L'artiste canadien Tim Olive est installé au Japon depuis deux ou trois ans maintenant, et depuis, les collaborations avec toutes sortes de musiciens se multiplient sur son label, et la personnalité de Tim Olive, qui jouait de la guitare préparée sur table au début, se révèle de plus en plus, et laisse poindre une personnalité fraîche et originale. Quand je l'ai découvert, je n'étais pas passionné par son travail, mais aujourd'hui, je suis de plus en plus intrigué et curieux par chacune de ses propositions.
Tout récemment, deux disques sont sortis sur 845 audio : Dominion Mills, duo composé de Tim Olive et Anne-F Jacques qui ne m'a pas plus intéressé que ça ; et Airs, une suite de quatre pièces composées par le trio formé par Tim Olive, Takahiro Kawaguchi et Makoto Oshiro. Les trois musiciens utilisent principalement des instruments fabriqués par eux-mêmes à partir d'objets usuels et quotidiens (métronomes, petits moteurs, etc.), des matériaux simples (bois, plastique), et des micro-contacts. Il s'agit de compositions proches de l'improvisation, des compositions qui n'indiquent que certains paramètres (sur les timbres, la densité, la durée) et laissent une grande place au choix, aux prises de positions, à l'écoute et à la spontanéité. Le trio utilise toutes sortes de matériaux sonores : doux, abrasifs, calmes, forts, linéaires, discontinus, pulsés, lisses, longs, courts, etc. La palette exploré par cette formation est large et innovante, une palette composée de "couleurs" mécaniques, instrumentales, motorisées, naturelles, fabriquées, silencieuses, et bruyantes. Si chaque pièce a sa propre cohérence, on ne sait jamais à quoi s'attendre dans leur succession, aucune des quatre ne se ressemble et elles explorent toutes des paramètres et des atmosphères différentes.
Ce trio propose une musique vraiment neuve et fraîche, une musique faite de recyclages et de bidouillages en tous genres, d'exploration d'univers sonores inédits, mais il propose surtout une grande diversité dans les réponses et les réactions, dans la construction d'une forme personnelle en somme. Et qu'elle soit composée, improvisée, ou les deux, n'y changent rien, le plus important reste que cette musique est créative. Très bon travail.
KAWAGUCHI/OLIVE/OSHIRO - Airs (CD, 845 Audio, 2014) : lien
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Jason Kahn & Tim Olive - Two Sunrise
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| JASON KAHN & TIM OLIVE - Two Sunrise (845 audio, 2014) |
Two Sunrise documente la première collaboration entre Tim Olive (musicien canadien installé aujourd'hui au Japon) et Jason Kahn (artiste américain installé en Suisse), lors d'une tournée japonaise, qui nous montre donc surtout la facette de Jason Kahn en tant qu'improvisateur à l'électronique. Un duo purement électronique, harsh et abrasif mais espacé et aéré tout de même. Tim Olive se sert ici d'une sorte de guitare préparée à une corde en utilisant surtout les pick-ups tandis que Jason Kahn est crédité à l'électronique (table de mixage, pédales et synthé analogique je pense).
La musique proposée par ce duo fait partie de ces nouvelles formes d'improvisation électroacoustique dont on ne sait pas vraiment s'il faut les qualifier de purement abstraites ou de vraiment concrètes. D'un côté, c'est du bruit pur, des parasites électriques et électroniques, des vibrations matérielles transformées en électricité puis en son, des larsens, etc. Mais d'un autre côté, c'est de l'électronique très organique au sens où les musiciens agissent avec leur corps plus qu'avec des potards pour produire le son. La musique de ce duo laisse ressentir l'action corporelle des musiciens comme s'ils utilisaient un instrument. Car les deux musiciens semblent utiliser de nombreuses sources concrètes et matérielles (pas seulement électroniques je veux dire). Des objets métalliques, des sortes de percussions, ce qui reste de la guitare, tout ce qui peut tomber sous la main est transformé en électricité et forme une source sonore potentielle et réelle. La matière sonore composée par le duo est vraiment puissante car très organique, elle forme un superbe mélange d'abstraction pure et d'action concrète sur le matériau.
