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Dominic Lash, Patrick Farmer, Tim Feeney - Performance

Souvent, en regardant simplement la liste des musiciens, des compositeurs, et le label, on peut se faire une idée assez précise de ce que l'on va entendre. Certains en jouent et c'est ce qui fait leur charme, d'autres essaient d'échapper à ces attentes et y arrivent, d'autres se noient dedans et deviennent lassant. Quand j'ai reçu ce disque, je me suis tout d'abord imaginé une improvisation électroacoustique minimaliste en voyant la réunion de Dominic Lash, Patrick Farmer et Tim Feeney, puis je me suis encore imaginé autre chose, quelque chose de plus radical ou de plus silencieux en voyant que les deux duo auxquels participe Dominic Lash sont en fait des compositions de Manfred Werder et James Saunders, mais jamais je n'aurais imaginé ce qui m'attendait en écoutant ce disque pour la première fois.

Performance débute avec une pièce monumentale et monolithique réalisée par Dominic Lash et Patrick Farmer. Il s'agit d'une composition de Manfred Werder, intitulée 2 ausführende seiten 419-424, et réalisée à l'aide d'un dispositif de téléphones mobiles et de sinusoïdes. Je considère ce compositeur comme un des plus extrêmes du collectif wandelweiser, un de ceux qui creuse le plus loin la sculpture du silence et les environnements sonores les plus quotidiens et monotones, souvent sur des durées très longues. Et je m'attendais donc à une de ces pièces radicales et très longues où l'on entendrait au maximum deux trois sinusoïdes et quelques bruits anodins. Pourtant, non. C'est radical, long et monotone, mais d'une toute autre manière. Lash et Farmer ont fait de cette pièce un mur de bruit blanc monolithique et immuable de 45 minutes, un mur pas énorme, mais constant et brutal, constamment percé par une sinusoïde aigüe et incessante. C'est dur au début, agressif et fort, jusqu'à ce que ce bruit fasse partie intégrante de notre environnement, et qu'on se laisse bercer par cette violence apocalyptique. Cette performance laisse un arrière goût de violence et de tourmente, mais aussi, paradoxalement, d'intimité et de douceur, on finit par se faire à cette agression comme aux environnements urbains les plus durs, on l'intègre et la digère pour finalement se noyer dedans et l'apprécier pour ce qu'elle est : une forme sonore riche, continue et constante, travaillée méticuleusement et précisément par un marteau sinusoïdale qui peint des couleurs et des formes mouvantes.

La suite du disque ne laissera personne sur sa faim et est tout aussi étonnante. Fini le "dispositif électronique", et retour aux instruments avec le duo Dominic Lash et Tim Feeney (du groupe Meridian), respectivement à la contrebasse et à la grosse caisse, pour la réalisation de deux compositions de James Saunders superposées : overlay 1 et 2. Chacune de ces pièces est basée sur des séquences continues et répétitives, très simples et semblables, sur un tempo fluctuant et flottant : une séquence d'un léger roulement, d'un glissando ou deux marqué par un court silence, etc. Mais encore une fois, ce n'est pas tant la composition qui m'intéresse ici que la réalisation extraordinaire. Lash et Feeney explorent les extrêmes de leurs instruments, et vont en chercher les textures les plus graves. Les cordes comme la peau de la grosse caisse semblent aussi laches et relachés que le tempo et le rythme de ces séquences. Le duo tourne autour de phrases abyssales, pachydermiques. Elles avancent lentement et surement avec une gravité hors du commun. La route tracée par Saunders est piétinée par le duo, piétinée par une masse sonore nouvelle, noyée dans un flot de textures inattendues et de mélodies primitives et archaïques. La lenteur, la continuité, les éclats de lumière dans l'obscurité moite, la détermination : tout nous ramène à un monde abyssal et nous fait penser à des profondeurs sonores rarement explorées, rarement entendues, et de fait : surprenantes. Mais au-delà de l'aspect frais de ces textures, c'est la beauté de ces phrases simples et répétitives qui nous aspirent dans cette pièce. En quelques notes, Lash et Farmer nous clouent à la platine avec leur obstination et leur précision. Les séquences se superposent à merveille pour former une masse vivante et organique, une masse magnifique qui avance avec majesté, fierté, et beauté. Recommandé.


DOMINIC LASH with PATRICK FARMER & TIM FEENEY - Performance (CD, Rhizome.s, 2016) : http://rhizome-s.blogspot.fr/2016/01/dominic-lash-with-patrick-farmer-and.html


Loris - The Cat from Cat Hill

LORIS - The Cat from Cat Hill (another timbre, 2009)
Loris est un trio anglais formé à la fin des années 2000 par trois musiciens connus de ce blog : Patrick Farmer, Sarah Hughes et Daniel Jones. The Cat from Cat Hill a été le premier disque de ce trio, publié en 2009 sur another timbre, et ça commençait déjà très bien. Tous les musiciens utilisent un e-bow au moins, sur différents instruments et matériaux, ainsi que des instruments plus personnels (la cithare pour Sarah Hughes, les platines et piezo-discs pour Daniel Jones, la caisse claire pour Patrick Farmer).

La musique de Loris ressemble fortement à de l'improvisation post-AMM. Il s'agit de trois improvisations électroacoustiques qui jouent sur les faibles volumes, l'espace, et  les textures abrasives. Des improvisations faites de longs sons continus, circulaires et linéaires. Voilà pour la forme, qui n'est pas le plus intéressant ici. C'est plutôt le contenu que je trouve remarquable. Le trio a su chercher et trouver des sons uniques : des cithares qui ressemblent à des harmoniques de saxo, des cassettes mises en boucle, des peaux de percussion mises en résonance de manière très simple, délicate et discrète, des micro-contacts et des diamants de platine effleurés, le tout avec un sens de la musicalité impressionnant. Le trio utilise beaucoup d'objets quotidiens ou naturels, il y a un grand sens de l'abstraction, mais en même temps, il sait toujours quand il faut retourner aux choses concrètes. On est alors parfois dans du son pur, dans une immersion totale dans des sons inouïs, et tout d'un coup, une mélodie au piano nous ramène à la surface, ou une rythmique aux cassettes. Le trio manie avec une grande justesse l'équilibre entre l'abstraction la plus austère et la plus inventive d'un côté, et un retour momentanné à des éléments musicaux concrets simples mais tellement efficaces. Car l'opposition entre les deux approches renforcent chacune de ces attitudes : l'éloignement de tous repères musicaux traditionnels, comme le recours volontaire à des éléments très simples, voire élémentaire, issus des canons de la musique populaire, renforcent l'aspect sensationnel de chacun, c'est leur opposition qui les met en valeur.

Loris propose ici une musique comme on en entend rarement. Une plongée dans l'abstraction sonore la plus pure, la plus belle mais aussi la plus inventive, entrecoupée de remontées à des surfaces musicales délicates et équilibrées. Un savant mélange d'abstraction bruitiste minimaliste et de musicalité simple et intense. Conseillé.

