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ATOLON + CHIP SHOP MUSIC – Public Private

ATOLON + CHIP SHOP MUSIC – Public Private (Another Timbre, 2013)

Voici typiquement le genre de disque que j’ai envie d’acheter, tout en sachant pertinemment qu’il risque très certainement de me décevoir. C’est idiot, mais quand on voit que deux groupes se réunissent, on s’attend à ce qu’ils fassent quelque chose de deux fois mieux que chacun individuellement, une attente irréaliste qui fait que je suis souvent déçu par ce genre de projet – il suffirait pourtant de me dire qu’ils vont juste faire quelque chose d’autre, et pas de deux fois mieux. Bref, Atolon et Chip Shop Music sont deux formations que j’aime beaucoup et dont j’attendais énormément de leur réunion. Malgré une déception inévitable au début, une grande richesse et une grande beauté ont fini par se révéler.

Pour présenter rapidement les deux formations, il s'agit d'un trio espagnol et d'un quartet anglo-suédois. On retrouve dans le premier Ferran Fages (platine acoustique), Ruth Barberan (trompette et objets) et Alfredo Costa Monteiro (accordéon & objets). Dans la seconde, sont présents Erik Carlsson (percussion), Martin Küchen (saxophone & radio), Paul Vogel (clarinette & ordinateur) et David Lacey (percussion & électronique). Deux témoignages de leur collaboration enregistrées par le producteur Simon Reynell sont présentées sur ce disque, une première de 43 minutes en live et une deuxième sans public d'une durée de 21 minutes. Hormis la durée, je ne trouve pas de grande différence entre les deux pièces. Tous les instruments et outils utilisés, aussi différents soient-ils, tendent à se confondre en une nappe légère, continue, abstraite et minimaliste. C'est effectivement très virtuose et maîtrisé, les idées sont assumées et exploitées sur la longueur. Mais le tout manque parfois de consistance. Sauf à de rares moments, justement quand un instrumentiste se démarque, quand une phrase sort du brouillard sonore.

Mais dans l'ensemble, l'univers sonore exploré durant cette heure est singulier et beau. Un univers constant et continu certes, mais qui ne manque pas de surprises et de rebondissements. Je suis partagé en somme entre la beauté de ce disque et son côté un peu trop attendu, car ces deux enregistrements collent un peu trop à ce que j'attendais d'eux. Seul le contenu réserve des surprises et est d'une grande richesse sonore et interactive, mais la forme manque quand même de consistance.

John Cage - Cartridge Music

JOHN CAGE - Cartridge Music (Another Timbre, 2013)
On comprend facilement la nécessité de composer une œuvre comme Cartridge Music en 1960, puisque cette composition de John Cage introduit le geste et le musicien (électronique) dans la performance à l'heure où cette dernière était cantonnée à des diffusions de pièces enregistrées sur bandes. Une partition comme Cartridge Music introduit justement la notion de performance dans la musique électronique, et signe le début de l'électronique en direct. Mais pourquoi continuer à jouer cette œuvre à l'heure où les performances électroniques sont omniprésentes? Ça peut paraître inutile d'un côté mais je ne crois pas, vraiment pas. Dans la mesure où il s'agit d'une partition graphique, une grande marge de manœuvre est accordée aux interprètes, et cette marge est justement exploitée ici, une marge qui laisse un espace de liberté aussi bien aux musiciens qu'aux avancées technologiques des outils utilisés (la tête de lecture d'une platine vinyle en l’occurrence).

Ces musiciens, qui sont-ils d'ailleurs? Justement quelques uns des plus originaux dans le domaine de la musique électronique improvisée, de la musique électroacoustique, et pour beaucoup assez proches des compositeurs du collectif Wandelweiser. Réunis par Stephen Cornford, des musiciens aussi talentueux que Ferran Fages, Alfredo Costa Monteiro, Patrick Farmer, Lee Patterson, Daniel Jones et Robert Curgenven proposent leur interprétation collective de l’œuvre de Cage. Des musiciens qui jouent habituellement des musiques plutôt différentes mais qui parviennent à une proposer une musique cohérente durant ces 37 minutes.

