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Craig Shepard - On Foot

CRAIG SHEPARD - On Foot (Wandelweiser, 2011)
En 2005, le jeune compositeur Craig Shepard faisait une radonnée d'un mois et de 400 kilomètres à travers la Suisse. Chaque jour, il s'arrêtait à un endroit précis pour écrire une courte pièce liée à l'environnement où il se trouvait, et la jouait en public et en extérieur dans l'environnement (square, pont, etc.). Un projet que Shepard a intitulé On Foot, composé de 31 pièces, dont six ont été réalisées pour cette publication de 2011 aux éditions Wandelweiser.

Les cinq premièrs extraits de ce projet sont de courtes pièces de moins de dix minutes. La première est un solo de mélodica réalisé par Christian Wolff, la deuxième un solo de clarinette par Katie Porter, la troisième un quartet avec Antoine Beuger (flûte), Jürg Frey (clarinette), Marcus Kaiser (violoncelle) et Tobias Liebezeit (percussion), la quatrième un solo de Frey, suivi d'un solo de Beuger. Contrairement à de nombreuses compositions issues de wandelweiser, les sons utilisés pour On Foot sont clairement mélodiques sur ces cinq pièces. Il y a toujours du silence, un silence qui révèle plus l'environnement de l'auditeur que celui des musiciens (pour remarquer celui-ci, il faut jouer le disque vraiment fort), mais entre ces silences, ce n'est pas juste du son, ce ne sont pas de longues notes tenues ni des bruits, ce sont bien de courtes phrases mélodiques, écrites la plupart en mode majeur, avec des rythmiques sautillantes. Shepard a bien écrit ses pièces en retranscrivant l'atmopshère que lui évoquaient les environnements dans lesquels il se trouvait, ainsi que son état d'esprit à ce moment j'imagine. Du coup, la plupart sont plutôt joyeuses et légères, et paraissent moins sérieuses que ce qu'on peut avoir l'habitude d'entendre sur wandelweiser.

Pourtant, la dernière pièce - la plus longue avec ses trente minutes, interprétée par Liebezeit aux percussions et Kaiser au violoncelle, montre très bien avec quelle science et quel sérieux ces pièces ont pu être écrites. L'équilibre entre le son et le silence est ici ultra précis, chaque son paraît arriver au moment idéal. Il ne s'agit plus vraiment de mélodie, à moins que ce ne soit une sorte de mélodie très étirée et plutôt solennelle (effets des cloches obligent), car chaque silence - qui dure presque une minute - est suivi d'un son de cloche accompagné du violoncelle qui joue les harmoniques de la cloche. C'est extrêmement précis, savant (et superbement réalisé : on distingue à peine le violoncelle tellement il se fond dans les résonances des percussions) ; Shepard sait vraiment comment écrire de la musique, qu'elle soit plutôt mélodique, plutôt  abstraite, plutôt sonore ou silencieuse.

Quand j'écoute ce disque, qui se démarque pour son côté plus musical et mélodique, j'ai vraiment hâte d'écouter les nouvelles versions disponibles sur On Foot : Brooklyn. Shepard propose des pièces qui semblent vraiment bien interagir avec l'environnement dans lequel elles ont été composées, elles semblent en retranscrire un grand nombre d'émotions et d'atmosphères relatives. C'est beau, poétique, sensible, profond, et précis. Conseillé.

radu malfatti - darenootodesuka (b-boim, 2012)

Une citation d'un mystérieux Francis Brown ouvre le disque par un questionnement simultanément métaphysique et musical: "do I cease to exist inbetween waves of sound?". C'est ce qu'on peut lire à l'intérieur de la pochette de darenootodesuka, une oeuvre au nom non moins mystérieux par l'un des compositeurs les plus radicaux et les plus extrêmes du collectif Wandelweiser. Radu Malfatti, le tromboniste qui s'est toujours démené pour faire exister le silence comme certains mystiques avec le néant. Mais ici, il n'est plus réellement question de silence, du moins pas formellement. Il s'agit d'une longue pièce de 48 minutes pour un sextet interprété ici par d'autres membres de Wandelweiser: Antoine Beuger à la flûte, Jürg Frey à la clarinette, Marcus Kaiser au violoncelle, Radu Malfatti lui-même au trombone, Michael Pisaro à la guitare, et Burkhard Schlothauer au violon. 

Le silence n'est plus réellement présent? pas sûr. En fait, l'orchestre joue si bas qu'on se demande parfois s'il y a du son, les accords successifs qui forment de longues vagues ne semblent avoir ni début, ni fin. Il faut presque doubler le volume de sa chaîne pour entendre ce qu'il se passe. Et encore... Ceci-dit, une fois à l'intérieur des vagues de darenootodesuka, on ne veut plus en sortir. Il s'agit de longs accords qui forment comme des aplats, comme des vagues de sons, des vagues jouées sur un rythme cyclique et cosmique. Les instruments ne semblent pas avoir une grande importance, il s'agit de créer des nappes neutres et inexpressives très calmement, très très calmement. Si doucement que le moindre bruit (toux, chaise), si faible soit-il, surgit avec une violence peu commune. En tout cas, c'est un plaisir de se laisser emporter par ces nappes chaudes, rondes, et accueillantes, de se laisser bercer par ces cycles organiques et cosmiques. La musique de Malfatti est d'une beauté inusuelle, la question existentielle qui ouvre le disque se résout dans une succession d'accords poétiques et chaleureux, sensibles, beaux. On aimerait parfois que ce soit plus fort, afin de se laisser envelopper plus facilement par la musique, mais en même temps, la délicatesse et la douceur de darenootodesuka ne font que renforcer sa sensibilité et sa profondeur méditative. On se laisse envelopper, mais sans s'oublier, la musique pose des questions, sur la complémentarité du son et silence, sur l'impossibilité de la musique sans le silence, sur la réalité métaphysique et existentielle du silence, sur l'importance de l'environnement durant l'interprétation et l'audition, etc. Et la musique, toute en douceur, répond à sa manière.

Une musique profonde, poétique et philosophique, mais aussi - et surtout - personnelle et radicale. A écouter.