John Cage - Cartridge Music

JOHN CAGE - Cartridge Music (Another Timbre, 2013)
On comprend facilement la nécessité de composer une œuvre comme Cartridge Music en 1960, puisque cette composition de John Cage introduit le geste et le musicien (électronique) dans la performance à l'heure où cette dernière était cantonnée à des diffusions de pièces enregistrées sur bandes. Une partition comme Cartridge Music introduit justement la notion de performance dans la musique électronique, et signe le début de l'électronique en direct. Mais pourquoi continuer à jouer cette œuvre à l'heure où les performances électroniques sont omniprésentes? Ça peut paraître inutile d'un côté mais je ne crois pas, vraiment pas. Dans la mesure où il s'agit d'une partition graphique, une grande marge de manœuvre est accordée aux interprètes, et cette marge est justement exploitée ici, une marge qui laisse un espace de liberté aussi bien aux musiciens qu'aux avancées technologiques des outils utilisés (la tête de lecture d'une platine vinyle en l’occurrence).

Ces musiciens, qui sont-ils d'ailleurs? Justement quelques uns des plus originaux dans le domaine de la musique électronique improvisée, de la musique électroacoustique, et pour beaucoup assez proches des compositeurs du collectif Wandelweiser. Réunis par Stephen Cornford, des musiciens aussi talentueux que Ferran Fages, Alfredo Costa Monteiro, Patrick Farmer, Lee Patterson, Daniel Jones et Robert Curgenven proposent leur interprétation collective de l’œuvre de Cage. Des musiciens qui jouent habituellement des musiques plutôt différentes mais qui parviennent à une proposer une musique cohérente durant ces 37 minutes.

Les sept musiciens présents ont de toute façon en commun un intérêt pour l’exploration du son en tant que tel, l'exploration du timbre et des couleurs. Par courts blocs, ils proposent chacun leur tour, et à plusieurs, des fragments sonores différents mais unis par leur aspect matériel et temporel. Car l'écriture de Cartridge Music renvoie à une interprétation où des esquisses sonores se succèdent. Des fragments se succèdent, fragments différents mais qui se ressemblent dans leur approche du temps, un temps non-linéaire où toute narration est impossible, où tous les fragments sont contraints à s'insérer dans une temporalité éclatée. Mais c'est aussi la source sonore, la tête de lecture, qui unifie chaque fragment. Un aspect souvent abrasif et une approche frontale et physique du son sont constamment présents, chaque son est enregistré de manière très proche, et abordé de manière très matérielle et pragmatique.

Ceci pour l'aspect fidèle à la partition. Ce qui reste le plus intéressant ensuite, c'est la diversité des approches et la singularité des musiciens qui parviennent tout de même à faire surface malgré l'unité. Et c'est aussi cette diversité qui tient en haleine tout le temps que dure ce disque, ce qui n'est pas une mince affaire pour un enregistrement de 37 minutes avec comme seul outil une tête de lecture. Chaque musicien propose une gestuelle différente, une gestuelle qui s'oriente vers des blocs de sons puissants ou des micro-détails subtils et chirurgicaux. Une gestuelle qui tente l'impossible narration ou revendique l'aspect éphémère des blocs. On ne sait jamais trop ce qui va suivre, jusqu'à quand, si ça va revenir, s'arrêter, si c'est un accident ou si c'est volontaire, si ça répond à quelque chose et si ça se place volontairement en-dehors de ce qui a précédé.

Un disque extraordinaire en somme. Pour sa capacité à allier la rigueur d'interprétation et une proposition fidèle à John Cage, avec un esprit innovant et inventif. Innovant par rapport à la partition, et inventif par rapport aux pratiques électroniques actuelles. Hautement recommandé.

[informations, interview (stephen cornford) et présentation: http://www.anothertimbre.com/cartridgemusic.html]

Sarah Hughes - Accidents of matter or of space (Suppedaneum, 2013)

[je tiens à dire quelques mots sur le label pour introduire cette chronique car ce dernier me paraît vraiment très prometteur - donc:]

Suppedaneum est un nouveau label dirigé par Noé Cuellar (Coppice) et Joseph Clayton Mills. Un label dédicacé aux compositions ouvertes et à l'interaction entre écriture, forme, interprétation, improvisation, écoute et réception. Chaque publication est et sera donc composée d'un enregistrement audio et de la partition - très bonne initiative soit dit en passant. A ce jour, deux références, un duo des frères Chen et accidents of matter or of space de Sarah Hughes à propos duquel j'écris cette chronique.

Sarah Hughes est relativement célèbre pour l'excellent netlabel auquel elle participe - Compost & Height - ainsi que pour être une des fondatrices du Set Ensemble et une des interprètes les plus régulières du collectif Wandelweiser (cf. par exemple ses nombreuses performances à l'intérieur du coffret Wandelweiser und so weiter). Pas membre à proprement parler du collectif, sa musique est néanmoins extrêmement proche de ces compositeurs. (Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si le livret est composé d'un texte de Dominic Lash qui nous livre une réflexion intéressante sur les liens entre la musique de Hughes et les différentes conceptions possibles de l'infini et de la durée). Accidents of matter or of space regroupe une improvisation intitulée "Criggion (after Only)" et trois réalisations de sa composition "(can never exceed unity)", le tout livré entre une feuille A3 avec les notes de Dominic Lash et un carton du même format où est imprimé la partition.

La première piste intitulée "Criggion" est une improvisation solo (à la cithare) de Sarah Hughes, enregistrée par Patrick Farmer à l'intérieur d'un bâtiment de transmission radio datant de la seconde guerre mondiale et aujourd'hui désaffecté. L'enregistrement est presque aussi important que la performance en fait tant le dialogue entre SH et l'environnement est étroit. Encore une frontière brouillée entre le field-recording et la performance enregistrée. Car ce qu'on entend le plus durant ces vingt minutes, c'est avant tout l'environnement, une atmosphère spectrale et post-industrielle où la nature tente de reprendre le dessus, où le vent s'engouffre dans la tôle et où des chants d'oiseaux surgissent à tout moment. Et à l'intérieur de cet univers déjà agité, une cithare apparaît, une cithare préparée, qui répond de manière minimaliste et fantomatique, avec des techniques étendues surtout, et intentionnellement, à cet interlocuteur imprévisible que représente la station de Criggion (un environnement qui n'est pas sans rappelé d'ailleurs les quelques usines fantômes de Bruno Duplant). Comme le note Dominic Lash, c'est tout un jeu de question-réponse entre les éléments intentionnels, non-intentionnels et quasi intentionnels qui se joue à l'intérieur de ce lieu étrange. Un jeu merveilleux.