Les sept musiciens présents ont de toute façon en commun un intérêt pour l’exploration du son en tant que tel, l'exploration du timbre et des couleurs. Par courts blocs, ils proposent chacun leur tour, et à plusieurs, des fragments sonores différents mais unis par leur aspect matériel et temporel. Car l'écriture de Cartridge Music renvoie à une interprétation où des esquisses sonores se succèdent. Des fragments se succèdent, fragments différents mais qui se ressemblent dans leur approche du temps, un temps non-linéaire où toute narration est impossible, où tous les fragments sont contraints à s'insérer dans une temporalité éclatée. Mais c'est aussi la source sonore, la tête de lecture, qui unifie chaque fragment. Un aspect souvent abrasif et une approche frontale et physique du son sont constamment présents, chaque son est enregistré de manière très proche, et abordé de manière très matérielle et pragmatique.

Ceci pour l'aspect fidèle à la partition. Ce qui reste le plus intéressant ensuite, c'est la diversité des approches et la singularité des musiciens qui parviennent tout de même à faire surface malgré l'unité. Et c'est aussi cette diversité qui tient en haleine tout le temps que dure ce disque, ce qui n'est pas une mince affaire pour un enregistrement de 37 minutes avec comme seul outil une tête de lecture. Chaque musicien propose une gestuelle différente, une gestuelle qui s'oriente vers des blocs de sons puissants ou des micro-détails subtils et chirurgicaux. Une gestuelle qui tente l'impossible narration ou revendique l'aspect éphémère des blocs. On ne sait jamais trop ce qui va suivre, jusqu'à quand, si ça va revenir, s'arrêter, si c'est un accident ou si c'est volontaire, si ça répond à quelque chose et si ça se place volontairement en-dehors de ce qui a précédé.

Un disque extraordinaire en somme. Pour sa capacité à allier la rigueur d'interprétation et une proposition fidèle à John Cage, avec un esprit innovant et inventif. Innovant par rapport à la partition, et inventif par rapport aux pratiques électroniques actuelles. Hautement recommandé.

[informations, interview (stephen cornford) et présentation: http://www.anothertimbre.com/cartridgemusic.html]

Wandelweiser und so weiter: Upwellings (another timbre, 2012)

J'en arrive enfin au dernier disque de ce coffret épique. Après sept heures de musique, deux mois d'écoutes, j'avoue que je commence à fatiguer... Pour ce volume, il n'y a qu'une seule pièce conséquente dans la durée et huit autres plutôt courtes (entre une et dix minutes). La plus importante est donc la dernière œuvre qui clôture ce coffret: von da nach da écrit en 2005 par une des plus importantes compositrices qui gravitent autour de Wandelweiser, Eva-Maria Houben que l'on écoute pour la première fois sur cette compilation. La pièce est interprétée par trois musiciens récurrents sur ces disques: Angharad Davies au violon, Phil Durrant à l'électronique, et Lee Patterson aux objets et mécanismes. Un long morceau de vingt minutes où se superposent trois strates de sons continus. Pas vraiment de silences, ni de répétitions, il s'agit d'une pièce certainement beaucoup influencée par le mouvement réductionniste où l'attention est principalement accordée aux couleurs et aux textures. Une pièce sur le son lui-même et le dialogue entre les différentes sources sonores: acoustiques et artisanales, instrumentales, et électroniques.

