II est un disque certainement très attendu par beaucoup des visiteurs de ce blog. Après un duo qui rassemblait les deux figures les plus éminentes de Wandelweiser (Pisaro & Beuger), le label erstwhile publie un nouveau duo, sur un double CD cette fois, avec les deux secondes figures les plus éminentes de ce collectif certainement : le clarinettiste suisse Jürg Frey et le tromboniste autrichien Radu Malfatti.
Le premier disque est une longue composition de Malfatti intitulée shoguu, une composition divisée en cinq parties, mais peut-être seulement pour le disque, en tout cas, les cinq parties ne se différencient pas vraiment les unes des autres. Une longue pièce de plus d'une heure qui ressemble à beaucoup des dernières réalisations de pièces de Malfatti que j'ai pu entendre récemment, sauf qu'il s'agit là d'une réalisation plus intime, en petit comité, avec seulement Malfatti et Frey, contrairement aux autres pièces de Malfatti généralement réalisées par de petits ensembles d'instrumentistes. Mais la différence numérale ne fait pas la différence qualitative. En effet, trombone et clarinette jouent ici des notes plutôt longues, parfois en décalées, parfois à l'unisson, sur des registres différents. Il s'agit toujours de notes seulement, et d'instruments acoustiques. Malfatti semble ne s'intéresser et ne composer qu'avec ce matériau "primitif", des notes et des instruments, avec du silence. Un matériau réduit à une attaque pure, toujours identique, à un souffle continu et propre, à des notes exemptes de défauts, de personnalité, de traces humaines, des notes qui en plus semblent assemblée de manière aléatoire. Malfatti compose avec des notes qui se succèdent se juxtaposent et s'espacent pour former une sorte de nuage sonore, un nuage épuré qui laisse place au silence, aux différences entre chaque note et instrument. C'est simple et attendu (hormis deux ou trois piquées très surprenantes), mais la magie est toujours là. Malfatti compose des pièces minimalistes et simples mais remplies de poésie. La poésie d'une note pure, d'un instrument vierge, et d'un silence qui remplit la musique.
Mais ce double disque, si je devais le conseiller, ce serait avant tout pour le CD consacré à instruments, field recordings, counterpoints de Jürg Frey. Le titre et la renommée des deux musiciens en disent long. On se doute qu'il s'agit d'une succession de notes simples, et de field recordings environnementaux et minimalistes. Le contrepoint, on s'imagine très bien qu'il est seulement la simple juxtaposition d'une ligne instrumentale, et d'une ligne préenregistrée. Et bien sûr, quand on s'imagine tout ceci, on est en plein dans le mille. Mais ce qui n'est pas dit dans le titre, c'est la beauté et la finesse de cette réalisation. Les field recordings, on se demande s'il s'agit vraiment d'une diffusion ou s'il ne s'agit pas seulement de l'environnement dans lequel la pièce a été enregistrée. Ici, les notes sont encore plus douces, elles répondent à certaines tonalités présentes dans les field recordings, elles sont plus courtes aussi, et se distinguent parfois difficilement les unes des autres. Une mélodie se forme petit à petit, très progressivement, une mélodie fantomatique, la mélodie d'un espace inhabité, la mélodie d'un environnement quotidien et simple. Il s'agit là encore d'une pièce très poétique je trouve. Malfatti et Frey semblent répondent à une sorte de basse fantomatique en mode mineur qui sort des field recordings et forment une longue mélodie espacée, éthérée, une mélodie qui s'efface derrière elle-même, qui réapparaît à certains moments, mais qui est toujours en réponse directe au field recordings. Il ne s'agit pas ici de créer une forme harmonique à partir d’enregistrements et de bruits comme chez Pisaro par exemple, il s'agit de répondre harmonieusement à la mélodie d'un field recording. Et le duo y répond avec finesse, précision, délicatesse, attention et sensibilité. Et à partir de là, au fil des minutes, un long poème minimaliste se déroule très progressivement, un poème en filigrane, un poème où les instruments déchiffrent la mélodie du monde et de l'environnement, un poème magnifique.
D'un côté, j'ai toujours admiré Malfatti, et en même temps, je ne trouve jamais ses pièces si mémorables, mais quand même, je suis toujours enchanté de les entendre. De l'autre côté, Jürg Frey est un musicien que j'apprécie énormément, je ne l'admire pas, j'ai même tendance à l'oublier souvent, et pourtant, dès que j'entends une nouvelle composition de lui, il m'épate à chaque fois, et je la trouve toujours mémorable. Bref, il s'agit en tout cas de deux artistes extrêmement importants pour ces dernières décennies, presque des incontournables, et je ne peux que recommander ces deux compositions très belles réalisées par eux-mêmes - surtout la magnifique instruments, field recordings, counterpoints. Toute la beauté du nouveau minimalisme européen dans une de ses formes les plus radicales réunie sur un seul disque !
JÜRG FREY / RADU MALFATTI - II (2CD, erstwhile, 2014) : lien
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Taku Sugimoto - quartet / octet
Au sein des nouvelles musiques improvisées, réductionnistes ou onkyo, et écrites, Taku Sugimoto figure parmi les musiciens les plus romantiques. Depuis Opposite, qui a marqué toute une génération de guitaristes et d'improvisateurs, la mélodie a reconquis un nouveau statut dans les musiques expérimentales, et elle est exploitée et explorée au même titre que le timbre, le bruit ou le silence. Silence, par ailleurs, qui est aussi devenu bien plus présent dans l'improvisation libre depuis ce fameux disque publié à la fin des années 90.
Tout ça pour dire que oui, Taku Sugimoto est un musicien hors pair, qui a eu une influence considérable sur les musiques expérimentales à partir des années 2000, et qui peut encore être quelque peu sous-estimé aujourd'hui encore. Et tout ça pour dire aussi qu'après deux superbes collaborations avec Pisaro (ainsi qu'un duo avec Moe Kamura que je n'ai pas encore écouté), je suis ravi de découvrir quartet / octet, son dernier disque publié sur Slubmusic Tengu, et quand je l'ai reçu, j'étais encore plus impatient de l'écouter rien qu'à voir les musiciens qui ont réalisé ces deux pièces : Klaus Filip aux sinusoïdes, Ko Ishikawa au sho, Moe Kamura à la voix, Kazushige Kinoshita au violon, Radu Malfatti au trombone, Masahiko Okura à la clarinette, Taku Sugimoto à la guitare, Taku Unami aux sinusoïdes, et Nikos Veliotis au violoncelle.
Le premier quartet est une miniature de 2 minutes 30 réalisée par Kinoshita, Sugimoto, Unami et Veliotis. Il s'agit d'une composition minimaliste à tendance néo-classique avec des notes de quelques secondes qui forment une mélodie jolie, onirique, et aérienne. C'est beau, sans aucun doute, mais si court qu'on l'oublie vite... C'est pour ça que je préfère largement octet, une version rallongée et plus espacée du quartet, avec les mêmes musiciens sauf Kinoshita, ainsi que Filip, Ishikawa, Kamura, Malfatti et Okura. Les instrumentistes jouent sur la même gamme de notes, une gamme qui forme des mélodies simples, des mélodies de trois notes, des mélodies reposantes, calmes, fluides, et qui possèdent un charme propre aux rêves et aux fantasmes. Les notes peuvent être plus longues, mais c'est surtout l'espace qui est plus austère. Les pauses de chaque instrument sont plus longues, beaucoup plus longues, et laissent la place aux souffles plus fins et subtils de Malfatti et Okura, aux très discrètes sinusoïdes de Filip et Unami, ainsi qu'aux harmoniques légères et aériennes de Ishikawa et Veliotis. Sugimoto, Okura, Veliotis et Kamura sont les principaux acteurs des mélodies, ils charment et envoutent grâce à la finesse, la légèreté et la subtilité de leur jeu, mais de son côté, le reste de l'octet produit une sorte de souffle encore plus fin, comme un tapis soyeux de bruits, de souffles, de ronronnements, qui accentue encore plus cette impression de flotter dans un rêve.
Aux premières écoutes, même si j'étais excité à l'idée de découvrir ces nouvelles compositions de Sugimoto, j'étais assez distrait et pas plus convaincu que ça par ce que j'entendais. Mais au bout de deux lectures seulement, assez rapidement donc, je me suis laissé complètement emporté par ces flux mélodiques et oniriques, par ces silences fantastiques et aventureux, par toute la légèreté et l'espace produit par ces pièces. Recommandé.
