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Lucio Capece & Marc Baron - My trust in you

Un bon label, c'est généralement un qui sait choisir de ce qui doit être publié ou non, ce qui vaut le coup, qui choisit le disque qu'on aura toujours envie d'écouter plusieurs années plus tard, et pas seulement le dernier truc à la mode. Mais c'est aussi celui qui décide de provoquer des rencontres, qui favorise des collaborations inédites tout en sachant qu'elles seront passionnantes. Et pour le dire clairement, erstwhile, c'est les deux à la fois : un label qui favorise les dernières expérimentations et qui commande des rencontres inédites, un label qui est une aide majeure pour les musiques nouvelles et aventureuses depuis des années.
Et My trust in you, c'est encore ça, une rencontre inédite entre deux musiciens créatifs et aventureux. Marc Baron et Lucio Capece présentent d'ailleurs un parcours assez similaire même si leur musique n'a jamais été très proche. Tous les deux étaient saxophonistes dans les années 2000 et participaient activement aux musiques improvisées et réductionnistes en France pour le premier (au sein de Narthex ou du quartet de saxophones Propagations),et en Allemagne pour le second (aux côtés de Burkhard Beins, de Rhodri Davies et d'Axel Dörner entre autres). Puis au courant des années 2010, Marc Baron a abandonné le saxophone pour se tourner vers une musique électroacoustique composée principalement à partir de bandes manipulées et d'enregistrements trouvés. Lucio Capece continue d'utiliser le saxophone, comme on peut l'entendre dans ce disque, mais il compose dorénavant une musique plus proche de l'installation sonore qui est concentrée sur les processus de perception et d'audition (notamment à travers des dispositifs de haut-parleurs placés dans des ballons).

Malgré les similarités, ces deux musiciens produisent des musiques vraiment différentes pourtant, et c'est certainement ce qui fait toute la richesse de cette rencontre. La collaboration s'est faite à distance, à partir de matériaux sonores échangés, parmi lesquels on retrouve des manipulations de bande, des field-recordings quotidiens (voix, plage), du saxophone, un "solo" de cymbales sur boîte à rythmes, des nappes de bruit blanc jouées sur un filtre de synthé, et j'en oublie. On reconnaît souvent assez bien chacun des musiciens, ils proposent chacun quelque chose de différent, et pourtant le tout est homogène, les réponses et les modifications apportées à chaque proposition sont cohérentes. Mais surtout, c'est la finesse et la sensibilité qui règnent durant tout le disque qui font la cohésion de l'ensemble. Tout semble beau et fin, mélancolique à l'image de ces longues notes de saxophones que tient Capece, soutenue par une boucle nostalgique en retrait, le tout de manière harmonique. Si les matériaux et les atmosphères sont hétérogènes, il y a quand même une sorte de sensibilité, une forme de poésie et de manière de dialoguer qui reste de mise durant tout le disque. Peu importe que le dialogue soit composé de bribes d'enregistrements, de bandes retournées et découpées, de saxophone, de bruits synthétiques, il s'agit avant tout de faire dialoguer ces éléments variés pour composer une musique nouvelle et belle.

Est-ce que le duo s'est fixé un objectif, vers quelle direction il voulait aller, quelle idée il a tenté d'explorer ? Je n'en sais rien. Mais le résultat est une musique qui marque surtout par sa beauté, sa cohérence, et son goût pour l'exploration de territoires connus, mais sous un angle différent. Les sons utilisés semblent souvent familiers pour quiconque écoute un peu de musique expérimentale, mais c'est l'angle d'approche qui surprend. On a l'impression de voir un paysage connu à travers un objectif nouveau, ou un cadrage inhabituel. La "matière sonore" exploitée ici est riche, mais pas autant que cette manière de l'exploiter. Capece et Baron semblent "décadrer" tout ce qu'ils utilisent, à travers des ralentissements, des étirements, des coupures, des répétitions. Chaque son est remis en perspective, et ainsi, tout ce qui est manipulé par ces musiciens devient juste beau. Beau, touchant et envoutant, intense et sensible.

Alors oui il s'agit de deux musiciens très créatifs au niveau sonore, deux musiciens qui explorent de nombreuses possibilités sonores. Mais ce qui marque ici, c'est surtout la manière dont ces sons ont été arrangés, c'est surtout la composition qui marque en somme. Il ne s'agit pas seulement d'interactivité et de sensibilité, ni de recherche sonore pure, il s'agit de réflexion sur la composition même. Et c'est là où on ne sait plus trop qui, de Capece et Baron, travaille, c'est là que le travail vraiment en commun intervient, au-delà des interventions musicales, pour produire une pièce homogène. C'est dans la composition que les sons acquièrent cette dimension nouvelle, cette remise en perspective et cet angle nouveau qui font de ce disque un disque unique, beau, et aventureux. Un excellent disque en somme.


LUCIO CAPECE & MARC BARON - My trust in you (CD, erstwhile, 2018)


Lucio Capece - Awareness about

Toujours plus de labels, toujours plus de formats, toujours plus de communication. Les disques prolifèrent, les artistes aussi, y compris dans les musiques expérimentales. Pour ma part, je trouve qu'il y en a trop, vraiment trop, ce n'est pas forcément que tout soit mauvais, mais une bonne partie des disques publiés chaque année passe vite aux oubliettes. Les musiciens ont tendance à enchaîner les projets, les collaborations, les tournées, et tout le monde ne s'investit pas de la même manière dans son travail. Le résultat ? une pléthore de disques convenus et attendus, de répétitions d'une même idée, de variations sur un genre. Contre cette tendance, certains privilégient la qualité sur la quantité, certains travaillent longtemps sur leur idée, sur leur méthode ou sur leur musique avant de la juger véritablement digne d'être publiée. Une étape que beaucoup oublient. Certains, avant de publier le moindre disque, vont se demander si ce dernier va, ou peut au moins, apporter quelque chose. Et c'est le cas de Lucio Capece, un de ces musiciens qui n'est pas tellement prolifique, mais apporte toujours quelque de nouveau et de surprenant, surtout dans son travail en solo. Awareness about en est encore une nouvelle et excellente preuve.
Trois des quatre pièces qui composent ce disque sont consacrés directement à la physicalité du son, et surtout à la sonorité de l'espace et de l'architecture. Les procédés sont variés : Lucio Capece enregistre des mélodies au saxophone qu'il joue et réengistre avec des micros mobiles dans un espace donné, ou bien il utilise ses haut-parleurs volants dans des ballons, haut-parleurs qui diffusent des enregistrements du lieu à un autre moment, auxquels s'ajoute des synthétiseurs, etc. Quand on lit les notes ou les interviews de Capece (disponibles sur le site du label, voir lien ci-dessous), le discours peut paraître technique et conceptuel. On peut s'attendre à quelque chose d'ardu et abstrait. Et pourtant non, bien au contraire.