On trouve également sur ce disque trois "réalisations" de la pièce little by little composée par Sam Sfirri. La première est interprétée par un ensemble de musiciens qui n'utilisent que de l'électronique avec Stephen Cornford, Robert Curgenven, Ferran Fages, Patrick Farmer, Alfredo Costa Monteiro et Lee Patterson. Il semblerait que les musiciens -au moins au début- jouent chacun leur tour durant cette "réalisation", chacun semble envoyer une texture et chacune de ces nappes de son est entrecoupée par un silence. Les couleurs se ressemblent et différent, elles semblent se répondre à travers les silences et elles deviennent de plus en plus consistantes au fur et à mesure de la pièce, mais aussi de plus en plus similaires. Le deuxième version par le Set Ensemble (Angharad Davies, Bruno Guastalla, Sarah Hughes, Daniel Jones, Dominic Lash, Tim Parkinson et David Stent) propose une version instrumentale et acoustique (excepté Daniel Jones) qui joue beaucou plus sur la répétition de notes et les silences. On y retrouve le même espacement des timbres et la même solitude de chaque évènement sonore. Une version moins inventive, mais aussi plus poétique et sensible. Quant à la troisième version, elle est réalisée de manière très calme et minimaliste par Angharad Davies, Phil Durrant, Jürg Frey, Anton Lukoszevieze, Radu Malfatti, Lee Patterson et Philip Thomas à leurs instruments et outils habituels. Une version plus électroacoustique et plus faible que les autres, qui nous démontre encore une fois l'énorme part d’indétermination dans l'interprétation de beaucoup des compositions "ouvertes" propres à Wandelweiser. De plus, ce disque propose une troisième réalisation de natural at last par le même Sam Sfirri et avec la même formation (Neil Davidson, Rhodri Davies, Jane Dickson, Patrick Farmer, et Dimitra Lazaridou-Chatzigoga) que la première version présente sur le premier disque du coffret.

Ce disque est aussi l'occasion d'entendre deux grandes influences pour tous les membres de Wandelweiser: John Cage bien sûr et le compositeur britannique John White. De ce dernier, l'edges ensemble dirigé par Philip Thomas toujours nous présente une excellente version de Drinking and Hooting Machine, pièce composée en 1970. Dans cette œuvre, chaque interprète souffle dans une bouteille de sa boisson préférée. La pièce évolue lentement, doucement, le son se déplace par répétition et par micro-évolution. L'univers sonore produit ici a quelque chose d'inouï et de franchement onirique, une des plus belles réalisations de ce disque. Quant à John Cage, Philip Thomas ne nous joue qu'une interprétation du très court Prelude for Meditation composé en 1944 (qui ne se base donc pas encore sur les processus aléatoires et sur les principes d'indétermination). Un prélude de seulement 1 minute 13, pour piano préparé. On peut y remarquer l'importance du silence, du timbre, mais également de la répétition et de la réduction du matériau sonore (la partition ne comporte que quatre notes). Éléments fondamentaux dans les processus de composition propres à Wandelweiser.

Pour la première fois aussi, j'entends une composition d'Angharad Davies, nommée Cofnod Pen Bore / Morning Records et interprétée par Neil Davidson (guitare et objets), Rhodri Davies (harpe électrique), Jane Dickson (piano), Patrick Farmer (objets amplifiés, lecteurs CD ouverts), et Dimitra Lazaridou-Chatzigoga. Une pièce qui joue beaucoup sur les timbres et la confrontation des couleurs (notes/bruits, son/silence, abstrait/concret, sons continus/notes brèves) mais aussi sur les reliefs et les variations d'intensité, à travers les attaques, les modes de jeux et bien évidemment le volume. Et enfin, une œuvre de l'excellente compositrice trop méconnue et peu publiée: eine unbedeutende aussage composé par Anett Németh en 2012) - musicienne qu'on a déjà entendu actualiser une partition de Manfred Werder sur le premier disque. Une pièce difficile à jauger puisqu'il s'agit d'un remix du Set Ensemble, les instruments sont modifiés et tendent encore plus vers l'abstraction, le son devient soit un bourdonnement soit métallique. Pas mal de relief également, du silence au forte. D'autres enregistrements concrets sont ajoutés, et comme à son habitude, Anett Németh parvient à merveille à confondre et mélanger les sources (réelles, synthétiques, instrumentales) pour produire une ambiance et un univers sonores singuliers, poétiques et déroutants - on regrettera seulement que ce ne soit pas plus développé et plus long...