TAKU SUGIMOTO - quartet / octet (CD, Slubmusic Tengu, 2014)
Tout ça pour dire que oui, Taku Sugimoto est un musicien hors pair, qui a eu une influence considérable sur les musiques expérimentales à partir des années 2000, et qui peut encore être quelque peu sous-estimé aujourd'hui encore. Et tout ça pour dire aussi qu'après deux superbes collaborations avec Pisaro (ainsi qu'un duo avec Moe Kamura que je n'ai pas encore écouté), je suis ravi de découvrir quartet / octet, son dernier disque publié sur Slubmusic Tengu, et quand je l'ai reçu, j'étais encore plus impatient de l'écouter rien qu'à voir les musiciens qui ont réalisé ces deux pièces : Klaus Filip aux sinusoïdes, Ko Ishikawa au sho, Moe Kamura à la voix, Kazushige Kinoshita au violon, Radu Malfatti au trombone, Masahiko Okura à la clarinette, Taku Sugimoto à la guitare, Taku Unami aux sinusoïdes, et Nikos Veliotis au violoncelle.
Le premier quartet est une miniature de 2 minutes 30 réalisée par Kinoshita, Sugimoto, Unami et Veliotis. Il s'agit d'une composition minimaliste à tendance néo-classique avec des notes de quelques secondes qui forment une mélodie jolie, onirique, et aérienne. C'est beau, sans aucun doute, mais si court qu'on l'oublie vite... C'est pour ça que je préfère largement octet, une version rallongée et plus espacée du quartet, avec les mêmes musiciens sauf Kinoshita, ainsi que Filip, Ishikawa, Kamura, Malfatti et Okura. Les instrumentistes jouent sur la même gamme de notes, une gamme qui forme des mélodies simples, des mélodies de trois notes, des mélodies reposantes, calmes, fluides, et qui possèdent un charme propre aux rêves et aux fantasmes. Les notes peuvent être plus longues, mais c'est surtout l'espace qui est plus austère. Les pauses de chaque instrument sont plus longues, beaucoup plus longues, et laissent la place aux souffles plus fins et subtils de Malfatti et Okura, aux très discrètes sinusoïdes de Filip et Unami, ainsi qu'aux harmoniques légères et aériennes de Ishikawa et Veliotis. Sugimoto, Okura, Veliotis et Kamura sont les principaux acteurs des mélodies, ils charment et envoutent grâce à la finesse, la légèreté et la subtilité de leur jeu, mais de son côté, le reste de l'octet produit une sorte de souffle encore plus fin, comme un tapis soyeux de bruits, de souffles, de ronronnements, qui accentue encore plus cette impression de flotter dans un rêve.
Aux premières écoutes, même si j'étais excité à l'idée de découvrir ces nouvelles compositions de Sugimoto, j'étais assez distrait et pas plus convaincu que ça par ce que j'entendais. Mais au bout de deux lectures seulement, assez rapidement donc, je me suis laissé complètement emporté par ces flux mélodiques et oniriques, par ces silences fantastiques et aventureux, par toute la légèreté et l'espace produit par ces pièces. Recommandé.
TAKU SUGIMOTO - quartet / octet (CD, Slubmusic Tengu, 2014)
Lucio Capece, Julia Eckhardt, Christian Kesten, Radu Malfatti, Taku Sugimoto, Toshimaru Nakamura - Wedding Ceremony
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| CAPECE/ECKHARDT/KESTEN/MALFATTI/NAKAMURA/SUGIMOTO - Wedding Ceremony (Cathnor, 2009) |
La plus importante des pièces (en durée tout du moins, avec près de 27 minutes) s'intitule Quartet+2 et a été composée par Radu Malfatti. Sur cette troisième piste, chaque musicien ne joue qu'une note, répétée à intervalles réguliers semble-t-il. On dirait qu'il y a une certaine relation entre la durée du silence et la hauteur de la note jouée, que plus la hauteur est basse, plus le silence est long. En tout cas, cette pièce est radicalement monotone et simple, mais se révèle pourtant riche. On sait toujours ce qui va arriver, mais jamais vraiment quand, malgré la régularité des interventions. Les vents soufflent dans les registres graves, le violon joue une note arco medium, et Kesten ne joue qu'un souffle très précis et toujours identique à lui-même, tandis que Nakamura et Sugimoto jouent à des volumes à peine perceptibles. Ce n'est que lors des dernières minutes que la note change. Une forme minimale, de même que le matériau sonore, mais le tout est réalisé avec beaucoup de précision (dans la hauteur, les volumes, les attaques et la tenue) et se révèle franchement envoutant. Puis vient Doremilogy 2.12, composé par Sugimoto, et qui joue également beaucoup sur la répétition. Ici, chaque musicien joue entre une et trois notes d'une gamme majeure pour finalement former la totalité de la gamme, une gamme volontairement flottante et frottante, où les instruments jouent légèrement en-dessous ou au-dessus de la note - une étrangeté déroutante de quatre minutes. Il faut aussi parler de la première piste, une composition de Christian Kesten intitulée Zonder Titel (Schuif en Ruis). Elle ne dure que huit minutes, mais je crois que c'est la pièce que je préfère de ce disque. Il s'agit là encore d'une pièce répétitive, avec beaucoup de silence et un volume assez faible. Evidemment j'ai envie de dire. Mais bref, le plus beau est le léger, continuel et doux glissando que chaque musicien opère tout au long de ce disque. Tous les musiciens jouent ensemble entre de longs silences, et ils font à chaque fois un magnifique glissando tout en beauté, en tension, et en douceur crispée. Une pièce simple toujours, mais vraiment magnifique, tendue, et riche.
Pour finir le disque, Lucio Capece a composé et donné quelques instructions pour une sorte performance à moitié musicale, à moitié théâtrale, nommée About "The society of spectacle" Guy Debord 1967. Durant la première minute, les musiciens jouent chacun une note, puis un silence. Tous les musiciens ont choisi de très beaux sons, qui se marient à merveille, des sons brefs, à volume moyen, assez réverbérés, pendant que Capece se promène dans la salle pour lire très faiblement des extraits de La société du spectacle aux auditeurs. Des micros sont placés au milieu du public et le silence est constamment rempli des réactions des auditeurs. Cette première moitié est vraiment belle dans ce que les musiciens jouent, avec un silence très riche des réactions du public. Au bout de sept minutes, la musique s'arrête brutalement, et Capece propose également au public de lire des extraits de Debord, au micro ou non. Le public se prête alors petit à petit au jeu et des extraits sont lus pendant les sept minutes restantes. Le choix du texte n'est certainement pas anodin, mais j'ai du mal à saisir la pertinence politique de cette performance. Restent les sept premières minutes qui sont vraiment belles.
Outre les superbes pièces de Kesten et Malfatti qui sont mes préférées, j'ai beaucoup aimé l'improvisation proposée par ce sextet, peut-être plus classique et moins étonnante mais vraiment réussie. Cette deuxième piste est la moins silencieuse, la plus forte en volume, et aussi la plus dense. Même s'il s'agit toujours d'une approche minimaliste et répétitive, il y a une forme plus organique à l'oeuvre, une écoute qui engage la proximité et l'intimité, et moins de réserve que dans les réalisations de pièces écrites. L'improvisation est aussi plus axée sur la recherche de textures avec de nombreux souffles, du bruit blanc, etc. C'est aussi le moment de clairement différencier les approches : tonales pour Sugimoto, répétitive pour Malfatti, bruitiste et réductionniste pour Nakamura et Capece, discrète et sensible pour Kesten et à la croisée de tous ces chemins pour Eckhardt.
Finalement, même si une unité d'approche est présente sur chaque pièce et pour chaque musicien, il y a tout de même une grande diversité et de nombreuses déclinaisons de cette approche qui sont proposées tout au long de ces 75 minutes. Un disque vraiment varié et très bien réalisé, toujours avec justesse, précision, attention, et engagement total. Conseillé.
[merci à david papapostolou de m'avoir prêté et suggéré la réécoute de ce disque]
Antoine Beuger - Cantor Quartets
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| ANTOINE BEUGER - Cantor Quartets (another timbre, 2013) |
Pour le présenter rapidement, ce double disque est l'interprétation de quatre pages des Cantor Quartets composés par Antoine Beuger, quatre pages jouées par Radu Malfatti (trombone), Jürg Frey (clarinette), Sarah Hughes (cithare) et Dominic Lash (contrebasse). Chaque page est structurée de la même manière, un canon de sept notes et de quatre lignes. Le premier musicien joue seul les sept premières notes et passe à la seconde ligne, le second commence alors la première ligne, et ainsi de suite jusqu'à ce que le premier ait joué les 28 notes. Chaque musicien ne joue qu'une note à la fois, une note longue, faible, calme, et laisse bien sûr de grands silences entre chacune. On se retrouve alors avec quatre lignes jouées sur près de quarante minutes à chaque fois. Voilà ce qui paraît long et monotone, et peut facilement irrité.