Quant à la forme, il ne s'agit ni plus ni moins que d'une sorte d'improvisation libre électroacoustique. De nombreuses ruptures avec des blocs ultra denses qui succèdent à des sortes de plages plus contemplatives. Le duo est dans le son avant tout, il plonge dans la matière sonore de manière apparemment très spontanée et instantanée et réfléchit dans l'action à la forme que prend la matière sonore. En tout cas, j'aime beaucoup le subtil mélange d'actions physiques et d'abstraction parasitaire, l'équilibre entre l'utilisation organique d'objets concrets et l'utilisation plus froide mais tout aussi réfléchie de parasites électroniques plus statiques. Une rencontre intense, originale, dure, abrasive et recherchée.
L'électronique en mouvement (Michael Muennich, Michael Esposito, GX Jupitter-Larsen, Lali Barrière, Aaron Dilloway, Tom Smith, Tim Olive, Katsura Mouri)
Il y a environ dix ans, je pouvais passer des heures et des heures à écouter Merzbow, John Wiese et Masonna. La découverte de la harsh noise fut aussi capitale que celle du free jazz pour moi. Le problème, c'est qu'écouter des murs de bruit blanc en boucle, c'est quand même vite lassant et essoufflant. (Aujourd'hui, je ne peux plus écouter un disque de Merzbow sans être au bords de la nausée - même si je suis bien curieux d'entendre sa nouvelle collaboration avec Oren Ambarchi) Heureusement, l'eai était là pour renouveler un peu l'électronique, ainsi que la musique improvisée. J'ai en fait l'impression que depuis l'arrivée des musiques électroniques, c'est tout un mouvement d'esthétiques qui sont exploitées jusqu'à l'épuisement. Jusqu'à l'épuisement d'un côté, mais qui se renouvellent sans cesse par ailleurs. Renouvellements esthétiques de l'électroacoustique et de la musique concrète à l'acousmatique, aux installations sonores et aux field-recordings, en passant par l'intégration des synthétiseurs analogiques dans le jazz fusion (Herbie Hancock), l'influence des musiques industrielles et métal dans la noise, puis le minimalisme, et le réductionnisme, influencés par les techniques instrumentales et la musique savante (liste non-exhaustive). Des rebondissements bien évidemment liés aussi à la technologie: passage de l'analogique au numérique, développement des pédales, des tables, des systèmes d'amplification et des micros, accessibilité des ordinateurs, réinvestigation de matériels plus anciens (Revox, synthétiseurs modulaires), la liste serait longue. Tout ça pour dire que les musiques électroniques se sont pas aussi figées que la harsh et ses dérivés psychoacoustiques peuvent le laisser croire. De nombreux mouvements parallèles et simultanés sont nés de ou à côté de ces musiques monolithiques qui semblent un peu trop emblématiques dans les musiques électroniques. Voici donc quelques exemples de ce que peut actuellement nous offrir le vaste continent des "musiques électroniques":
Muennich / Esposito / Jupitter-Larsen - The Wraiths of Flying A (Firework Edition, 2012)
Une collaboration à trois avec Michael Muennich, Michael Esposito, et GX Jupitter-Larsen (The Haters). Trois artistes que je connais surtout de renommée, que j'ai peut-être déjà entendu une ou deux fois mais sans jamais m'attarder sur leur musique. En écoutant The Wraiths of Flying A, une chose est sûre, c'est que les regrets ont commencé. Car ce disque est vraiment bon. Seulement, est-ce le fait de cette collaboration, d'un des musiciens en particulier, de tous pris individuellement? trop tard pour le savoir maintenant, je n'ai plus qu'à me pencher plus sérieusement sur chacun d'eux - même si je mise sur le talent de chacun, puisque durant tout ce disque, il s'agit à chaque fois de combinaisons différentes (solo, duo, trio), toutes aussi bonnes en fait.