FERRAN FAGES [duo]

Cremaster - Igneo (Cathnor, 2010)

Quand ce disque du duo Cremaster est paru, cela faisait déjà pratiquement dix ans que Ferran Fages (table de mixage, micro-contacts, radios, objets électromagnétiques) et Alfredo Costa Monteiro (objets sur guitare électrique) avaient monté ce projet. Un projet plus connu pour ses tendances à l'abstraction sonore et au bruitisme primitif. Mais avec Igneo, Cremaster semble changer la donne par rapport aux disques suivants et précédents. Il s'agit ici d'une musique linéaire et narrative. Il y a comme une sorte de bourdon à la guitare, des cordes longuement activées par des objets métalliques, des larsens légers et constants, des interférences radios, qui forment une nappe continue et ininterrompue. Une nappe envoutante, réactivée de manière régulière et obstinée, qui parvient à nous plonger dans un univers sombre, terrifiant, et en même temps très attractif. De manière aussi régulière mais plus espacée, de brusques assauts bruitistes et harsh fracturent constamment la ligne omniprésente. Des assauts qui surprennent, réveillent, des assauts qui font mal, qui renforcent encore la sensation malsaine qui accompagne cet univers sonore. Une musique plus concrète que d'habitude et très bien construite, construite dans une structure qui permet l’opposition entre les fractures et la linéarité, entre les bourdons et la noise. Des plaines sombres surgissent des difformités inattendues et somptueuses. Tchernobyl, l'hiver, des êtres à l'anatomie surréaliste apparaissent et disparaissent pour notre plus grand malaise, un malaise dans lequel on se complait. Des êtres sonores qui vrillent les tympans et désorientent l'oreille interne. Recommandé.

ap'strophe - objets sense objectes (Etude, 2009)

Pour finir cette série consacrée à Ferran Fages, quelques mots sur le duo ap'strophe. Un duo acoustique composé de FF à la guitare acoustique et de Dimitra Lazaridou-Chatzigoga à la cithare. Comme en solo, Ferran Fages utilise ici sa guitare de manière plutôt dissonante en accordant une grande place au silence et aux résonances. Les textures sont souvent métalliques et les deux musiciens usent pour cet effet de beaucoup de préparations et de techniques étendues. Objets entre les cordes, sur les cordes, qui frottent, qui vibrent, qui grattent. Un duo qui se concentre sur l'interaction et le dialogue, où les couleurs se confondent en une masse sonore disparate et unifiée en même temps, ap'strophe s'intéresse également beaucoup aux textures, à la matière et aux couleurs. Une grande attention est portée au son en tant que tel, à la création d'un univers sonore abstrait assez singulier, où le silence et les résonances contribuent largement à la singularité des ambiances. Une musique plutôt abstraite, calme, détendue et quelque peu monotone, mais asez créative et originale.

[informations, chroniques & extrait: http://www.etuderecords.com/objects_sense_objectes.php]

FERRAN FAGES [Atolón]

Ferran Fages / Alfredo Costa Monteiro / Ruth Barberán - ISTMO (creative sources, 2005)

Ferran Fages (platine acoustique), Alfredo Costa Monteiro (accordéon) et Ruth Barberán (trompette) pour une deuxième publication enregistrée sur CD. Le trio espagnol joue sur de longues abstraites où se côtoient les parasites de la platine, le diamant frottant des surfaces rugueuses et abrasives, de longues notes à la trompette et à l'accordéon, des souffles abstraits, des sons filtrés et modifiés de manière acoustique. Mises à part les longues notes instrumentales qui surgissent de temps à autre, on ne sait jamais trop qui fait quoi, les sons s'entremêlent pour former des textures où l'individualité se perd sans tomber dans l’homogénéité ni dans un jeu d'imitation. Il y a d'un côté les limites propres aux instruments et aux objets qui génèrent sans doute cette absence d'imitation, mais certainement aussi une volonté de toujours se démarquer tout en s'inscrivant dans un tout cohérent et cohésif. L'écoute entre chacun des trois musiciens est donc sensible et profonde bien entendu. Et les différentes ambiances savent être toujours surprenantes. Des ambiances basées sur de la matière sonore improbable toujours, de la matière abstraite mais extrêmement vivante, pleine de relief et d'énergie. Car si ces deux improvisations sont assez linéaires et étirées, il n'en reste pas moins que le trio parvient à constamment évoluer vers des climats différents et à rompre chaque univers au bon moment. Un trio remarquable.