La musique de Lucio Capece a quelque chose de gracieux et fluide, et la présence constante d'éléments mélodiques (même rudimentaires) n'y est pas pour rien. Si ce dernier s'intéresse à des concepts assez en vogue aujourd'hui, et souvent traités de manière brute, voire absconse parfois, Capece s'y intéresse pour en faire de la musique avant tout. Il trouvera toujours un élément mélodique ou "musical" à tirer et à exploiter des espaces mis en scène. Awareness about est consacré à différents espaces, à différents lieux. Des lieux enregistrés, joués, réenregistrés, rejoués, diffusés, et encore enregistrés, des lieux qui possèdent leurs propres harmoniques réutilisées pour former des mélodies. Il ne s'agit pas d'enregistrements fantomatiques, pas du tout, il s'agit de donner corps, de donner musicalité à ces lieux. De les transformer en œuvre d'art.

Les sonorités propres à chaque espace deviennent la matière première de composition. Et derrière ces compositions se cache un talent génial d'écoute, d'observation, de sélection et d'interprétation. Car les éléments musicaux ne sautent pas aux oreilles, il faut aller les chercher, parfois loin, dans des profondeurs inaudibles, mais Lucio Capece parvient toujours à tirer une leçon sonore et musicale des environnements choisis. Vibrations sonores réverbérés, enregistrements d'un même lieu joués simultanément, harmoniques du lieu interprétées sur instruments, moyens d'enregistrements et de diffusions mobiles et ouverts. C'est tout un édifice musical, majestueux, qui est construit à partir de l'espace et du son. Car Lucio Capece n'utilise pas l'environnement comme une simple matière, il se l'approprie comme un musicien peut s'approprier un instrument, ou plutôt comme un compositeur s'approprie un orchestre.

A partir d'un environnement, de plusieurs environnements, ou du simple son de l'accordéon quand il se déplie sans faire de note, Lucio Capece compose un univers musical unique. Ce qu'il se joue ici, c'est un travail énorme, méthodique et poétique, de fabrication et de composition d'une musique nouvelle, belle, innovante, et profonde. Un travail qui part de matériaux bruts et primaires, mais qui arrive à un résulat colossal, raffiné, où cette matière est transfigurée par le travail de recherche et de composition.


LUCIO CAPECE - Awareness about (CD, another timbre, 2016) : http://anothertimbre.com/capece_awarenessabout.html





another timbre 3


La plupart des disques appartenant à cette série berlinoise ont pour l’instant été pour une grande part porches de l’echtzeitmuzik, mais pour le cinquième volume, une autre composante très influente de la musique berlinoise apparaît enfin : le collectif Wandelweiser. Car de nombreux musiciens s’intéressent aujourd’hui à ce collectif, en Allemagne et plus particulièrement à Berlin, il était donc nécessaire qu’au moins une réalisation d’une partition issue de ce collectif soit éditée dans cette série, même si les compositeurs issus de Wandelweiser ne résident vraiment pas majoritairement dans cette ville. The Berlin Series no. 5 est donc une version de tschirtner tunings for twelve, une partition composée en 2005 par Antoine Beuger, et réalisée ici par Konzert Minimal, un collectif de musiciens qui réunit pour cette performance(enregistrée à ausland - Berlin - en 2013) Pierre Borel au saxophone alto, Lucio Capece à la clarinette basse, Johnny Chang et Catherine Lamb au violon alto, Hannes Lingens à l’accordéon, Mike Majkowski, Derek Shirley et Koen Nutters à la contrebasse, Morten J. Olsen au vibraphone, Nils Ostendorf à la trompette, Rishin Singh au trombone, et Michael Thieke à la clarinette. Et oui, toute la fine fleur des musiques nouvelles berlinoises semble s’être réunie pour cette longue performance d’une heure et vingt minutes en somme.

 Antoine Beuger est certainement le compositeur le plus influent de Wandelweiser, il est celui qui a le plus contribué à créer une sorte de marque de fabrique basée sur de longues notes tenues et du silence. Tout le collectif n’adopte pourtant pas cette méthode mais c’est ce qui est le plus retenu et le plus courant dorénavant, surtout chez ceux qui s’inspirent de Wandelweiser - notamment chez les improvisateurs. Ceci-dit, quand j’écoute les compositions de Beuger, j’ai l’impression d’entendre des variations d’une même pièce, et ce n’est pas son influence prononcée qui m’aide à me débarrasser d’une impression constante de déjà-entendu. Mais Beuger possède aussi ses particularités et n’écrit jamais deux fois la même pièce. Si les durées sont souvent indéterminées, le choix des notes l’est souvent moins, le bruit n’est pas si souvent présent - le bruit produit par les musiciens, pas celui de l’environnement - et quand au silence il est toujours là d’une manière ou d’une autre. Et pour tschirtner tunings, le principe est de réalisé une suite d’accords qui pourraient ressembler à un accordage en début de concert. Ce sont ici des accords bien particuliers, qui ne sont pas plaqués - les entrées de chaque instrumentiste sont très différées - où les notes ne semblent pas indiquées non plus, mais où la texture de l’accord est par contre bien précisée. Chaque instrument se voit attribué un mode de jeu bien précis, qu’il répète à chaque accord. L’accordéon et la trompette doivent jouer comme des sinusoïdes, le vibraphone doit jouer des notes aigues, l’alto des notes granuleuses, et les soufflants graves des notes où le souffle est présent. Les entrées, le choix des notes et de leur durée font la différence entre chaque accord. Il s’agit d’un accord répété, toujours pareil mais jamais identique, un accord qui a toujours la même texture mais jamais le même caractère selon le nombre de musiciens qui jouent simultanément, selon la durée de chaque note, selon la durée des silences précédents et suivants. Les attaques, le volume et les modes de jeux sont toujours identiques, mais le résultat n’est jamais le même, Konzert Minimal propose ici une longue suite de variations sur cette texture tendue, ténue, fine, dure et sombre.