Puis nous arrivons à la composition proprement dite de Sarah Hughes - (can never exceed unity), une pièce écrite en 2011 et interprétée ici par Rhodri Davies (harpe), Neil Davidson (guitare acoustique), Jane Dickson (piano), Patrick Farmer (électronique), et Dimitra Lazaridou-Chatzigoga (cithare); enregistrée par Simon Reynell à l'université d'Huddersfield. La pièce est normalement écrite pour cinq personnes, mais elle est faite pour que l'addition des interventions de chacun ne dépasse jamais la durée de la pièce elle-même - d'où son titre. En gros, une période prédéfinie est déterminée, disons de vingt minutes, le premier joueur (qui lui seul a pour indication de jouer un son continu tandis que les autres jouent de manière "libre") ne peut intervenir que dix minutes, le deuxième cinq, le troisième 2"30, etc. Tandis que la forme est une interrogation aux origines antiques sur la divisibilité du temps, les différentes interprétations interrogent quant à elles les liens entre la durée et la perception. Ce qui m'intéresse plus que le positionnement anti-atomiste de SH. Outre la mise en valeur des multiples possibilités d'interprétations, la succession de trois réalisations met aussi en avant les changements de perception qu'entraînent les différentes durées. Le silence ne prend ainsi pas la même valeur et n'est pas chargé du même affect selon qu'il dure 1 ou 5 minutes, de même qu'une note continue. Même si les sons changent selon les réalisations, ce qui donne à chaque fois un nouveau sens à chaque performance semble plutôt être la durée elle-même de la pièce. Le changement de référent temporel redonne une unité significative à chaque instrumentiste, mais à l'inverse, peut-être est-ce le changement de son qui redonne une signification à la durée, peut-être est-ce la conscience et l'affect qui produisent la perception de la durée comme pourrait le dire Bergson.

Quoiqu'il en soit, ce mélange de silences, de longues cordes frottées, entre composition et improvisation, entre électronique et acoustique, cette suite, proche et "digne" de Wandelweiser dans la forme (simple, précise et interrogatrice) comme dans le contenu (abstrait, silencieux, minimal et réductionniste), est saisissante. Un disque merveilleux en somme, qui regroupe une improvisation sensible et poétique, ainsi qu'une composition singulière et intelligente. Recommandé.

[présentation, informations & extraits: http://www.futurevessel.com/suppedaneum/sarah-hughes/]

v-p v-f is v-n (winds measure, 2012)

 
Un titre énigmatique pour une compilation qui l’est tout autant. Durant deux heures et vingt minutes, c’est toute une multitude de pièces phonographiques et de field-recordings par de nombreux musiciens et artistes sonores internationaux.  Les durées de chaque pièce sont très variables, entre une et quinze minutes... Entre autres, on peut trouver sur cette compilation les artistes Daniel Blinkhorn, Ben Owen, Jason Kahn, Jez Riley French, Éric La Casa, Sally McIntyre, Simon Whetham, Patrick Farmer, Michael J. Schumacher, Lasse-Marc Riek. Pour une description détaillée de chaque pièce, je vous conseillerais plutôt de vous reporter à la chronique (en anglais) de Brian sur le blog Just Outside, car ici, je ne m’arrêterais que sur quelques pièces.

Une des pièces les plus marquantes de cette compilation a tout d’abord été pour moi gate de Martin Clarke. Malheureusement, 4 minutes et 51 secondes c’est un peu court. Il semblerait qu’une installation à base de tuyaux métalliques ait été préparée au bord d’un océan. On entend donc ici le ressac (l’eau est un élément récurrent sur toute la compilation), quelques oiseaux, et surtout le vent, le vent en lui-même et celui qui s’engouffre dans les tuyaux en produisant de magnifiques harmoniques. Toujours sur le premier CD, on trouvera aussi aqve de Renato Rinaldi. Je pense qu’il s’agit également d’une installation sonore, en intérieur cette fois, car les outils et machines aux sonorités industrielles déploient de vastes résonances dans l’espace sonore. Une merveilleuse construction technique qui permet à un univers sonore déroutant, onirique et surnaturel d’émerger. Des boucles mécaniques et métalliques pour une pièce envoutante et absorbante. Ce premier disque est conclu par Jez Riley French avec le suprenant bathroom then barn estonia. Une pièce d'un quart d'heure qui commence par un son aigu faible et léger, comme le discret bruit d'une prise électrique, avant de pénétrer dans une grange bruyante, pleine de vent avant tout, un vent sourd et omniprésent qui fait vibrer certains objets, mais aussi pleine de pigeons qui roucoulent et s'envolent, de coqs et d'oiseaux. Très riche.

S'il y a bien un artiste incontournable dans les champs du field-recording et de l'art sonore, c'est à mon sens Éric La Casa, qui ouvre ce second disque avec night train in montlouis. Un magnifique voyage, statique semble-t-il, à l'intérieur d'un train. Heureusement que le titre l'indique, car je ne suis pas sûr d'avoir réussi à le déterminer sinon, le son est étrange, fantomatique et spectral, on ne sait d'ailleurs pas toujours si l'on est à l'intérieur du train ou sur les rails aux côtés de rapaces nocturnes [correction par Eric: "je ne suis pas dans le train... mais à des kilomètres... je suis de l'autre côté de la vallée, et de la Loire, dans lequel ce train passe... d'où le lointain fantomatique, ce bruit de fond en mouvement... et les mouettes"]. Juste après vient Sally McIntyre (alias Radio Cegeste) qui nous emmène sur une étrange plage calme avec waiorua rotations. On entend bien évidemment un léger ressac, ainsi que des oiseaux marins (ou non), mais aussi et surtout, ce qui fait toute la puissance de cette pièce, une plaque de fer frappée avec un objet métallique de manière irrégulière. Nature et culture se confronte et se mélange dans une pièce aux allures aléatoires et incantatrices. Magnifique (et en plus elle dure près d'un quart d'heure!). Daniel Blinkhorn revient ici pour la troisième fois avec un étrange enregistrement intitulé small glacier from shoreline où sont diffusés des crépitements étonnants et singuliers, entre le grésillement d'un feu, des bois qui se roulent les uns sur les autres, et du plastique rempli d'eau secoué. Autre enregistrement étonnant, direct et intense, estonian swamp de Simon Whetham. Ce dernier a mixé ici de nombreux enregistrements pris sur un marais estonien avec ses insectes, son coucou, et autres oiseaux. Une grande puissance évocatrice pour une pièce très figurative et pleine de mélodies animales géniales. La pièce qui m'a certainement le plus marqué aux côtés de celles de Sally McIntyre et de Martin Clarke est air conditionner duct de Michael J. Schumacher. Amplification d'un système d'air conditionné qui vire à la noise, des fois à la harsh noise. Des timbres et des textures riches, puissantes, abstraites, abrasives, industrielles et métalliques. Une pièce très dense et intense.

