On va bientôt arriver au vingtième album de The Necks, en presque trente années d'existence. En soi, ce n'est pas extraordinaire, mais ce qui l'est plus, c'est que le trio parvient à conserver une esthétique droite et reconnaissable, tout en se renouvelant au fil des années. Et avec Unfold, la première chose qui change, c'est le format de publication, car si une version vinyle de Mindset et Vertigo était déjà proposée en plus des CD, Unfold reste le premier disque de The Necks qui ne soit pas édité en CD, et qui a clairement été conçu pour une édition vinyle, avec quatre improvisations d'environ vingt minutes.
Ce que j'apprécie le plus avec The Necks, c'est certainement cette capacité à maintenir un haut niveau de tension avec une matière qui paraît redondante, comme un trio jazz-rock pourrait jouer une pièce de Steve Reich. Quand ils jouent une heure sur un disque, on n'a pas forcément l'impression que le morceau ait beaucoup évolué au fil de cette heure, et pourtant, on reste captivé durant tout ce temps. Donc en vingt minutes, c'est un vrai condensé, quatre spots de The Necks qui explosent presque. Ce nouveau format rend l'écoute encore plus tendue, plus intense, on a à peine le temps de voir l'improvisation se développer et se finir qu'on enchaîne avec autre chose. Autre chose qui reste un prolongement, qui n'est pas une suite ni un développement du morceau précédent, mais qui reste dans la continuité pour former un tout cyclique et organique.
Et si Vertigo, le précédent opus de The Necks, abordait la musique avec un aspect un peu cinématographique, Unfold revient à l'improvisation onirique avec une touche vintage cette fois. Le rêve, bien sûr, il est en grande partie induit par les improvisations modales au piano de Chris Abrahams, mais aussi par Tony Buck, cet étrange batteur qui produit des chaos métronimiques avec un toucher suavement survolté. Mais s'il n'y avait que ces deux-là, le rêve deviendrait ennui, redondance, et c'est là qu'intervient Lloyd Swanton, ce contrebassiste qui n'arrête pas de nous réveiller et de rééquilibrer ces improvisations avec des notes sèches et répétitives, dures et brutales. Tout ça est typique de The Necks, il reste juste que sur Unfold, Chris Abrahams utilise régulièrement un orgue électrique seul ou en accompagnement du piano pour produire des accords simples et tenus qui apportent une couleur encore plus "rock" et un peu vintage à ces nouvelles improvisations de The Necks.
Je ne suis franchement pas fan des publications vinyles, mais là, je pense que The Necks a vraiment joué le jeu et s'est adapté à ce format. Le trio s'est adapté et cette adaptation leur a permis de se renouveler et de proposer quelque chose de frais d'une part, mais aussi de plus intense et tendu qu'auparavant. Et on se retrouve avec un des plus beaux et emblématiques disques de ce trio incontournable.
THE NECKS - Unfold (2LP, Ideologic Organ, 2017)
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another timbre 2
Depuis
environ un an, le label another timbre publie également à chaque saison un
split consacré à l’echtzeitmuzik, le réductionnisme et les musiques
expérimentales (improvisées pour la plupart) à Berlin. Pour le quatrième volume
des Berlin
series, une pièce composée par Sabine Vogel ainsi qu’un duo improvisé
de cette flûtiste en compagnie de Chris Abrahams sont proposés.
Luv est une pièce
composée par Sabine Vogel pour le Landscape Quartet dont elle fait partie
aux côtés de Bennett Hogg, Stefan Österjö et Matthew Sansom. Il s’agit principalement de l’édition
d’enregistrements instrumentaux et environnementaux, et d’improvisations en
solo et en duo avec Bennett Hogg. Une pièce très étrange où les flûtes, les
bansuris, les hydrophones et les violons forment comme une ambiance
environnementale. Il s’agit d’une pièce qui a quelque chose de primitif. Les
instruments et les objets utilisés ne résonnent pas comme des objets musicaux,
mais comme des objets naturels. On distingue bien les cordes et les vents, ce
n’est pas tant le timbre qui est singulier, mais le langage adopté, le phrasé
et la structure. Sabine Vogel donne ici à entendre des bouts de phrases
éparpillés, chaotiques, incompréhensibles. Et pourtant, les intentions sont
perceptibles. C’est ici que je trouve cette pièce primitive, car elle se
présente comme une sorte de chaos sonore, mais un chaos d’où on perçoit une
multitude d’intentions et de langages. Primitif n’est pas tellement le mot,
enfin c’est primitif au sens où la musique semble une reproduction de la
nature, des éléments (air et eau surtout), et du langage des animaux. Une
reproduction ou plutôt la création d’un écosystème imaginaire et fictif, un
écosystème personnel et onirique. Si Sabine Vogel avait vécu durant
l’Antiquité, aucun doute qu’elle aurait été condamnée d’hubris, pour cette
tentative de créer un monde de toute pièce, de se faire l’égal d’un Dieu créateur
en produisant cet écosystème sonore et musical. De mon côté, je la félicite
pour cette organisation minutieuse et cette création sensible d’un univers
riche, complet, inquiétant parfois, poétique souvent, bestial et primitif par
moments, sensible et délicat à d’autres. Sabine Vogel est parvenu à créer un
écosystème sonore dense et complexe, un monde vivant et musical unique. Très
bon travail.
Quant à kopfüberwelle,
il s’agit là d’un duo d’improvisation qui réunit Sabine Vogel à la flûte et
Chris Abrahams à l’orgue. Une longue improvisation de 38 minutes enregistrée
dans une église à Sydney dans le cadre du festival NOWnow en janvier 2012. Ce
duo avait déjà publié un disque il y a environ un an sur le label absinth, un
disque que j’avais beaucoup aimé et que j’avais chroniqué sur ce blog. Je
renvoie à cette chronique car cette nouvelle improvisation est similaire et
aussi réussie. Ce que je disais du premier s’applique donc aussi à cette
nouvelle publication. Abrahams & Vogel jouent sur de longues tenues, mais
surtout sur le vent et le souffle, sur l’élément fondamental de leur instrument
respectif. Si l’orgue est un des instruments les plus imposants qui soient, et
la flûte, un des plus légers et aériens, ici, il n’y a plus de différence entre
les deux qui se confondent à chaque instant. Et c’est ce que j’admire le plus
dans ce duo. Abrahams et Vogel parviennent à confondre deux instruments
pourtant très dissemblables. Ils réunissent ces instruments dans un long
souffle commun qui forme leur improvisation, un souffle sans début ni fin, un
souffle musical sans forme. Le duo propose une improvisation organique où les
deux musiciens jouent avec le corps de leur instrument, et surtout avec l’air
qui permet à ce corps de devenir musical et sonore. Ce n’est pas vraiment une
improvisation qui explore le timbre, c’est une improvisation qui explore le
souffle, l’air propulsé par la bouche comme par les soufflets, l’air qui semble
sonner dans une vibration unique pour chaque instrument. Une exploration d’une
vibration unique et unifiée de l’air d’une église. Abrahams & Vogel ne
cherchent pas tant à explorer les textures de leur instrument, mais bien plutôt
à explorer LA texture qui leur permet d’agir sur le son de la manière la plus
unifiée possible. Et c’est encore une fois remarquable.
L’autre
split publié cet été dans la série berlinoise réunit deux formations allemandes
et représente deux générations de musiciens : les fers de lance du
réductionnisme dans Roananax et la
relève actuelle avec Obliq. Je ne
crois pas avoir déjà entendu ces noms, et pourtant, chaque formation compte
parmi ses membres des musiciens que je suis d’assez près.
Roananax, ainsi, n’est composé de rien de moins que d’Axel Dörner à la trompette, de Robin Hayward au tuba, d’Annette Krebs à la guitare
électroacoustique et à la table de mixage, et d’Andrea Neumann au cadre de piano et à la table de mixage également.
Le quartet propose ici cinq improvisations enregistrées à Berlin en 1999, il y
a maintenant quinze ans oui. C’était le début du réductionnisme, de
l’improvisation libre axée sur le timbre et comptant avec le silence. Et
c’était déjà hautement virtuose et talentueux. En fait, à écouter cet
enregistrement de quinze ans, on se demande ce qu’il y a eu de plus durant ces dernières
années. Le quartet avait déjà exploré l’improvisation dans sa forme la plus
radicale et la plus recherchée avec cette profusion de souffles, de cordes
percutées et agitées par des moteurs, de préparations, d’électroniques simples
mais fins. Il s’agit là d’une sorte de témoignage à double sens. D’une part, il
témoigne d’une énorme créativité de ces musiciens qui exploraient toutes sortes
de textures, de dynamiques, de silences et de bruits. Mais cet enregistrement
témoigne aussi d’une musique qui n’avance pas tellement depuis quinze ans, une
musique qui a fait son temps et qui demande à être dépassée…
Et justement, c’est parmi les musiciens d’Obliq que semblent
se trouver quelques personnes qui tentent de dépasser ces catégories et ces
esthétiques contemporaines. Ce trio compte en effet Pierre Borel au saxophone alto, Hannes Lingens aux percussions, et Derek Shirley à l’électronique, soit trois personnes que j’ai
entendu dans des projets aussi divers que des créations free bop, des reprises
d’Ornette Coleman et d’Anthony Braxton, des improvisations avec des membres
d’insubordinations, et des réalisations de partitions de Philip Corner ou du
collectif Wandelweiser.