Bien sûr, c’est long et assez austère. Mais la musique de Beuger n’est jamais très facile. Il faut toujours prendre le temps de rentrer dedans, de se laisser aborder, de s’immerger. On peut aussi parfois l’écouter de manière distraite je pense, comme une sorte de fonds harmonieux étrange, car cette musique laisse une douce atmosphère d’harmonie, malgré la tension de cette texture très vivante quand on est plus attentif. La musique de Beuger, ici et de manière générale, est belle, mais d’une beauté froide, dure et extrême. Mais c’est aussi une beauté poétique et créative.
                                                                                                                        
LAURENCE CRANE – Chamber Works 1992-2009 (2CD, another timbre, 2014) : lien
LANDSCAPE QUARTET / SABINE VOGEL & CHRIS ABRAHAMS – The Berlin series no. 4 (CD, another timbre, 2014) : lien
ROANANAX / OBLIQ – The Berlin series no. 3 (CD, another timbre, 2014) : lien
ANTOINE BEUGER / KONZERT MINIMAL – The Berlin series no. 5 (CD, another timbre, 2014) : lien

Lucio Capece, Julia Eckhardt, Christian Kesten, Radu Malfatti, Taku Sugimoto, Toshimaru Nakamura - Wedding Ceremony

CAPECE/ECKHARDT/KESTEN/MALFATTI/NAKAMURA/SUGIMOTO - Wedding Ceremony (Cathnor, 2009)
Wedding Ceremony, publié en 2009, réunit six importantes figures de différents courants expérimentaux parmi les plus importants des années 2000 (onkyo, wandelweiser, réductionnisme) : Lucio Capece (clarinette basse & saxophone soprano), Julia Eckhardt (violon), Christian Kesten (voix), Radu Malfatti (trombone), Toshimaru Nakamura (table de mixage) et Taku Sugimoto (guitare électrique). Le disque est composé de plusieurs pièces écrites pour la plupart, dirigée pour l'une et totalement improvisée pour une autre. Elles ont été réalisées en 2007 lors d'une résidence en Belgique qui a permis la réunion de ces six musiciens reconnus.

La plus importante des pièces (en durée tout du moins, avec près de 27 minutes) s'intitule Quartet+2 et a été composée par Radu Malfatti. Sur cette troisième piste, chaque musicien ne joue qu'une note, répétée à intervalles réguliers semble-t-il. On dirait qu'il y a une certaine relation entre la durée du silence et la hauteur de la note jouée, que plus la hauteur est basse, plus le silence est long. En tout cas, cette pièce est radicalement monotone et simple, mais se révèle pourtant riche. On sait toujours ce qui va arriver, mais jamais vraiment quand, malgré la régularité des interventions. Les vents soufflent dans les registres graves, le violon joue une note arco medium, et Kesten ne joue qu'un souffle très précis et toujours identique à lui-même, tandis que Nakamura et Sugimoto jouent à des volumes à peine perceptibles. Ce n'est que lors des dernières minutes que la note change. Une forme minimale, de même que le matériau sonore, mais le tout est réalisé avec beaucoup de précision (dans la hauteur, les volumes, les attaques et la tenue) et se révèle franchement envoutant. Puis vient Doremilogy 2.12, composé par Sugimoto, et qui joue également beaucoup sur la répétition. Ici, chaque musicien joue entre une et trois notes d'une gamme majeure pour finalement former la totalité de la gamme, une gamme volontairement flottante et frottante, où les instruments jouent légèrement en-dessous ou au-dessus de la note - une étrangeté déroutante de quatre minutes. Il faut aussi parler de la première piste, une composition de Christian Kesten intitulée Zonder Titel (Schuif en Ruis). Elle ne dure que huit minutes, mais je crois que c'est la pièce que je préfère de ce disque. Il s'agit là encore d'une pièce répétitive, avec beaucoup de silence et un volume assez faible. Evidemment j'ai envie de dire. Mais bref, le plus beau est le léger, continuel et doux glissando que chaque musicien opère tout au long de ce disque. Tous les musiciens jouent ensemble entre de longs silences, et ils font à chaque fois un magnifique glissando tout en beauté, en tension, et en douceur crispée. Une pièce simple toujours, mais vraiment magnifique, tendue, et riche.

Pour finir le disque, Lucio Capece a composé et donné quelques instructions pour une sorte performance à moitié musicale, à moitié théâtrale, nommée About "The society of spectacle" Guy Debord 1967. Durant la première minute, les musiciens jouent chacun une note, puis un silence. Tous les musiciens ont choisi de très beaux sons, qui se marient à merveille, des sons brefs, à volume moyen, assez réverbérés, pendant que Capece se promène dans la salle pour lire très faiblement des extraits de La société du spectacle aux auditeurs. Des micros sont placés au milieu du public et le silence est constamment rempli des réactions des auditeurs. Cette première moitié est vraiment belle dans ce que les musiciens jouent, avec un silence très riche des réactions du public. Au bout de sept minutes, la musique s'arrête brutalement, et Capece propose également au public de lire des extraits de Debord, au micro ou non. Le public se prête alors petit à petit au jeu et des extraits sont lus pendant les sept minutes restantes. Le choix du texte n'est certainement pas anodin, mais j'ai du mal à saisir la pertinence politique de cette performance. Restent les sept premières minutes qui sont vraiment belles.

Outre les superbes pièces de Kesten et Malfatti qui sont mes préférées, j'ai beaucoup aimé l'improvisation proposée par ce sextet, peut-être plus classique et moins étonnante mais vraiment réussie. Cette deuxième piste est la moins silencieuse, la plus forte en volume, et aussi la plus dense. Même s'il s'agit toujours d'une approche minimaliste et répétitive, il y a une forme plus organique à l'oeuvre, une écoute qui engage la proximité et l'intimité, et moins de réserve que dans les réalisations de pièces écrites. L'improvisation est aussi plus axée sur la recherche de textures avec de nombreux souffles, du bruit blanc, etc. C'est aussi le moment de clairement différencier les approches : tonales pour Sugimoto, répétitive pour Malfatti, bruitiste et réductionniste pour Nakamura et Capece, discrète et sensible pour Kesten et à la croisée de tous ces chemins pour Eckhardt.

Finalement, même si une unité d'approche est présente sur chaque pièce et pour chaque musicien, il y a tout de même une grande diversité et de nombreuses déclinaisons de cette approche qui sont proposées tout au long de ces 75 minutes. Un disque vraiment varié et très bien réalisé, toujours avec justesse, précision, attention, et engagement total. Conseillé.

[merci à david papapostolou de m'avoir prêté et suggéré la réécoute de ce disque]

Lucio Capece - Less is Less

LUCIO CAPECE - Less is Less (Intonema, 2013)
Lucio Capece est un musicien qu'on connaît surtout pour ses débuts en tant que saxophoniste et clarinettiste au sein de l'improvisation réductionniste, mais qui s'approche de plus en plus de l'art et de l'installation sonores. Et si ses improvisations étaient déjà réduites à un nombre assez faible de paramètres, il tend encore plus aujourd'hui vers l'épuration la plus radicale. Les deux pièces présentées sur Less is Less - Music for flying and pendulating speakers en sont une preuve encore plus flagrante que son chef d'oeuvre publié en mai 2012 : Zero plus zero.

