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Loris - The Cat from Cat Hill

LORIS - The Cat from Cat Hill (another timbre, 2009)
Loris est un trio anglais formé à la fin des années 2000 par trois musiciens connus de ce blog : Patrick Farmer, Sarah Hughes et Daniel Jones. The Cat from Cat Hill a été le premier disque de ce trio, publié en 2009 sur another timbre, et ça commençait déjà très bien. Tous les musiciens utilisent un e-bow au moins, sur différents instruments et matériaux, ainsi que des instruments plus personnels (la cithare pour Sarah Hughes, les platines et piezo-discs pour Daniel Jones, la caisse claire pour Patrick Farmer).

La musique de Loris ressemble fortement à de l'improvisation post-AMM. Il s'agit de trois improvisations électroacoustiques qui jouent sur les faibles volumes, l'espace, et  les textures abrasives. Des improvisations faites de longs sons continus, circulaires et linéaires. Voilà pour la forme, qui n'est pas le plus intéressant ici. C'est plutôt le contenu que je trouve remarquable. Le trio a su chercher et trouver des sons uniques : des cithares qui ressemblent à des harmoniques de saxo, des cassettes mises en boucle, des peaux de percussion mises en résonance de manière très simple, délicate et discrète, des micro-contacts et des diamants de platine effleurés, le tout avec un sens de la musicalité impressionnant. Le trio utilise beaucoup d'objets quotidiens ou naturels, il y a un grand sens de l'abstraction, mais en même temps, il sait toujours quand il faut retourner aux choses concrètes. On est alors parfois dans du son pur, dans une immersion totale dans des sons inouïs, et tout d'un coup, une mélodie au piano nous ramène à la surface, ou une rythmique aux cassettes. Le trio manie avec une grande justesse l'équilibre entre l'abstraction la plus austère et la plus inventive d'un côté, et un retour momentanné à des éléments musicaux concrets simples mais tellement efficaces. Car l'opposition entre les deux approches renforcent chacune de ces attitudes : l'éloignement de tous repères musicaux traditionnels, comme le recours volontaire à des éléments très simples, voire élémentaire, issus des canons de la musique populaire, renforcent l'aspect sensationnel de chacun, c'est leur opposition qui les met en valeur.

Loris propose ici une musique comme on en entend rarement. Une plongée dans l'abstraction sonore la plus pure, la plus belle mais aussi la plus inventive, entrecoupée de remontées à des surfaces musicales délicates et équilibrées. Un savant mélange d'abstraction bruitiste minimaliste et de musicalité simple et intense. Conseillé.

Joda Clément / Daniel Jones / Lance Austin Olsen / Mathieu Ruhlmann - A Concert for Charles Cros

CLEMENT/JONES/AUSTIN OLSEN/RUHLMANN - A Concert for Charles Cros (Caduc, 2014)
A Concert for Charles Cros (poète français) est un disque publié récemment sur le label du musicien canadien Mathieu Ruhlmann (caduc). Il s'agit d'une suite de quatre pièces d'improvisation libre électroacoustique et réductionniste qu'on pourrait décrire rien qu'avec le nom des musiciens et les instruments utilisés : Joda Clément aux synthétiseur analogique, field-recordings et objets, Daniel Jones aux guitare et électronique, Lance Austin Olsen aux lecteurs de cassette, objets amplifiés et guitare, Mathieu Ruhlmann aux bandes, cymbales, ukulélé et objets.

On trouve quelques instruments acoustiques et électriques, beaucoup d'objets, et des bandes magnétiques donc. Et bien sûr, les musiciens ne font pas la différence entre les différentes natures de chaque outil. Le quartet propose une suite plutôt calme et abrasive, comme une composition basée sur des fréquences radio (radio qu'on a souvent l'impression d'entendre et qui n'est étrangement pas indiqué dans les instruments/outils utilisés). Les quatre improvisations proposées ici sont calmes, espacées, souvent proches du silence et toujours dans le bruit pur. Des morceaux purement abstraits de manipulations sur les tensions électriques et électroniques, des perturbations électromagnétiques, avec ajouts de bruits acoustiques et instrumentaux tout aussi abstraits. Ca paraît un peu cliché dit comme ça, mais ces quatre pièces sont vraiment réussies : il n'y a jamais trop d'éléments, ni trop peu, c'est souvent calme, lent et linéaire mais on trouve quelques changements de dynamique très bien placés, et même s'il y a un air de déjà entendu, les textures d'ensemble sont quand même travaillées et le langage adopté par cette formation est assez frais.