A la base de cette collaboration, on trouve l'artiste sonore Esposito qui a investi durant pas mal de temps des studios de cinéma californiens. Quelques field-recordings sont présents donc, mais surtout des "phénomènes de voix électroniques" (EVP), la grande obsession de Michael Esposito. Des EVP mis en boucle avec leur fond bruitiste sur lesquels le musicien allemand Michael Muennich et l'artiste américan Jupitter-Larsen ajoutent des contributions électroniques, synthèses numériques, boucles atmosphériques, plus divers sonorités acoustiques amplifiées et modifiées. Au final: une suite de pièces étranges, entre le noise ambient et la transe fantomatique. Des voix d'outre-tombe, résidus d'effigies du muet tuées par le cinéma parlant telle Audrey Munson qui orne le CD. Une sorte de noise paranormale qui sort vraiment du lot, une apologie sombre, abrasive, hallucinatoire et atmosphérique du subliminal.
[informations & présentation: http://fragmentfactory.com/muennichwraiths.html]
[extraits: https://soundcloud.com/michael-muennich]
Lali Barrière - Patio (Chirria Sello, 2013)
La démarche de Lali Barrière, musicienne espagnol résidente à Barcelone, n'a rien à voir cette fois. Toute se musique est basée sur des objets acoustiques - ce que ne dénigre pas non plus Muennich par contre -, à la manière peut-être d'un Osvaldo Coluccino. A une différence près néanmoins, les objets sont amplifiés ici. Une musique très abstraite, enregistrée dans le patio d'un centre d'art contemporain barcelonais. Les micros semblent très très près des objets mis en résonances, des objets percutés et frottés d'une manière qui semble aléatoire et spontanée, en réaction à l'environnement sonore, environnement composé durant ces onze minutes de chants de volatiles et de sirènes de police. Lali Barrière utilise les objets d'une manière très floue, de manière monodique comme des instruments, et de manière très abstraite comme de l'électronique. Une proposition quelque peu ambigüe et plutôt innovante de musique autre encore, très axée sur la physicalité du son et le contact des micros avec le son, qui se termine tout de même par quelques notes d'un lamellophone. Lali Barrière pousse le lo-fi et de DIY jusqu'au bout en utilisant très peu d'éléments, et en éditant le tout sur un CD-R emballé dans une feuille A4 pliée sur elle-même, avec quelques informations sommaires tapées sur du papier calque. Un enregistrement très court, plutôt déconstruit, qui m'a laissé un peu perplexe, mais dont j'attends quand même une suite (un disque est d'ailleurs à paraître chez Copy for your records).
[informations & téléchargement gratuit: http://chirriasello.blogspot.com.es/2013/02/c-h-i-r-r-i-s-e-l-l-o-1-3.html]
Aaron Dilloway & Tom Smith - Allein Zu Zweit (Fragment Factory, 2013)
Outre sa participation mémorable à Wolf Eyes, Aaron Dilloway est aussi célèbre pour ses manipulations de bandes magnétiques qu'il met en boucle. Autre approche, plus structurée, concrète et organique je trouve, de l'électronique. Sur cette cassette publiée sur le label de Muennich, Dilloway s'associe au vocaliste Tom Smith, un compositeur d'avant-garde américain qui réside aujourd'hui en Allemagne.
La première face de la cassette est assez emblématique du travail de l'ex-membre de WE: des boucles crades, de l'électronique bon marché, un magnétophone 8 pistes passé au delay, etc. Sur plus de vingt minutes, AD monte des boucles qui se superposent parfois pour en créer de nouvelles. Des boucles étranges, spectrales, dégueulasses, intenses et sombres. Comme la BO d'un vieux film d'horreur expérimental qui n'en finirait pas de dégénérer. Avec tout le charme de ces nouveaux compositeurs américains qui savent nous perdre dans des contrées obscures, inouïes, hallucinogènes, et surtout innovantes. Et ce n'est pas la deuxième face qui va reposer l'auditeur. Les mêmes boucles, utilisant parfois des samples disco, avec en plus, un fou furieux qui "chante" de manière complètement tordu. Sorte de Jandek, peut-être plus posé, qui sait mettre de l'espace, mais carrément sociopathe. Un Jandek qui explose à chaque fois, qui déclame de manière psychotique et forcément fausse, un crooner totalement instable qui ne fait que renforcer l'aspect décalé et cheap de Dilloway. Une performance dont toute l'intensité repose sur la confrontation entre la solitude désespéré du "chanteur" et la richesse des manipulations magnétiques. Une performance incroyable pour son aspect lo-fi constamment décalé et déconstructeur. J'adore.