Mais au-delà de cette forme, il se passe quand même des trucs captivants. D'une part, il y a ces silences : des silences qui ne sont ni pleins ni vides, où il ne se passe quasiment rien sauf un avion qui passe de temps à autres, des évènements très sporadiques qui prennent d'autant plus de force. Et le quartet joue avec ce trafic aérien. Mais le plus intéressant n'est pas dans ce dialogue assez anecdotique avec l'extérieur. Ce qui rend ce double disque captivant, ce sont les couples instrumentaux, les divisions du quartet. Bon déjà, on le voit tout de suite, il y a deux instruments à cordes, et deux instruments à vent (deux générations de musiciens aussi), deux instruments qui jouent dans les registres graves, et deux dans les aigus (mais qui n'appartiennent pas à la même famille). Et aussi, on a d'un côté Radu Malfatti qui a su au fil des années acquérir un son d'une neutralité complète, un son d'une stabilité et d'une indifférence hallucinantes, avec à ses côtés Sarah Hughes qui n'utilise sa cithare qu'avec un e-bow, ce qui lui donne des airs de sinusoïdes ; et on a de l'autre côté un couple opposé aux phrasés tremblants et incertains de Jürg Frey et Dominic Lash, qui varient toujours la colonne d'air et la pression de l'archet.
Des graves et des aigus, des cordes et des vents, des interventions propres et sures et des interventions tremblantes au bord de l'évanouissement. Autant d'éléments qui parfois se croisent, parfois s'opposent ou se confondent, parfois dialoguent et parfois s'ignorent. Mais ce sont ces couples d'oppositions et de similarités qui font bien toute la richesse de cette session - autant voire plus que les différences entre les pages jouées, ou les différences d'ordre d'entrée des musiciens. Et puis bien sûr, il y a la structure de ces pages qui font de chaque pièce une œuvre qui prend de plus en plus de densité, qui devient de plus en plus riche et complexe au fur et mesure des entrées. Après voilà, je l'ai déjà dit, ce disque est très long, et demande beaucoup beaucoup d'attention, il y a un moment où l'on décroche - mais rien n'oblige de tout écouter d'un coup après. Il y a quelque chose qui relève du défi lancé à l'auditeur dans la longueur et la monotonie, mais quand on le relève, un bon nombre de surprises nous attendent.
[ernesto rodrigues]
Guerreiro / Malfatti / Rodrigues - shimosaki (b-boim, 2013)
Autant prévenir tout de suite, c'est plutôt difficile d'écouter ce disque avant 21 heures quand on habite en ville ou dans n'importe quel environnement bruyant, surtout en suivant les recommandations de Malfatti, qui indique comme toujours que le disque est à lire "faiblement". Car le trio Ricardo Guerreiro (ordinateur), Radu Malfatti (trombone), Ernesto Rodrigues (violon alto), joue déjà très faiblement, et peu.
shimosaki est une improvisation qui semble tout de même très influencée par Radu Malfatti, maître du minimalisme le plus radical. Un minimalisme plutôt modéré ici dans la mesure où il y a peu de répétitions et beaucoup de changements. On trouve de nombreuses sonorités utilisées ici (peut-être est-ce aussi dû cette fois à l'influence de Rodrigues), allant des cordes effleurées par les crins, des souffles à travers le trombone, des notes claires et précises, et des sinusoïdes. Ceci-dit, entre ces éléments joués à peine plus fort que les mouvements d'un public qu'on entend aussi bien, c'est surtout le silence qui est omniprésent durant cette improvisation de quarante minutes. Pas un silence total, mais un silence qui sépare chacune des interventions prises de manière individuelle. Même s'il y a souvent du son, chaque musicien prend une respiration très longue avant d'intervenir et on a rarement l'occasion d'entendre simultanément les trois improvisateurs - qui cherchent apparemment à se faire plus discrets les uns que les autres.
Une pièce aussi calme que radicale, jouée à un volume aussi faible qu'extrême. Ce n'est certes pas inattendu, mais la rencontre entre ces personnalités offre quand même une musique renouvelée et rafraîchie.
[parallèlement et simultanément, un autre enregistrement de cette rencontre a été publié sur le label de rodrigues cette fois, que je chroniquerai sur le prochain numéro de revue&corrigée]
Ernesto Rodrigues / Neil Davidson / Wade Matthews - Erosions (creative sources, 2010)
Erosions est une autre rencontre inattendue et surprenante où trois musiciens assez différents tentent également d'établir un dialogue. Il s'agit cette fois d'Ernesto Rodrigues (violon alto), Neil Davidson (guitare acoustique) et Wade Matthews (synthèse digitale et manipulation de field-recordings). Trois musiciens qui ne jouent pas forcément sur les mêmes terrains, sur les mêmes esthétiques et méthodes d'improvisation, mais qui s'efforcent tout de même de créer ici une improvisation collective.
Ils s'y efforcent, et ils y arrivent - c'est même, pour ce qui est des enregistrements de Rodrigues et Davidson, un de mes disques préférés (d'ailleurs, j'avais déjà beaucoup aimé leur précédente collaboration intitulée fower). Cinq improvisations assez calmes et lentes, interactives et symbiotiques. Les textures sont originales et s'agencent de manière parfois symbiotiques, parfois opposées. Wade Matthews est certainement le plus étonnant des trois avec des enregistrements de trains transformés en fréquences granuleuses, des sinusoïdes impromptues et des souffles oniriques, les matières sonores qu'il produit sont franchement inventives et singulières, et il parvient à constamment surprendre et déjouer les attentes. Plus solidaires entre eux, du fait de leurs instruments à cordes et acoustiques, Neil Davidson et Ernesto Rodrigues semblent aller de pair - même si ce n'est pas toujours le cas. Une utilisation souvent détournée et/ou préparée des instruments, allant de l'insertion d'objets entre les cordes, à l'utilisation d'archet sur la guitare, en passant par les techniques étendues habituelles de col legno (frottement avec le bois de l'archet) et sul ponticello (frottement du chevalet), et je suis loin d'être exhaustif. Chaque émission de son est une invitation aux réponses, réponses qui s'intègrent ou s'opposent à la proposition initiale. Et du fait de cette interaction, la musique proposée durant ces cinq improvisations est plutôt variée et diversifiée, une musique qui est parfois calme et énigmatique, parfois forte et abrasive, proche à certains moments de l'eai, proche à d'autres moments du réductionnisme ou de l'improvisation libre non-idiomatique.
Mais tout au long de ce disque, ce sont des propositions fortes et des réponses justes. Une musique qui se renouvelle à chaque seconde et maintient constamment l'auditeur en haleine. Créatives, inventives, originales donc, mais aussi denses et riches, voici cinq erosions conseillées.
Ernesto Rodrigues / Gerhard Uebele / Guilherme Rodrigues / José Oliveira - contre-plongée [six cuts for string quartet] (creative sources, 2004)
Ernesto Rodrigues (violon & violon alto), Gerhard Uebele (violon), Guilherme Rodrigues (violoncelle) et José Oliveira (guitare acoustique & intérieur d'un piano) forment un quatuor un corde qui n'en est pas vraiment un. Même si les informations inscrites sur le disque précisent qu'il s'agit d'un quatuor et que la musique est composée, l'instrumentation ne correspond déjà pas à la norme (généralement deux violons, un alto et un violoncelle), et rien ne semble rapprocher cette musique du quatuor en tant que forme musicale (composée généralement de quatre mouvements en forme sonate, rondo et scherzo).
Ceci-dit, on a bien quatre instruments à cordes, quatre voix équilibrées qui dialoguent entre elles de manière indépendante et peu hiérarchisée comme dans un quatuor orthodoxe. Après, il s'agit d'un quatuor résolument contemporain, autant inspiré de la tradition écrite que de l'improvisation libre non-idiomatique ou de la musique électronique encore. Car ce quatuor explore avant tout les instruments de manière abstraite et très étendue. L'archet frotte les cordes, les cordiers, les chevalets et les tables d'harmonie de son crin et de son bois, et les cordes sont frappées, pincées, raclées, tendues, détendues. Peu de préparations mais beaucoup de techniques. Le résultat: une profusion de textures qui s'imbriquent les unes dans les autres de manière souvent unifiée, des textures calmes mais abrasives, granuleuses, tendues. Un quatuor à cordes comme on en a rarement entendu donc, un quatuor qui verse dans l'abstraction sonore et recherche les sonorités les plus profondes de chaque instrument. Un quatuor rude, grave, dur, et assurément non-idiomatique.