Et ici, Obliq propose deux pièces de vingt minutes chacune,
deux pièces minimales qui dépassent justement le réductionnisme d’une certaine
manière. Il s’agit aussi de deux pièces très axées sur le timbre, mais deux
pièces très structurées et beaucoup plus minimalistes et radicales que ce que
peuvent proposer la plupart des musiciens affiliés au réductionnisme. En deux
mots, peut-être est-ce seulement du réductionnisme teinté de Wandelweiser, mais
c’est tout de même une voie nouvelle et intéressante qui est exploitée ici. La
première pièce proposée est basée sur une sinusoïde très basse accordée avec
une peau frottée qui produit des battements microtonaux. On entend par moment
Pierre Borel qui intervient de manière discrète avec des notes médiums et
pures. La seconde pièce joue sur des fréquences plus aigues entre le saxophone
et l’électronique cette fois avec des interventions espacées des percussions.
Il s’agit en tout cas de deux pièces très calmes, proches du silence, toutes en
continuité et en linéarité, deux pièces poétiques et immersives qui nous
plongent dans un univers sonore délicat, sensible, liquide et vaporeux, qui
nous font suivre un fil ténu mais beau, qui nous plongent dans un monde sonore
envoutant et berçant.
Guitare à l'honneur 3
Chris Abrahams, qui vient de sortir un superbe duo en
compagnie du guitariste australien Mike Cooper, sur un label
libanais que j’aime beaucoup : Al Maslakh. Mais de son côté,
Mike Cooper n’a rien d’un musicien minimaliste, ni
réductionniste, comme on le dit souvent de Chris Abrahams. Et
pourtant, les deux musiciens ont trouvé un terrain d’entente pour
Trace, et ils ont inventé une musique neuve, fraîche,
et puissante, aux antipodes du trio formé par Hong Chulki, Tetuzi
Akiyama et Jin Sangtae…
Les deux musiciens proposent ici trois morceaux de quinze-vingt minutes, trois sortes
d’improvisations clairement structurées. Avec son kaos pad et son
sampler, Mike Cooper produit de longues nappes sur lesquelles Chris
Abrahams improvise au piano ou à l’orgue. Ou inversement pour
laisser se développer le superbe jeu de Mike Cooper à la guitare
électroacoustique teintée de blues et de folk. On a ainsi de
longues nappes électroacoustiques stables et harmonieuses qui
forment le fil narratif sur lequel se développent de longues
improvisations mélodieuses, teintées d’idiomes assumés et
revendiqués, sur une pulsation assez lente et plutôt discrète
formée par l’échantillonnage ou les phrasés.
Mike Cooper & Chris Abrahams
développent et explorent ici un langage vraiment frais, entre folk
(pour les phrasés et les timbres) et musique électroacoustique
(pour les nappes), entre drone (pour les bourdons), jazz (pour les
soli) et musique de film (pour l’atmosphère chaude et ambient). Un
langage commun et personnel qui s’ouvre sur de larges horizons, car
il s’agit d’une musique ouverte à de nombreuses possibilités,
qui ne s’enferment dans aucun genre, dans aucune esthétique, et ne
se revendique qu’elle-même, pour ce qu’elle est et pour ce
qu’elle partage. Une musique chaleureuse et ouverte, facile à
écouter, mais en même temps très exigeante, précise et fine,
subtile et créative.
Entre Manuel Mota et le duo Chris
Abrahams/Mike Cooper, on pourrait mettre Lunt (Gilles Deles)
qui vient de sortir un solo composé uniquement pour guitare
électrique. Water belongs to the night est une suite
de neuf pièces en partie improvisées je crois, mais très
clairement structurées par des nappes de guitare préenregistrées.
Lunt a produit de longues nappes avec
beaucoup d’effets de delay, de reverb, de flanger,
etc. pour former des textures aériennes, harmoniques et limpides.
Par-dessus, il joue des mélodies espacées, sans silences, mais avec
de nombreuses pauses. Comme pour le duo précédent, il y a un aspect
narratif dans ces pièces linéaires. Lunt déploie un fil un peu
sombre, parfois mélancolique, lumineux et spacieux à travers les
nappes qui forment comme des brouillards opaques. Il déploie son fil
par le biais de la mélodie, des mélodies en mode mineur souvent, un
peu tristes, planantes et espacées, sans pulsation. Des mélodies
très bien accompagnées par des nappes similaires, qu’on ne
distingue pas toujours de la voix principale.
A certains moments, on croirait
entendre une musique de road-movie sombre et lunaire, une musique de
film lent et linéaire, une sorte de balade en moto accompagné de
Bela Tarr… Mais, encore une fois, cette musique n’a pas besoin
d’images, elle est déjà imagée, elle dessine des paysages et des
atmosphères, poétiques et précieux, et, encore, singuliers.
De manière générale, j’ai parlé
dans cette série de musiciens qui se démarquaient des musiques
expérimentales actuelles, qui abordaient la guitare ou la musique
d’une manière singulière, mais il ne faudrait pas non plus
oublier certains musiciens que l’on connaît depuis longtemps, qui
ne surprennent plus forcément, mais jouent toujours aussi bien.
Ainsi j’avais vu Otomo Yoshihide l’année dernière en concert
pour un solo de guitare basé principalement sur le larsen et le
noise, avec quelques excursions dans le jazz, dont une inévitable
reprise de Lonely Woman d’Ornette Coleman. On connaît le(s)
vocabulaire(s) d’Otomo Yoshihide, un musicien énormément
influencé par le free jazz, le japanoise, et le mouvement onkyo,
trois mouvements qui l’ont influencé et qu’il a autant influencé
en retour.
Quand j’ai découvert la musique
d’Otomo Yoshihide, la surprise fût énorme, autant que le
ravissement. Mais une fois la surprise passée, l’engouement
s’essouffle et revient au fil du temps. On se rend compte qu’il
tourne en rond, puis que tout de même, il a beau stagner parfois, ce
qu’il fait, il le fait très bien. Tout ça pour dire qu’une fois
qu’on a un peu fait le tour de se musique, les surprises deviennent
vite de plus en plus rares, et quand je l’ai vu en concert, je ne
m’attendais à rien d’autre que ce que j’ai vu. Et évidemment,
sur ses disques, c’est un peu la même chose, comme sur le récent
duo Otomo Yoshihide & Paal Nilssen-Love, autre
musicien qui joue aussi très bien, mais toujours pareil.
Dans les milieux critiques, et plus
particulièrement au sein des musiques nouvelles et expérimentales,
c’est souvent très négatif de dire qu’un musicien ne se
renouvelle pas. Mais pour certains, je ne vois pas forcément où est
le problème. Le quartet de Coltrane accompagné de Dolphy aurait pu
jouer des décennies comme ils jouaient, ça ne m’aurait pas
dérangé, Derek Bailey a toujours joué de la même manière, ainsi
qu’Evan Parker, comme Phill Niblock compose toujours la même
pièce. Quand le langage inventé, ou le matériau sonore exploité
est assez riche et/ou puissant, autant l’épuiser… Et c’est
bien le cas de Paal Nilssen-Love & Otomo Yoshihide je trouve.
Le duo ne propose rien d’autre que ce
qu’on attend d’eux. Une improvisation d’une trentaine de
minutes, qui malgré les accalmies, part vite dans les blasts et les
larsens. Même si chaque élément de la batterie est entièrement
exploité pour en faire un instrument mélodique parfois, même si
les cordes de la guitare sont aussi pincées à de nombreuses
reprises (de manière très noise-rock tout de même) ; le duo
exploite surtout le filon du free-rock, ou du free noise. Un batteur
suédois qui côtoie régulièrement, entre autres monstres de la
noise et du free, Mats Gustafsson et Lasse Marhaug, et un guitariste
japonais qui a également collaboré avec toutes les plus grandes
figures des musiques extrêmes, il ne faut pas s’attendre à autre
chose qu’à une demi-heure de larsens et d’explosions rythmiques.
Mais tant mieux, parce que ces deux là, ils font ça depuis des
années, et ils savent très bien le faire, donc on n’écoute pas
ce genre de disque pour être surpris, mais juste pour se prendre une
bonne claque, et ça marche.
The Necks - Open
![]() |
| THE NECKS - Open (ReR, 2013) |
Le son et le style de The Necks sont uniques et indémmodables : une instrumentation qui fait irrémédiablement penser au jazz, une forme inspirée du rock, et des phrases et des phrasés qui touchent plus directement aux musiques minimalistes. Avec Open, il n'y a pas de grand changement, et en même temps, c'est peut-être un des plus beaux de leurs enregistrements. Ce dernier volume n'a plus grand chose à voir avec le rock, ni avec le jazz, mais à tout à voir avec l'essence de The Necks. Pour cette longue, très longue pièce, le trio s'est épuré au maximum, il s'agit toujours de la répétition d'une idée, mais cette idée met maintenant des dizaines de minutes à se mettre en place. Les trois musiciens prennent leur temps, et toute la beauté de cette pièce réside justement dans cette retenue constante et omniprésente. Pas de précipitation, allons-y lentement, et la tension sera à son comble.