[informations & présentation: http://fragmentfactory.com/frag26.html]
[extraits: http://fragmentfactory.bandcamp.com/album/frag26-allein-zu-zweit-c48-cassette]
Katsura Mouri & Tim Olive - Various Histories (845 Audio, 2013)
Je finis ces chroniques avec un recueil d'enregistrements live du duo Tim Olive (métal, micro-contacts) & Katsura Mouri (platines). La platiniste japonaise et l'improvisateur canadien jouent ensemble depuis l'arrivée du dernier au Japon, soit vers 2010 environ. Ce n'est pas un duo aussi singulier que les projets ci-dessus, mais plutôt réussi tout de même. Il s'agit ici d'un projet clairement orienté vers l'improvisation électroacoustique, vers une forme plus radicale d'improvisation libre non-idiomatique. Une musique abrasive qui pénètre la physicalité du métal grâce aux pick-ups, et pénètre le son en profondeur avec un diamant qui percute la platine elle-même. Beaucoup de ruptures, de nombreux jeux sur les différents volumes et les différentes textures. Ça ressemble à de la noise massive par moment, et à de l'improvisation libre telle qu'elle est pratiquée en Angleterre à d'autres. Katsura Mouri & Tim Olive produisent des textures originales, vont très bien l'un avec l'autre et s'écoutent intimement, ne s'embourbent jamais dans une forme de linéarité et savent jongler entre des formes de drones, des passages contemplatifs, et de nombreuses ruptures. Une musique plutôt originale pour de l'eai et qui va au-delà de nos attentes les plus sommaires. Bon travail.
[présentation, informations & extraits: http://845audio.org/catalog/]
Tout ça pour dire qu'on ne peut plus assimiler la noise et les musiques électroniques aux masses monolithiques auxquelles on a été habitué pendant une dizaine d'années. Il ne s'agit plus forcément de jouer le plus de fréquences possible le plus fort possible avec un maximum de saturation. La harsh noise n'est pas l'aboutissement, elle est une étape parmi tant d'autres, dont beaucoup valent encore largement le coup d'oreille.
Muennich / Esposito / Jupitter-Larsen - The Wraiths of Flying A (Firework Edition, 2012)Une collaboration à trois avec Michael Muennich, Michael Esposito, et GX Jupitter-Larsen (The Haters). Trois artistes que je connais surtout de renommée, que j'ai peut-être déjà entendu une ou deux fois mais sans jamais m'attarder sur leur musique. En écoutant The Wraiths of Flying A, une chose est sûre, c'est que les regrets ont commencé. Car ce disque est vraiment bon. Seulement, est-ce le fait de cette collaboration, d'un des musiciens en particulier, de tous pris individuellement? trop tard pour le savoir maintenant, je n'ai plus qu'à me pencher plus sérieusement sur chacun d'eux - même si je mise sur le talent de chacun, puisque durant tout ce disque, il s'agit à chaque fois de combinaisons différentes (solo, duo, trio), toutes aussi bonnes en fait.