Ce qui est surprenant avec Capece, c'est cette oscillation permanente entre l'épuration la plus stricte des moyens, et la richesse du résultat. Sur la première pièce par exemple, Capece n'utilise en fait que des haut-parleurs, avec quelques sinusoïdes éparses et quelques interventions au saxophone. Il s'agit en fait d'une performance qui s'est déroulée dans la cathédrale de Berne, Capece était venu enregistré des sons de l'édifice la veille, à travers des tubes de cartons. Durant la performance, ces enregistrements étaient diffusés dans des haut-parleurs suspendus dans des ballons d'hélium. Les éléments sont donc plutôt simples, mais pour notre plus grand bonheur, le résultat est étonnamment riche. En fait, toute la pièce se joue sur la confusion entre les sons enregistrés et les sons contemporains de la performance. Les tubes de cartons sont restés, des micro-contacts continuent même de diffuser leurs résonances, résonances qui se mélangent à celles enregistrées et sélectionnées la veille. Le temps se dilate ainsi car la mémoire sonore de l'édifice pénètre la performance en cours ; et l'ambiguïté est d'autant plus forte pour les auditeurs du disque qui ne peuvent pas réellement distinguer/ressentir la différence, puisque l'enregistrement lui-même produit un nouveau niveau.

Et peut-être pour échapper aux aspects parfois froids et mécaniques de l'art sonore, à moins que ce ne soit juste pour rajouter un niveau supplémentaire (plus spontané et humain), Capece introduit à différents moments des sinusoïdes, pour accentuer des fréquences déjà présentes, ou seulement pour dialoguer avec l'instant - car il vient tout de même de l'improvisation. De plus, Lucio Capece se promène parfois parmi l'assistance, armé de son saxophone, et joue de longues notes tenues pas très différentes des sinusoïdes. Seulement, sa liberté de déplacement lui permet d'encore mieux éprouver l'effet Doppler des sons projetés durant cette performance. Car plus que de jouer avec le temps et la mémoire, c'est l'interaction avec l'espace, et la diffusion du son en passant par des dispositifs spécifiques qui intéressent Lucio Capece.

C'est ce qui ressort encore plus nettement de la deuxième pièce présentée, pour haut-parleurs en balancement. Trois haut-parleurs se balancent en jouant des sinusoïdes et un larsen, dans le studio de Capece cette fois. Quelques notes au synthétiseur analogique sont également rajoutées par moments. Un dispositif et un matériau très réduits qui mettent en avant l'influence du mouvement et de l'espace sur le son. Le balancement des haut-parleurs produit en effet des vagues de son similaires mais qui semblent jamais tout à fait identiques. Moins dense et moins riche, cette pièce plus radicale reste quand même belle et envoûtante de par son balancement monotone et la richesse harmonique des fréquences utilisées et des spectres qui en résultent.

Deux installations sonores différentes qui s'intéressent autant à la spatialisation du son, aux effets du mouvement sur le son, aux différents niveaux de temporalité, et de manière plus terre à terre, à la simple beauté d'un son pur et restreint. Très beau travail, à une réserve près concernant la première pièce. Elle est passionnante, très belle, mais comme dans le cas du duo de Jean-Luc Guionnet et Thomas Tilly, il semblerait que ce soit vraiment une pièce à éprouver en live, et j'ai l'impression qu'elle perd beaucoup au change durant une écoute chez soi, qu'on perd une grande partie de la performance à ne pas pouvoir éprouver en direct l'acoustique du lieu... Mais tout de même, un disque à écouter.

Michael Thieke & Olivier Toulemonde / Lucio Capece & Jamie Drouin

The Berlin series no.1 (Another Timbre, 2013)
Pour ce premier split d'une série consacrée à la scène musicale berlinoise, le label another timbre propose deux longues pièces improvisées de deux duos différents: Inframince par Michael Thieke & Olivier Toulemonde, suivi de Immensity par Jamie Drouin & Lucio Capece.

Inframince est la plus longue des deux propositions, du haut de ses 45 minutes presque. Une longue improvisation continue où se succèdent des plages sonores composées à partir d'objets acoustiques frappés ou frottés sur une table par Olivier Toulemonde, et accompagnées par la clarinette de Michael Thieke qui joue également avec l'étirement du temps, des sons continus, ainsi qu'avec de nombreuses techniques étendues. Une grande plage abstraite où se succèdent des bruits hétéroclites et surprenants, dans un dialogue qui se fait dans la continuité, de manière intime et réactive, un dialogue entre l'abstraction froide des objets (en plastique, métal, verre, etc.) et la chaleur de la clarinette. Il y a de très beaux moments, surtout lorsque les rôles s'inversent et que les objets deviennent chaleureux par rapport à l'abstraction des techniques étendues à la clarinette, lorsque les objets deviennent plus présents, intenses et riches. Mais c'est malheureusement un peu long, et j'ai un peu de mal à rester attentif durant plus de quarante minutes. Une pièce qui manque de continuité ou de rupture, je ne sais pas, mais qui a parfois du mal à retenir l'attention malgré des passages superbes. Après, pour ce qui est des seules interventions d'Olivier Toulemonde, je conseillerais quand même cette pièce où il fait preuve d'énormément de créativité.

Le second duo est un peu plus particulier, et prend de l'intérêt surtout au vu du contexte. Car Jamie Drouin est un musicien qui pratique avec des musiciens sur de longues durées, et ce duo est un enregistrement de sa première rencontre avec Lucio Capece (clarinette basse et objets). De plus, Drouin commençait tout juste lors de cet enregistrement à explorer le synthétiseur modulaire Serge qu'il utilise ici avec une radio. Tout ceci pour dire que même si Immensity est principalement constitué de longs sons continus souvent statiques et d'interventions minimalistes, on ressent en même temps une certaine fragilité et parfois même un manque d'assurance durant cette trentaine de minutes. Le dialogue est très serré entre les musiciens, il y a souvent des jeux d'imitations et de questions-réponses, un dialogue serré comme pour se rassurer. Mais en même temps, cette fragilité produit une certaine tension, et permet de dépasser l'improvisation électroacoustique statique telle qu'on l'entend souvent. La fragilité du duo dépasse l'abstraction des sons pour revenir à quelque chose de plus humain et de plus sensible. Il s'agit en gros d'un témoignage imparfait, mais c'est cette imperfection et cette fragilité qui rendent aussi ce témoignage intéressant, qui laisse parfois présager une collaboration qui pourrait très bien marcher.

