Radu Malfatti / Taku Unami - s/t (Erstwhile, 2012)

Déjà, un coup d’œil sur les crédits en dit long sur ce live: Radu Malfatti au trombone et Taku Unami: blanc. En plus de la solide réputation faisant de ces deux personnalités les musiciens parmi les plus extrêmes de Wandelweiser et de l'improvisation (ultra-)minimaliste, on sait à quoi s'attendre. De fait, ce live au festival Amplify est une pièce de 51 minutes où la seule chose entendue clairement est l'entrée du public durant les deux premières minutes.

D'après certaines photos, Taku Unami utilise une installation aussi sonore que visuelle: la pièce est plongée dans le noir, Radu invisible, un pan de mur éclairé par l'installation où des ombres s'installent. Les sons de cette installation ne sont rien que des cordes pincées très légèrement, des objets déplacés, toutes sortes de sons qui se mélangent avec le milieu sonore environnant. Même le trombone de Malfatti est joué si bas et de manière si lointaine qu'il n'émerge qu'avec peine des bruits de chaises, de passants extérieurs, de voitures, de toux du public. Le dialogue entre la scène, le public, et l'extérieur de la salle est minimaliste, très fin, subtil et organique. Hormis le timbre tout de même reconnaissable des cordes et du trombone, on peine constamment à distinguer ce qui provient du duo de ce qui provient du public. Froissement de tissus, chaises déplacées, ou interventions sonores de Taku Unami? Impossible à déterminer.

Un dialogue bien trop intimiste et fusionnel. Mais c'est cette intimité et cette fusion qui font peut-être aussi de ce live un objet aussi intrigant et envoûtant. C'est ce côté aléatoire et indéterminé des sons environnants opposé à la détermination et à la précision des deux musiciens qui font de cette performance radicale une pièce aussi déroutante qui sait maintenir l'auditeur en haleine. Une heure à se demander tout d'abord s'il va se passer quelque chose, puis quoi. Pour enfin se demander qu'est-ce qui s'est passé, et comment? Les questions assaillent: est-ce réellement un concert? une performance? du field-recording? de l'art sonore? autant de questions dont les réponses semblent étrangères au discours de Malfatti et Unami. Car toutes les solutions sont intégrées à leur discours et à leur pratique sonore.

Minimaliste? oui. Formel? oui. Extrême? sans aucun doute. Radical? plus que tout. Exactement ce que l'on peut attendre de ces deux musiciens uniques, toujours aussi déroutants. Le duo Malfatti/Unami répond de manière radicale aux questions musicales de tension/résolution par des interventions sonores rassurantes par rapport à la tension générée par l'attention portée à l'environnement imprévisible. Une performance aléatoire évidemment très, très calme, mais tout de même pleine de tension. La tension propre à la sensation de chaos que l'on peut avoir lorsqu'on prête attention à notre environnement sonore, notamment en plein cœur d'une métropole (la performance a été enregistrée à NY). On peut dès lors être reconnaissant à Malfatti et Unami d'apporter un réconfort musical à notre perception chaotique du monde extérieur.

3 commentaires:

  1. Même si je comprend la radicalité du propos en tant que performance et la tension, voire le malaise, et pour le moins le questionnement que l'approche réductionniste peut créer, ce disque n'est-il pas destiné à n'exister que par lui-même sans auditeur ? Maintenant que cet article existe, je sais à quoi m'en tenir et je ne l'écouterai sans doute jamais, non par mépris ou par ignorance mais bien parce que je sais que cet enregistrement existe, qu'il est disponible et que j'apprécie cette existence et qu'elle me suffit en elle-même pour que je m'interroge sur la pertinence même de graver la musique improvisée. N'aurait-il pas mérité justement une approche réductionniste de la chronique ?

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  2. Une approche réductionniste? Pourquoi pas? mais je ne crois pas du tout que ce soit nécessaire. On n'est pas obligé d'adopter une démarche pour en parler - enfin j'espère...

    Après pour l'objet en lui-même, même si ce genre d'enregistrement ne vend pas du rêve (qui aurait envie d'écouter une quasi absence de concert sur un CD?), je trouve quand même qu'en prenant la peine de se plonger dedans, de prêter attention à chaque détail, on peut y trouver un plaisir énorme. Ce genre de performance - même si elles se multiplient - est selon moi encore plus unique et singulière que beaucoup de disques de musique improvisée "traditionnelle" souvent encore plus prévisible.

    En fait c'est justement l'auditeur qui fait la musique autant que le musicien dans ce genre d'enregistrement (sans vouloir minimiser leur importance - déjà bien réduite de par leur démarche), c'est l'expérience du disque qui le fait exister (avec nos projections et notre perception) bien plus que n'importe quel disque.

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  3. Ce que je voulais dire au sujet de ta chronique - et d'une éventuelle approche réductionniste de l'exercice, c'est qu'elle en disait sans doute trop, en tout cas en ce qui me concerne, pour que j'aille au-delà de la démarche de me réjouir de l'existence d'un tel objet musical.
    Maintenant, le disque comme espace délimité de perception et de projection mentale pour l'auditeur est une dimension que j'ai éludé bien vite dans ma réaction initiale, je le concède.

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