Je n'ai pas parlé des pièces assez courtes (genre moins de cinq minutes) mais certaines valent aussi vraiment le coup. coed-y-dinas de Patrick Farmer avec ses cris et ses hurlements d'oiseaux pris sur une aire d'autoroute ou proche d'un quelconque axe routier assez fréquenté. Ou thames gate de Ben Owen avec ses "mystérieuses" mélodies concrètes sont autant de pièces qui mériteraient certainement d'être plus développées.

De même je n'ai pas encore parlé de Jason Kahn. Avec l'extrait tiré de in place: panorama weg, zurich, JK nous propose une alternative radicale à la phonographie. L'enregistrement ici est celui d'une voix qui nous parle des sons qu'elle perçoit. Qu'est-ce que j'entends, qu'est-ce que je ressens au moment de l'écoute? Pourquoi? Comment? Qu'est-ce que signifie tel ou tel son et à quoi renvoie-t-il dans mon système de perception? Autant de question évoquée directement par Jason Kahn qui m'a directement fait penser avec ce dispositif à Marguerite Duras. Une pièce qu'on pourrait appeler de la "musique indirecte libre". L'évocation poétique d'une perception ou d'une idée, mise en discours censé retranscrire la musique. S'agit-il encore de musique? La question reste ouverte. En tout cas, le dispositif musical mis en marche par Jason Kahn a le don de susciter de nombreuses ouvertures et de véritablement remettre en question l'art sonore et la phonographie.

Voilà, je finis juste par énumérer ceux dont je n'ai pas encore parlé ou que je n'ai pas cité: Hideki Umezawa et Alan Courtis. Bon voyage.

[informations, texte de Jason Kahn sur sa pièce, extraits: http://windsmeasurerecordings.net/catalog/wm30/index.html
compilation parallèle gratuite (.wav et .mp3) avec Michael Northam, Patrick Farmer, Martin Clarke, Stefan Thut, Greg Dixon, Lasse-Marc Riek, Janek Schaefer: http://windsmeasurerecordings.net/catalog/wm30m/]

Wandelweiser und so weiter: Confluences (another timbre, 2012)

Sur ce premier disque du coffret consacré au collectif Wandelweiser, cinq pièces sont présentées. Deux réalisations de natural at last de Sam Sfirri, Lieux de Passage d'Antoine Beuger, 2011(4) de Manfred Werder, various distinct spatial or temporal locations de James Saunders, et Heikou de Radu Malfatti.

Si le disque s'ouvre par une des interprétations de l’œuvre de Sfirri, je voudrais de mon côté commencer par Lieux de Passage. Une pièce onirique et majestueuse interprétée par Jürg Frey (clarinette), Angharad Davies (violon), Phil Durrant (électronique), Anton Lukoszevieze (violoncelle), Radu Malfatti (trombone), Lee Patterson (objets amplifiés) et Philip Tomas (piano). La liste est longue mais donne un très bon aperçu de ce que cette interprétation peut avoir de sensible et d'intense. Car la plupart de ces musiciens côtoient la musique de Beuger et de Wandelweiser (dont il est un des membres fondateurs) de près ou de loin depuis pas mal d'années. La pièce est construite sur de longues notes sans intonations, sans variation d'intensité, des notes qui apparaissent et disparaissent, qui forment parfois un accord harmonieux, qui se superposent simplement à d'autres moments, qui se retrouvent seules quelques fois. Seules des indications de temps semblent avoir été données, des indications de temps qui ne se correspondent pas toujours, qui permettent aux musiciens de se retrouver seuls, à deux ou en grosse formation. Une partition qui semble assez ouverte et qui permet aux timbres de se renouveler constamment. Un instrument peut apparaître après des minutes et des minutes de silence, comme il peut disparaître à tout moment pendant dix minutes, chaque note, chaque accord, chaque son paraît magique alors, chaque accord attaqué semble être une apparition. Une voix se détache tout de même de ce nuage sonore et se maintient tout du long: la clarinette de Jürg Frey qui interprète une très longue mélodie, une mélodie aérienne qui s'étire sur les 26 minutes de ce chef d’œuvre mystérieux.

L'autre composition importante sur ce disque - de par sa taille et la renommée bien établie du compositeur - est bien sûr Heikou de Radu Malfatti. Cette partition de 2010 est interprétée ici par le même ensemble que sur Lieux de Passage avec en plus le contrebassiste Joseph Kudirka. Comme darenootodesuka, Heikou semble se fonder sur des accords qui forment des vagues de sons. Des vagues qui apparaissent et disparaissent selon une temporalité unique et mystérieuse, une temporalité qui semble cosmique. Ce que j'aime avant tout avec Malfatti, c'est cette impression d'entendre la musique des sphères, d'écouter l'accord formé par le mouvement cosmique des planètes. Et bien sûr, c'est aussi l'intensité et la présence qu'il sait donner au silence, ce silence présent entre chaque vague, ce silence qui semble poser toujours la même question sans jamais donner de réponse claire: qui du silence et du son fait naître son pair?

J'en viens maintenant à 2011(4), pièce de Manfred Werder, compositeur également très important de ce collectif. Avec ce dernier, on ne parle plus vraiment d'interprétation, mais plutôt d'actualisation, car il n'y a plus d'indication musicale, ni temporelle, ni instrumentale, les compositions de Werder se réduisent dorénavant de plus en plus à quelques vers (de Ponge quelque fois par exemple), ou à des "phrases trouvées"  - et ici l'actualisation est de Anett Németh. Je n'ai jusqu'ici entendu qu'un seul disque de cette musicienne, un hommage à Cage qui m'avait énormément plu, et c'est donc avec plaisir que je la retrouve dans ce coffret. Pour 2011(4), Németh a donc choisi de présenter une actualisation principalement fondée sur un enregistrement pris le long d'une route de campagne - où ne passeront que deux véhicules durant les dix minutes, un jour plutôt venteux en compagnie d'une corneille qu'on entend quelque fois. Parfois une fréquence proche du thérémine surgit, ou une sinusoïde grave qui rappelle le trombone de Malfatti, ou quelques objets métalliques entrechoqués de manière lointaine. Tout se fait en douceur, en délicatesse et en poésie. Németh nous plonge dans un paysage désertique mais évocateur, onirique et intense. Une pièce simple, contemplative, où bruits, sons et notes glissent les uns sur les autres dans un équilibre idéal. Merveilleux.

Quant à natural at last, je ne vais pas m'attarder dessus. Il s'agit d'une pièce interprétée par deux ensembles différents (les trois pièces de Sfirri présentes sur le coffret sont à chaque fois jouées par des ensembles différents). Cette approche permet de mettre en avant les potentialités produites par l'écriture, les différentes possibilités qu'offrent une écriture accordant beaucoup de place à l'improvisation et à l'aléatoire. Du coup on se retrouve ici avec une pièce calme et lente de presque 8 minutes, très axée sur le bruit, les techniques étendues et les sons parasitaires, interprétée par Neil Davidson (guitare & objets) Rhodri Davies (harpe), Jane Dickson (piano), Patrick Farmer (objets) et Dimitra Lazaridou-Chatzigoga. La seconde version reprend le même orchestre que Lieux de Passage et réalise cette partition de manière beaucoup plus instrumentale, en jouant beaucoup plus sur les notes et leur superposition, ainsi que sur la neutralité du son.