Autant prévenir tout de suite, c'est plutôt difficile d'écouter ce disque avant 21 heures quand on habite en ville ou dans n'importe quel environnement bruyant, surtout en suivant les recommandations de Malfatti, qui indique comme toujours que le disque est à lire "faiblement". Car le trio Ricardo Guerreiro (ordinateur), Radu Malfatti (trombone), Ernesto Rodrigues (violon alto), joue déjà très faiblement, et peu.
shimosaki est une improvisation qui semble tout de même très influencée par Radu Malfatti, maître du minimalisme le plus radical. Un minimalisme plutôt modéré ici dans la mesure où il y a peu de répétitions et beaucoup de changements. On trouve de nombreuses sonorités utilisées ici (peut-être est-ce aussi dû cette fois à l'influence de Rodrigues), allant des cordes effleurées par les crins, des souffles à travers le trombone, des notes claires et précises, et des sinusoïdes. Ceci-dit, entre ces éléments joués à peine plus fort que les mouvements d'un public qu'on entend aussi bien, c'est surtout le silence qui est omniprésent durant cette improvisation de quarante minutes. Pas un silence total, mais un silence qui sépare chacune des interventions prises de manière individuelle. Même s'il y a souvent du son, chaque musicien prend une respiration très longue avant d'intervenir et on a rarement l'occasion d'entendre simultanément les trois improvisateurs - qui cherchent apparemment à se faire plus discrets les uns que les autres.
Une pièce aussi calme que radicale, jouée à un volume aussi faible qu'extrême. Ce n'est certes pas inattendu, mais la rencontre entre ces personnalités offre quand même une musique renouvelée et rafraîchie.
[parallèlement et simultanément, un autre enregistrement de cette rencontre a été publié sur le label de rodrigues cette fois, que je chroniquerai sur le prochain numéro de revue&corrigée]
Ernesto Rodrigues / Neil Davidson / Wade Matthews - Erosions (creative sources, 2010)
Erosions est une autre rencontre inattendue et surprenante où trois musiciens assez différents tentent également d'établir un dialogue. Il s'agit cette fois d'Ernesto Rodrigues (violon alto), Neil Davidson (guitare acoustique) et Wade Matthews (synthèse digitale et manipulation de field-recordings). Trois musiciens qui ne jouent pas forcément sur les mêmes terrains, sur les mêmes esthétiques et méthodes d'improvisation, mais qui s'efforcent tout de même de créer ici une improvisation collective.
Ils s'y efforcent, et ils y arrivent - c'est même, pour ce qui est des enregistrements de Rodrigues et Davidson, un de mes disques préférés (d'ailleurs, j'avais déjà beaucoup aimé leur précédente collaboration intitulée fower). Cinq improvisations assez calmes et lentes, interactives et symbiotiques. Les textures sont originales et s'agencent de manière parfois symbiotiques, parfois opposées. Wade Matthews est certainement le plus étonnant des trois avec des enregistrements de trains transformés en fréquences granuleuses, des sinusoïdes impromptues et des souffles oniriques, les matières sonores qu'il produit sont franchement inventives et singulières, et il parvient à constamment surprendre et déjouer les attentes. Plus solidaires entre eux, du fait de leurs instruments à cordes et acoustiques, Neil Davidson et Ernesto Rodrigues semblent aller de pair - même si ce n'est pas toujours le cas. Une utilisation souvent détournée et/ou préparée des instruments, allant de l'insertion d'objets entre les cordes, à l'utilisation d'archet sur la guitare, en passant par les techniques étendues habituelles de col legno (frottement avec le bois de l'archet) et sul ponticello (frottement du chevalet), et je suis loin d'être exhaustif. Chaque émission de son est une invitation aux réponses, réponses qui s'intègrent ou s'opposent à la proposition initiale. Et du fait de cette interaction, la musique proposée durant ces cinq improvisations est plutôt variée et diversifiée, une musique qui est parfois calme et énigmatique, parfois forte et abrasive, proche à certains moments de l'eai, proche à d'autres moments du réductionnisme ou de l'improvisation libre non-idiomatique.
Mais tout au long de ce disque, ce sont des propositions fortes et des réponses justes. Une musique qui se renouvelle à chaque seconde et maintient constamment l'auditeur en haleine. Créatives, inventives, originales donc, mais aussi denses et riches, voici cinq erosions conseillées.
Ernesto Rodrigues / Gerhard Uebele / Guilherme Rodrigues / José Oliveira - contre-plongée [six cuts for string quartet] (creative sources, 2004)
Ernesto Rodrigues (violon & violon alto), Gerhard Uebele (violon), Guilherme Rodrigues (violoncelle) et José Oliveira (guitare acoustique & intérieur d'un piano) forment un quatuor un corde qui n'en est pas vraiment un. Même si les informations inscrites sur le disque précisent qu'il s'agit d'un quatuor et que la musique est composée, l'instrumentation ne correspond déjà pas à la norme (généralement deux violons, un alto et un violoncelle), et rien ne semble rapprocher cette musique du quatuor en tant que forme musicale (composée généralement de quatre mouvements en forme sonate, rondo et scherzo).
Ceci-dit, on a bien quatre instruments à cordes, quatre voix équilibrées qui dialoguent entre elles de manière indépendante et peu hiérarchisée comme dans un quatuor orthodoxe. Après, il s'agit d'un quatuor résolument contemporain, autant inspiré de la tradition écrite que de l'improvisation libre non-idiomatique ou de la musique électronique encore. Car ce quatuor explore avant tout les instruments de manière abstraite et très étendue. L'archet frotte les cordes, les cordiers, les chevalets et les tables d'harmonie de son crin et de son bois, et les cordes sont frappées, pincées, raclées, tendues, détendues. Peu de préparations mais beaucoup de techniques. Le résultat: une profusion de textures qui s'imbriquent les unes dans les autres de manière souvent unifiée, des textures calmes mais abrasives, granuleuses, tendues. Un quatuor à cordes comme on en a rarement entendu donc, un quatuor qui verse dans l'abstraction sonore et recherche les sonorités les plus profondes de chaque instrument. Un quatuor rude, grave, dur, et assurément non-idiomatique.
Wandelweiser und so weiter: Confluences (another timbre, 2012)
Sur ce premier disque du coffret consacré au collectif Wandelweiser, cinq pièces sont présentées. Deux réalisations de natural at last de Sam Sfirri, Lieux de Passage d'Antoine Beuger, 2011(4) de Manfred Werder, various distinct spatial or temporal locations de James Saunders, et Heikou de Radu Malfatti.
Si le disque s'ouvre par une des interprétations de l’œuvre de Sfirri, je voudrais de mon côté commencer par Lieux de Passage. Une pièce onirique et majestueuse interprétée par Jürg Frey (clarinette), Angharad Davies (violon), Phil Durrant (électronique), Anton Lukoszevieze (violoncelle), Radu Malfatti (trombone), Lee Patterson (objets amplifiés) et Philip Tomas (piano). La liste est longue mais donne un très bon aperçu de ce que cette interprétation peut avoir de sensible et d'intense. Car la plupart de ces musiciens côtoient la musique de Beuger et de Wandelweiser (dont il est un des membres fondateurs) de près ou de loin depuis pas mal d'années. La pièce est construite sur de longues notes sans intonations, sans variation d'intensité, des notes qui apparaissent et disparaissent, qui forment parfois un accord harmonieux, qui se superposent simplement à d'autres moments, qui se retrouvent seules quelques fois. Seules des indications de temps semblent avoir été données, des indications de temps qui ne se correspondent pas toujours, qui permettent aux musiciens de se retrouver seuls, à deux ou en grosse formation. Une partition qui semble assez ouverte et qui permet aux timbres de se renouveler constamment. Un instrument peut apparaître après des minutes et des minutes de silence, comme il peut disparaître à tout moment pendant dix minutes, chaque note, chaque accord, chaque son paraît magique alors, chaque accord attaqué semble être une apparition. Une voix se détache tout de même de ce nuage sonore et se maintient tout du long: la clarinette de Jürg Frey qui interprète une très longue mélodie, une mélodie aérienne qui s'étire sur les 26 minutes de ce chef d’œuvre mystérieux.
L'autre composition importante sur ce disque - de par sa taille et la renommée bien établie du compositeur - est bien sûr Heikou de Radu Malfatti. Cette partition de 2010 est interprétée ici par le même ensemble que sur Lieux de Passage avec en plus le contrebassiste Joseph Kudirka. Comme darenootodesuka, Heikou semble se fonder sur des accords qui forment des vagues de sons. Des vagues qui apparaissent et disparaissent selon une temporalité unique et mystérieuse, une temporalité qui semble cosmique. Ce que j'aime avant tout avec Malfatti, c'est cette impression d'entendre la musique des sphères, d'écouter l'accord formé par le mouvement cosmique des planètes. Et bien sûr, c'est aussi l'intensité et la présence qu'il sait donner au silence, ce silence présent entre chaque vague, ce silence qui semble poser toujours la même question sans jamais donner de réponse claire: qui du silence et du son fait naître son pair?