Pour ce premier volume, la scène berlinoise n'offre rien de vraiment imprévu, mais propose tout de même deux pièces aventureuses et singulières qui valent le coup d'oreille.

[informations, présentations, interviews (olivier toulemonde/jamie drouin) & extraits: http://www.anothertimbre.com/inframince.html]

various artists - echtzeitmuzik berlin (Mikroton, 2012)

Autour des années 2000, être de nationalité japonaise ou résider sur l'archipel nipponne était presque un critère esthétique de qualité pour moi et pour beaucoup d'autres. Il y a eu un engouement aussi bien pour la japanoise d'un côté (Merzbow, Masonna, Gerogerigegege, etc.), que pour l'onkyo d'un autre côté (Taku Unami, Taku Sugimoto, Sachiko M, Toshimaru Nakamura), et ceci était du à mon avis aussi bien à une effervescence créatrice au Japon qu'à une part de fétichisme et d'orientalisme en Europe et aux États-Unis. Dans les musiques nouvelles et expérimentales (improvisées ou non), la notion de genre ou de style peut déjà poser pas mal de problèmes, mais alors celle de spécificité locale me semble encore plus problématique tant le milieu musical est réduit et me semble souvent en-dehors de toutes frontières géographiques.

Quoiqu'il en soit, je ne sais pas si les allemands tentent de créer un fétichisme autour de Berlin ou de simplement rendre compte de la situation musicale autour de cette capitale hyperactive au niveau expérimental (il faut bien le dire); mais après la parution d'un livre consacré à la scène berlinoise et d'une compilation de trois CD publiée par le label russe Mikroton, il semble que l'Allemagne souhaite tout de même faire valoir ses droits. Et d'un certain côté, elle le fait bien, étant donnée l'importante immigration de musiciens qui a eu lieu au cours des dix dernières années dans cette ville, mais aussi du fait des multiples collaborations et performances qui ont continuellement lieu à Berlin surtout - capitale européenne des musiques improvisées et expérimentales, malgré certains difficultés économiques, dorénavant inhérentes à chaque ville de toute façon...

Je ne parlerai pas de chaque artiste présent sur cette compilation (due à Burkhard Beins), mais seulement de ce que j'y ai découvert ou de ce qui m'a le plus marqué sur chaque disque, afin que ce ne soit pas trop long et surtout pas trop redondant (41 pistes quand même au total). Je laisse le lien de la présentation de cette compilation par le label lui-même au bas de cette chronique. Car oui, la liste est longue et la compilation a quelque chose d'épique et d'exhaustif: improvisations libres, musiques électroniques, musiques électroacoustiques, chansons, musiques spectrales, post-rock, noise, grindcore - quasiment la totalité des musiciens berlinois les plus extrêmes ou les plus originaux semble représentée sur cette compilation.

Dans ce qui m'a marqué, il y a tout d'abord la formation Sink (Chris Abrahams/Marcello Busato/Andrea Emke/Arthur Rother), quartet électroacoustique qui nous livre une longue plage avec une guitare et un synthé post-rock aux intervalles lents et réguliers sur fonds d'improvisations bruitistes et un peu chaotiques. Une pièce agréable et originale. Quelques pistes plus loin, on trouve le duo Bogan Ghost (Liz Albee/Anthea Caddy) pour un superbe dialogue trompette/violoncelle qui se joue des notions d'espace, de fracture et de reliefs comme Anthea Caddy a pu nous y habituer. Une pièce virtuose, dense et riche, pleine de techniques étendues, de calmes et de notes interminables, pour un long crescendo qui nous emmène dans des territoires violents et inconnus. Et enfin, deux découvertes, la première est la formation MEK (Methyl Ethyl Ketone) avec Burkhard Beins, Michael Renkel et Derek Shirley. Une courte pièce de deux minutes pour synthétiseurs analogiques et électronique basée sur des loops et des court-circuits, c'est trop court mais ça donne envie de voir ce qui se passera par la suite. Puis, The Pitch Extended, un quartet formé par Boris Baltschun (electric pump organ) et Morten J. Olsen (vibraphone), avec également Koen Nutters (upright bass) et Michael Thieke (clarinette basse). La pièce qu'ils jouent, Frozen Orange Extension (Edit) est une composition basée sur un accord du quartet, un accord qui se module lentement et progressivement, mais qui est étendu, un peu à la manière des techniques de composition spectrale, par un trio formé de Johnny Chang (violon), Robin Hayward (tuba) et Chris Heenan (clarinette basse). Un long drone acoustique envoutant et sensible qui clôture ce premier disque en beauté.

Le second disque reprend le flambeau avec un morceau du duo grind-dadaïste MoHa! pour réveiller un peu l'auditeur au cas où. Toujours un plaisir d'entendre ce groupe extrême et fou furieurx. Un plaisir aussi que de retrouver le septet Phosphor  (Burkhard Beins/Axel Dörner/Robin Hayward/Annette Krebs/Andrea Neumann/Michael Renkel/Ignaz Schick) pour une longue pièce de dix minutes, une longue pièce calme, pleine d'espace, aux textures toujours surprenantes et aux interactions magiques, que je n'avais pas entendu depuis longtemps. Ignaz Schick est un musicien omniprésent à Berlin que je connais peu et j'ai été franchement surpris par la beauté de son duo avec Sabine Vogel. Un beau mélange de platines, de souffles, de flûtes, d'objets et d'électroniques pour une nappe aux textures planes, profondes et absorbantes. L'autre surprise de ce disque, c'est de voir le peu de temps accordé à Lucio Capece: un duo (très surprenant) de cinq minutes aux côtés de Christian Kesten et un solo de deux minutes trente... Deux pièces très bien certes, mais beaucoup trop courtes, comme une présentation frustrante d'un des plus grands musiciens résidant à Berlin! dommage... Heureusement, il y a tout de même in between d'Annette Krebs pour rattraper cette lacune, ma pièce préférée de toute cette compilation. Un morceau magnifique où certaines notes sont répétées avec une sorte de gros bol tibétain, auxquelles s'ajoutent des interventions électroniques diverses, de multiples enregistrements radiophoniques, ainsi que de nombreux field-recordings pris à travers le monde entre différentes tournées. Un véritable art de la composition sonore,de la structure de l'espace, et de l'équilibre entre le son, le bruit, la note et le silence, qui peut rappeler Pisaro à certains égards. Autre très bonne découverte, la formation féminine Les Femmes Savantes avec Sabine Ercklentz (trompette), Hanna Hartman (objets), Andrea Neumann (piano, table de mixage), Ute Wassermann (voix) et Ana Maria Rodriguez (électronique) pour une improvisation électroacoustique minimaliste et onirique, plutôt originale et sensiblement merveilleuse.