Evidemment, le son d'ensemble est très espacé, puisqu'il faut attendre des minutes et des minutes avant qu'une ligne de basse arrive, avant qu'un pattern se constitue, et je ne parle même pas de la construction des lignes mélodiques. Mais ce n'est pas tant cet espace et cette aération que je trouve beaux. C'est surtout cette manière de gérer la progression, de faire de la retenue le principe de la construction. Le résultat est que sans que l'on s'en aperçoive, on passe d'une basse qui fait une note toutes les trente secondes, accompagnée d'une charleston, à une mélodie polyphonique accompagnée par une batterie polyrythmique, et tout ça sans vraiment s'en rendre compte. Du coup, le moindre changement est un signe précurseur de l'évolution de la pièce, et c'est ainsi que l'attention se maintient toujours durant ces 68 minutes. Il y a beau n'y avoir pas grand chose souvent, mais le peu que l'on entend a toujours son importance, et est vital dans la progression de cette improvisation.
La gestion de la tension à travers une épuration maximale, la maîtrise de l'intensité dans l'écriture minimaliste sont extrêmement bien maîtrisées. Et en plus, il y a ce son cristallin propre à Abrahams, ces sublimes lignes mélodiques modales et sensuelles, l'efficacité et la rondeur de Swanton, la précision et la virtuosité de Tony Buck, autant d'éléments qui ont forgé la réputation de The Necks, qui n'ont pas vraiment changé, mais qui s'affinent de plus en plus et acquièrent au fil des années une beauté de plus en plus subtile et impressionnante. Il faut se laisser emporter par ce long et fin torrent : Open est un moment de grâce peut-être lent et long, mais qui est d'une beauté ravissante et rare.
Chris Abrahams & Magda Mayas - Gardener
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| CHRIS ABRAHAMS & MAGDA MAYAS - gardener (Relative Pitch, 2013) |
Outre cette forme de duo, on retrouve aussi quelques duos piano/piano et quelques passages pour piano et harmonium, mais c'est surtout la relation entre le piano et le clavecin qui est abordée au cours de ces six pièces - c'est du moins celle qui m'a le plus marqué. Il y a quelques préparations et quelques techniques étendues utilisées de temps en temps, mais l'exploration sonore ne se fait pas tellement à ce niveau, Abrahams et Mayas explorent avant tout l'ambiance et l'atmosphère générées par la rencontre de ces deux claviers. Une atmosphère étrange, et quelque peu anachronique (qu'on retrouve aussi dans le duo Abrahams/Cooper) ; car les deux instruments ne datent pas de la même époque, ne sont pas utilisés dans les mêmes répertoires, et quant au clavecin, je crois que c'est la première fois que j'en entends dans un contexte de free improvisation.
Car même si Abrahams & Mayas sont crédités aux compositions, leur musique ressemble avant tout à de l'improvisation libre, et je pense que les "compositions" font plutôt références à des "compositions instantannées ou spontanées" ou bien à des partitions très ouvertes. Les deux claviéristes jouent de manière très réactive et souvent énergique, l'interaction entre les musiciens et entre les instruments semblent bien être le principe qui guide l'évolution de chaque pièce. Bien sûr, c'est atonal, souvent arythmique aussi, Mayas & Abrahams jouent plutôt sur les variations de dynamiques, d'intensité, de volume ou d'espace. Le dialogue -instantanné - qui se joue entre eux repose sur un jeu d'oppositions, de similitudes, de fractures et de réactivité avant tout.
Si la forme des improvisations n'est pas très fraiche, le choix instrumental l'est à coup sûr et à ce niveau, ce disque est vraiment surprenant et propose une suite de pièces plutôt fraîches. Une suite d'improvisations qui possède un caractère très personnel, et qui est interprétée avec une écoute très proche et réactive, avec un talent et une virtuosité indéniables et flagrants. Un disque qui est surtout intéressant pour l'innovation instrumentale, et qui parvient par ce biais à tout de même explorer des territoires nouveaux et frais. De l'improvisation libre réussie en somme.
Car même si Abrahams & Mayas sont crédités aux compositions, leur musique ressemble avant tout à de l'improvisation libre, et je pense que les "compositions" font plutôt références à des "compositions instantannées ou spontanées" ou bien à des partitions très ouvertes. Les deux claviéristes jouent de manière très réactive et souvent énergique, l'interaction entre les musiciens et entre les instruments semblent bien être le principe qui guide l'évolution de chaque pièce. Bien sûr, c'est atonal, souvent arythmique aussi, Mayas & Abrahams jouent plutôt sur les variations de dynamiques, d'intensité, de volume ou d'espace. Le dialogue -instantanné - qui se joue entre eux repose sur un jeu d'oppositions, de similitudes, de fractures et de réactivité avant tout.
Si la forme des improvisations n'est pas très fraiche, le choix instrumental l'est à coup sûr et à ce niveau, ce disque est vraiment surprenant et propose une suite de pièces plutôt fraîches. Une suite d'improvisations qui possède un caractère très personnel, et qui est interprétée avec une écoute très proche et réactive, avec un talent et une virtuosité indéniables et flagrants. Un disque qui est surtout intéressant pour l'innovation instrumentale, et qui parvient par ce biais à tout de même explorer des territoires nouveaux et frais. De l'improvisation libre réussie en somme.
Chris Abrahams, Burkhard Beins, Andrea Ermke - Tree
![]() |
| TREE - sans titre (Musica Moderna, 2013) |
Qui ne sont pas exemptes de clichés, car on n'échappe pas aux longues notes pures et statiques de plusieurs minutes, ni aux cymbales frottées, et encore moins à l'ambiance très aérienne et aux structures flottantes. Tree joue sur des images éprouvées du réductionnisme, mais avec talent, précision et poésie. Si le trio ne lésine pas sur les longues nappes épurées, sur les silences implicites mais jamais réels, sur la confusion des instruments, autant de choix esthétiques qu'on a pu déjà entendre à foison, ce trio joue néanmoins cette musique avec une sensibilité et une précision étonnantes.
Les instruments et outils utilisés sont très diversifiés ici, avec des sources aussi bien numériques (DX7, samples), qu'analogiques (synthétiseurs), acoustiques (percussions, objets) et concrètes (filed-recordings). Mais chaque outil est utilisé pour ne faire qu'un son, le trio n'explore qu'un paramètre à la fois de chaque instrument. Les sources se reconnaissent un peu, et se mélangent souvent, on ne sait pas trop qui fait quoi mais on sent bien la présence de trois niveaux sonores différents. C'est cette ambiguïté entre les sources que je trouve très poétique. On croit reconnaître tel ou tel musicien, mais très vite on en doute. Il y a un son de groupe plutôt unifié, mais avec trois voix tout de même distinctes. On reconnaît les explorations minimalistes et bruitistes des percussions de Beins, les atmosphères marquées d'Andrea Ermke, les tons épurés d'Abrahams, mais ils s'entremêlent avec beaucoup de finesse et de précision. Et c'est cet entremêlement ambigu que je trouve très poétique et sensible, qui parvient à maintenir dans un état de doute et d'attention permanents.
Deux longues improvisations subtiles, légères et linéaires. Les sons et l'interaction sont d'une finesse très élégante et poétique, et la précision de chaque jeu et de chaque intervention est irréprochable. De l'improvisation réductionniste en grande forme, où les différentes sources sont employées de manière très minimale et épurée, où l'interaction est véritablement belle, et où le geste instrumental est parfaitement maîtrisé. Beau travail.
[jason kahn]
![]() |
| JASON KAHN - For Angel (48 Laws, 2013) |
Pour ce concert enregistré dans un monastère, Jason Kahn a structuré sa pièce en une sorte de long crescendo où quelques fréquences se surajoutent les unes aux autres. Un continuum ininterrompu où chaque fréquence prend le temps de se déployer dans l'espace, de se répercuter et de revenir à son point de départ avant qu'une autre s'ajoute à son mouvement. Des fréquences qui vont de la sinusoïde ultrabasse au bruit rose, généralement statiques, et qui forment des blocs massifs. On a donc pas le temps de s'ennuyer devant cette suite de blocs continus et linéaires qui s'enchaînent et se superposent progressivement jusqu'au decrescendo final de dix minutes. Les successions et juxtapositions se font naturellement, quand les blocs ont fini d'investir l'espace, les différentes "parties" ne sont donc ni trop courtes ni trop longues, juste le temps qu'il faut pour bien investir l'espace de diffusion et pour assurer la continuité sans rupture entre chaque élément.
Des ondes, de l'électricité, des fréquences parasitaires, beaucoup d'énergie avec beaucoup de calme, un art subtil du micro-évènement et de l'immersion dans la masse sonore. J'adore.