J'en viens maintenant à 2011(4), pièce de Manfred Werder, compositeur également très important de ce collectif. Avec ce dernier, on ne parle plus vraiment d'interprétation, mais plutôt d'actualisation, car il n'y a plus d'indication musicale, ni temporelle, ni instrumentale, les compositions de Werder se réduisent dorénavant de plus en plus à quelques vers (de Ponge quelque fois par exemple), ou à des "phrases trouvées" - et ici l'actualisation est de Anett Németh. Je n'ai jusqu'ici entendu qu'un seul disque de cette musicienne, un hommage à Cage qui m'avait énormément plu, et c'est donc avec plaisir que je la retrouve dans ce coffret. Pour 2011(4), Németh a donc choisi de présenter une actualisation principalement fondée sur un enregistrement pris le long d'une route de campagne - où ne passeront que deux véhicules durant les dix minutes, un jour plutôt venteux en compagnie d'une corneille qu'on entend quelque fois. Parfois une fréquence proche du thérémine surgit, ou une sinusoïde grave qui rappelle le trombone de Malfatti, ou quelques objets métalliques entrechoqués de manière lointaine. Tout se fait en douceur, en délicatesse et en poésie. Németh nous plonge dans un paysage désertique mais évocateur, onirique et intense. Une pièce simple, contemplative, où bruits, sons et notes glissent les uns sur les autres dans un équilibre idéal. Merveilleux.
Quant à natural at last, je ne vais pas m'attarder dessus. Il s'agit d'une pièce interprétée par deux ensembles différents (les trois pièces de Sfirri présentes sur le coffret sont à chaque fois jouées par des ensembles différents). Cette approche permet de mettre en avant les potentialités produites par l'écriture, les différentes possibilités qu'offrent une écriture accordant beaucoup de place à l'improvisation et à l'aléatoire. Du coup on se retrouve ici avec une pièce calme et lente de presque 8 minutes, très axée sur le bruit, les techniques étendues et les sons parasitaires, interprétée par Neil Davidson (guitare & objets) Rhodri Davies (harpe), Jane Dickson (piano), Patrick Farmer (objets) et Dimitra Lazaridou-Chatzigoga. La seconde version reprend le même orchestre que Lieux de Passage et réalise cette partition de manière beaucoup plus instrumentale, en jouant beaucoup plus sur les notes et leur superposition, ainsi que sur la neutralité du son.
Pour finir, various distinct spatial or temporal locations de James Saunders, interprétée ici par le producteur à qui l'on doit ce coffret hallucinant. Une pièce plutôt anecdotique où l'on peut entendre Simon Reynell déplacer une tasse à café en carton sur une table durant deux minutes...
Si le disque s'ouvre par une des interprétations de l’œuvre de Sfirri, je voudrais de mon côté commencer par Lieux de Passage. Une pièce onirique et majestueuse interprétée par Jürg Frey (clarinette), Angharad Davies (violon), Phil Durrant (électronique), Anton Lukoszevieze (violoncelle), Radu Malfatti (trombone), Lee Patterson (objets amplifiés) et Philip Tomas (piano). La liste est longue mais donne un très bon aperçu de ce que cette interprétation peut avoir de sensible et d'intense. Car la plupart de ces musiciens côtoient la musique de Beuger et de Wandelweiser (dont il est un des membres fondateurs) de près ou de loin depuis pas mal d'années. La pièce est construite sur de longues notes sans intonations, sans variation d'intensité, des notes qui apparaissent et disparaissent, qui forment parfois un accord harmonieux, qui se superposent simplement à d'autres moments, qui se retrouvent seules quelques fois. Seules des indications de temps semblent avoir été données, des indications de temps qui ne se correspondent pas toujours, qui permettent aux musiciens de se retrouver seuls, à deux ou en grosse formation. Une partition qui semble assez ouverte et qui permet aux timbres de se renouveler constamment. Un instrument peut apparaître après des minutes et des minutes de silence, comme il peut disparaître à tout moment pendant dix minutes, chaque note, chaque accord, chaque son paraît magique alors, chaque accord attaqué semble être une apparition. Une voix se détache tout de même de ce nuage sonore et se maintient tout du long: la clarinette de Jürg Frey qui interprète une très longue mélodie, une mélodie aérienne qui s'étire sur les 26 minutes de ce chef d’œuvre mystérieux.
L'autre composition importante sur ce disque - de par sa taille et la renommée bien établie du compositeur - est bien sûr Heikou de Radu Malfatti. Cette partition de 2010 est interprétée ici par le même ensemble que sur Lieux de Passage avec en plus le contrebassiste Joseph Kudirka. Comme darenootodesuka, Heikou semble se fonder sur des accords qui forment des vagues de sons. Des vagues qui apparaissent et disparaissent selon une temporalité unique et mystérieuse, une temporalité qui semble cosmique. Ce que j'aime avant tout avec Malfatti, c'est cette impression d'entendre la musique des sphères, d'écouter l'accord formé par le mouvement cosmique des planètes. Et bien sûr, c'est aussi l'intensité et la présence qu'il sait donner au silence, ce silence présent entre chaque vague, ce silence qui semble poser toujours la même question sans jamais donner de réponse claire: qui du silence et du son fait naître son pair?
J'en viens maintenant à 2011(4), pièce de Manfred Werder, compositeur également très important de ce collectif. Avec ce dernier, on ne parle plus vraiment d'interprétation, mais plutôt d'actualisation, car il n'y a plus d'indication musicale, ni temporelle, ni instrumentale, les compositions de Werder se réduisent dorénavant de plus en plus à quelques vers (de Ponge quelque fois par exemple), ou à des "phrases trouvées" - et ici l'actualisation est de Anett Németh. Je n'ai jusqu'ici entendu qu'un seul disque de cette musicienne, un hommage à Cage qui m'avait énormément plu, et c'est donc avec plaisir que je la retrouve dans ce coffret. Pour 2011(4), Németh a donc choisi de présenter une actualisation principalement fondée sur un enregistrement pris le long d'une route de campagne - où ne passeront que deux véhicules durant les dix minutes, un jour plutôt venteux en compagnie d'une corneille qu'on entend quelque fois. Parfois une fréquence proche du thérémine surgit, ou une sinusoïde grave qui rappelle le trombone de Malfatti, ou quelques objets métalliques entrechoqués de manière lointaine. Tout se fait en douceur, en délicatesse et en poésie. Németh nous plonge dans un paysage désertique mais évocateur, onirique et intense. Une pièce simple, contemplative, où bruits, sons et notes glissent les uns sur les autres dans un équilibre idéal. Merveilleux.
Quant à natural at last, je ne vais pas m'attarder dessus. Il s'agit d'une pièce interprétée par deux ensembles différents (les trois pièces de Sfirri présentes sur le coffret sont à chaque fois jouées par des ensembles différents). Cette approche permet de mettre en avant les potentialités produites par l'écriture, les différentes possibilités qu'offrent une écriture accordant beaucoup de place à l'improvisation et à l'aléatoire. Du coup on se retrouve ici avec une pièce calme et lente de presque 8 minutes, très axée sur le bruit, les techniques étendues et les sons parasitaires, interprétée par Neil Davidson (guitare & objets) Rhodri Davies (harpe), Jane Dickson (piano), Patrick Farmer (objets) et Dimitra Lazaridou-Chatzigoga. La seconde version reprend le même orchestre que Lieux de Passage et réalise cette partition de manière beaucoup plus instrumentale, en jouant beaucoup plus sur les notes et leur superposition, ainsi que sur la neutralité du son.
Pour finir, various distinct spatial or temporal locations de James Saunders, interprétée ici par le producteur à qui l'on doit ce coffret hallucinant. Une pièce plutôt anecdotique où l'on peut entendre Simon Reynell déplacer une tasse à café en carton sur une table durant deux minutes...
Wandelweiser und so weiter: Eddies (another timbre, 2012)
Wandelweiser und so weiter: quatrième partie. On est déjà à quasiment cinq heures de musique, et ça commence à faire long, heureusement qu'il y a de nombreuses pièces exceptionnelles pour donner envie de continuer.