Pour finir, various distinct spatial or temporal locations de James Saunders, interprétée ici par le producteur à qui l'on doit ce coffret hallucinant. Une pièce plutôt anecdotique où l'on peut entendre Simon Reynell déplacer une tasse à café en carton sur une table durant deux minutes...

Wandelweiser und so weiter: Crosscurents (another timbre, 2012)

Sur ce deuxième disque du coffret consacré au collectif Wandelweiser, on retrouve cinq pièces plutôt différentes et toutes excellentes. C'est à Sam Sfirri d'ouvrir la marche avec une courte pièce de cinq minutes interprétée par le NMC Chamber Ensemble et intitulée the undulating land. Une pièce pour guitares électrique et acoustique, flûte, clarinette, percussions et mélodica (avec Jason Brogan, Bill Carson, Jared Sinclair, Kim Larson, Ron Wiltrout et Sam Sfirri lui-même). A partir d'un matériau très réduit, les six interprètes choisissent une seule note chacun qu'ils assemblent selon les possibilités offertes par cette formation. L'infini s'ouvre à partir d'une note, les possibilités semblent vertigineuses et la pièce semble être en constant mouvement malgré la répétition invariable (de note, mais aussi d'attaque, de durée et d'intensité).

C'est idiot de le dire, mais Wandelweiser n'existerait certainement pas s'il n'y avait pas eu John Cage auparavant. C'est pourquoi il paraît normal qu'on trouve au moins une pièce de lui sur cette compilation, et il s'agit ici d'une de ses dernières compositions: Three2. Une oeuvre pour trois musiciens donc, écrites pour des percussions indéterminées et interprétée ici par Simon Allen, Chris Burn et Lee Patterson. Dix minutes de peaux frottées, de bols percutés, de textures cosmiques, oniriques et poétiques. Les nappes sont étirées, le temps dilaté, un tout autre univers surgit, et il est magnifique. Un enregistrement superbe d'une interprétation très sensible et inventive.

Le coffret s'étend donc d'un côté aux influences, mais aussi aux nouvelles perspectives que l'on doit à Wandelweiser. Car s'il s'agit bien d'un collectif de compositeur, la pratique de l'improvisation s'est trouvée reconsidérée et influencée pour de nombreux musiciens. Ici, c'est le trio Pierre Borel, Johnny Chang, Derek Shirley qui nous propose ce qu'il me semble être une improvisation intitulée Etchings. Respectivement au saxophone alto, au violon alto et à la contrebasse, ces trois musiciens nous proposent une longue pièce de vingt minutes, acoustique et sans fioritures, tout en longueur et en suspension. Une musique minimaliste, où l'étirement des notes virent à l'abstraction, où l'interaction se fait dans la confrontation sensible des matières. Et c'est ici qu'on voit la portée de Wandelweiser qui propose une porte de sortie au culte de la spontanéité et de la réactivité.

La quatrième pièce de ce disque est une  pièce de Phil Durrant datant de 1997 et intitulée Sowari for Ensemble. Interprétée par le compositeur lui-même à l'électronique, Lee Patterson encore aux objets amplifiés, et Philip Thomas au piano qu'on peine souvent à distinguer des matériaux électriques et électroniques, Sowari joue aussi sur la matière et les textures, sur des sonorités abstraites et abrasives, également longues et étirées. 12 minutes singulières mais pas forcément frappantes, plutôt réussies mais également assez convenues. (Tout le problème des compilations est là en même temps, il suffit d'un chef d’œuvre de 30 minutes, et tout le reste - s'il est juste bien ou pas trop mal - tend à être oublié par le monument...).

Et pour conclure en beauté cet excellent deuxième disque, une superbe pièce de Michael Pisaro composée en 2010, intitulée fields have ears (3b), et interprétée par une pléiade de virtuoses: Angharad Davies au violon, Patrick Farmer et Daniel Jones à l'électronique, Sarah Hughes au piano, et Dominic Lash à la contrebasse. Il s'agit d'une pièce en deux parties où la première est composée de textures qui se superposent sans s'assembler. Beaucoup de tensions entre l'électronique et les instruments, entre les cordes vides de la contrebasse ultra-grave et les sons suraigus du violon, entre les durées très courtes du piano et les longues notes tenues par beaucoup des musiciens. Ce sont d'ailleurs les notes courtes, ponctuations sensibles, délicates et épiphaniques du piano qui ont tendance à résoudre les tensions - aux côtés des quelques silences et des longues résonances qui parsèment ces matières brutes. Et pour finir cette œuvre, tout devient encore plus minimaliste et répétitif, mais la tension disparaît dans un accord magique entre l'ensemble des interprètes. Magnifique.

Wandelweiser und so weiter: Eddies (another timbre, 2012)

Wandelweiser und so weiter: quatrième partie. On est déjà à quasiment cinq heures de musique, et ça commence à faire long, heureusement qu'il y a de nombreuses pièces exceptionnelles pour donner envie de continuer.

A commencer par cette première apparition de Jürg Frey en tant que compositeur: Time Intent Memory. Pièce composée en 2012 et interprétée ici par Angharad Davies (violon), Jürg Frey (clarinette), Sarah Hughes (cithare), Kostis Kilymis (électronique), Dominic Lash (contrebasse) et Radu Malfatti (trombone). Mais aussi la plus importante - en durée (26 minutes) et en beauté - de ce disque. Time Intent Memory est composée de vagues de notes qui émergent et plongent dans le silence, un silence souvent perturbé  par des parasites électroniques. Tout semble harmonieux malgré l'absence de système tonal, les sons s'accordent entre eux de par leur dynamique et leur timbre, en-dehors de toute hiérarchie. Un harmonie qui passe aussi par la répétition et donc par la mémoire. Une musique qui nous parle des textures, du timbre, de l'espace et de la durée. Une musique magnifique où la temporalité est au service du son, à mois que ce ne soit l'inverse, il y a en tout cas une intimité profonde entre les couleurs et la durée. Les notes sont à peu près neutres, même si des écarts expressifs apparaissent parfois, y compris chez Malfatti dont le trombone n'est pas toujours aussi mécanique que d'habitude. Splendide.