Pour finir, un troisième disque avec plus de musiques idiomatiques, genre rock, post-rock, dub, (free-)jazz. Car à proprement parler, il n'y a pas de free sur les autres disques, ce que sur le troisième qu'on peut entendre le trio Paul Lovens/Ignaz Schick/Clayton Thomas pour une courte piste lyrique et énergique d'une des dernières performances d'Ignaz au saxophone alto je pense. Pièce étonnante aussi, c'est Toppling And Tumbling (short version) d'un compositeur que je ne connaissais pas: Antje Vowinckel. Une exploration cyclique, systématique et sensible du timbre d'une multitude de percussions dans un dialogue étroit et absorbant, recommandé. Juste après vient d'ailleurs un incroyable duo violoncelle/contrebasse avec Nicholas Bussmann et Werner Dafeldecker où l'on jurerait écouter la suite de la précédente pièce pour percussion. Le bois est violemment et obstinément frappé et les cordes résonnent à travers cette cuve de manière magique durant une phase où les deux musiciens fusionnent avant de se décaler progressivement. La bonne découverte de ce disque c'est aussi Hanno Leichtmann qui nous propose ici un solo et un duo avec Andrea Neumann: musique informatique et électronique de boucles en dialogue avec l'exploration méthodique du piano de Neumann. Puis viennent les errances d'Antoine Chessex (saxophone ténor), musique d'inspiration spectrale où de longues notes de saxophone se superposent à une basse continue en enregistrement multipistes, le résultat est certes trop court pour vraiment se prendre au jeu, mais tout de même envoutant grâce à l'extrême mobilité du continuum. Et pour finir, un extrait d'un concert auquel j'avais eu la chance d'assister au cours de l'été 2010 quelques jours avant de rentrer en France. Il s'agit du Splitter Orchester, un gigantesque orchestre d'environ vingt musiciens parmi les plus talentueux (Liz Albee, Boris Baltschun, Burkhard Beins, Anthea Caddy, Werner Dafeldecker, Axel Dörner, Robin Hayward, Sabine Vogel, etc.) réunis par Clare Cooper et Clayton Thomas suite à l'expérience australienne du Splitter Orchestra. Un orchestre gigantesque qui improvise ici au beau milieu d'un lieu non moins colossal, la gare centrale de Berlin. Les textures se multiplient jusqu'au chaos, des motifs émergent et se font submerger, l'écoute est attentive au lieu ainsi qu'entre chacun, l'environnement génère la musique aussi bien que la musique parvient à modifier considérablement le lieu: une expérience unique et époustouflante dont on a la chance d'avoir un aperçu ici; et qui conclut à merveille cette compilation.

Après, comme pour toute compilation, la succession parfois improbable d'esthétiques incomparables peut fatiguer; et la courte durée de chaque pièce empêche souvent un développement quelconque qui permet de vraiment saisir la musique et la particularité de chacun. Mais bon, c'est le lot de toutes compilations... Ceci-dit, on a là tout de même un état des lieux monumental d'une grande partie des nouvelles musiques européennes, un état des lieux qui documente très bien la diversité des approches et des esthétiques, des recherches, des volontés et des formules adoptés par chacun. Musiques électroniques, acoustiques, instrumentales, en groupe, en solo ou en petite formation à travers des collaborations qui se recoupent, musiques idiomatiques, toutes les formes des nouvelles musiques sont abordées. Cette compilation forme à mon avis une excellente introduction et un moyen de découverte parfait pour aborder les esthétiques différentes des musiques improvisées et expérimentales pour la décennie 2010.

Informations, tracklisting complet et présentation de chaque formation disponible ici: http://www.mikroton.net/press/PRMikrotonCD14-15-16.pdf

Mika Vainio / Kevin Drumm / Lucio Capece / Axel Dörner - Venexia (Pan, 2012)

Alors là, voici un très surprenant quartet, et plutôt aguichant putain. Imaginez la réunion: d'un côté, l'ex membre du duo Pan Sonic, Mika Vainio, avec également Kevin Drumm, tous les deux à l'électronique; et côté acoustique, Lucio Capece à la clarinette basse, saxophone soprano et shruti box, plus Axel Dörner à la trompette et à l'ordinateur. Chacun de ces musiciens est réputé pour son originalité, son radicalisme, et surtout, son talent. A quatre, ce n'est pas une musique plus extrême ou radicale, mais surtout plus puissante et créative. J'attendais avec impatience d'écouter ce vinyle, de retrouver ces quatre musiciens que j'admire, mais je ne les ai pas retrouvé, ils ont simplement créer autre chose et sont aller ainsi au-delà de mes espérances et de mes attentes.

Entremêlement de boucles analogiques, de larsens, de souffles, de crépitements, de nappes, de drones et de bourdons, de techniques étendues, d'ultra-aigus et d’infra-basses. La musique de ce quatuor est bien sûr axée sur la texture et sur le son en tant que tel, une texture somptueuse où chacun trouve sa place à tout moment, de manière individuelle, mais où n'importe quelle source sonore permet aussi, et simultanément, de mettre en avant le son global. Une exploration sonique de l'équilibre, où un faible crépitement à la trompette peut cohabiter avec un mur de son électronique, où une longue note immuable à l'intonation brutale se superpose aux boucles minimales de Vainio. La palette est extrêmement large, l'exploration du territoire sonore aborde de multiples facettes, qui vont du silence aux murs de sons, des interactions entre l'électronique et les instruments acoustiques aux strates immuables de textures globales, du solo au quartet, etc.

Cependant, le quartet Vainio/Drumm/Capece//Dörner ne s'arrête pas là. Car c'est également et avant tout un travail sur la structure et la forme qui a lieu sur les deux faces de Venexia. Il ne s'agit plus d'une simple création de textures sonores qui se succèdent linéairement, les quatre musiciens prennent bien soin de produire des structures inattendues afin certainement de modifier la perception de l'auditeur, sa perception du son aussi bien que du temps. Du coup, on se retrouve face à des tableaux qui prennent fin brutalement, sans prévenir, et c'est au tableau le plus violent et le plus dense que succède le silence le plus profond et les sons les plus subtils et les plus calmes. Les deux pièces de ce vinyle sont ainsi remplis de ruptures brutales, inattendues, alors qu'un long crescendo bien installé avec ses boucles et ses bourdons semble ne jamais s'arrêter, c'est le silence le plus abrupte et le plus primitif qui le rompt sans prévenir, contre toute attente.