A commencer par cette première apparition de Jürg Frey en tant que compositeur: Time Intent Memory. Pièce composée en 2012 et interprétée ici par Angharad Davies (violon), Jürg Frey (clarinette), Sarah Hughes (cithare), Kostis Kilymis (électronique), Dominic Lash (contrebasse) et Radu Malfatti (trombone). Mais aussi la plus importante - en durée (26 minutes) et en beauté - de ce disque. Time Intent Memory est composée de vagues de notes qui émergent et plongent dans le silence, un silence souvent perturbé par des parasites électroniques. Tout semble harmonieux malgré l'absence de système tonal, les sons s'accordent entre eux de par leur dynamique et leur timbre, en-dehors de toute hiérarchie. Un harmonie qui passe aussi par la répétition et donc par la mémoire. Une musique qui nous parle des textures, du timbre, de l'espace et de la durée. Une musique magnifique où la temporalité est au service du son, à mois que ce ne soit l'inverse, il y a en tout cas une intimité profonde entre les couleurs et la durée. Les notes sont à peu près neutres, même si des écarts expressifs apparaissent parfois, y compris chez Malfatti dont le trombone n'est pas toujours aussi mécanique que d'habitude. Splendide.
Dans les pièces plus courtes, on trouvera sur ce disque Many, 1-4 de Stefan Thut interprétée par le Set Ensemble (Angharad Davies, Bruno Guastalla, Sarah Hughes, Daniel Jones, Dominic Lash, Tim Parkinson, David Stent et Paul Whitty). Une pièce où se succèdent des sons abstraits, des silences, des écarts brusques d'intensité, des notes simples et des bruits. Minimal, austère et riche, c'est une pièce plutôt équilibrée qui joue sur les oppositions. Également, deux réalisations de for the choice of directions de Sam Sfirri. La première est interprétée par Sfirri lui-même au mélodica accompagné de Jason Brogan aux ondes radio. Des ondes statiques qui forment un drone sur lequel se greffe de longues notes sporadiques au mélodica. Les ondes sont interrompues au deux-tiers de la pièce par l'environnement et la musique se fait beaucoup plus calme, aérée et espacée. Une très belle réalisation intime, minimale, et sensible. La deuxième réalisation est plus courte (cinq minutes contre dix) et est due à un ensemble instrumental composé de Neil Davidson (guitare et objets), Rhodri Davies (harpe), Jane Dickson (piano), Patrick Farmer (diapason) et Dimitra Lazaridou-Chatzigoga (cithare). Une interprétation beaucoup plus axée sur les instruments et leur interaction donc, où se confrontent longues notes frottées (cithare et guitare) et courtes notes pincées ou frappées (piano et harpe), un peu à la manière par laquelle se confrontaient les longues ondes radios de Brogan et les notes de mélodica de Sfirri sur la première réalisation.
On retrouve cette même formation pour une improvisation d'un quart d'heure sobrement intitulée #08.01.12. Seuls deux instruments sont modifiés, Rhodri Davies emploie ici une harpe électrique tandis que Patrick Farmer troque son diapason contre des objets et "lecteurs CD ouverts". Une session qui nous montre encore une fois de quelle manière les pratiques du collectif Wandelweiser, même si elles sont associées à la musique écrite, ont pu interférer sur la musique improvisée, qui a elle-même joué une grande part dans les méthodes de compositions des membres de Wandelweiser. Il s'agit donc ici d'une improvisation toujours basée sur de longues notes (ou de longs bruits plutôt), sur des répétitions et sur l'étirement du temps. Une écoute sensible et attentionnée pour une pièce abstraite et riche, faite de bruits divers qui s'accordent envers et contre tout. De son côté, Taylan Susam propose avec for maiike schoorel (dédié à la peintre minimaliste hollandaise) une courte pièce qui ressemble dans l'esprit à du Webern ou du Schoenberg réinterprétée par Wandelweiser, une sorte de klangfarbenmelodie, mais entrecoupée de longs silences. Une pièce interprétée par le edges ensemble et dirigée par le pianiste Philip Thomas.
Pour finir, on trouvera également sur ce disque une pièce d'une dizaine de minutes composée en 2010 par le contrebassiste et improvisateur Dominic Lash, intitulée for five, et interprétée par le Set Ensemble encore, avec Angharad Davies au violon, Bruno Guastalla au bandonéon, Dominic Lash à la guitare acoustique sur table, Tim Parkinson au mélodica et David Stent à la guitare. Suite d'instruments frottés, raclés, préparés ou de notes neutres et abstraites qui deviennent purement sonores, le tout toujours entrecoupé de silences. Différentes combinaisons sonores et instrumentales sont abordées, il est difficile de prévoir ce qui va suivre malgré la réduction des matériaux, et le tout manque peut-être un peu d'homogénéité ou de linéarité. Cette pièce est tout de même réalisée avec précision, sensibilité et créativité. L'univers et les matériaux sonores sont plutôt orignaux et singuliers, un contenu singulier pour une forme courante à l'intérieur du collectif.
A commencer par cette première apparition de Jürg Frey en tant que compositeur: Time Intent Memory. Pièce composée en 2012 et interprétée ici par Angharad Davies (violon), Jürg Frey (clarinette), Sarah Hughes (cithare), Kostis Kilymis (électronique), Dominic Lash (contrebasse) et Radu Malfatti (trombone). Mais aussi la plus importante - en durée (26 minutes) et en beauté - de ce disque. Time Intent Memory est composée de vagues de notes qui émergent et plongent dans le silence, un silence souvent perturbé par des parasites électroniques. Tout semble harmonieux malgré l'absence de système tonal, les sons s'accordent entre eux de par leur dynamique et leur timbre, en-dehors de toute hiérarchie. Un harmonie qui passe aussi par la répétition et donc par la mémoire. Une musique qui nous parle des textures, du timbre, de l'espace et de la durée. Une musique magnifique où la temporalité est au service du son, à mois que ce ne soit l'inverse, il y a en tout cas une intimité profonde entre les couleurs et la durée. Les notes sont à peu près neutres, même si des écarts expressifs apparaissent parfois, y compris chez Malfatti dont le trombone n'est pas toujours aussi mécanique que d'habitude. Splendide.
Dans les pièces plus courtes, on trouvera sur ce disque Many, 1-4 de Stefan Thut interprétée par le Set Ensemble (Angharad Davies, Bruno Guastalla, Sarah Hughes, Daniel Jones, Dominic Lash, Tim Parkinson, David Stent et Paul Whitty). Une pièce où se succèdent des sons abstraits, des silences, des écarts brusques d'intensité, des notes simples et des bruits. Minimal, austère et riche, c'est une pièce plutôt équilibrée qui joue sur les oppositions. Également, deux réalisations de for the choice of directions de Sam Sfirri. La première est interprétée par Sfirri lui-même au mélodica accompagné de Jason Brogan aux ondes radio. Des ondes statiques qui forment un drone sur lequel se greffe de longues notes sporadiques au mélodica. Les ondes sont interrompues au deux-tiers de la pièce par l'environnement et la musique se fait beaucoup plus calme, aérée et espacée. Une très belle réalisation intime, minimale, et sensible. La deuxième réalisation est plus courte (cinq minutes contre dix) et est due à un ensemble instrumental composé de Neil Davidson (guitare et objets), Rhodri Davies (harpe), Jane Dickson (piano), Patrick Farmer (diapason) et Dimitra Lazaridou-Chatzigoga (cithare). Une interprétation beaucoup plus axée sur les instruments et leur interaction donc, où se confrontent longues notes frottées (cithare et guitare) et courtes notes pincées ou frappées (piano et harpe), un peu à la manière par laquelle se confrontaient les longues ondes radios de Brogan et les notes de mélodica de Sfirri sur la première réalisation.
On retrouve cette même formation pour une improvisation d'un quart d'heure sobrement intitulée #08.01.12. Seuls deux instruments sont modifiés, Rhodri Davies emploie ici une harpe électrique tandis que Patrick Farmer troque son diapason contre des objets et "lecteurs CD ouverts". Une session qui nous montre encore une fois de quelle manière les pratiques du collectif Wandelweiser, même si elles sont associées à la musique écrite, ont pu interférer sur la musique improvisée, qui a elle-même joué une grande part dans les méthodes de compositions des membres de Wandelweiser. Il s'agit donc ici d'une improvisation toujours basée sur de longues notes (ou de longs bruits plutôt), sur des répétitions et sur l'étirement du temps. Une écoute sensible et attentionnée pour une pièce abstraite et riche, faite de bruits divers qui s'accordent envers et contre tout. De son côté, Taylan Susam propose avec for maiike schoorel (dédié à la peintre minimaliste hollandaise) une courte pièce qui ressemble dans l'esprit à du Webern ou du Schoenberg réinterprétée par Wandelweiser, une sorte de klangfarbenmelodie, mais entrecoupée de longs silences. Une pièce interprétée par le edges ensemble et dirigée par le pianiste Philip Thomas.
