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D.O.R. feat. Crys Cole - Hestekur

Le trio D.O.R., soit Jamie Drouin, Lance Austin Olsen et Mathieu Ruhlmann, propose sur Hestekur, une suite de six pièces, improvisées je pense, dont deux en compagnie de Crys Cole. Il s'agit ici de pièces électroacoustiques, bruitistes et minimalistes, avec de nombreuses sources do it yourself ou apparentées (radios, objets amplifiés, micro contacts, etc.).

En trio ou en quartet, cette petite formation explore les phénomènes physiques et électriques dans leur dimension sonore. Des phénomènes granuleux, lisses, graves aigus, sombres, lumineux, etc. Ils explorent l'aspect sonore des objets, mais ce sont des phénomènes parfaitement maîtrisés et connus des musiciens, car la mise en forme de ces phénomènes ne paraît pas aléatoire du tout. Ici, chaque musicien sait ce qu'il fait, et pourquoi il le fait. C'est pourquoi les pièces présentées sur Hestekur ne paraissent jamais chaotiques, mais toujours cohérentes et réfléchies. Les textures peuvent être disparates, les sources hétérogènes, mais il y a une cohérence dans leur assemblage. DOR et crys cole jouent sur des textures qui ne bougent pas ou peu, sur des lignes sonores qui se déroulent progressivement, et qui se superposent en strates diverses mais unifiées. Il y a plusieurs couches, pas forcément faites pour aller les unes avec les autres, mais qui au final s'assemblent très bien. Un fonds radiophonique, un micro-contact qui frotte un objet, un moteur qui tourne, un autre objet frotté par le diamant d'une platine, autant d'éléments qui ne ressemblent pas mais qui ont tout de même des points communs, ne serait-ce que leur présence sonore.

La mise en forme et la superposition de ces strates forment une musique nouvelle, riche, belle et créative. Une musique bruitiste, calme, réfléchie et maîtrisée. Très bon travail et un excellent exemple des nouvelles musiques électroacoustiques improvisées.

D.O.R. FEATURING CRYS COLE - Hesketur (CD, caduc, 2014) : lien

Joda Clément / Daniel Jones / Lance Austin Olsen / Mathieu Ruhlmann - A Concert for Charles Cros

CLEMENT/JONES/AUSTIN OLSEN/RUHLMANN - A Concert for Charles Cros (Caduc, 2014)
A Concert for Charles Cros (poète français) est un disque publié récemment sur le label du musicien canadien Mathieu Ruhlmann (caduc). Il s'agit d'une suite de quatre pièces d'improvisation libre électroacoustique et réductionniste qu'on pourrait décrire rien qu'avec le nom des musiciens et les instruments utilisés : Joda Clément aux synthétiseur analogique, field-recordings et objets, Daniel Jones aux guitare et électronique, Lance Austin Olsen aux lecteurs de cassette, objets amplifiés et guitare, Mathieu Ruhlmann aux bandes, cymbales, ukulélé et objets.

On trouve quelques instruments acoustiques et électriques, beaucoup d'objets, et des bandes magnétiques donc. Et bien sûr, les musiciens ne font pas la différence entre les différentes natures de chaque outil. Le quartet propose une suite plutôt calme et abrasive, comme une composition basée sur des fréquences radio (radio qu'on a souvent l'impression d'entendre et qui n'est étrangement pas indiqué dans les instruments/outils utilisés). Les quatre improvisations proposées ici sont calmes, espacées, souvent proches du silence et toujours dans le bruit pur. Des morceaux purement abstraits de manipulations sur les tensions électriques et électroniques, des perturbations électromagnétiques, avec ajouts de bruits acoustiques et instrumentaux tout aussi abstraits. Ca paraît un peu cliché dit comme ça, mais ces quatre pièces sont vraiment réussies : il n'y a jamais trop d'éléments, ni trop peu, c'est souvent calme, lent et linéaire mais on trouve quelques changements de dynamique très bien placés, et même s'il y a un air de déjà entendu, les textures d'ensemble sont quand même travaillées et le langage adopté par cette formation est assez frais.

Encore une fois, le son mastérisé par Joe Panzner est vraiment réussi, ce dernier va bientôt faire office de Rashad Becker américain pour musiques expérimentales minimalistes. Mais de toute manière, je crois que le son de cette formation est déjà bon en lui-même, il y a tout un travail sur l'opposition des timbres, les contrastes de couleurs, l'utilisation des champs magnétiques, l'insertion très juste et discrète des instruments dans ces espaces sonores abstraits et austères. Bref, du beau travail d'eai proche du réductionnisme. Un beau travail d'invention du son, d'écoute, et de gestion de l'espace.

Kiiln - Is Music Invisible?

KIILN - Is Music Invisible? (Caduc, 2013)
Kiiln est un jeune duo composé de Lance Austin Olsen (lecteurs cassette, radio, objets amplifiés et guitare "traînée") et Mathieu Ruhlmann (ukulélé, cymbale, piano et objets amplifiés). Ce disque est le premier enregistrement de cette collaboration entre les deux musiciens expérimentaux canadiens.

La musique proposée par Kiiln n'est pas évidente à cerner - et elle n'est pas non plus simple à décrire. Pour donner un ordre d'idées, Kiiln peut faire penser aux nouveaux improvisateurs et musiciens coréens tels que Hong Chulki, Ryu Hankil et Jin Sangtae, mais aussi à la "génération post-eai" des jeunes américains comme Richard Kamerman et Anne Guthrie. Mais avant de parler de ces musiciens récents, il s'agit peut-être d'une musique plus simplement post-cagienne qui peut faire penser à certains enregistrements électroacoustiques de David Tudor.