[informations, présentation & téléchargement gratuit: http://48laws.org/release.php?id=10]
![]() |
| JASON KAHN - in place: daitoku-ji + shibuya crossing (winds measure, 2013) |
Peut-être parce que les sons musicaux, électroniques, électroacoustiques ou concrets sont devenus trop connotés et dirigés musicalement, Jason Kahn renverse tout ce système de signifiants en proposant une exploration aussi personnelle qu'objective. Personnelle parce qu'elle ne renvoie qu'à la perception de Kahn, mais objective, parce qu'à travers l'absence de signifiants et de signes sonores et musicaux, on ne peut que se retrouver, de manière très brute et frontale, devant la perception de Jason Kahn, et c'est tout notre système subjectif de référence qui se retrouve nier par ce processus. Un exemple de cette série avait déjà été publié sur une compilation du même label, un exemple que j'avais qualifié de "musique indirecte libre". Car avec ce dispositif, Jason Kahn ne présente plus une pièce sonore, mais présente seulement le processus d'écoute et de perception avant même de le mettre en forme. Du côté théorique je trouve que ce procédé a quelque chose de renversant et de radical, mais du côté pratique, je ne vois pas comment cette idée pourrait être explorer à long terme, il ne faudrait pas qu'elle devienne systématique surtout. Mais pour l'instant, cette idée fraîche est vraiment réjouissante pour les questions et la nouvelle forme de perception qu'elle suscite.
[informations, extraits & présentation de la série par Jason Kahn: http://windsmeasurerecordings.net/catalog/wm33/
une interview de JK sur ce dispositif a déjà été publié sur le site de winds measure pour une compilation sur la phonographie: http://windsmeasurerecordings.net/catalog/wm30/kahnf/]
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| JASON KAHN - Open Space (Editions, 2013) |
Ce que je remarquerais en premier lieu avec cette partition de Jason Kahn (qui l'interprète ici à l'électronique), c'est la connaissance intime des musiciens pour qui il écrit. Car cette composition n'est pas écrite pour tel ensemble d'instruments, mais pour cet ensemble spécifique de musiciens: Chris Abrahams (piano), Laura Altman (clarinette), Monika Brooks (accordéon), Matt Earle & Adam Sussmann (électronique), Rishin Singh (trombone), Aemon Webb (guitare) et John Wilton (percussion). La connaissance du style de chaque musicien, de ses habitudes et de ses affinités esthétiques, a permis à Jason Kahn d'écrire une partition dont la forme prend en compte la personnalité de chacun, et il résulte de ce procédé une interaction intime entre la forme et le contenu, entre l'écriture et l'improvisation, entre la structure et l'interprétation.
Mais le plus remarquable réside dans l'écriture elle-même, dictée d'une part par la connaissance des musiciens mais également par l'intérêt de Jason Kahn pour l'espace. Durant cette pièce en quatre parties qui durent entre 15 et 20 minutes, on ne retrouve jamais les neuf musiciens jouant simultanément. Il s'agit de parties très aérées, de longues plages sonores qui dessinent toutes un paysage particulier, en fonction des interprètes. En fonction des dessins proposés par le compositeur, les interprètes improvisent sur de longues notes continues, sur des répétitions massives mais calmes, sur des bruits imperceptibles, sur des micro-évènements et des progressions très minimales. L'espace est transformé par le compositeur et les improvisateurs en de longues sculptures sonores, des sculptures poétiques et sensibles, des sculptures aux effets plastiques presque tangibles.
Tout un art de la sculpture sonore, de la composition musicale et de l'interaction se retrouvent mis au service de cette pièce, un art que l'on doit d'ailleurs autant au compositeur qu'à chaque interprète. Une sorte de magnifique nuage sonore en transformation permanente, un nuage où se brouillent les frontières entre l'art sonore et la musique, entre la composition et l'improvisation, entre l'interprétation et l'écriture, mais aussi entre l'espace et le temps, la durée et la perception spatiale. Une longue pièce linéaire et monolithique, toute en finesse et en poésie, une pièce superbe. Vivement conseillé.
[présentation, informations, chroniques, extrait & partition: http://jasonkahn.net/editions/catalog/open_space.html]
Chris Abrahams - Memory Night
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| CHRIS ABRAHAMS - Memory Night (Room40, 2013) |
Memory Night n'a rien de l'improvisation expérimentale, qu'elle soit libre, non-idiomatique ou électroacoustique. Toutes les pièces sont clairement structurées et les idiomes sont utilisés avec abondance. Que ce soit un solo de piano modal, des scratch hip-hop, des boucles dub, des nappes proches de l'ambient et de l'abstract hip-hop, Chris Abrahams navigue sur des eaux connues oui, mais avec un navire très personnel. Il y a toujours des repères auxquels s'accrocher, des codes musicaux connus, mais le pianiste et compositeur les arrange d'une manière personnelle, au sein d'une ambiance plutôt sombre et intimiste. Carnets de bords d'un voyage nocturne au sein des goûts de ce musicien australien qui n'a pas fini de me surprendre.
Quatre compositions personnelles et singulières qui s'écoutent avec une certaine facilité, une facilité parfois déconcertante même. Chris Abrahams propose une sorte de musique qui pourrait ressembler à de l'idm lente, ou à du dub improvisé, ou encore à de l'eai mélodique et pulsé, à moins que ce ne soit rien de tout ça, juste une œuvre personnelle et singulière, intime et originale. En tout cas, même si l'aspect accrocheur et la propreté impersonnelle des nappes synthétiques me rebutent par moments, je reste admiratif devant la finesse avec laquelle séquences numériques et jeux instrumentaux s'équilibrent et se côtoient sans opposition, avec quel raffinement ils se mélangent sans s'imiter. Mais aussi devant la singularité de ces univers sonores improbables et inattendus.
mikroton
Barbara Romen / Kai Fagaschinski / Gunter Schneider - Here Comes The Sun (Mikroton, 2012)
Ici, trois artistes que je ne connaissais pas: Barbara Romen au hammered dulcimer (sorte de cymbalum), Kai Fagaschinski à la clarinette, et Gunter Schneider à la guitare acoustique. Il s'agit d'une suite de six pièces improvisées, calmes, lentes, axées sur des longues notes et des nappes interminables qui évoluent par micro-variations. Il n'y a pas vraiment de techniques étendues, il s'agit avant tout de notes qui forment des accords sans rapport hiérarchique ni structurel. Les notes sont jouées pour leur qualité sonore et acoustique, avec une grande attention portée sur les attaques, l'intensité et les propriétés acoustiques propres à chaque instrument. Un jeu sur une texture faite de notes frappées, soufflées et pincées. Une musique assez sensible mais qui ne retient pas forcément l'attention, car les textures ne sont pas beaucoup développées dans la durée et l'ambiance reste sensiblement similaire tout au long des pièces. Reste un timbre et un univers sonore singuliers, notamment du fait de l'instrumentation. Pour les curieux et amateurs d'improvisation minimaliste et contemplative.
Alessandro Bosetti / Chris Abrahams - We Who Had Left (Mikroton, 2012)
Je ne crois pas qu'il y ait besoin ici de présenter Chris Abrahams et Alessandro Bosetti, j'en ai déjà parlé plusieurs fois au cours de ces chroniques. Sur Who Who Had Left, également publié par le label russe Mikroton, le premier est crédité au piano et le second à l'électronique et à la voix sur deux pistes. J'ai parfois quelques réticences vis à vis des derniers travaux de ce dernier, mais je dois avouer que cette collaboration est plutôt une réussite. Six pièces, improvisées en partie mais clairement structurées par un canevas généralement assez simple, où les deux personnalités semblent s'échanger leur rôle. Quelques fois, c'est Chris Abrahams qui semble jouer son grand piano en calquant son phrasé sur le langage, puis sur la piste suivante, c'est Alessandro Bosetti qui semble s'intéresser à de longues nappes de sons improvisées, qui produit des textures uniques et surprenantes comme sait si bien le faire Abrahams. Les morceaux sont tour à tour jazz, électro, noise, réductionnistes, sans jamais n'être rien de tout ça. Il s'agit d'une musique personnelle, où l'improvisation est basée sur quelques notes, une structure simple qui se complexifie dans la répétition et le décalage la plupart du temps. Une musique personnelle et sensible, mais aussi variée: chaque piste, chaque pièce, révèle un univers sonore et une ambiance uniques tout en restant cohérente avec le reste. La rencontre entre ces deux musiciens est la bienvenue, les deux personnalités s'accordent dans la créativité et la clarté des structures "déconstructivistes", mais aussi dans le timbre et les textures. Un accord dans le contenu comme dans la forme pour une rencontre surprenante, réussie, inventive et riche.
[extraits: https://soundcloud.com/mikrotonrecs/sets/alessandro-bosetti-chris]
Ici, trois artistes que je ne connaissais pas: Barbara Romen au hammered dulcimer (sorte de cymbalum), Kai Fagaschinski à la clarinette, et Gunter Schneider à la guitare acoustique. Il s'agit d'une suite de six pièces improvisées, calmes, lentes, axées sur des longues notes et des nappes interminables qui évoluent par micro-variations. Il n'y a pas vraiment de techniques étendues, il s'agit avant tout de notes qui forment des accords sans rapport hiérarchique ni structurel. Les notes sont jouées pour leur qualité sonore et acoustique, avec une grande attention portée sur les attaques, l'intensité et les propriétés acoustiques propres à chaque instrument. Un jeu sur une texture faite de notes frappées, soufflées et pincées. Une musique assez sensible mais qui ne retient pas forcément l'attention, car les textures ne sont pas beaucoup développées dans la durée et l'ambiance reste sensiblement similaire tout au long des pièces. Reste un timbre et un univers sonore singuliers, notamment du fait de l'instrumentation. Pour les curieux et amateurs d'improvisation minimaliste et contemplative.