Pour finir, on trouvera également sur ce disque une pièce d'une dizaine de minutes composée en 2010 par le contrebassiste et improvisateur Dominic Lash, intitulée for five, et interprétée par le Set Ensemble encore, avec Angharad Davies au violon, Bruno Guastalla au bandonéon, Dominic Lash à la guitare acoustique sur table, Tim Parkinson au mélodica et David Stent à la guitare. Suite d'instruments frottés, raclés, préparés ou de notes neutres et abstraites qui deviennent purement sonores, le tout toujours entrecoupé de silences. Différentes combinaisons sonores et instrumentales sont abordées, il est difficile de prévoir ce qui va suivre malgré la réduction des matériaux, et le tout manque peut-être un peu d'homogénéité ou de linéarité. Cette pièce est tout de même réalisée avec précision, sensibilité et créativité. L'univers et les matériaux sonores sont plutôt orignaux et singuliers, un contenu singulier pour une forme courante à l'intérieur du collectif.
Wandelweiser und so weiter: Undertows (another timbre, 2012)
L'autre compositeur capable de présenter une pièce aux accents romantiques est bien évidemment Jürg Frey, également connu pour l'aspect plus lyrique et mélodique de certaines de ses compositions. Avec Circular Music No.2, interprétée par Angharad Davies (violon), Phil Durrant (électronique), Jürg Frey (clarinette), Anton Lukoszevieze (violoncelle), Radu Malfatti (trombone), Lee Patterson (objets amplifiés) et Philip Thomas (piano), le compositeur présente ici une pièce d'un quart d'heure où clarinette, violon, violoncelle et piano jouent une lente mélodie calme, lente et triste, fondée sur deux notes chacun qui sont jouées selon les modes de jeux traditionnels offerts par l'instrument. Notes longues, courtes, attaqués par en-dessous ou brusquement, frottées, pincées, percutées, et soufflées, se confrontent et sont accompagnées par un trombone qui n'est plus qu'un souffle unificateur, ainsi que par des nappes discrètes de bruits dus à Durrant et Patterson. Très belle pièce. La seconde composition de Jürg Frey sur ce disque est une longue pièce intitulée Un champ de tendresse parsemé d'adieux (4) (oui, on pourrait croire au titre toujours poétique d’œuvre d'Antoine Beuger, mais non...) et est interprétée par l'edges ensemble, toujours dirigé par le pianiste Philip Thomas. Durant presque vingt minutes, des objets métalliques sont jetés régulièrement sur une surface dure, à travers une pièce qui semble peut résonner. Il n'y a pas beaucoup de relief, hormis un souffle omniprésent et sombre, plus rassurant qu'inquiétant, un souffle quelque peu familier et poétique, proche d'un vent hivernal automatisé. Une pièce étrange, où l'on sombre dans un univers en déphasage avec le réel, et qui répond plutôt bien à la pièce qui la précède.
Autre grand moment de ce disque, l'interprétation par Anett Németh (enregistrements, instruments, objets) de 2008(6) de Manfred Werder. Comme souvent chez cette interprète, les sources sonores s'entremêlent pour former un univers unifié et poétique. Un univers constitué ici de longues notes sourdes et graves ou médiums, d'enregistrements d'une sorte de source d'eau avec ce qui ressemble à une sorte de petit moulin artificiel. Tout se mélange indistinctement en une texture sonore cohérente, onirique et unique, on regrettera seulement que ça ne dure pas plus de cinq minutes... Enfin, une pièce du compositeur plutôt méconnu Taylan Susam intitulée for sesshū tōyō, interprétée par les habituels Angharad Davies (violon), Phil Durrant (électronique), Joseph Kudirka (contrebasse), Anton Lukoszevieze (violoncelle), Lee Patterson (objets amplifiés) et Philip Thomas. Il s'agit ici de longues notes jouées par peu d'instruments simultanés et entrecoupées de silences. Des notes jouées pour leur timbre et leur texture principalement. Une pièce minimaliste, axée sur des textures simples mais recherchées, où son et silence sont sur le devant de la scène.
Radu Malfatti / Taku Unami - s/t (Erstwhile, 2012)
D'après certaines photos, Taku Unami utilise une installation aussi sonore que visuelle: la pièce est plongée dans le noir, Radu invisible, un pan de mur éclairé par l'installation où des ombres s'installent. Les sons de cette installation ne sont rien que des cordes pincées très légèrement, des objets déplacés, toutes sortes de sons qui se mélangent avec le milieu sonore environnant. Même le trombone de Malfatti est joué si bas et de manière si lointaine qu'il n'émerge qu'avec peine des bruits de chaises, de passants extérieurs, de voitures, de toux du public. Le dialogue entre la scène, le public, et l'extérieur de la salle est minimaliste, très fin, subtil et organique. Hormis le timbre tout de même reconnaissable des cordes et du trombone, on peine constamment à distinguer ce qui provient du duo de ce qui provient du public. Froissement de tissus, chaises déplacées, ou interventions sonores de Taku Unami? Impossible à déterminer.
Un dialogue bien trop intimiste et fusionnel. Mais c'est cette intimité et cette fusion qui font peut-être aussi de ce live un objet aussi intrigant et envoûtant. C'est ce côté aléatoire et indéterminé des sons environnants opposé à la détermination et à la précision des deux musiciens qui font de cette performance radicale une pièce aussi déroutante qui sait maintenir l'auditeur en haleine. Une heure à se demander tout d'abord s'il va se passer quelque chose, puis quoi. Pour enfin se demander qu'est-ce qui s'est passé, et comment? Les questions assaillent: est-ce réellement un concert? une performance? du field-recording? de l'art sonore? autant de questions dont les réponses semblent étrangères au discours de Malfatti et Unami. Car toutes les solutions sont intégrées à leur discours et à leur pratique sonore.
Minimaliste? oui. Formel? oui. Extrême? sans aucun doute. Radical? plus que tout. Exactement ce que l'on peut attendre de ces deux musiciens uniques, toujours aussi déroutants. Le duo Malfatti/Unami répond de manière radicale aux questions musicales de tension/résolution par des interventions sonores rassurantes par rapport à la tension générée par l'attention portée à l'environnement imprévisible. Une performance aléatoire évidemment très, très calme, mais tout de même pleine de tension. La tension propre à la sensation de chaos que l'on peut avoir lorsqu'on prête attention à notre environnement sonore, notamment en plein cœur d'une métropole (la performance a été enregistrée à NY). On peut dès lors être reconnaissant à Malfatti et Unami d'apporter un réconfort musical à notre perception chaotique du monde extérieur.
radu malfatti - darenootodesuka (b-boim, 2012)
Une citation d'un mystérieux Francis Brown ouvre le disque par un questionnement simultanément métaphysique et musical: "do I cease to exist inbetween waves of sound?". C'est ce qu'on peut lire à l'intérieur de la pochette de darenootodesuka, une oeuvre au nom non moins mystérieux par l'un des compositeurs les plus radicaux et les plus extrêmes du collectif Wandelweiser. Radu Malfatti, le tromboniste qui s'est toujours démené pour faire exister le silence comme certains mystiques avec le néant. Mais ici, il n'est plus réellement question de silence, du moins pas formellement. Il s'agit d'une longue pièce de 48 minutes pour un sextet interprété ici par d'autres membres de Wandelweiser: Antoine Beuger à la flûte, Jürg Frey à la clarinette, Marcus Kaiser au violoncelle, Radu Malfatti lui-même au trombone, Michael Pisaro à la guitare, et Burkhard Schlothauer au violon.
Le silence n'est plus réellement présent? pas sûr. En fait, l'orchestre joue si bas qu'on se demande parfois s'il y a du son, les accords successifs qui forment de longues vagues ne semblent avoir ni début, ni fin. Il faut presque doubler le volume de sa chaîne pour entendre ce qu'il se passe. Et encore... Ceci-dit, une fois à l'intérieur des vagues de darenootodesuka, on ne veut plus en sortir. Il s'agit de longs accords qui forment comme des aplats, comme des vagues de sons, des vagues jouées sur un rythme cyclique et cosmique. Les instruments ne semblent pas avoir une grande importance, il s'agit de créer des nappes neutres et inexpressives très calmement, très très calmement. Si doucement que le moindre bruit (toux, chaise), si faible soit-il, surgit avec une violence peu commune. En tout cas, c'est un plaisir de se laisser emporter par ces nappes chaudes, rondes, et accueillantes, de se laisser bercer par ces cycles organiques et cosmiques. La musique de Malfatti est d'une beauté inusuelle, la question existentielle qui ouvre le disque se résout dans une succession d'accords poétiques et chaleureux, sensibles, beaux. On aimerait parfois que ce soit plus fort, afin de se laisser envelopper plus facilement par la musique, mais en même temps, la délicatesse et la douceur de darenootodesuka ne font que renforcer sa sensibilité et sa profondeur méditative. On se laisse envelopper, mais sans s'oublier, la musique pose des questions, sur la complémentarité du son et silence, sur l'impossibilité de la musique sans le silence, sur la réalité métaphysique et existentielle du silence, sur l'importance de l'environnement durant l'interprétation et l'audition, etc. Et la musique, toute en douceur, répond à sa manière.