Ferran Fages / Alfredo Costa Monteiro / Ruth Barberán - Atolón (Rossbin, 2004)

Atolón, paru en 2004 sur le label Rossbin, donnera son nom à cet excellent trio qui signe ici son premier enregistrement. Et pour un premier, c'est une putain de réussite. La même formule platine/accordéon/trompette (plus quelques objets/outils) pour une musique qui explore les abysses du son et les tréfonds du timbre. Le trio propose ici quatre pièces assez courtes qui varient pas mal sur l'intensité notamment, mais aussi sur les couleurs et la matière. Quatre univers où les techniques étendues et les manipulations d'objets et de platine nous plongent dans une véritable confusion quant aux sources sonores. S'agit-il vraiment d'instrument? est-ce acoustique? électronique? électroacoustique? Peu importe en fait. Le but de ce trio est avant tout de nous plonger dans le son pur, dans la matière sonore elle-même. La musique peut certes paraître quelque peu revêche et aride, abrasive souvent, abstraite également, mais uniquement dans son contenu. Car dans la forme, le trio prête une grande intension à varier et à laisser évoluer les dynamiques et les intensités, il y a tout un jeu de tension et de résolution omniprésent durant ces quatre pièces, et qui leur donne leur forme et leur structure. Ainsi, on peut aussi bien se retrouver à contempler une matière sonore à tendance réductionniste, abstraite, calme et méditative, ce qui n'empêche pas des irruptions bruitistes de violence à d'autres moments. Quatre pièces extrêmement créatives, riches, et intenses. Recommandé.

Atolón - concret (Intonema, 2012)

concret est le quatrième album du trio Atolón (le précédent - que je n'ai pas chroniqué ici - est paru sur le label Esquilo). On retrouve la même formation ainsi que les mêmes instruments (ACM à l'accordéon + objets, FF à la platine acoustique + objets, et la trompettiste Ruth Barberán). concret est constitué d'une seule pièce de 35 minutes et est, par rapport aux deux premiers disques du trio, plus calme et linéaire, plus statique et contemplative. On trouve également moins de reliefs au niveau de l'intensité hormis sur les dix dernières excellentes minutes.

Ceci-dit, c'est loin d'être négatif. Car ainsi, le son a le temps de se poser et de se dévoiler encore plus profondément. Les textures durent et évoluent de manière minimale. Comme lors de leurs précédents enregistrements, les trois musiciens espagnols jouent toujours sur la confusion entre les sources, et produisent une musique entièrement acoustique qui s'inspire fortement de la musique électronique ou électroacoustique expérimentale et improvisée. Une musique à tendance toujours réductionniste qui ressemble à de l'eai sans en être à proprement parler. Le genre de formation en somme qui démontre la profonde influence que l'électronique a pu avoir sur les techniques instrumentales et les nouvelles couleurs employées au sein de la musique improvisée. Le trio continue de jouer sur des registres extrêmes, graves ou aigus, et sur des textures de plus en plus homogènes qui gagnent ainsi en force et en puissance. Une musique qui paraît industrielle et parasitaire mais qui se révèle très vite sensible et poétique, intime, riche et inventive. Également recommandé.