Alessandro Bosetti / Chris Abrahams - We Who Had Left (Mikroton, 2012)
Je ne crois pas qu'il y ait besoin ici de présenter Chris Abrahams et Alessandro Bosetti, j'en ai déjà parlé plusieurs fois au cours de ces chroniques. Sur Who Who Had Left, également publié par le label russe Mikroton, le premier est crédité au piano et le second à l'électronique et à la voix sur deux pistes. J'ai parfois quelques réticences vis à vis des derniers travaux de ce dernier, mais je dois avouer que cette collaboration est plutôt une réussite. Six pièces, improvisées en partie mais clairement structurées par un canevas généralement assez simple, où les deux personnalités semblent s'échanger leur rôle. Quelques fois, c'est Chris Abrahams qui semble jouer son grand piano en calquant son phrasé sur le langage, puis sur la piste suivante, c'est Alessandro Bosetti qui semble s'intéresser à de longues nappes de sons improvisées, qui produit des textures uniques et surprenantes comme sait si bien le faire Abrahams. Les morceaux sont tour à tour jazz, électro, noise, réductionnistes, sans jamais n'être rien de tout ça. Il s'agit d'une musique personnelle, où l'improvisation est basée sur quelques notes, une structure simple qui se complexifie dans la répétition et le décalage la plupart du temps. Une musique personnelle et sensible, mais aussi variée: chaque piste, chaque pièce, révèle un univers sonore et une ambiance uniques tout en restant cohérente avec le reste. La rencontre entre ces deux musiciens est la bienvenue, les deux personnalités s'accordent dans la créativité et la clarté des structures "déconstructivistes", mais aussi dans le timbre et les textures. Un accord dans le contenu comme dans la forme pour une rencontre surprenante, réussie, inventive et riche.
[extraits: https://soundcloud.com/mikrotonrecs/sets/alessandro-bosetti-chris]
Chris Abrahams & Sabine Vogel - kopfüberwelle (absinth, 2012)
Près de Berlin (et à Potsdam), dans une église, Chris Abrahams (pianiste de The Necks) et la flûtiste Sabine Vogel se sont retrouvés pour enregistrer quelques pièces flûtes/orgue. Deux instruments qui sont souvent ensemble, mais rarement sous la forme d'un duo. Ici, nous avons tout le loisir d'entendre les possibilités interactives entre ces deux sources sonores exploitées par le duo Abrahams/Vogel.
De nombreux modes de jeux et des relations variées entre les instrumentistes sont explorées sur ces six pièces. Une distinction claire est parfois opérée entre les instruments: courtes notes attaquées violemment contre bourdons éternels, souffles légers contre accord massif, notes suraiguës de l'orgue proches du larsen contre bruits de clefs. Toutes les distinctions sont mises à jour (distinctions soufflets/bouche, ambitus moyen/large, monophonique/polyphonique, etc.) mais aussi les points de jonction et d'accord. L'air tout d'abord, qui active chacun des instruments, et propage les notes. Un air harmonieux où les instruments se confondent parfois, et évoluent ensemble dans un rapport délicat où le moindre mouvement fait vriller les fréquences. L'exploration est quelque peu méthodique et rigoureuse, elle se veut exhaustive, et cela nous réserve la chance d'avoir affaire à une grande variété d'univers sonores.
En parlant de ces univers, de l'impression qu'ils laissent, et en-dehors de toute considération technique, quelques mots. Car bien que ce duo soit virtuose, inventif et talentueux, c'est surtout l'imaginaire développé qui m'a marqué ici. Une sensation paradoxale de pièce poussiéreuse et de musique futuriste m'a souvent frappé en fait. Il y a un je ne sais quoi de rétro-futuriste. Comme découvrir un grenier plein de souvenirs, mais de souvenirs futurs (ce qui n'est pas sans rapport avec l'approche expérimentale d'instruments ancestraux bien évidemment).
Une musique puissante qui magnifie l'orgue, la flûte, et la relation entre ces deux instruments. Mais aussi une musique qui semble prêter une grande attention à l'espace sonore, et aux résonances architecturales. Sur ces six pièces, C. Abrahams & S. Vogel dévoilent une musique inattendue et des atmosphères surprenantes et créatives. Du très bon travail (et livré, comme d'habitude chez absinth records, dans une très belle pochette faite main au format 45 tours).
De nombreux modes de jeux et des relations variées entre les instrumentistes sont explorées sur ces six pièces. Une distinction claire est parfois opérée entre les instruments: courtes notes attaquées violemment contre bourdons éternels, souffles légers contre accord massif, notes suraiguës de l'orgue proches du larsen contre bruits de clefs. Toutes les distinctions sont mises à jour (distinctions soufflets/bouche, ambitus moyen/large, monophonique/polyphonique, etc.) mais aussi les points de jonction et d'accord. L'air tout d'abord, qui active chacun des instruments, et propage les notes. Un air harmonieux où les instruments se confondent parfois, et évoluent ensemble dans un rapport délicat où le moindre mouvement fait vriller les fréquences. L'exploration est quelque peu méthodique et rigoureuse, elle se veut exhaustive, et cela nous réserve la chance d'avoir affaire à une grande variété d'univers sonores.
En parlant de ces univers, de l'impression qu'ils laissent, et en-dehors de toute considération technique, quelques mots. Car bien que ce duo soit virtuose, inventif et talentueux, c'est surtout l'imaginaire développé qui m'a marqué ici. Une sensation paradoxale de pièce poussiéreuse et de musique futuriste m'a souvent frappé en fait. Il y a un je ne sais quoi de rétro-futuriste. Comme découvrir un grenier plein de souvenirs, mais de souvenirs futurs (ce qui n'est pas sans rapport avec l'approche expérimentale d'instruments ancestraux bien évidemment).
Une musique puissante qui magnifie l'orgue, la flûte, et la relation entre ces deux instruments. Mais aussi une musique qui semble prêter une grande attention à l'espace sonore, et aux résonances architecturales. Sur ces six pièces, C. Abrahams & S. Vogel dévoilent une musique inattendue et des atmosphères surprenantes et créatives. Du très bon travail (et livré, comme d'habitude chez absinth records, dans une très belle pochette faite main au format 45 tours).
various artists - echtzeitmuzik berlin (Mikroton, 2012)
Autour des années 2000, être de nationalité japonaise ou résider sur l'archipel nipponne était presque un critère esthétique de qualité pour moi et pour beaucoup d'autres. Il y a eu un engouement aussi bien pour la japanoise d'un côté (Merzbow, Masonna, Gerogerigegege, etc.), que pour l'onkyo d'un autre côté (Taku Unami, Taku Sugimoto, Sachiko M, Toshimaru Nakamura), et ceci était du à mon avis aussi bien à une effervescence créatrice au Japon qu'à une part de fétichisme et d'orientalisme en Europe et aux États-Unis. Dans les musiques nouvelles et expérimentales (improvisées ou non), la notion de genre ou de style peut déjà poser pas mal de problèmes, mais alors celle de spécificité locale me semble encore plus problématique tant le milieu musical est réduit et me semble souvent en-dehors de toutes frontières géographiques.
Quoiqu'il en soit, je ne sais pas si les allemands tentent de créer un fétichisme autour de Berlin ou de simplement rendre compte de la situation musicale autour de cette capitale hyperactive au niveau expérimental (il faut bien le dire); mais après la parution d'un livre consacré à la scène berlinoise et d'une compilation de trois CD publiée par le label russe Mikroton, il semble que l'Allemagne souhaite tout de même faire valoir ses droits. Et d'un certain côté, elle le fait bien, étant donnée l'importante immigration de musiciens qui a eu lieu au cours des dix dernières années dans cette ville, mais aussi du fait des multiples collaborations et performances qui ont continuellement lieu à Berlin surtout - capitale européenne des musiques improvisées et expérimentales, malgré certains difficultés économiques, dorénavant inhérentes à chaque ville de toute façon...
Je ne parlerai pas de chaque artiste présent sur cette compilation (due à Burkhard Beins), mais seulement de ce que j'y ai découvert ou de ce qui m'a le plus marqué sur chaque disque, afin que ce ne soit pas trop long et surtout pas trop redondant (41 pistes quand même au total). Je laisse le lien de la présentation de cette compilation par le label lui-même au bas de cette chronique. Car oui, la liste est longue et la compilation a quelque chose d'épique et d'exhaustif: improvisations libres, musiques électroniques, musiques électroacoustiques, chansons, musiques spectrales, post-rock, noise, grindcore - quasiment la totalité des musiciens berlinois les plus extrêmes ou les plus originaux semble représentée sur cette compilation.