Encore une fois, le son mastérisé par Joe Panzner est vraiment réussi, ce dernier va bientôt faire office de Rashad Becker américain pour musiques expérimentales minimalistes. Mais de toute manière, je crois que le son de cette formation est déjà bon en lui-même, il y a tout un travail sur l'opposition des timbres, les contrastes de couleurs, l'utilisation des champs magnétiques, l'insertion très juste et discrète des instruments dans ces espaces sonores abstraits et austères. Bref, du beau travail d'eai proche du réductionnisme. Un beau travail d'invention du son, d'écoute, et de gestion de l'espace.

John Cage - Cartridge Music

JOHN CAGE - Cartridge Music (Another Timbre, 2013)
On comprend facilement la nécessité de composer une œuvre comme Cartridge Music en 1960, puisque cette composition de John Cage introduit le geste et le musicien (électronique) dans la performance à l'heure où cette dernière était cantonnée à des diffusions de pièces enregistrées sur bandes. Une partition comme Cartridge Music introduit justement la notion de performance dans la musique électronique, et signe le début de l'électronique en direct. Mais pourquoi continuer à jouer cette œuvre à l'heure où les performances électroniques sont omniprésentes? Ça peut paraître inutile d'un côté mais je ne crois pas, vraiment pas. Dans la mesure où il s'agit d'une partition graphique, une grande marge de manœuvre est accordée aux interprètes, et cette marge est justement exploitée ici, une marge qui laisse un espace de liberté aussi bien aux musiciens qu'aux avancées technologiques des outils utilisés (la tête de lecture d'une platine vinyle en l’occurrence).

Ces musiciens, qui sont-ils d'ailleurs? Justement quelques uns des plus originaux dans le domaine de la musique électronique improvisée, de la musique électroacoustique, et pour beaucoup assez proches des compositeurs du collectif Wandelweiser. Réunis par Stephen Cornford, des musiciens aussi talentueux que Ferran Fages, Alfredo Costa Monteiro, Patrick Farmer, Lee Patterson, Daniel Jones et Robert Curgenven proposent leur interprétation collective de l’œuvre de Cage. Des musiciens qui jouent habituellement des musiques plutôt différentes mais qui parviennent à une proposer une musique cohérente durant ces 37 minutes.

Les sept musiciens présents ont de toute façon en commun un intérêt pour l’exploration du son en tant que tel, l'exploration du timbre et des couleurs. Par courts blocs, ils proposent chacun leur tour, et à plusieurs, des fragments sonores différents mais unis par leur aspect matériel et temporel. Car l'écriture de Cartridge Music renvoie à une interprétation où des esquisses sonores se succèdent. Des fragments se succèdent, fragments différents mais qui se ressemblent dans leur approche du temps, un temps non-linéaire où toute narration est impossible, où tous les fragments sont contraints à s'insérer dans une temporalité éclatée. Mais c'est aussi la source sonore, la tête de lecture, qui unifie chaque fragment. Un aspect souvent abrasif et une approche frontale et physique du son sont constamment présents, chaque son est enregistré de manière très proche, et abordé de manière très matérielle et pragmatique.

Ceci pour l'aspect fidèle à la partition. Ce qui reste le plus intéressant ensuite, c'est la diversité des approches et la singularité des musiciens qui parviennent tout de même à faire surface malgré l'unité. Et c'est aussi cette diversité qui tient en haleine tout le temps que dure ce disque, ce qui n'est pas une mince affaire pour un enregistrement de 37 minutes avec comme seul outil une tête de lecture. Chaque musicien propose une gestuelle différente, une gestuelle qui s'oriente vers des blocs de sons puissants ou des micro-détails subtils et chirurgicaux. Une gestuelle qui tente l'impossible narration ou revendique l'aspect éphémère des blocs. On ne sait jamais trop ce qui va suivre, jusqu'à quand, si ça va revenir, s'arrêter, si c'est un accident ou si c'est volontaire, si ça répond à quelque chose et si ça se place volontairement en-dehors de ce qui a précédé.

Un disque extraordinaire en somme. Pour sa capacité à allier la rigueur d'interprétation et une proposition fidèle à John Cage, avec un esprit innovant et inventif. Innovant par rapport à la partition, et inventif par rapport aux pratiques électroniques actuelles. Hautement recommandé.