[informations & extrait: http://www.intonema.org/2011/02/int004-atolon-concret.html]

Cremaster & Angharad Davies - Pluie Fine (Potlatch, 2012)

Comme d'habitude, j'ai attendu cette dernière publication de Potlatch avec impatience. Car c'est bien un des rares labels en qui j'ai entièrement confiance - notamment depuis le duo Keith Rowe/Evan Parker. Sans compter que Ferran Fages et Angharad Davies, mais surtout Alfredo Costa Monteiro, sont des musiciens que j'aime suivre et que j'apprécie énormément. Seulement voilà, contre toute attente, pluie fine ne m'a pas procuré la claque habituelle. La surprise n'a pas été aussi grande qu'avec le chef d’œuvre de Lucio Capece ou le quartet Propagations par exemple. Un album pas vraiment conformiste, mais prévisible quand on connaît ces musiciens. Ceci-dit, je fais vraiment la fine bouche ici, car pluie fine reste tout de même un disque que je conseillerais facilement, et c'est peut-être mon préféré du projet Cremaster (pour l'instant en tout cas, car je ne les ai pas tous écoutés).

Formellement, il s'agit d'une collaboration à distance entre le duo espagnol Cremaster - soit Alfredo Costa Monteiro (dispositif électroacoustique, enceintes, guitare électrique) & Ferran Fages (dispositif électroacoustique aussi, et table de mixage bouclée sur elle-même) et la violoniste anglaise Angharad Davies. Pendant près de trois ans, les musiciens se sont échangés des fichiers musicaux, les ont assemblés, transformés, mixés, pour nous les offrir aujourd'hui sous cette forme. (Au passage, pluie fine est dédicacée à  Simon [Reynell, je suppose])

Actuellement en fait, je suis plutôt gêné: comment aborder et décrire cette musique? Ceux qui la connaissent devraient comprendre j'imagine. Mais pour les autres, comment faire? Il s'agit d'un assemblage de larsens, d'objets et d'installations électroacoustiques, de tables de mixage en circuits fermés, et d'un violon. Une musique abstraite et corrosive, où la présence de Davies est entièrement justifiée dans la mesure où son jeu minimaliste, grinçant, lent, et agressif, correspond très bien à la musique du duo espagnol. Alfredo Costa Monteiro & Ferran Fages ont quant à eux produits des masses sonores qui progressent souvent par micro-évolutions, des nappes qui pénètrent l'intérieur même et les profondeurs physiques du son. Une exploration magistrale des phénomènes électroacoustiques. Et oui forcément j'ai envie de dire c'est abstrait, mais là où ils réussissent, c'est dans une volonté de garder certains repaires, de répéter des éléments, de ne pas nier la musicalité du bruit, et de donner une forme à ce qui n'en avait auparavant pas.

Et cette structure qui apparaît par moments, fondée soit sur la répétition, soir sur l'étirement d'une séquence sonore, nous fait pénétrer dans l'intimité même du son et des musiciens. Les formes nous aident et nous encouragent à embrasser le son en tant que tel, en dépit de ses propriétés souvent dures et repoussantes (notamment à propos des nombreux larsens et des sons abrasifs et abstraits omniprésents). Par moments - voire par exemple les quelques magnifiques minutes de conclusion basées sur des glissandos exceptionnellement émouvants - AAC, FF et AD nous plongent dans des territoires sonores étonnamment émotionnels au vu de leur abstraction. La plongée dans les confins du son n'est pas si aride, l'abstraction s'arrête pile poil au niveau de la froideur ou de l'aridité, et la musique se fait expressionnisme abstrait plutôt que simplement abstraite.