Au-delà des clichés, voilà simplement, mais directement, où va ce disque. Au-delà des clichés propres aux scènes d'où proviennent chaque musicien, mais également au-delà de leurs habitus musicaux: que ce soit dans la forme comme dans le contenu de la musique offerte sur Venexia. La surprise est constante, on est surpris par chaque individu autant que par cette musique nouvelle, au-delà des genres et des styles. Une musique surprenante, tour à tour dense, minimale, abstraite, violente, calme, forte, rythmée, lisse, etc., mais toujours et surtout intense, précise, et créative. Hautement recommandé!

Infomrations: http://www.pan-act.com/pages/releases/pan28.html

   Mika Vainio / Kevin Drumm / Axel Dörner / Lucio Capece 'Venexia' excerpt (PAN 28) by •PAN•

Lucio Capece - Zero plus zero (Potlatch, 2012)

Lucio Capece. Premier enregistrement solo. Une surprise considérable, un disque majeur.

Tout commence avec une pièce relativement courte pour shruti box ("Some move upward uncertainly"): plusieurs bourdons se superposent durant une lente nappe minimaliste ponctuée de rares évènements. Les notes s'emmêlent en un accord harmonieux ou se frottent en une sensible et délicate dissonance. Mais l'écoute reste agréable et le temps semble comme suspendu par cette courte introduction à une suite qui nous réserve encore pas mal de surprises. Parallèlement à cette pièce, on trouve sur la cinquième piste une pièce qui peut faire écho, "Spectrum of one", de la même durée et également pour un seul instrument, les ondes sinusoïdales. Moins linéaire, celle-ci nous plonge dans un territoire ouvert où les sinsinusoïdes de différentes fréquences sont entrecoupées par des silences. Une pièce simple, belle, reposante, qui s'insère dans une sous-totalité assez monumentale, et amène parfaitement à conclure ce solo.

Mais reprenons dans l'ordre, la suite, c'est tout d'abord "Zero plus zero", une pièce pour saxophone soprano avec préparations. Une pièce peut-être moins minimale et radicale dans la simplicité et l'utilisation du silence, où les notes s'évanouissent dans des souffles auxquels répondent des préparations motorisés et métalliques, activées ou non par le saxophone, ce qui la rend plus extrême par contre dans les textures réductionnistes utilisées. Il s'ensuit une confusion étonnante entre un instrument acoustique et des objets industriels, une confusion entre des bruits très sensibles, qui ne ressemblent à rien, jouées très doucement et avec poésie. Une poésie de l'espace et du temps, qui produit un espace sonore surprenant et singulier au sein d'un temps étendu et linéaire, sans être lisse pour autant, dans la mesure où ce temps est tout de même divisé en plusieurs parties et toujours ponctué d'évènements minimalistes. Un voyage étonnant à travers des paysages inouïs et poétiques.

Vient ensuite une pièce divisée en trois parties ("Inside the outside") qui se distinguent de par leur instrumentation, la plus longue, la plus riche, et la plus dense, mais qui fait tout de même pleinement partie de cette œuvre monumentale et épique. Faisons d'ailleurs la liste des instruments utilisés sur chaque partie: shruti box, double plugged equalizer, ring modulator, clarinette basse (corps du haut seulement), baladeurs cassette et MD pour la première partie; double plugged equalizers, tubes en carton préparés et amplifiés pour la deuxième; et clarinette basse avec et sans cartons préparés pour la dernière. 

On commence avec un long bourdon, grave, dense et riche, sur lequel se greffe des phrases à la clarinette qui semble mourir ou se lamenter. Des pleurs graves, retentissants, puissants, dans un espace désert et lisse, froid mais organique. La linéarité du drone est constamment brisée et mise en relief par ces irruptions instrumentales où l'émotion des glissandos à la clarinette se confronte à la froideur du continuum sonore dans les graves. Une pièce puissante jusqu'aux ultimes gémissements de la clarinette, entrecoupés de silence durant la dernière minute.  Une fois de plus, l'ambiance comme les textures ne ressemblent à rien et sont inattendues, cette première partie de presque vingt minutes, la meilleur pièce de ce disque à mon avis, a de quoi retourner n'importe quel amateur de musiques improvisées, de noise et de musique électroacoustique, aussi bien que tout amateur de Wandelweiser. 

La deuxième partie de "Inside the outside" se base également sur un drone produit par le double plugged equalizer, un drone sur une fréquence très basse et instable, sans cesse modulée et toujours vivante, selon un rythme et des cycles qui semblent précisément prévus et calculés. Ce n'est qu'à la moitié de la pièce que des fréquences aiguës, stables et corrosives, pointent le bout de leur nez pour encore élargir la densité de ce volume sonore déjà extrêmement puissant. Une masse sonore dense et continue, toujours plus forte et puissante, qui s'arrêtera trop brutalement par des enregistrements de l'environnement avant de laisser place à deux pistes où la saturation n'a plus de place: "Spectrum of one" et "Inside the outside III". Cette dernière, qui remplit les vingt dernières minutes de ce voyage d'une heure vingt, est une pièce beaucoup plus calme et silencieuse que les deux précédentes. Ici, Lucio répète des notes tirées du registre chalumeau de se clarinette basse et les mêle à son propre souffle, tout en les modulant en relâchant la pression des lèvres. L'ambiance est plutôt austère, mais le son chaleureux de l'ébène vient vite redonner de la couleur à cette pièce. La conclusion de cette suite demande peut-être pas mal d'attention et de disponibilité mais une fois qu'on les donne, le voyage devient excellent. Car une fois les répétitions amorcées, c'est un dialogue avec le silence qui commence à pointer et à entrecouper chaque évènement. Un silence qui devient de plus en plus fort à mesure que les répétitions sont monotones et minimales. Simultanément, un souffle active des tubes en carton et des notes aussi graves s'entremêlent. La confusion entre le carton et l'ébène règne, on n'arrive plus vraiment à se repérer à travers ces sons abyssaux répétés de manière mécanique et machinale, qui ne se démêlent que grâce au silence. Et comme avec les shruti box qui ouvraient le voyage, les sons se mêlent aussi bien harmonieusement qu'ils se frottent avec une délicate poésie. Petit à petit, les évènements se font de plus en plus courts, de plus en plus calmes et subtils, le silence prend de plus en plus de place, et enfin, le voyage proposé par Lucio peut prendre fin. Enfin, nous pouvons lentement sortir de cette œuvre monumentale et envoutante, complètement nouvelle et originale, magique et intense.

Ça faisait bien un an que je n'avais pas été aussi surpris et à ce point touché par un disque: Zero plus zero est juste une merveille, le résultat d'un travail de recherche et de composition fantastique! Évidemment hautement recommandé.