Une musique profonde, poétique et philosophique, mais aussi - et surtout - personnelle et radicale. A écouter.
Libellés :
-B-boim,
Antoine Beuger,
Burkhard Schlothauer,
Jürg Frey,
Marcus Kaiser,
Michael Pisaro,
Radu Malfatti
Radu Malfatti & Keith Rowe - Φ (Erstwhile, 2011)
Radu Malfatti: trombone
Keith Rowe: guitare, électronique
La réunion de ces deux musiciens constitue certainement un des plus grands évènements de l'année dans le monde de la musique improvisée, d'une part parce qu'elle est inédite et aguichante, et d'autre part, Rowe et Malfatti ne font pas qu'improviser, ils se font aussi interprètes des compositions de Jürg Frey et de Cornelius Cardew et nous proposent une partition chacun sur ce triple disque. Il y a comme une progression intime vers l'essence individuelle des musiciens: l'interprétation de pièces expose une situation objective et neutre d'influences et de goûts personnels et amicaux, puis l'écriture révèle l'intellect et la structure rationnelle des musiciens, et enfin, l'improvisation déploie la sensibilité qui est au cœur de la subjectivité, de l'individualité de chacun.
Le premier disque débute donc par une partition de Jürg Frey (membre du collectif Wandelweiser aux côtés de Michel Pisaro, Antoine Beuger et Radu Malfatti), Exact dimension without insistence, composition minimaliste et silencieuse d'un des plus grands théoriciens et praticiens du silence. Une pièce de 20 minutes constituée de plus de 17 minutes de silence que Rowe et Malfatti ponctuent de manière très précise et mécanique, de manière obsessionnelle: une note, une attaque, une durée et une intensité unique. La consistance du silence s'obtient alors grâce au surgissement des interventions instrumentales bien sûr, mais également grâce à un autre paramètre, l’irrégularité des interventions et l'apparente autonomie de Rowe et Malfatti, dont les ponctuations se rapprochent, s'éloignent et vivent selon le silence qui les sépare ou les lie.
La deuxième composition, choisie par Keith Rowe, a été écrite en 1964 par un célèbre ami du guitariste: Cornelius Cardew, et il s'agit ici de Solo with accompaniment. Le solo, assuré à l'électronique, est presque aussi minimal que l'accompagnement: quelques larsens, des grésillements, des sinusoïdes, le tout bien évidemment espacé par de longs silences. Quant à Malfatti, la même précision mécanique semble pénétrer les deux notes qu'il joue en guise d'accompagnement durant les interventions de Rowe, les durées et l'intensité ne varient que sensiblement, toute évolution étant d'ailleurs guidée par des paramètres très précis et minimalistes, aux limites du perceptible. Néanmoins, cette pièce, qui selon John Tilbury serait un hommage à John Cage et Karlheinz Stockhausen (cf. son étude sur Cardew disponible ici), pose un questionnement intéressant sur la relation entre soliste et accompagnateur, en les confondant presque (de manière ironique selon Tilbury encore), et nous plonge dans un univers atemporel, où l'espace et le temps sont complètement dissous au profit d'interventions minimales, pesantes et par conséquent, très charismatiques et lourdes d'émotions.
Sur le second disque, Radu Malfatti et Keith Rowe proposent leurs propres compositions, qu'ils interprètent bien évidemment eux-mêmes. La première, Nariyamu, signée par Malfatti, s'inscrit résolument dans la continuité des deux précédentes avec son minimalisme jusqu'au-boutiste, son réductionnisme extrême et l'importance presque prépondérante du silence. Durant près de 40 minutes, des notes qui tendent vers l'aphonie surgissent du trombone pendant quelques secondes, puis s'évanouissent dans un silence acoustique comme nous y ont habitué les précédentes pièces. Keith Rowe, principalement à l'électronique, amplifie, enrichit et déploie l'onde de Malfatti, réduite à une fréquence trop simple, presque sinusoïdale. La nappe dans laquelle se fond chacun est constamment préparée, animée et réanimée, elle peine à surgir, puis vit brièvement et est maintenue en résonance de manière artificielle pour finalement disparaître dans le silence de manière aussi fantomatique qu'elle est apparue, et ainsi de suite. Derrière l'assurance et la précision du duo se cache néanmoins une instabilité effrayante et une tension extrême, ce que se charge de révéler le moindre accident, voulu ou non, aussi infime soit il. Un minuscule pincement de corde, un silence trop court, un souffle à peine perceptible, tout élément extrinsèque à la texture sonore et au processus en révèle l'artificialité, la temporalité et la réalité que cet univers tentait de nous masquer en nous noyant dans une virtualité atemporelle. Et cette fracture entre ce qui paraît être une précision assurée et des accidents hasardeux nous perd d’autant plus en fondant hasard et nécessité de la même manière que chaque nappe fond l'acoustique dans l'électronique, et que Nariyamu tend à faire coïncider un temps lisse et atemporel avec une pulsation primordiale et organique.
La seconde pièce, écrite par Keith Rowe, fait explicitement référence au peintre américain Jackson Pollock avec qui le compositeur anglais partage un engouement certain pour l'abstraction et un rejet presque systématique de la figuration, ce qui peut aussi passer par le détournement. Pollock '82 quitte le domaine de l'exploration des propriétés du silence rapportées à une ontologie du phénomène acoustique, pour se concentrer sur les potentialités et les possibilités du son, c'est-à-dire sur le timbre. Par rapport aux trois précédentes pièces, le silence est très peu présent, et sa présence même se situe dans la continuité de la texture sonore, il n'y a ni fracture ni rupture mais une participation du silence à la dynamique sonore. Et cette dynamique, envers et contre tout, reste stable, continue et unifiée, malgré les multiples strates se souffles, larsens, crépitements, postillons, qui la traversent et la constituent. Une dynamique forte, puissante et consistante car elle sait rester une malgré les subdivisions et les diagonales qui la traversent comme des strates obliques d'énergies et d'intensités variables sur fond monochrome d'imperfections électroacoustiques, il faudrait d'ailleurs noter avec quelle grâce et quelle finesse sont utilisés les micro contacts de la guitare et les techniques étendues du trombone qui s'entremêlent chacun dans un nuage électroacoustique. Et ce nuage, bien sûr, n'est pas sans rappeler les pâtes homogènes de Pollock, ces pâtes constituées d'une infinité de lignes, de traits, de couleurs et d'imperfections plastiques.
Pour finir, Keith Rowe et Radu Malfatti improvise une longue pièce divisée en deux parties. Le duo reprend de nombreux éléments des œuvres jouées lors des précédentes sessions et trouve un terrain d'entente plutôt fertile toujours basé sur le timbre et le silence. Si ce dernier perd de plus en plus de consistance, le timbre gagne en abstraction et en retenue. L'attention, la finesse et la retenue sont constamment de rigueur, ce qui forme parfois, à la longue, une tension insoutenable. De légers crépitements, des souffles à peine perceptibles, une musique toujours au bord du silence, tout autant qu'un silence constamment à la frontière de la sonorité, tout ceci constitue cette longue improvisation où les personnalités se fondent dans la musique, puis s'opposent pour lui donner du relief. L'essence interindividuelle s'exacerbe et les individualités se rejoignent pour ne plus former qu'un corps sonore qui touche au plus près les personnalités de chacun. Le même minimalisme et le même réductionnisme sont à l’œuvre durant cette heure car c'est certainement ce qui caractérise le mieux l'esth-étique profonde de chacun de ces deux très talentueux musiciens.
Certes, ces trois heures de musique sont austères et abstraites, voire hermétiques tellement la disponibilité demandée et requise est énorme, mais le jeu en vaut la chandelle quand on souhaite accéder à ce qui constitue réellement ces musiciens, tant dans leur sensibilité que dans leur projet artistique. Des œuvres intenses d'une singularité et d'une fertilité hors du commun qui brouillent les frontières entre hasard (improvisation) et nécessité (écriture), entre le silence et le son comme entre le perceptible et l'imperceptible.
Tracklist: 01-Exact Dimension Without Insistence (Frey) / 02-Solo With Accompaniment (Cardew) / 03-Nariyamu (Malfatti) / 04-Pollock '82 (Rowe) / 05-Improvisation: Part I / 06-Improvisation: Part II
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