Tout ça pour donner un aperçu, je vais donc essayer d'être plus précis et spécifique maintenant. Is Music Invisible? est une suite de cinq pièces assez courtes aux structures fluctuantes. Ca ne semble ni précisément structuré ni spontané et le duo pourrait très bien suivre une u plusieurs partitions graphiques. Kiiln propose une sorte de noise minimaliste et lo-fi, une musique calme, abstraite et grinçante basée sur des fréquences de radio, des buzzs électriques, et surtout beaucoup d'objets amplifiés par des micro-contacts. Les deux voix s'entremêlent en un ensemble de débris, de déchets et de parasites électroniques mouvants et instables. Si la musique ne paraît pas spontanée, les matériaux paraissent quant à eux aléatoires e par leur nature instable et parfois hors de contrôle.

Cinq pièces qui paraissent toujours échapper à la mémoire, cinq pièces quelque peu évanescentes en somme ; et je ne suis pas sûr que ce soit l'objectif. Les couleurs sont singulières, l'ambiance est original, et j'aime bien ce côté archaïque et bricoleur, cette atmosphère calme et électrique, mais les idées manquent de force. 

Wandelweiser und so weiter: Drifts (another timbre, 2012)

Sur ce troisième disque, et pas des plus faciles d'accès, trois pièces assez proches basées sur la répétition. Musiques répétitives qui n'étirent plus le temps, mais l'annihilent. Répétitions extrêmes et radicales, obsessionnelles et possiblement anxiogènes. Vous voulez un exemple? 2 ausführende (seiten 357-360) de Manfred Werder, interprété par Tim Parkinson et James Saunders avec des tuyaux d'orgue. Plus précisément, avec deux tuyaux d'orgue, séparés par un demi-ton chacun... Un accord minimaliste et arpégé d'une seconde mineure répété durant une demi-heure. Deux notes, deux demi-tons, d'une durée à peu près égale mais jamais identique, et séparées par des intervalles de silence irréguliers. Une pièce extrême, aérienne et tout en apesanteur, où l'attente d'un changement ne sera jamais comblée. Une œuvre où le temps devient durée éternelle, devient aboli et réduit à une pure durée sans référent. Voilà pour la conclusion de ce disque. Passons à l'ouverture maintenant, également interprétée par le duo Parkinson/Saunders: 't' aus 'etwas (lied)' composé en 1995 par Antoine Beuger. Il s'agit là d'une pièce de dix minutes consacrée uniquement à la consonne "t" (et au silence, toujours). Parkinson et Saunders émettent un "tétaiement " interrompu par de courts silences et tentent de donner un sens à cette lettre autonomisée. Beuger semble ici vouloir réduire la chanson (lied) à son fondement, une lettre seule dépourvue de mélodie, de structure, de tonalité et de rythme. Épreuve échouée à mon goût pour cette pièce qui s'écoute difficilement et peut même devenir irritante. La dernière pièce consacrée en grande partie à la réduction du matériel tonal et à la répétition est Vier, 1-12 du violoncelliste Stefan Thut. Cette œuvre, ma préférée de ce disque, est interprétée par le quatuor Angharad Davies (violon), Julia Eckhardt (alto), Stefan Thut lui-même et Dominic Lash (contrebasse). Moins systématique et formelle que les deux pièces précédentes, celle-ci propose des notes répétées et assemblées selon différentes combinaisons possibles (seules, à deux, trois ou quatre) durant un peu plus de vingt minutes. Il y a un aspect répétitif, le matériau sonore est réduit au minimum, mais la pièce est en constant mouvement, il y a une tension palpable à l'intérieur de cet espace sonore onirique où on ne sait jamais ce qui surviendra. C'est très répétitif et minimaliste sans jamais être redondant en somme, chaque intervention est une surprise et paraît épiphanique. Une œuvre interprétée en plus avec une précision, une attention, et une sensibilité grandioses (je crois bien en même temps que la violoniste Angharad Davies fait partie de mes interprètes favorites de ce coffret avec son archet minimaliste qui écorche les cordes de manière non-expressive).

On trouvera également deux autres pièces sur ce disque qui semblent nous aérer des espaces répétitifs et silencieux des trois œuvres précédemment citées. Il s'agit tout d'abord d'une pièce de Jason Brogan (dont je n'avais encore jamais rien entendu me semble-t-il) intitulée sobrement Ensemble et interprétée par crys cole, James Drouin, Lance Austin Olsen et Mathieu Ruhlmann, quatre musiciens crédités à l'électronique. Un bruit blanc entremêlé de sinusoïdes et de parasites discrets, une sorte de nappe assez proche des fréquences radios connues de tous. C'est plutôt statique mais tout de même entrecoupé de micro-évènements. Je ne sais pas trop où ils veulent en venir, ni où ils vont ni d'où ils sont parti. En tout cas, la pièce repose un peu rapport au reste du disque et elle est plutôt agréable mais si elle manque de profondeur. Et enfin, une autre pièce de James Saunders intutlée with the same material or still, to vary the material. On retrouve ici de nombreux interprètes habitués de ces œuvres, à savoir: Neil Davidson, Rhodri Davies, Jane Dickson, Patrick Farmer et Dimitra Lazaridou-Chatzigoga, tous crédités cette fois aux objets frottés. Il s'agit là aussi d'une longue nappe, moins statique, et composée uniquement d'objets frottés par un archet. Métal, plastique, papier, bois, peaux, toutes sortes de matériaux sont mis en résonances pour former un tout assez unifié et en mouvement constant. James Saunders continue d'explorer le son dans toute sa profondeur et de manière radicale avec cette pièce purement sonore, concentrée sur une matière abstraite et des textures abrasives, froides et étrangement expressives.

[à suivre]