Hanna Hartman (objets), Andrea Neumann (piano, table de mixage), Ute Wassermann (voix) et Ana Maria Rodriguez (électronique) pour une improvisation électroacoustique minimaliste et onirique, plutôt originale et sensiblement merveilleuse.

Pour finir, un troisième disque avec plus de musiques idiomatiques, genre rock, post-rock, dub, (free-)jazz. Car à proprement parler, il n'y a pas de free sur les autres disques, ce que sur le troisième qu'on peut entendre le trio Paul Lovens/Ignaz Schick/Clayton Thomas pour une courte piste lyrique et énergique d'une des dernières performances d'Ignaz au saxophone alto je pense. Pièce étonnante aussi, c'est Toppling And Tumbling (short version) d'un compositeur que je ne connaissais pas: Antje Vowinckel. Une exploration cyclique, systématique et sensible du timbre d'une multitude de percussions dans un dialogue étroit et absorbant, recommandé. Juste après vient d'ailleurs un incroyable duo violoncelle/contrebasse avec Nicholas Bussmann et Werner Dafeldecker où l'on jurerait écouter la suite de la précédente pièce pour percussion. Le bois est violemment et obstinément frappé et les cordes résonnent à travers cette cuve de manière magique durant une phase où les deux musiciens fusionnent avant de se décaler progressivement. La bonne découverte de ce disque c'est aussi Hanno Leichtmann qui nous propose ici un solo et un duo avec Andrea Neumann: musique informatique et électronique de boucles en dialogue avec l'exploration méthodique du piano de Neumann. Puis viennent les errances d'Antoine Chessex (saxophone ténor), musique d'inspiration spectrale où de longues notes de saxophone se superposent à une basse continue en enregistrement multipistes, le résultat est certes trop court pour vraiment se prendre au jeu, mais tout de même envoutant grâce à l'extrême mobilité du continuum. Et pour finir, un extrait d'un concert auquel j'avais eu la chance d'assister au cours de l'été 2010 quelques jours avant de rentrer en France. Il s'agit du Splitter Orchester, un gigantesque orchestre d'environ vingt musiciens parmi les plus talentueux (Liz Albee, Boris Baltschun, Burkhard Beins, Anthea Caddy, Werner Dafeldecker, Axel Dörner, Robin Hayward, Sabine Vogel, etc.) réunis par Clare Cooper et Clayton Thomas suite à l'expérience australienne du Splitter Orchestra. Un orchestre gigantesque qui improvise ici au beau milieu d'un lieu non moins colossal, la gare centrale de Berlin. Les textures se multiplient jusqu'au chaos, des motifs émergent et se font submerger, l'écoute est attentive au lieu ainsi qu'entre chacun, l'environnement génère la musique aussi bien que la musique parvient à modifier considérablement le lieu: une expérience unique et époustouflante dont on a la chance d'avoir un aperçu ici; et qui conclut à merveille cette compilation.

Après, comme pour toute compilation, la succession parfois improbable d'esthétiques incomparables peut fatiguer; et la courte durée de chaque pièce empêche souvent un développement quelconque qui permet de vraiment saisir la musique et la particularité de chacun. Mais bon, c'est le lot de toutes compilations... Ceci-dit, on a là tout de même un état des lieux monumental d'une grande partie des nouvelles musiques européennes, un état des lieux qui documente très bien la diversité des approches et des esthétiques, des recherches, des volontés et des formules adoptés par chacun. Musiques électroniques, acoustiques, instrumentales, en groupe, en solo ou en petite formation à travers des collaborations qui se recoupent, musiques idiomatiques, toutes les formes des nouvelles musiques sont abordées. Cette compilation forme à mon avis une excellente introduction et un moyen de découverte parfait pour aborder les esthétiques différentes des musiques improvisées et expérimentales pour la décennie 2010.

Informations, tracklisting complet et présentation de chaque formation disponible ici: http://www.mikroton.net/press/PRMikrotonCD14-15-16.pdf

Chris Abrahams / Lucio Capece - None of them would remember it that way (Mikroton, 2012)

Abrahams/Capece, un duo étrange et minimaliste, qui peut laisser perplexe ou envouter complètement. Un synthétiseur DX-7 (un des premiers numériques, typique des années 80) pour Chris Abrahams d'un côté, et une clarinette basse, un saxophone soprano, une shruti box et des préparations pour son acolyte, Lucio Capece.