Dans les pièces plus courtes, on trouvera sur ce disque Many, 1-4 de Stefan Thut interprétée par le Set Ensemble (Angharad Davies, Bruno Guastalla, Sarah Hughes, Daniel Jones, Dominic Lash, Tim Parkinson, David Stent et Paul Whitty). Une pièce où se succèdent des sons abstraits, des silences, des écarts brusques d'intensité, des notes simples et des bruits. Minimal, austère et riche, c'est une pièce plutôt équilibrée qui joue sur les oppositions. Également, deux réalisations de for the choice of directions de Sam Sfirri. La première est interprétée par Sfirri lui-même au mélodica accompagné de Jason Brogan aux ondes radio. Des ondes statiques qui forment un drone sur lequel se greffe de longues notes sporadiques au mélodica. Les ondes sont interrompues au deux-tiers de la pièce par l'environnement et la musique se fait beaucoup plus calme, aérée et espacée. Une très belle réalisation intime, minimale, et sensible. La deuxième réalisation est plus courte (cinq minutes contre dix) et est due à un ensemble instrumental composé de Neil Davidson (guitare et objets), Rhodri Davies (harpe), Jane Dickson (piano), Patrick Farmer (diapason) et Dimitra Lazaridou-Chatzigoga (cithare). Une interprétation beaucoup plus axée sur les instruments et leur interaction donc, où se confrontent longues notes frottées (cithare et guitare) et courtes notes pincées ou frappées (piano et harpe), un peu à la manière par laquelle se confrontaient les longues ondes radios de Brogan et les notes de mélodica de Sfirri sur la première réalisation.

On retrouve cette même formation pour une improvisation d'un quart d'heure sobrement intitulée #08.01.12. Seuls deux instruments sont modifiés, Rhodri Davies emploie ici une harpe électrique tandis que Patrick Farmer troque son diapason contre des objets et "lecteurs CD ouverts". Une session qui nous montre encore une fois de quelle manière les pratiques du collectif Wandelweiser, même si elles sont associées à la musique écrite, ont pu interférer sur la musique improvisée, qui a elle-même joué une grande part dans les méthodes de compositions des membres de Wandelweiser. Il s'agit donc ici d'une improvisation toujours basée sur de longues notes (ou de longs bruits plutôt), sur des répétitions et sur l'étirement du temps. Une écoute sensible et attentionnée pour une pièce abstraite et riche, faite de bruits divers qui s'accordent envers et contre tout. De son côté, Taylan Susam propose avec for maiike schoorel (dédié à la peintre minimaliste hollandaise) une courte pièce qui ressemble dans l'esprit à du Webern ou du Schoenberg réinterprétée par Wandelweiser, une sorte de klangfarbenmelodie, mais entrecoupée de longs silences. Une pièce interprétée par le edges ensemble et dirigée par le pianiste Philip Thomas.

Pour finir, on trouvera également sur ce disque une pièce d'une dizaine de minutes composée en 2010 par le contrebassiste et improvisateur Dominic Lash, intitulée for five, et interprétée par le Set Ensemble encore, avec Angharad Davies au violon, Bruno Guastalla au bandonéon, Dominic Lash à la guitare acoustique sur table, Tim Parkinson au mélodica et David Stent à la guitare. Suite d'instruments frottés, raclés, préparés ou de notes neutres et abstraites qui deviennent purement sonores, le tout toujours entrecoupé de silences. Différentes combinaisons sonores et instrumentales sont abordées, il est difficile de prévoir ce qui va suivre malgré la réduction des matériaux, et le tout manque peut-être un peu d'homogénéité ou de linéarité. Cette pièce est tout de même réalisée avec précision, sensibilité et créativité. L'univers et les matériaux sonores sont plutôt orignaux et singuliers, un contenu singulier pour une forme courante à l'intérieur du collectif.

Wandelweiser und so weiter: Upwellings (another timbre, 2012)

J'en arrive enfin au dernier disque de ce coffret épique. Après sept heures de musique, deux mois d'écoutes, j'avoue que je commence à fatiguer... Pour ce volume, il n'y a qu'une seule pièce conséquente dans la durée et huit autres plutôt courtes (entre une et dix minutes). La plus importante est donc la dernière œuvre qui clôture ce coffret: von da nach da écrit en 2005 par une des plus importantes compositrices qui gravitent autour de Wandelweiser, Eva-Maria Houben que l'on écoute pour la première fois sur cette compilation. La pièce est interprétée par trois musiciens récurrents sur ces disques: Angharad Davies au violon, Phil Durrant à l'électronique, et Lee Patterson aux objets et mécanismes. Un long morceau de vingt minutes où se superposent trois strates de sons continus. Pas vraiment de silences, ni de répétitions, il s'agit d'une pièce certainement beaucoup influencée par le mouvement réductionniste où l'attention est principalement accordée aux couleurs et aux textures. Une pièce sur le son lui-même et le dialogue entre les différentes sources sonores: acoustiques et artisanales, instrumentales, et électroniques.

On trouve également sur ce disque trois "réalisations" de la pièce little by little composée par Sam Sfirri. La première est interprétée par un ensemble de musiciens qui n'utilisent que de l'électronique avec Stephen Cornford, Robert Curgenven, Ferran Fages, Patrick Farmer, Alfredo Costa Monteiro et Lee Patterson. Il semblerait que les musiciens -au moins au début- jouent chacun leur tour durant cette "réalisation", chacun semble envoyer une texture et chacune de ces nappes de son est entrecoupée par un silence. Les couleurs se ressemblent et différent, elles semblent se répondre à travers les silences et elles deviennent de plus en plus consistantes au fur et à mesure de la pièce, mais aussi de plus en plus similaires. Le deuxième version par le Set Ensemble (Angharad Davies, Bruno Guastalla, Sarah Hughes, Daniel Jones, Dominic Lash, Tim Parkinson et David Stent) propose une version instrumentale et acoustique (excepté Daniel Jones) qui joue beaucou plus sur la répétition de notes et les silences. On y retrouve le même espacement des timbres et la même solitude de chaque évènement sonore. Une version moins inventive, mais aussi plus poétique et sensible. Quant à la troisième version, elle est réalisée de manière très calme et minimaliste par Angharad Davies, Phil Durrant, Jürg Frey, Anton Lukoszevieze, Radu Malfatti, Lee Patterson et Philip Thomas à leurs instruments et outils habituels. Une version plus électroacoustique et plus faible que les autres, qui nous démontre encore une fois l'énorme part d’indétermination dans l'interprétation de beaucoup des compositions "ouvertes" propres à Wandelweiser. De plus, ce disque propose une troisième réalisation de natural at last par le même Sam Sfirri et avec la même formation (Neil Davidson, Rhodri Davies, Jane Dickson, Patrick Farmer, et Dimitra Lazaridou-Chatzigoga) que la première version présente sur le premier disque du coffret.