Chris Abrahams / Lucio Capece - None of them would remember it that way (Mikroton, 2012)

Abrahams/Capece, un duo étrange et minimaliste, qui peut laisser perplexe ou envouter complètement. Un synthétiseur DX-7 (un des premiers numériques, typique des années 80) pour Chris Abrahams d'un côté, et une clarinette basse, un saxophone soprano, une shruti box et des préparations pour son acolyte, Lucio Capece.

Le duo Abrahams/Capece parsème un espace très aéré d'interventions étranges et inattendues, qui se répondent sans jamais vraiment fusionner. Sur les trois pièces, les jeux de chacun s'opposent souvent, Capece pose la plus grave note de la clarinette basse pendant un long souffle ou produit une nappe continue et grave également à la shruti box, alors que Abrahams y répond avec de très courtes notes ultra aiguës, de manière pointilliste et minimaliste. Hormis sur la dernière piste, le silence fait partie intégrante des deux autres pièces, mais aussi la répétition et les modes de jeux réductionnistes. Des silences longs et pesants, des notes et des souffles parfois à peine audibles, autant d'éléments qui réclament de l'attention et de la disponibilité, mais qui donnent surtout un poids d'une intensité magique à chaque intervention et à chaque réponse qui ont  le temps d'être savamment calculées et préparées avant d'être jouées. En cela, nous reconnaissons la présence de Lucio Capece, ami et proche collaborateur de Radu Malfatti.

Mais outre la structure, c'est le dialogue entre le synthétiseur numérique et des instruments et préparations acoustiques qui me paraît aussi intéressant et beau que la consistance de chaque intervention. Si les éléments s'opposent, le dialogue est néanmoins très sensible et attentionné. Abrahams et Capece parviennent à produire un dialogue cohérent et précis, sans fusionner, où le silence, considéré comme une troisième source sonore, médiatrice entre le numérique et l'acoustique, paraît unir les deux sources opposées. Mais c'est également en assumant pleinement l'altérité et l'opposition de chaque instrument, et en en jouant de manière radicale et parfois exagérée, que le duo Abrahams/Capece parvient à former un discours unifié tout en étant le produit d'oppositions, d'oppositions entre la musique et le silence déjà, mais aussi entre les registres (infra-basses/ultra-aigus), les intensités (pianissimo/forte), les densités (sinusoïdes/bruits issus de préparations motorisés), les durées (pointillisme/drone), etc.

Trois pièces où chacun fait réellement preuve d'inventivité et de créativité, notamment au niveau des textures, mais également au niveau de l'engagement, car les réponses sont souvent inattendues et très surprenantes, tant elles sont nouvelles et s'opposent à ce à quoi elles répondent. Une musique autre et nouvelle, précise, radicale et minimaliste, tout en restant intense et puissante. Recommandé.

Informations et extrait: http://mikroton.net/site/index.php?mikroton-cd-13,170

Birgit Ulher & Lucio Capece - Choices (Another Timbre, 2011)


Birgit Ulher: trumpet, mutes, radio, speaker
Lucio Capece: bass clarinet, soprano saxophone, preparations, mini-megaphone

Sur ce troisième disque de la dernière série Another Timbre, deux souffleurs systématiquement affiliés à la scène réductionniste: Birgit Ulher à la trompette et Lucio Capece aux clarinette et saxophone, les deux utilisant aussi de nombreux objets et préparations. De nombreux paysages se profilent, des sons indéterminés surgissent, les notes et l'utilisation orthodoxe des instruments sont refoulées, en bref, Ulher et Capece ouvrent un univers très vaste.

Physical, qui ouvre la cérémonie, est basé sur un bourdon joué alternativement par Ulher et Capece, entre le blast et le drone, un bourdon aussi mécanique qu'organique qui laisse entendre du bois, du métal, du souffle et des rouages. Birgit Ulher se superpose alors à ce bourdon instable (qui évolue de manière minimale) et crache, éructe, siffle, souffle, grésille et tousse, principalement à travers son embouchure. Un duo assez traditionnel somme toute, où un soliste se greffe à une basse, sauf que le temps est strié bizarrement, et que les notes laissent place à une indétermination du son. Ulher et Capece démontrent en fait qu'une forme de musique est possible au-delà de l'échelle chromatique, tout en conservant les formes passées, même si la structure est quelque peu bigarrée du fait de nombreuses des alternances, des fractures et de silences inattendus.
Sur Chance, de loin la plus longue pièce (presque 30 min.), la paysage a quelque chose de désolé du fait de l'omniprésence de souffles qui rappellent des bourrasques apocalyptiques, des résonances irrégulières de métaux qui suggèrent l'abandon de l'industrie. La perception s'aiguise, il devient très difficile de savoir qui fait quoi et comment, si le son est instrumental ou préparé, organique ou mécanique. Chance organise un vaste horizon de timbres inouïs et créatifs qui s'assemblent et s'entremêlent, s'opposent et se confrontent, mais qui toujours apparaissent en fonction des intentions du partenaire. L'écoute est très attentionnée et sensible, l'entente très réussie donc, ce duo sait saisir les chances (en opérant certains choix) qui déploient toutes les qualités et les talents de chacun, pour ne former qu'une seule personne à la fin, sans se fondre intégralement dans le dialogue au point d'en perdre sa personnalité.
Birgit Ulher et Lucio Capece concluent avec une courte pièce de 5 minutes, Orbital, qui assimile complètement les sources instrumentales aux sources électriques (ondes de radio). Capece laisse discrètement et affectueusement émerger quelques notes instables et fluctuantes de son soprano sur le bourdon monotone et agressif des ondes afin de rééquilibrer l'ensemble, de l'harmoniser. Une belle pièce électroacoustique où l'acoustique sait apprivoiser l'électrique, où l'équilibre entre les deux se fait musique, une pièce qui laisse ouvert et en suspens un monde nouveau fait d'énergies et de timbres nouveaux .

Choices ne fait que rarement varier les intensités, mais l'énergie se module constamment, au gré des équilibres agencés par le duo, au gré des qualités du timbre lui-même (de ses qualités essentielles et/ou accidentelles). Les trois pièces se déploient sur des durées également variées, et ces temporalisations contribuent tout autant à la diversification des énergies. Ces temporalités permettent aussi de déployer de nombreuses caractéristiques allant du sentiment d'urgence à l'émergence lente et sereine du timbre et de l'équilibre des forces. Trois pièces fortes, cohérentes et riches qui instaurent un nouveau règne des sons, un règne de timbres riches, complexes et luxuriants dont l'avènement est souhaitable, voire préférable.

Tracklist: 01-Physical / 02-Chance / 03-Orbital