[informations, interview (stephen cornford) et présentation: http://www.anothertimbre.com/cartridgemusic.html]

Wandelweiser und so weiter: Crosscurents (another timbre, 2012)

Sur ce deuxième disque du coffret consacré au collectif Wandelweiser, on retrouve cinq pièces plutôt différentes et toutes excellentes. C'est à Sam Sfirri d'ouvrir la marche avec une courte pièce de cinq minutes interprétée par le NMC Chamber Ensemble et intitulée the undulating land. Une pièce pour guitares électrique et acoustique, flûte, clarinette, percussions et mélodica (avec Jason Brogan, Bill Carson, Jared Sinclair, Kim Larson, Ron Wiltrout et Sam Sfirri lui-même). A partir d'un matériau très réduit, les six interprètes choisissent une seule note chacun qu'ils assemblent selon les possibilités offertes par cette formation. L'infini s'ouvre à partir d'une note, les possibilités semblent vertigineuses et la pièce semble être en constant mouvement malgré la répétition invariable (de note, mais aussi d'attaque, de durée et d'intensité).

C'est idiot de le dire, mais Wandelweiser n'existerait certainement pas s'il n'y avait pas eu John Cage auparavant. C'est pourquoi il paraît normal qu'on trouve au moins une pièce de lui sur cette compilation, et il s'agit ici d'une de ses dernières compositions: Three2. Une oeuvre pour trois musiciens donc, écrites pour des percussions indéterminées et interprétée ici par Simon Allen, Chris Burn et Lee Patterson. Dix minutes de peaux frottées, de bols percutés, de textures cosmiques, oniriques et poétiques. Les nappes sont étirées, le temps dilaté, un tout autre univers surgit, et il est magnifique. Un enregistrement superbe d'une interprétation très sensible et inventive.

Le coffret s'étend donc d'un côté aux influences, mais aussi aux nouvelles perspectives que l'on doit à Wandelweiser. Car s'il s'agit bien d'un collectif de compositeur, la pratique de l'improvisation s'est trouvée reconsidérée et influencée pour de nombreux musiciens. Ici, c'est le trio Pierre Borel, Johnny Chang, Derek Shirley qui nous propose ce qu'il me semble être une improvisation intitulée Etchings. Respectivement au saxophone alto, au violon alto et à la contrebasse, ces trois musiciens nous proposent une longue pièce de vingt minutes, acoustique et sans fioritures, tout en longueur et en suspension. Une musique minimaliste, où l'étirement des notes virent à l'abstraction, où l'interaction se fait dans la confrontation sensible des matières. Et c'est ici qu'on voit la portée de Wandelweiser qui propose une porte de sortie au culte de la spontanéité et de la réactivité.

La quatrième pièce de ce disque est une  pièce de Phil Durrant datant de 1997 et intitulée Sowari for Ensemble. Interprétée par le compositeur lui-même à l'électronique, Lee Patterson encore aux objets amplifiés, et Philip Thomas au piano qu'on peine souvent à distinguer des matériaux électriques et électroniques, Sowari joue aussi sur la matière et les textures, sur des sonorités abstraites et abrasives, également longues et étirées. 12 minutes singulières mais pas forcément frappantes, plutôt réussies mais également assez convenues. (Tout le problème des compilations est là en même temps, il suffit d'un chef d’œuvre de 30 minutes, et tout le reste - s'il est juste bien ou pas trop mal - tend à être oublié par le monument...).

Et pour conclure en beauté cet excellent deuxième disque, une superbe pièce de Michael Pisaro composée en 2010, intitulée fields have ears (3b), et interprétée par une pléiade de virtuoses: Angharad Davies au violon, Patrick Farmer et Daniel Jones à l'électronique, Sarah Hughes au piano, et Dominic Lash à la contrebasse. Il s'agit d'une pièce en deux parties où la première est composée de textures qui se superposent sans s'assembler. Beaucoup de tensions entre l'électronique et les instruments, entre les cordes vides de la contrebasse ultra-grave et les sons suraigus du violon, entre les durées très courtes du piano et les longues notes tenues par beaucoup des musiciens. Ce sont d'ailleurs les notes courtes, ponctuations sensibles, délicates et épiphaniques du piano qui ont tendance à résoudre les tensions - aux côtés des quelques silences et des longues résonances qui parsèment ces matières brutes. Et pour finir cette œuvre, tout devient encore plus minimaliste et répétitif, mais la tension disparaît dans un accord magique entre l'ensemble des interprètes. Magnifique.