Une exploration méticuleuse et vertigineuse dans des territoires sonores durs et abstraits, mais l'abstraction sonore n'est pas exempte d'une grande sensibilité musicale et émotionnelle. Ça va loin, très loin, mais toujours avec sensibilité. Cremaster & Angharad Davies nous entraînent dans leurs intimes, abrasifs et minimalistes territoires sonores pour nous proposer une cartographie émotionnelle de leur collaboration. Et c'est un plaisir qui n'a rien de masochiste d'entendre cette musique dure, riche, sensible, profonde et puissante.

tim olive duos



Tim Olive/Alfredo Costa Monteiro – 33 bays (845 Audio, 2012)

Premier enregistrement du label japonais 845 Audio, 33 bays réunit deux pièces enregistrées en studio à l’occasion d’une tournée japonaise de Tim Olive (où il réside désormais) et d’Alfredo Costa Monteiro. Le premier utilise une guitare électrique à une corde, et le second un dispositif d’objets électro-acoustiques. Le même dispositif peut-être que celui utilisé sur le dernier enregistrement du duo Cremaster (en compagnie de Ferran Fages), car les textures explorées tout au long de ces deux pièces y ressemblent étrangement. Tim Olive et ACM sculptent la matière sonore dans son vif, le métal transformé en électricité résonne dans l’espace neutre du studio, les cordes deviennent percussions industrielles, les imperfections électriques et électroniques se métamorphosent en matière sonore à composer et à structurer, en matière de sculpture. Des textures variées, qui peuvent être très fortes, calmes, contemplatives, granuleuses, lisses, planes, profondes, en dents de scie. Graduellement et progressivement, on passe d’une matière sonore à une autre sans rupture, on passe d’une intensité et d’une densité à une autre de manière linéaire. Il ne faut rien brusquer, mais le son est en mouvement constant selon une structure narrative qui lui est propre. Comme si le son racontait son histoire de manière autonome.

33 bays est un album aux textures abrasives souvent, un album sombre qui ne rigole pas et raconte une histoire crue. Mais c’est surtout la facilité avec laquelle on passe d’une texture à une autre, la manière lisse et respectueuse de passer d’une couleur à une autre, qui m’ont le plus émerveillé. Deux pièces hautes en reliefs, qui tiennent l’auditeur en haleine grâce à son aspect narratif tout en utilisant des sonorités extrêmement abstraites. Deux pièces où chaque idée est explorée le temps qu’il faut, où on prend le temps de s’immerger dans le son, de l’explorer en profondeur dans toute son intimité. A nouveau, ACM révèle son génie et sa sensibilité à sculpter la matière sonore, et cette collaboration avec Tim Olive ne fait qu’enrichir les possibilités sonores à explorer et la matière sonore à construire. On ne peut que souhaiter une suite à cette collaboration.

(je n'ai pas encore pris le temps de l'écouter, mais un premier enregistrement de ce duo avait déjà été publié en version digitale gratuite à cette adresse: http://zeromoon.com/releases/alfredo-costa-monteiro-tim-olive-a-theory-of-possible-utterance-zero125/ )



Kikuchi Yukinori + Tim Olive – base material (TestToneMusic, 2012)


Deuxième enregistrement du duo Kikuchi Yukinori/Tim Olive, base material regroupe huit pièces assez courtes pour un total d’environ trente minutes de musique. La musique de ce duo semble s’intéresser principalement aux ambiances, et chacune des pièces forme huit univers électroacoustiques divers. A l’aide de micro-contacts de guitare électrique, d’électronique analogique et d’ordinateurs, le duo produit des univers sonores sombres et ambient, souvent linéaires et proches de certaines formes de drone. Il y a quelque trouvailles ou ambiances réussies ou intéressantes, mais dans l’ensemble, les pièces sont trop courtes et pas assez explorées pour se faire une idée précise de la musique proposée. Ce n’est pas mauvais, mais les idées ne sont malheureusement pas assez développées pour laisser le temps aux auditeurs de s’immerger dans les univers sonores produits tout au long de ces huit morceaux. Même si j’ai pas mal apprécié les couleurs et les univers proposés – assez originaux et singuliers pour la plupart -, le manque de développement enlève tout de même toute l’intensité de ces univers qui paraissent alors manquer de profondeur.

(quelques pistes sont en écoute ici: http://testtonemusic.bandcamp.com/album/base-material-digest)