Dans ce qui m'a marqué, il y a tout d'abord la formation Sink (Chris Abrahams/Marcello Busato/Andrea Emke/Arthur Rother), quartet électroacoustique qui nous livre une longue plage avec une guitare et un synthé post-rock aux intervalles lents et réguliers sur fonds d'improvisations bruitistes et un peu chaotiques. Une pièce agréable et originale. Quelques pistes plus loin, on trouve le duo Bogan Ghost (Liz Albee/Anthea Caddy) pour un superbe dialogue trompette/violoncelle qui se joue des notions d'espace, de fracture et de reliefs comme Anthea Caddy a pu nous y habituer. Une pièce virtuose, dense et riche, pleine de techniques étendues, de calmes et de notes interminables, pour un long crescendo qui nous emmène dans des territoires violents et inconnus. Et enfin, deux découvertes, la première est la formation MEK (Methyl Ethyl Ketone) avec Burkhard Beins, Michael Renkel et Derek Shirley. Une courte pièce de deux minutes pour synthétiseurs analogiques et électronique basée sur des loops et des court-circuits, c'est trop court mais ça donne envie de voir ce qui se passera par la suite. Puis, The Pitch Extended, un quartet formé par Boris Baltschun (electric pump organ) et Morten J. Olsen (vibraphone), avec également Koen Nutters (upright bass) et Michael Thieke (clarinette basse). La pièce qu'ils jouent, Frozen Orange Extension (Edit) est une composition basée sur un accord du quartet, un accord qui se module lentement et progressivement, mais qui est étendu, un peu à la manière des techniques de composition spectrale, par un trio formé de Johnny Chang (violon), Robin Hayward (tuba) et Chris Heenan (clarinette basse). Un long drone acoustique envoutant et sensible qui clôture ce premier disque en beauté.
Le second disque reprend le flambeau avec un morceau du duo grind-dadaïste MoHa! pour réveiller un peu l'auditeur au cas où. Toujours un plaisir d'entendre ce groupe extrême et fou furieurx. Un plaisir aussi que de retrouver le septet Phosphor (Burkhard Beins/Axel Dörner/Robin Hayward/Annette Krebs/Andrea Neumann/Michael Renkel/Ignaz Schick) pour une longue pièce de dix minutes, une longue pièce calme, pleine d'espace, aux textures toujours surprenantes et aux interactions magiques, que je n'avais pas entendu depuis longtemps. Ignaz Schick est un musicien omniprésent à Berlin que je connais peu et j'ai été franchement surpris par la beauté de son duo avec Sabine Vogel. Un beau mélange de platines, de souffles, de flûtes, d'objets et d'électroniques pour une nappe aux textures planes, profondes et absorbantes. L'autre surprise de ce disque, c'est de voir le peu de temps accordé à Lucio Capece: un duo (très surprenant) de cinq minutes aux côtés de Christian Kesten et un solo de deux minutes trente... Deux pièces très bien certes, mais beaucoup trop courtes, comme une présentation frustrante d'un des plus grands musiciens résidant à Berlin! dommage... Heureusement, il y a tout de même in between d'Annette Krebs pour rattraper cette lacune, ma pièce préférée de toute cette compilation. Un morceau magnifique où certaines notes sont répétées avec une sorte de gros bol tibétain, auxquelles s'ajoutent des interventions électroniques diverses, de multiples enregistrements radiophoniques, ainsi que de nombreux field-recordings pris à travers le monde entre différentes tournées. Un véritable art de la composition sonore,de la structure de l'espace, et de l'équilibre entre le son, le bruit, la note et le silence, qui peut rappeler Pisaro à certains égards. Autre très bonne découverte, la formation féminine Les Femmes Savantes avec Sabine Ercklentz (trompette), Hanna Hartman (objets), Andrea Neumann (piano, table de mixage), Ute Wassermann (voix) et Ana Maria Rodriguez (électronique) pour une improvisation électroacoustique minimaliste et onirique, plutôt originale et sensiblement merveilleuse.
Pour finir, un troisième disque avec plus de musiques idiomatiques, genre rock, post-rock, dub, (free-)jazz. Car à proprement parler, il n'y a pas de free sur les autres disques, ce que sur le troisième qu'on peut entendre le trio Paul Lovens/Ignaz Schick/Clayton Thomas pour une courte piste lyrique et énergique d'une des dernières performances d'Ignaz au saxophone alto je pense. Pièce étonnante aussi, c'est Toppling And Tumbling (short version) d'un compositeur que je ne connaissais pas: Antje Vowinckel. Une exploration cyclique, systématique et sensible du timbre d'une multitude de percussions dans un dialogue étroit et absorbant, recommandé. Juste après vient d'ailleurs un incroyable duo violoncelle/contrebasse avec Nicholas Bussmann et Werner Dafeldecker où l'on jurerait écouter la suite de la précédente pièce pour percussion. Le bois est violemment et obstinément frappé et les cordes résonnent à travers cette cuve de manière magique durant une phase où les deux musiciens fusionnent avant de se décaler progressivement. La bonne découverte de ce disque c'est aussi Hanno Leichtmann qui nous propose ici un solo et un duo avec Andrea Neumann: musique informatique et électronique de boucles en dialogue avec l'exploration méthodique du piano de Neumann. Puis viennent les errances d'Antoine Chessex (saxophone ténor), musique d'inspiration spectrale où de longues notes de saxophone se superposent à une basse continue en enregistrement multipistes, le résultat est certes trop court pour vraiment se prendre au jeu, mais tout de même envoutant grâce à l'extrême mobilité du continuum. Et pour finir, un extrait d'un concert auquel j'avais eu la chance d'assister au cours de l'été 2010 quelques jours avant de rentrer en France. Il s'agit du Splitter Orchester, un gigantesque orchestre d'environ vingt musiciens parmi les plus talentueux (Liz Albee, Boris Baltschun, Burkhard Beins, Anthea Caddy, Werner Dafeldecker, Axel Dörner, Robin Hayward, Sabine Vogel, etc.) réunis par Clare Cooper et Clayton Thomas suite à l'expérience australienne du Splitter Orchestra. Un orchestre gigantesque qui improvise ici au beau milieu d'un lieu non moins colossal, la gare centrale de Berlin. Les textures se multiplient jusqu'au chaos, des motifs émergent et se font submerger, l'écoute est attentive au lieu ainsi qu'entre chacun, l'environnement génère la musique aussi bien que la musique parvient à modifier considérablement le lieu: une expérience unique et époustouflante dont on a la chance d'avoir un aperçu ici; et qui conclut à merveille cette compilation.
Après, comme pour toute compilation, la succession parfois improbable d'esthétiques incomparables peut fatiguer; et la courte durée de chaque pièce empêche souvent un développement quelconque qui permet de vraiment saisir la musique et la particularité de chacun. Mais bon, c'est le lot de toutes compilations... Ceci-dit, on a là tout de même un état des lieux monumental d'une grande partie des nouvelles musiques européennes, un état des lieux qui documente très bien la diversité des approches et des esthétiques, des recherches, des volontés et des formules adoptés par chacun. Musiques électroniques, acoustiques, instrumentales, en groupe, en solo ou en petite formation à travers des collaborations qui se recoupent, musiques idiomatiques, toutes les formes des nouvelles musiques sont abordées. Cette compilation forme à mon avis une excellente introduction et un moyen de découverte parfait pour aborder les esthétiques différentes des musiques improvisées et expérimentales pour la décennie 2010.
Informations, tracklisting complet et présentation de chaque formation disponible ici: http://www.mikroton.net/press/PRMikrotonCD14-15-16.pdf
Quoiqu'il en soit, je ne sais pas si les allemands tentent de créer un fétichisme autour de Berlin ou de simplement rendre compte de la situation musicale autour de cette capitale hyperactive au niveau expérimental (il faut bien le dire); mais après la parution d'un livre consacré à la scène berlinoise et d'une compilation de trois CD publiée par le label russe Mikroton, il semble que l'Allemagne souhaite tout de même faire valoir ses droits. Et d'un certain côté, elle le fait bien, étant donnée l'importante immigration de musiciens qui a eu lieu au cours des dix dernières années dans cette ville, mais aussi du fait des multiples collaborations et performances qui ont continuellement lieu à Berlin surtout - capitale européenne des musiques improvisées et expérimentales, malgré certains difficultés économiques, dorénavant inhérentes à chaque ville de toute façon...
Je ne parlerai pas de chaque artiste présent sur cette compilation (due à Burkhard Beins), mais seulement de ce que j'y ai découvert ou de ce qui m'a le plus marqué sur chaque disque, afin que ce ne soit pas trop long et surtout pas trop redondant (41 pistes quand même au total). Je laisse le lien de la présentation de cette compilation par le label lui-même au bas de cette chronique. Car oui, la liste est longue et la compilation a quelque chose d'épique et d'exhaustif: improvisations libres, musiques électroniques, musiques électroacoustiques, chansons, musiques spectrales, post-rock, noise, grindcore - quasiment la totalité des musiciens berlinois les plus extrêmes ou les plus originaux semble représentée sur cette compilation.
Dans ce qui m'a marqué, il y a tout d'abord la formation Sink (Chris Abrahams/Marcello Busato/Andrea Emke/Arthur Rother), quartet électroacoustique qui nous livre une longue plage avec une guitare et un synthé post-rock aux intervalles lents et réguliers sur fonds d'improvisations bruitistes et un peu chaotiques. Une pièce agréable et originale. Quelques pistes plus loin, on trouve le duo Bogan Ghost (Liz Albee/Anthea Caddy) pour un superbe dialogue trompette/violoncelle qui se joue des notions d'espace, de fracture et de reliefs comme Anthea Caddy a pu nous y habituer. Une pièce virtuose, dense et riche, pleine de techniques étendues, de calmes et de notes interminables, pour un long crescendo qui nous emmène dans des territoires violents et inconnus. Et enfin, deux découvertes, la première est la formation MEK (Methyl Ethyl Ketone) avec Burkhard Beins, Michael Renkel et Derek Shirley. Une courte pièce de deux minutes pour synthétiseurs analogiques et électronique basée sur des loops et des court-circuits, c'est trop court mais ça donne envie de voir ce qui se passera par la suite. Puis, The Pitch Extended, un quartet formé par Boris Baltschun (electric pump organ) et Morten J. Olsen (vibraphone), avec également Koen Nutters (upright bass) et Michael Thieke (clarinette basse). La pièce qu'ils jouent, Frozen Orange Extension (Edit) est une composition basée sur un accord du quartet, un accord qui se module lentement et progressivement, mais qui est étendu, un peu à la manière des techniques de composition spectrale, par un trio formé de Johnny Chang (violon), Robin Hayward (tuba) et Chris Heenan (clarinette basse). Un long drone acoustique envoutant et sensible qui clôture ce premier disque en beauté.