Le duo Abrahams/Capece parsème un espace très aéré d'interventions étranges et inattendues, qui se répondent sans jamais vraiment fusionner. Sur les trois pièces, les jeux de chacun s'opposent souvent, Capece pose la plus grave note de la clarinette basse pendant un long souffle ou produit une nappe continue et grave également à la shruti box, alors que Abrahams y répond avec de très courtes notes ultra aiguës, de manière pointilliste et minimaliste. Hormis sur la dernière piste, le silence fait partie intégrante des deux autres pièces, mais aussi la répétition et les modes de jeux réductionnistes. Des silences longs et pesants, des notes et des souffles parfois à peine audibles, autant d'éléments qui réclament de l'attention et de la disponibilité, mais qui donnent surtout un poids d'une intensité magique à chaque intervention et à chaque réponse qui ont  le temps d'être savamment calculées et préparées avant d'être jouées. En cela, nous reconnaissons la présence de Lucio Capece, ami et proche collaborateur de Radu Malfatti.

Mais outre la structure, c'est le dialogue entre le synthétiseur numérique et des instruments et préparations acoustiques qui me paraît aussi intéressant et beau que la consistance de chaque intervention. Si les éléments s'opposent, le dialogue est néanmoins très sensible et attentionné. Abrahams et Capece parviennent à produire un dialogue cohérent et précis, sans fusionner, où le silence, considéré comme une troisième source sonore, médiatrice entre le numérique et l'acoustique, paraît unir les deux sources opposées. Mais c'est également en assumant pleinement l'altérité et l'opposition de chaque instrument, et en en jouant de manière radicale et parfois exagérée, que le duo Abrahams/Capece parvient à former un discours unifié tout en étant le produit d'oppositions, d'oppositions entre la musique et le silence déjà, mais aussi entre les registres (infra-basses/ultra-aigus), les intensités (pianissimo/forte), les densités (sinusoïdes/bruits issus de préparations motorisés), les durées (pointillisme/drone), etc.

Trois pièces où chacun fait réellement preuve d'inventivité et de créativité, notamment au niveau des textures, mais également au niveau de l'engagement, car les réponses sont souvent inattendues et très surprenantes, tant elles sont nouvelles et s'opposent à ce à quoi elles répondent. Une musique autre et nouvelle, précise, radicale et minimaliste, tout en restant intense et puissante. Recommandé.

Informations et extrait: http://mikroton.net/site/index.php?mikroton-cd-13,170

eRikm & Norbert Möslang / Rhodri Davies & Mark Wastell / El Infierno Musical

eRikm / Norbert Möslang - Stodgy (Mikroton, 2011)

Stodgy, c'est trois pièces assez courtes enregistrées dans les années 2000 avec la moitié de poire_z, soit eRikm et Norbert Möslang (membre également de Voice Crack, le légendaire groupe d'improvisation noise suisse). J'ai presque envie de dire heureusement, ce disque n'est pas long, car les trois morceaux présentés ici sont violents, et n'offrent pas beaucoup de répit et/ou de repos aux auditeurs. Trente minutes de triturations électroniques et numériques, de larsens contrôlés et de crépitements assourdissants, de bruits blancs et de drones, de rythmiques proches du breakcore et du hardcore. Musique résiduelle en quelque sorte cette fois encore, une musique que l'on doit aux imperfections de toute sorte d'appareils pouvant multiplier les fréquences audibles ou non. eRikm muni d'un 3k-pad, de boucles numériques, et d'électroniques d'un côté, de l'autre, Möslang avec son installation électronique défaillante; le duo ne fait pas dans la dentelle mais tisse un réseau très dense de fréquences stridentes, grinçantes, violentes, puissantes et agressives, accompagnés parfois de souvenirs évanescents et dadaïstes de musiques de rave. C'est d'ailleurs ici que l'on reconnait le mieux eRikm et ses intenses collages hystériques et épileptiques.

Trois collages denses et intenses, d'une agressivité puissante, d'une violence exceptionnellement agréable, parfaitement mixés et masterisés par eRikm et Giuseppe Ielasi. Boucles, rythmiques, tissage nodal de fréquences stridentes et résiduelles, bruit blanc et larsens, s'enchaînent pendant trois morceaux avec une logique toujours surprenante, dans des structures rebondissantes et hyperactives. Recommandé!

Tracklist: 1-Stinger / 2-Aérolithe / 3-Micelle

Rhodri Davies/Mark Wastell - Live in Melbourne (Mikroton, 2011)

Par rapport au duo eRikm/Norbert Möslang, la musique proposée ici par le duo Davies/Wastell est déjà plus surprenante. Première trace publiée de leur collaboration, les deux musiciens quittent leur instrumentarium  habituel pour s'adonner à des expérimentations électroacoustiques: tandis que le harpiste Rhodri Davies use de l'électronique lo-fi, le violoncelliste Mark Wastell déploie un large éventail de sources sonores allant des lecteurs CD et MD aux micro-contacts et hauts-parleurs en passant par des céramiques, des cloches et des pré-enregistrements.