Tierce - Caisson (Another Timbre, 2011)

Tierce est un trio international qui réunit depuis 2007 plusieurs figures de la musique électroacoustique: Jez Riley French tout d'abord (électronique, objets, field-recordings, cithare, micro-contacts, etc.), Daniel Jones aux platines et à l'électronique, et enfin, Ivan Palacký (machine à tricoter amplifiée... oui vous avez bien lu). La performance qui a donné lieu à la publication de l'album Caisson est une unique pièce d'une heure issue d'un concert enregistré dans une galerie d'art à Hull en novembre 2010.

Imaginons un caisson donc, où une caisse, assez grande, n'importe laquelle, le plus important étant l'espace qu'elle contient, et non sa fonction. Car l'espace paraît essentiel pour nos trois musiciens: la musique électroacoustique proposée ici forme comme une sorte de design sonore, où le son individualise l'espace en le remplissant. Quels sons d'ailleurs? Difficile à dire, ça navigue constamment entre le bricolage électronique, des enregistrements de toutes sortes (cloches, fonds sonores discursifs, oiseaux, etc.), des bruits étranges méconnaissables, et ce tout se mélange et se fond en une seule nappe fluctuante et mouvante, légère et corrosive, agressive et calme. Aucune hiérarchie n'est établie entre les différentes sources sonores, elles sont toutes au service d'une seule strate. Et cette strate habille dans le temps un espace qui se crée en même temps qu'il est habité par la musique. 

Bien sûr, il y a une certaine forme d'exploration sonore à l’œuvre durant Caisson, les trois musiciens parcourent chacun un univers sonore qui lui est strictement personnel, mais le timbre ne semble pas être leur première préoccupation. Chacun semble bien plutôt intéressé par les propriétés et les caractéristiques spatiales des sons: comment tel bruit va-t-il emplir l'espace, comment l'écoute de tel autre son va-t-il faire percevoir l'environnement spatial? Caisson joue avant tout sur la perception (la "micro-listening" dirait Jez Riley French dans son interview pour another timbre), le trio joue sur les possibilités de modifier notre perception (auditive en un sens, mais aussi visuelle, et pourquoi olfactive et gustative, ou même proprioceptive) par le biais d'une écoute attentive qui évolue dans un environnement global dont l'objectivité et la solidité sont remises en cause ici.


Cependant, en elle-même, malgré le calme qui la caractérise, cette musique est plutôt tendue, certainement à cause de l'évolution et des fluctuations incessantes, comme si toute forme de dynamique statique était redoutée, mais également à cause du caractère souvent abrasif des sons utilisés, ainsi que par le remplissage progressif mais apparemment inéluctable de l'espace. Un espace qui se remplit, mais pas seulement par des sons, le silence prend aussi une place prépondérante au fur et à mesure de cette pièce, un silence tellement présent qu'il devient l'égal des sons avec qui il dialogue. Des silences d'une consistance effrayante et pesante. Une musique surtout pas statique ni linéaire qui évolue sur des terrains instables et souples, à travers des espaces parfois saturés de bruits, ou bien de silences, mais aussi sur des territoires aérés et propres à la méditation ou à la contemplation. Une approche qui flirte avec l'infini (du temps comme de l'espace), si calme et posée qu'aucune barrière ne semble pouvoir mettre fin à cet univers.


Je n'ai pas écouté le premier album de Tierce publié sur le label de Jez Riley French, mais Caisson, malgré ses difficultés d'approche de par l'attention énorme qu'il requiert, permet un voyage micro-sensoriel très singulier à travers un espace complètement investi et personnellement agencé par les musiciens. L'approche du son et la démarche "intuitive" sont radicales, ce qui donne une musique extrêmement bizarre, inattendue et inouïe, mais une fois surmontées les réticences culturelles, Caisson possède la faculté d'emmener l'auditeur à l'intérieur d'espaces fantastiques, où les catégories kantiennes de perception s'annihilent en même temps qu'elles s'exacerbent. Une musique surnaturelle qui semble permettre l'épanouissement, l'ouverture et la maturation autant de la perception que des choses perçues (notamment le son, l'espace et et le temps).