Le second disque reprend le flambeau avec un morceau du duo grind-dadaïste MoHa! pour réveiller un peu l'auditeur au cas où. Toujours un plaisir d'entendre ce groupe extrême et fou furieurx. Un plaisir aussi que de retrouver le septet Phosphor (Burkhard Beins/Axel Dörner/Robin Hayward/Annette Krebs/Andrea Neumann/Michael Renkel/Ignaz Schick) pour une longue pièce de dix minutes, une longue pièce calme, pleine d'espace, aux textures toujours surprenantes et aux interactions magiques, que je n'avais pas entendu depuis longtemps. Ignaz Schick est un musicien omniprésent à Berlin que je connais peu et j'ai été franchement surpris par la beauté de son duo avec Sabine Vogel. Un beau mélange de platines, de souffles, de flûtes, d'objets et d'électroniques pour une nappe aux textures planes, profondes et absorbantes. L'autre surprise de ce disque, c'est de voir le peu de temps accordé à Lucio Capece: un duo (très surprenant) de cinq minutes aux côtés de Christian Kesten et un solo de deux minutes trente... Deux pièces très bien certes, mais beaucoup trop courtes, comme une présentation frustrante d'un des plus grands musiciens résidant à Berlin! dommage... Heureusement, il y a tout de même in between d'Annette Krebs pour rattraper cette lacune, ma pièce préférée de toute cette compilation. Un morceau magnifique où certaines notes sont répétées avec une sorte de gros bol tibétain, auxquelles s'ajoutent des interventions électroniques diverses, de multiples enregistrements radiophoniques, ainsi que de nombreux field-recordings pris à travers le monde entre différentes tournées. Un véritable art de la composition sonore,de la structure de l'espace, et de l'équilibre entre le son, le bruit, la note et le silence, qui peut rappeler Pisaro à certains égards. Autre très bonne découverte, la formation féminine Les Femmes Savantes avec Sabine Ercklentz (trompette), Hanna Hartman (objets), Andrea Neumann (piano, table de mixage), Ute Wassermann (voix) et Ana Maria Rodriguez (électronique) pour une improvisation électroacoustique minimaliste et onirique, plutôt originale et sensiblement merveilleuse.
Pour finir, un troisième disque avec plus de musiques idiomatiques, genre rock, post-rock, dub, (free-)jazz. Car à proprement parler, il n'y a pas de free sur les autres disques, ce que sur le troisième qu'on peut entendre le trio Paul Lovens/Ignaz Schick/Clayton Thomas pour une courte piste lyrique et énergique d'une des dernières performances d'Ignaz au saxophone alto je pense. Pièce étonnante aussi, c'est Toppling And Tumbling (short version) d'un compositeur que je ne connaissais pas: Antje Vowinckel. Une exploration cyclique, systématique et sensible du timbre d'une multitude de percussions dans un dialogue étroit et absorbant, recommandé. Juste après vient d'ailleurs un incroyable duo violoncelle/contrebasse avec Nicholas Bussmann et Werner Dafeldecker où l'on jurerait écouter la suite de la précédente pièce pour percussion. Le bois est violemment et obstinément frappé et les cordes résonnent à travers cette cuve de manière magique durant une phase où les deux musiciens fusionnent avant de se décaler progressivement. La bonne découverte de ce disque c'est aussi Hanno Leichtmann qui nous propose ici un solo et un duo avec Andrea Neumann: musique informatique et électronique de boucles en dialogue avec l'exploration méthodique du piano de Neumann. Puis viennent les errances d'Antoine Chessex (saxophone ténor), musique d'inspiration spectrale où de longues notes de saxophone se superposent à une basse continue en enregistrement multipistes, le résultat est certes trop court pour vraiment se prendre au jeu, mais tout de même envoutant grâce à l'extrême mobilité du continuum. Et pour finir, un extrait d'un concert auquel j'avais eu la chance d'assister au cours de l'été 2010 quelques jours avant de rentrer en France. Il s'agit du Splitter Orchester, un gigantesque orchestre d'environ vingt musiciens parmi les plus talentueux (Liz Albee, Boris Baltschun, Burkhard Beins, Anthea Caddy, Werner Dafeldecker, Axel Dörner, Robin Hayward, Sabine Vogel, etc.) réunis par Clare Cooper et Clayton Thomas suite à l'expérience australienne du Splitter Orchestra. Un orchestre gigantesque qui improvise ici au beau milieu d'un lieu non moins colossal, la gare centrale de Berlin. Les textures se multiplient jusqu'au chaos, des motifs émergent et se font submerger, l'écoute est attentive au lieu ainsi qu'entre chacun, l'environnement génère la musique aussi bien que la musique parvient à modifier considérablement le lieu: une expérience unique et époustouflante dont on a la chance d'avoir un aperçu ici; et qui conclut à merveille cette compilation.
Après, comme pour toute compilation, la succession parfois improbable d'esthétiques incomparables peut fatiguer; et la courte durée de chaque pièce empêche souvent un développement quelconque qui permet de vraiment saisir la musique et la particularité de chacun. Mais bon, c'est le lot de toutes compilations... Ceci-dit, on a là tout de même un état des lieux monumental d'une grande partie des nouvelles musiques européennes, un état des lieux qui documente très bien la diversité des approches et des esthétiques, des recherches, des volontés et des formules adoptés par chacun. Musiques électroniques, acoustiques, instrumentales, en groupe, en solo ou en petite formation à travers des collaborations qui se recoupent, musiques idiomatiques, toutes les formes des nouvelles musiques sont abordées. Cette compilation forme à mon avis une excellente introduction et un moyen de découverte parfait pour aborder les esthétiques différentes des musiques improvisées et expérimentales pour la décennie 2010.
Informations, tracklisting complet et présentation de chaque formation disponible ici: http://www.mikroton.net/press/PRMikrotonCD14-15-16.pdf
Chris Abrahams / Lucio Capece - None of them would remember it that way (Mikroton, 2012)
Abrahams/Capece, un duo étrange et minimaliste, qui peut laisser perplexe ou envouter complètement. Un synthétiseur DX-7 (un des premiers numériques, typique des années 80) pour Chris Abrahams d'un côté, et une clarinette basse, un saxophone soprano, une shruti box et des préparations pour son acolyte, Lucio Capece.
Le duo Abrahams/Capece parsème un espace très aéré d'interventions étranges et inattendues, qui se répondent sans jamais vraiment fusionner. Sur les trois pièces, les jeux de chacun s'opposent souvent, Capece pose la plus grave note de la clarinette basse pendant un long souffle ou produit une nappe continue et grave également à la shruti box, alors que Abrahams y répond avec de très courtes notes ultra aiguës, de manière pointilliste et minimaliste. Hormis sur la dernière piste, le silence fait partie intégrante des deux autres pièces, mais aussi la répétition et les modes de jeux réductionnistes. Des silences longs et pesants, des notes et des souffles parfois à peine audibles, autant d'éléments qui réclament de l'attention et de la disponibilité, mais qui donnent surtout un poids d'une intensité magique à chaque intervention et à chaque réponse qui ont le temps d'être savamment calculées et préparées avant d'être jouées. En cela, nous reconnaissons la présence de Lucio Capece, ami et proche collaborateur de Radu Malfatti.
Mais outre la structure, c'est le dialogue entre le synthétiseur numérique et des instruments et préparations acoustiques qui me paraît aussi intéressant et beau que la consistance de chaque intervention. Si les éléments s'opposent, le dialogue est néanmoins très sensible et attentionné. Abrahams et Capece parviennent à produire un dialogue cohérent et précis, sans fusionner, où le silence, considéré comme une troisième source sonore, médiatrice entre le numérique et l'acoustique, paraît unir les deux sources opposées. Mais c'est également en assumant pleinement l'altérité et l'opposition de chaque instrument, et en en jouant de manière radicale et parfois exagérée, que le duo Abrahams/Capece parvient à former un discours unifié tout en étant le produit d'oppositions, d'oppositions entre la musique et le silence déjà, mais aussi entre les registres (infra-basses/ultra-aigus), les intensités (pianissimo/forte), les densités (sinusoïdes/bruits issus de préparations motorisés), les durées (pointillisme/drone), etc.
Trois pièces où chacun fait réellement preuve d'inventivité et de créativité, notamment au niveau des textures, mais également au niveau de l'engagement, car les réponses sont souvent inattendues et très surprenantes, tant elles sont nouvelles et s'opposent à ce à quoi elles répondent. Une musique autre et nouvelle, précise, radicale et minimaliste, tout en restant intense et puissante. Recommandé.