Les textures travaillées ici ne ressemblent donc pas à celles qu'ils pouvaient auparavant déployer aux côtés de John Butcher par exemple, mais quand même. La même attention est toujours portée à chaque couleur sonore considérée comme une matière physique à part entière, capable de produire de nouvelles formes de beauté et de poésie, mais également, et surtout, de musique. Plus précisément, ce Live est construit à partir d'une seule pièce continue d'une trentaine de minutes. Pas vraiment un drone, mais tout de même linéaire, cette pièce est composée de plusieurs séquences qui se succèdent, séquences souvent composées de matériaux discrets et subtils, de crépitements légers, de bourdons fantomatiques, de sons sans sources sonores, proches parfois des nouvelles formes d'improvisations électroacoustiques telles que les développent Ryu Hankil ou Richard Kamerman, mais ceci seulement au niveau du matériau sonore, et non au niveau de la structure moins fracturée et plus linéaire que chez ces derniers. Ceci-dit, il y a quand même de nombreuses séquences, mais qui s'enchaînent et se succèdent avec fluidité. Assez inégale à mon goût, cette pièce certainement improvisée a tout de même retenue mon attention pour le puissant crescendo final, cette coda intense et apocalyptique plutôt bouleversante, ainsi que pour de nombreuses textures et la sensibilité du dialogue.

Peut-être inégale, une pièce qui reste cependant riche de contrastes, de reliefs, et de trouvailles sonores et interactives. Riche et innovant, ce Live offre tout de même une musique curieuse et créative.

 El Infierno Musical - A tribute to Alejandra Panzarnik (Mikroton, 2011)

Encore plus surprenant que le duo Davies/Wastell:  le dernier projet de Christof Kurzmann, El Infierno Musical, hommage à la grande poète argentine, Alejandra Pizarnik. Le groupe est composé de Kurzmann à la voix, électronique (et saxophone alto puis guitare électrique sur deux pistes), Ken Vandermark au saxophone ténor, à la clarinette et à la clarinette basse, Eva Reiter à la viole de Gambe, Clayton Thomas à la contrebasse et Martin Brandlmayr à la batterie et au vibraphone. Chacun de ces musiciens est célèbre dans les milieux du free jazz et du réductionnisme, mais El Infierno Musical, contre toute attente, est un recueil de chansons tirées de l’œuvre éponyme de Pizarnik.

Évidemment, c'est plutôt déroutant au départ: Kurzmann scande des poèmes, les rythmiques sont discrètes, simples et précises, les solos de Vandermark sont très lyriques et mélodieux, la basse retrouve sa fonction harmonique et accompagnatrice, etc. A considérer cette suite comme une œuvre expérimentale, on ne peut que difficilement s'enthousiasmer, car Kurzmann utilise dans son écriture des langages connus de tous, plus qu'un pied de nez à l'improvisation non-idiomatique. Cependant, il faut considérer, il me semble, EIM comme une suite de chanson avant tout, et c'est à partir de ce point de vue que leur intérêt peut apparaître. Extérieurement à la musique, c'est déjà plus que surprenant d'entendre la plupart de ces musiciens interpréter des chansons, c'en est même presque ahurissant tellement on était habitué à autre chose. Quant à la musique, en-dehors de la voix de Kurzmann que je n'apprécie pas particulièrement, ça m'a paru très rafraichissant d'utiliser des techniques de jeux et d'écritures propres aux musiques improvisées (jazz, réductionnisme, free jazz) comme des improvisations collectives, des chorus où chaque instrument peut quitter sa fonction traditionnelle, aux musiques improvisées mais également à certaines musiques populaires (chanson, rock) comme des mesures en 4/4, des ostinatos, etc. Un grand coup de frais pour la chanson, mais surtout un pari très risqué pour ce type de musiciens qui n'arrivera pas forcément à convaincre leurs admirateurs habituels. En tout cas, l'accompagnement musical est simple, sobre, humble mais effectué avec précision, attention et sérieux, tandis que les séquences plus improvisées sont interprétées avec personnalité et chaleur.

Pour ce premier vinyle sur le label Mikroton (également disponible en CD), Kurzmann a su produire une musique très surprenante, et innovante, en revenant paradoxalement à une musique traditionnelle. Je ne pense pas que Panzarnik ait connu le free jazz, ni si elle était amatrice de musiques improvisées au sens large, donc au premier abord, ça me paraît judicieux de lui rendre hommage sous la forme de chansons tout en utilisant des techniques personnelles et créatives. Un album osé, franc, et aventureux - à sa manière - si simple, chaleureux et honnête qu'il pourrait paraître provocant... A l'image du collage influencé par Bosch qui orne la pochette: une curiosité!