Ce disque est aussi l'occasion d'entendre deux grandes influences pour tous les membres de Wandelweiser: John Cage bien sûr et le compositeur britannique John White. De ce dernier, l'edges ensemble dirigé par Philip Thomas toujours nous présente une excellente version de Drinking and Hooting Machine, pièce composée en 1970. Dans cette œuvre, chaque interprète souffle dans une bouteille de sa boisson préférée. La pièce évolue lentement, doucement, le son se déplace par répétition et par micro-évolution. L'univers sonore produit ici a quelque chose d'inouï et de franchement onirique, une des plus belles réalisations de ce disque. Quant à John Cage, Philip Thomas ne nous joue qu'une interprétation du très court Prelude for Meditation composé en 1944 (qui ne se base donc pas encore sur les processus aléatoires et sur les principes d'indétermination). Un prélude de seulement 1 minute 13, pour piano préparé. On peut y remarquer l'importance du silence, du timbre, mais également de la répétition et de la réduction du matériau sonore (la partition ne comporte que quatre notes). Éléments fondamentaux dans les processus de composition propres à Wandelweiser.

Pour la première fois aussi, j'entends une composition d'Angharad Davies, nommée Cofnod Pen Bore / Morning Records et interprétée par Neil Davidson (guitare et objets), Rhodri Davies (harpe électrique), Jane Dickson (piano), Patrick Farmer (objets amplifiés, lecteurs CD ouverts), et Dimitra Lazaridou-Chatzigoga. Une pièce qui joue beaucoup sur les timbres et la confrontation des couleurs (notes/bruits, son/silence, abstrait/concret, sons continus/notes brèves) mais aussi sur les reliefs et les variations d'intensité, à travers les attaques, les modes de jeux et bien évidemment le volume. Et enfin, une œuvre de l'excellente compositrice trop méconnue et peu publiée: eine unbedeutende aussage composé par Anett Németh en 2012) - musicienne qu'on a déjà entendu actualiser une partition de Manfred Werder sur le premier disque. Une pièce difficile à jauger puisqu'il s'agit d'un remix du Set Ensemble, les instruments sont modifiés et tendent encore plus vers l'abstraction, le son devient soit un bourdonnement soit métallique. Pas mal de relief également, du silence au forte. D'autres enregistrements concrets sont ajoutés, et comme à son habitude, Anett Németh parvient à merveille à confondre et mélanger les sources (réelles, synthétiques, instrumentales) pour produire une ambiance et un univers sonores singuliers, poétiques et déroutants - on regrettera seulement que ce ne soit pas plus développé et plus long...

Stephen Cornford, Patrick Farmer, Sarah Hughes, Kostis Kilymis - No Islands (Another Timbre, 2011)

Dernière publication de cette série consacrée à la postérité de John Cage et de Wandelweiser, No Islands réunit quatre musiciens pour deux improvisations et une pièce de John Cage justement, Four6. Certains des musiciens sont déjà présents sur Droplets, Patrick Farmer aux platines et à l'électronique et Sarah Hughes à la cithare préparée, auxquels s'ajoutent Stephen Cornford au piano amplifié et Kostis Kilymis à l'électronique.

Parlons tout d'abord des deux premières pièces improvisées. Il ne s'agit plus vraiment de l'univers des précédents disques (Droplets, Caisson et Division that could be autonomous but that comprise the whole) très marqués par le réductionnisme et le collectif Wandelweiser. Nous nous retrouvons plutôt face à des improvisations électroacoustiques plus corrosives, marquées par des fréquences électroniques sinusoïdales et/ou ultra-aigues, une absence de silence, malgré des pauses fréquentes des musiciens pris individuellement. Peut-être plus agressif et industriel aussi, le quartet explore des textures sonores froides et métalliques, utilise des mécanismes et des imperfections électriques. Mais la même quiétude et la même sérénité semblent omniprésentes tout au long de cette vingtaine de minutes d'échanges interactifs et de superpositions de strates texturales originales. Le même calme oui, mais avec beaucoup plus de reliefs, de jeux sur le volume et l'intensité, sur les différents timbres et leur opposition tout comme leur point de rencontre où chaque son renforce l'autre, le déploie et l'exacerbe. Car l'écoute entre les quatre musiciens est toujours très attentive, la concentration paraît souvent à son paroxysme et une place est toujours accordée à chacun, à son intervention autant qu'à son absence de production sonore. Une musique très équilibrée en somme, exempte de tensions mais riche de sonorités et de dynamiques variées.

La troisième pièce, Four6,est une partition pour quatre instrumentistes composée par John Cage en 1992, peu de temps avant sa mort. Comme dans la plupart des œuvres tardives du compositeur américain, le hasard ainsi que le « silence » (je le mets entre guillemets car je ne crois pas que Cage s’intéressait réellement au silence à ce moment, j’y reviendrai) prennent une place prépondérante et acquièrent de plus en plus de consistance. Pour cette pièce, Cage s’est contenté d’écrire quatre partitions qui délimitent et divisent chacune trente minutes en douze unités de temps différentes. Pas d’autre indication harmonique, instrumentale ou rythmique, c’est à l’interprète de choisir l’élément sonore qu’il produira durant chacune des douze périodes, une liberté complète est laissée au choix de l’instrument/objet, de l’intensité, de la valeur, etc. La restriction est minimale, et les potentialités qui s’ouvrent touchent à l’infini ; dès lors, on comprend aisément pourquoi cette pièce a tant été jouée par des artistes issus de la musique improvisée. Concernant cette interprétation, la première originalité à noter est l’utilisation surabondante des sons extérieurs : le quartet joue toutes portes ouvertes et laissent les chants d’oiseaux comme les bruits d’avion pénétrer et habiter le lieu d’enregistrement. Je reviens donc sur ce fameux silence, car si le choix d’exploiter l’environnement extérieur m’a paru tellement judicieux et intelligent, c’est dans la mesure où John Cage, à mon avis, s’intéressait bien plus à ce qui pouvait survenir lorsque la musique cessait (nous retournons donc sur le terrain du hasard et de l’aléatoire en fait), bien plus qu’au silence en tant que matériau sonore exploitable en tant que tel, comme pourraient l’utiliser Malfatti ou Pisaro par exemple. A l’intérieur de ce cadre structurel se déploient donc des sons calmes et sereins toujours, moins agressifs que lors des précédentes improvisations, mais aussi plus éparpillés. Les interactions ont du mal à se faire mais lorsque les divisions temporelles le permettent, les dynamiques de chacun se rejoignent et s’assemblent en des points synergiques qui épaississent considérablement l’intensité de la pièce. Une pièce toute en tension, marquée par le hasard et l’attente, la volonté et la contrainte, la nature et la création artistique, cette réalisation de Four6 donne constamment l’impression que les quatre musiciens cherchent à se rejoindre à travers les dédales d’un labyrinthe qu’ils s’approprient progressivement.

Trois pièces qui brouillent les frontières entre la musique écrite et la musique improvisée, faites de tensions et de dynamiques variées. Le timbre est pleinement exploité et travaillé, et les interactions entre chacun des musiciens se déploient à l’intérieur d’un univers plutôt original, entre improvisation électroacoustique, post-réductionnisme et musique aléatoire. Un univers très méditatif, beau et plutôt calme au-delà des emportements corrosifs et industriels surtout présents dans les improvisations.