Informations et extrait: http://mikroton.net/site/index.php?mikroton-cd-13,170
Le duo Abrahams/Capece parsème un espace très aéré d'interventions étranges et inattendues, qui se répondent sans jamais vraiment fusionner. Sur les trois pièces, les jeux de chacun s'opposent souvent, Capece pose la plus grave note de la clarinette basse pendant un long souffle ou produit une nappe continue et grave également à la shruti box, alors que Abrahams y répond avec de très courtes notes ultra aiguës, de manière pointilliste et minimaliste. Hormis sur la dernière piste, le silence fait partie intégrante des deux autres pièces, mais aussi la répétition et les modes de jeux réductionnistes. Des silences longs et pesants, des notes et des souffles parfois à peine audibles, autant d'éléments qui réclament de l'attention et de la disponibilité, mais qui donnent surtout un poids d'une intensité magique à chaque intervention et à chaque réponse qui ont le temps d'être savamment calculées et préparées avant d'être jouées. En cela, nous reconnaissons la présence de Lucio Capece, ami et proche collaborateur de Radu Malfatti.
Mais outre la structure, c'est le dialogue entre le synthétiseur numérique et des instruments et préparations acoustiques qui me paraît aussi intéressant et beau que la consistance de chaque intervention. Si les éléments s'opposent, le dialogue est néanmoins très sensible et attentionné. Abrahams et Capece parviennent à produire un dialogue cohérent et précis, sans fusionner, où le silence, considéré comme une troisième source sonore, médiatrice entre le numérique et l'acoustique, paraît unir les deux sources opposées. Mais c'est également en assumant pleinement l'altérité et l'opposition de chaque instrument, et en en jouant de manière radicale et parfois exagérée, que le duo Abrahams/Capece parvient à former un discours unifié tout en étant le produit d'oppositions, d'oppositions entre la musique et le silence déjà, mais aussi entre les registres (infra-basses/ultra-aigus), les intensités (pianissimo/forte), les densités (sinusoïdes/bruits issus de préparations motorisés), les durées (pointillisme/drone), etc.
Trois pièces où chacun fait réellement preuve d'inventivité et de créativité, notamment au niveau des textures, mais également au niveau de l'engagement, car les réponses sont souvent inattendues et très surprenantes, tant elles sont nouvelles et s'opposent à ce à quoi elles répondent. Une musique autre et nouvelle, précise, radicale et minimaliste, tout en restant intense et puissante. Recommandé.
Informations et extrait: http://mikroton.net/site/index.php?mikroton-cd-13,170
Chris Abrahams & Clare Cooper - Germ Studies (Splitrec, 2011)
Parfois, on a l'impression que la scène expérimentale a exploitée tellement de possibilités que toute démarche créative semble impossible, qu'un point de non-retour a été atteint. Mais heureusement, on n'a jamais fini d'être surpris, en voici pour preuve cet ovni australien dénommé Germ Studies. Entre 2003 et 2008, le pianiste Chris Abrahams et la harpiste Clare Cooper (dorénavant basée à berlin où elle a fondé le merveilleux ensemble Hammeriver) ont enregistré 198 pièces très courtes (entre quatre secondes et quatre minutes au grand maximum), pour DX7 (un synthétiseur des années 80) et guzheng (une cithare chinoise qui daterait du IIIe siècle de notre ère).
Il n'y a pas à dire, c'est l'un des disques les plus bizarres que j'ai entendu depuis un bout de temps, l'un des plus paradoxaux et des plus osés. Confronter un instrument électronique avec un instrument antique, se placer aussi frontalement dans un espace étouffé entre tradition et modernité, entre acoustique et électronique, il fallait oser. Il est bien évidemment hors de question que j'écrive sur chaque pièce, d'une part parce qu'elles sont trop nombreuses, et d'autre part parce qu'elles sont trop variées. En effet, chaque pièce est autonome et développe un univers singulier en rapport avec un dessin présent dans un poster livré avec ce double CD (dessins composés par des proches comme Clayton Thomas, Xavier Charles, Christof Kurzmann, Annette Krebs, et j'en passe). Les études peuvent être microtonales, minimalistes, maximalistes, intenses, réductionnistes, bruitistes, rythmiques, mélodiques, ou complètement extraterrestres. A chaque pièce son univers, pour finalement déployer une ambiance improbable et inattendue, unique et cosmique. Toutes les pistes offrent néanmoins une interaction toujours très intime, et, aussi étonnant que cela puisse paraître, il est souvent difficile de distinguer l'apport de l'un ou de l'autre. Qu'elle soit improvisée ou écrite, l'interaction entre les deux musiciens est toujours sensible, et l'attention au son est chaque fois très intense. Il n'est pas vraiment question de confrontation finalement, mais plutôt d'une (réu-)nion très féconde entre deux univers/instruments, car les sons se fondent constamment l'un dans l'autre sans distinction d'origines, de timbres, ou de fonctions. Une musique la plupart du temps sans repères, voire sans origines, qui paraît aussi étrangère qu'une musique plutonienne ou saturnienne (loin dans le cosmos en tout cas), une musique neuve, fraiche, et aventureuse (c'est le moins qu'on puisse dire...).
Durant ces cinq années, Abrahams et Cooper paraissent s'être donnés à cœur joie de déployer cet univers halluciné composé d'une union d'instruments complètement improbable. Et l'exploration sonore de ce mariage inattendu surprend vraiment par sa richesse, les Germ Studies font preuve d'une créativité folle et d'une volonté étonnamment gaie et joyeuse d'explorer ce nouveau territoire, ce qui n'est pas sans contrebalancer le manque, parfois irritant ou ennuyeux, de profondeur et de déploiement des paysages sonores du à la durée des pièces. Car bien sûr, sur ces 198 pièces réparties sur deux petites heures de musique, il y a de nombreux défauts et beaucoup d'imperfections (ce qui nous rappelle qu'il s'agit bien de pièces interprétées par des humains), mais je ne suis pas sûr d'avoir vraiment à les noter. A mon avis, ces études valent largement le coup d'oreille, juste pour leur aspect effrontément aventureux et extrêmement/radicalement osé, autant que pour la créativité dont fait preuve ce duo dans l'exploration sonore des interactions possibles entre le synthétiseur et le guzheng.
Tracklist: vous voulez rire?
Il n'y a pas à dire, c'est l'un des disques les plus bizarres que j'ai entendu depuis un bout de temps, l'un des plus paradoxaux et des plus osés. Confronter un instrument électronique avec un instrument antique, se placer aussi frontalement dans un espace étouffé entre tradition et modernité, entre acoustique et électronique, il fallait oser. Il est bien évidemment hors de question que j'écrive sur chaque pièce, d'une part parce qu'elles sont trop nombreuses, et d'autre part parce qu'elles sont trop variées. En effet, chaque pièce est autonome et développe un univers singulier en rapport avec un dessin présent dans un poster livré avec ce double CD (dessins composés par des proches comme Clayton Thomas, Xavier Charles, Christof Kurzmann, Annette Krebs, et j'en passe). Les études peuvent être microtonales, minimalistes, maximalistes, intenses, réductionnistes, bruitistes, rythmiques, mélodiques, ou complètement extraterrestres. A chaque pièce son univers, pour finalement déployer une ambiance improbable et inattendue, unique et cosmique. Toutes les pistes offrent néanmoins une interaction toujours très intime, et, aussi étonnant que cela puisse paraître, il est souvent difficile de distinguer l'apport de l'un ou de l'autre. Qu'elle soit improvisée ou écrite, l'interaction entre les deux musiciens est toujours sensible, et l'attention au son est chaque fois très intense. Il n'est pas vraiment question de confrontation finalement, mais plutôt d'une (réu-)nion très féconde entre deux univers/instruments, car les sons se fondent constamment l'un dans l'autre sans distinction d'origines, de timbres, ou de fonctions. Une musique la plupart du temps sans repères, voire sans origines, qui paraît aussi étrangère qu'une musique plutonienne ou saturnienne (loin dans le cosmos en tout cas), une musique neuve, fraiche, et aventureuse (c'est le moins qu'on puisse dire...).
Durant ces cinq années, Abrahams et Cooper paraissent s'être donnés à cœur joie de déployer cet univers halluciné composé d'une union d'instruments complètement improbable. Et l'exploration sonore de ce mariage inattendu surprend vraiment par sa richesse, les Germ Studies font preuve d'une créativité folle et d'une volonté étonnamment gaie et joyeuse d'explorer ce nouveau territoire, ce qui n'est pas sans contrebalancer le manque, parfois irritant ou ennuyeux, de profondeur et de déploiement des paysages sonores du à la durée des pièces. Car bien sûr, sur ces 198 pièces réparties sur deux petites heures de musique, il y a de nombreux défauts et beaucoup d'imperfections (ce qui nous rappelle qu'il s'agit bien de pièces interprétées par des humains), mais je ne suis pas sûr d'avoir vraiment à les noter. A mon avis, ces études valent largement le coup d'oreille, juste pour leur aspect effrontément aventureux et extrêmement/radicalement osé, autant que pour la créativité dont fait preuve ce duo dans l'exploration sonore des interactions possibles entre le synthétiseur et le guzheng.
Tracklist: vous voulez rire?
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