Tracklist: 1-El infierno musical / 2-Ashes I / 3-Dianas tree / 4-Para Janis Joplin / 5-Cold in hand blues / 6-Ashes II

Heddy Boubaker, Mathias Pontevia, Nusch Werchowska (WPB3) - A Floating World (Mikroton, 2011)



Heddy Boubaker: saxophones alto & basse
Mathias Pontevia: batterie horizontale & percussions
Nusch Werchowska: piano & objets

A floating world, publié par le label russe Mikroton, réunit pour la seconde fois le trio WPB3, composé de  trois explorateurs sonores français radicaux et extrêmes. Mathias Pontevia, comme son camarade Sébastien Bouhana, se situe dans la droite lignée de Lê Quan Ninh, à ses côtés, la pianiste rennaise Nusch  Werchowska explore l’intérieur d’un piano préparé à l’aide d’objets, pendant qu’Heddy Boubaker déploie de nombreuses techniques étendues au saxophone, techniques riches et jamais gratuites.

Au total, plus d’une heure d’improvisation libre répartie en quatre pièces; quatre pièces minimalistes où les interventions sont réduites au minimum, où l’écoute atteint une attention sensible et extrême. Que ce soit pour un solo, un duo ou un trio, le silence est toujours présent, l’espace est aéré et ouvert à toutes sortes d’interventions : soniques, dynamiques, énergiques, rythmiques, voire silencieuses. Personne ne domine, la hiérarchie et le fonctionnalisme instrumental sont anéantis au profit d’une musique horizontale, à l’image des percussions de Pontevia. Différentes sortes de dynamiques musicales se succèdent et surgissent les unes des autres, de la masse sonore compacte et homogène à la répétition de cellules, en passant par des explorations timbrales où chacun se démarque de l’autre en adoptant un son bien spécifique. Toujours est-il que le principal atout de ces enregistrements réside dans l’attention portée à l’autre, dans l’écoute concentrée et les réponses justes qui forment une musique toujours très sensible, parfois pleine de délicatesse (envers les musiciens, ou envers le son), quand elle n’est pas d’une énergie débordante et agressive.

Qu’elles soient fortes et tendues, ou délicates et légères, ces improvisations sont toujours intenses et puissantes grâce à l’attention débordante dont fait preuve le trio WPB3 envers chacun des membres ainsi qu’à l’attention et la sensibilité portée au son lui-même en tant que phénomène sonore parfois indépendant de l’artiste lui-même et de sa volonté. Car le son paraît parfois surgir seul des instruments, et c’est à ces moments que, paradoxalement, la virtuosité des instrumentistes est la plus impressionnante, il n’y a pas vraiment autonomisation du son, mais un effacement volontaire de la personnalité devant la potentialité émotionnelle du timbre. Je me suis retrouvé complètement émerveillé, voire envouté,  devant la richesse et la profondeur des sonorités et des timbres déployés durant ces improvisations qui, en plus, varient constamment dans leur dynamique et leur énergie. La musique n'est pas noyée dans l'abstraction même si elle est souvent abstraite, il y a une forme de chaleur toujours présente due à l'interaction, une interaction très sensible et délicate où attention et concentration permettent aux individualités d'émerger collectivement et horizontalement sans se fondre dans le son. Une chaleur également due à un refus radical certes, mais aussi flexible, de la tradition: au piano comme au saxophone, des phrasés plus classiques peuvent émerger en-dehors des triturations du cadre, des souffles et des slaps; seule la batterie reste l'élément le plus abstrait, conformément à son usage traditionnel dans la musique occidentale.

Quatre pièces qui s'équilibrent dans les dynamiques, les timbres et les interventions en forme de chaise musicale. A l'image de la pochette, les trois musiciens forment trois couchent qui émergent, disparaissent, se succèdent, et se superposent les unes en fonction des autres; où présence et absence, son et silence, sont sur un terrain d'égalité et ont autant d'importance l'un que l'autre. Trois strates autonomes en apparence, où l'individualité reste présente, mais dont l'évolution reste toujours dictée par le tout des strates, par la musique elle-même. A floating world nous amène dans un territoire sonore très riche et profond en timbres, en processus d'interactions, comme en dynamiques, où l'écoute et l'attention sont d'une délicatesse et d'une sensibilité émerveillante.

Tracklist: 01-Liquicy Ride / 02-Deep South, White Heat / 03-No Difference Between A Fish / 04-The Wrinkles Of The System