Tracklist : 01-Improvisation #1 / 02-Improvisation #2 / 03- Four6

Dominic Lash, Patrick Farmer, Sarah Hughes; Eva-Maria Houben, Taylan Susam - Droplets (Another Timbre, 2011)

Droplets, projet apparemment dirigé principalement par Dominic Lash, réunit trois musiciens faisant partie du Set Ensemble pour trois trio et un solo, pour une improvisation et trois interprétations de partitions de musiciens issus du collectif Wandelweiser. Les musiciens sont, donc, Dominic Lash à la contrebasse, Patrick Farmer aux percussions et Sarah Hughes au piano et à la cithare, et les compositeurs sont Taylan Susam et Eva-Maria Houben.

Taylan Susam a écrit 'For Maaike Schoorel' en 2009, et les trois musiciens proposent ici deux versions différentes de cette courte partition, deux versions entre cinq et six minutes. Des sons très calmes et très doux se succèdent les uns les autres, entrecoupés de silences aérés et légers, et reviennent de manière minimaliste bien sûr, mais surtout naturelle et sereine. Des sons étranges, inattendus, souvent bas, qui frottent, soufflent et raclent des surfaces pas vraiment conventionnelles ou attendues. Une matière sonore très bizarre se profile doucement et forme un univers serein et original, un univers méditatif et aéré, profond et intense, malgré le volume toujours très faible de ces interprétations qui ne fait qu'appuyer la sensation de détente et de poésie offerte par cette pièce très délicate. A noter que la seconde réalisation de cette partition du compositeur néerlandais est surement moins répétitive et moins minimaliste, les sons sont toujours aussi étranges, les silences aussi longs, consistants et importants, mais l'absence de répétitions strictes et mécaniques fait quelque peu perdre de la solidité de la première interprétation. Cependant, il y a tout de même des reliefs plus importants qui de leurs côtés consolident un univers plus riche.

La seconde pièce, 'Elusion', est une improvisation entièrement acoustique de vingt minutes réalisée par l'ensemble des trois musiciens. Contrebasse, cithare et percussions se superposent en différentes strates très fines et très sensibles, mais toujours assumées et souvent même assez intenses. Si le silence est moins présent dans cette pièce, et le volume un peu plus fort qu'habituellement, l'influence de Wandelweiser se fait tout de même ressentir dans la puissante quiétude, le calme et l'attention intenses qui caractérisent cette improvisation. Sans parler des répétitions aux aspects mécaniques, ainsi que la préservation lors du mastering des sons/bruits qui faisaient partie intégrante de l'environnement sonore lors de l'enregistrement. Il y a une forme d'équilibre spatial très bien assuré entre la superposition d'un maximum de couches (frottement des peaux, archet sur les cordes basses, exploration timbrale de la cithare) et un silence radical, sans confrontation entre le "plein et le vide" mais dans une forme de continuité interminable où les transitions sont assurées par des improvisations en solo ou en duo. 'Elusion', durant vingt minutes, nous entraîne également dans un univers inouï et hors du commun, caractérisé par un aspect irréel comme dans la plupart des compositions des musiciens de Wandelweiser. Un univers où le temps s'abolit, où le son devient espace et où la composition s'apparente de plus en plus à l'architecture (composition écrite ou improvisée, je n'ai pas l'impression que la distinction ait beaucoup de sens dans les musiques dites réductionnistes). Bref, une très belle improvisation en tout cas.

Venons-en maintenant au principal, car si j'ai beaucoup apprécié 'Elusion', et 'For Maaike Schoorel' dans une moindre mesure, la plus belle pièce de ce disque reste sans aucun doute la magnifique réalisation de 'Nachtstück', une œuvre de 2007 écrite par la compositrice et organiste allemande Eva-Maria Houben. 'Nachtstück' est à l'origine une pièce pour contrebasse seule, mais pour cette réalisation, Dominic Lash et Simon Reynell ont choisi d'enregistrer cette version d'une demi-heure au milieu d'un bois anglais, sous la pluie. La pluie, ainsi que le vent et les feuillages qu'il agite, n'étant jamais interrompus, prennent une importance démesurée et acquièrent une puissance émotionnelle saisissante. A cela s'ajoutent les interventions sporadiques de voitures, d'insectes, d'oiseaux et de ruminants. De son côté, Lash, à l'aide de son archet, explore l'étendue des cordes, chaque registre est déployé sur de courtes notes qui surgissent du silence potentiel, et de la pluie réelle. Des correspondances semblent voir le jour entre les registres et l'intensité, chaque note grave est plus forte, de même que les double-cordes, les aigus se font plus discrets, jusqu'aux harmoniques qui se fondent avec le vent et les feuillages agitées. En tout cas, si l'environnement sonore du bois est déjà apaisant et serein de par lui-même, le contexte environnemental donc, paraît tout à fait adéquat à explorer les propriétés émotives de la contrebasse. Chaque note remue le corps de l'auditeur dans son intégralité, ainsi que de nombreuses émotions et sensations insoupçonnées. Il me semble que c'est la plus belle œuvre que je n'ai jamais entendue composée par un membre du collectif Wandelweiser, mais ce n'est certainement pas du à la partition seulement. Car si l'écriture sait déployer un terrain émotionnel extrêmement riche et chaleureux, singulier, profond et intense, la réalisation extérieure et la virtuosité de Dominic Lash exacerbent toutes les émotions, l'humanité, la poésie et la chaleur contenues potentiellement dans cette partition.

Si l'écoute des deux réalisations de 'For Maaike Schoorel' et de l'improvisation 'Elusion' est parfois ardue et requiert beaucoup d'attention et de disponibilité, la magnifique interprétation de 'Nachtstück' me semble beaucoup plus facile d'accès, y compris aux auditeurs non-habitués aux compositions du collectif Wandelweiser. Le Set Ensemble créé par Dominic Lash déploie en tout cas, tout au long de Droplets, des univers spatiaux et sonores poétiques, délicats, sensibles, singuliers et riches. Mais c'est surtout la longue et fantastique pièce 'Nachtstück', grâce à sa puissance lyrique, dramatique et émotionnelle, qui a retenue mon attention et a réussi à complètement m'envahir, m'habiter et m'envoûter. Recommandé, Droplets me semble être l'album le plus réussi de cette nouvelle série d'albums publiés par Another Timbre sur la postérité de John Cage (et d'ailleurs, Droplets, de par son utilisation radicale du silence, des techniques étendues et de l'environnement sonore extérieur à la représentation, me semble être le plus représentatif de cette postérité du célèbre compositeur américain).

Tracklist: 01-'For Maaike Schoorel' / 02-'Elusion' / 03-'For Maaike Schoorel' / 04-'Nachtstück'