A la base de cette collaboration, on trouve l'artiste sonore Esposito qui a investi durant pas mal de temps des studios de cinéma californiens. Quelques field-recordings sont présents donc, mais surtout des "phénomènes de voix électroniques" (EVP), la grande obsession de Michael Esposito. Des EVP mis en boucle avec leur fond bruitiste sur lesquels le musicien allemand Michael Muennich et l'artiste américan Jupitter-Larsen ajoutent des contributions électroniques, synthèses numériques, boucles atmosphériques, plus divers sonorités acoustiques amplifiées et modifiées. Au final: une suite de pièces étranges, entre le noise ambient et la transe fantomatique. Des voix d'outre-tombe, résidus d'effigies du muet tuées par le cinéma parlant telle Audrey Munson qui orne le CD. Une sorte de noise paranormale qui sort vraiment du lot, une apologie sombre, abrasive, hallucinatoire et atmosphérique du subliminal.
[informations & présentation: http://fragmentfactory.com/muennichwraiths.html]
[extraits: https://soundcloud.com/michael-muennich]
Lali Barrière - Patio (Chirria Sello, 2013)
La démarche de Lali Barrière, musicienne espagnol résidente à Barcelone, n'a rien à voir cette fois. Toute se musique est basée sur des objets acoustiques - ce que ne dénigre pas non plus Muennich par contre -, à la manière peut-être d'un Osvaldo Coluccino. A une différence près néanmoins, les objets sont amplifiés ici. Une musique très abstraite, enregistrée dans le patio d'un centre d'art contemporain barcelonais. Les micros semblent très très près des objets mis en résonances, des objets percutés et frottés d'une manière qui semble aléatoire et spontanée, en réaction à l'environnement sonore, environnement composé durant ces onze minutes de chants de volatiles et de sirènes de police. Lali Barrière utilise les objets d'une manière très floue, de manière monodique comme des instruments, et de manière très abstraite comme de l'électronique. Une proposition quelque peu ambigüe et plutôt innovante de musique autre encore, très axée sur la physicalité du son et le contact des micros avec le son, qui se termine tout de même par quelques notes d'un lamellophone. Lali Barrière pousse le lo-fi et de DIY jusqu'au bout en utilisant très peu d'éléments, et en éditant le tout sur un CD-R emballé dans une feuille A4 pliée sur elle-même, avec quelques informations sommaires tapées sur du papier calque. Un enregistrement très court, plutôt déconstruit, qui m'a laissé un peu perplexe, mais dont j'attends quand même une suite (un disque est d'ailleurs à paraître chez Copy for your records).
[informations & téléchargement gratuit: http://chirriasello.blogspot.com.es/2013/02/c-h-i-r-r-i-s-e-l-l-o-1-3.html]
Aaron Dilloway & Tom Smith - Allein Zu Zweit (Fragment Factory, 2013)
Outre sa participation mémorable à Wolf Eyes, Aaron Dilloway est aussi célèbre pour ses manipulations de bandes magnétiques qu'il met en boucle. Autre approche, plus structurée, concrète et organique je trouve, de l'électronique. Sur cette cassette publiée sur le label de Muennich, Dilloway s'associe au vocaliste Tom Smith, un compositeur d'avant-garde américain qui réside aujourd'hui en Allemagne.
La première face de la cassette est assez emblématique du travail de l'ex-membre de WE: des boucles crades, de l'électronique bon marché, un magnétophone 8 pistes passé au delay, etc. Sur plus de vingt minutes, AD monte des boucles qui se superposent parfois pour en créer de nouvelles. Des boucles étranges, spectrales, dégueulasses, intenses et sombres. Comme la BO d'un vieux film d'horreur expérimental qui n'en finirait pas de dégénérer. Avec tout le charme de ces nouveaux compositeurs américains qui savent nous perdre dans des contrées obscures, inouïes, hallucinogènes, et surtout innovantes. Et ce n'est pas la deuxième face qui va reposer l'auditeur. Les mêmes boucles, utilisant parfois des samples disco, avec en plus, un fou furieux qui "chante" de manière complètement tordu. Sorte de Jandek, peut-être plus posé, qui sait mettre de l'espace, mais carrément sociopathe. Un Jandek qui explose à chaque fois, qui déclame de manière psychotique et forcément fausse, un crooner totalement instable qui ne fait que renforcer l'aspect décalé et cheap de Dilloway. Une performance dont toute l'intensité repose sur la confrontation entre la solitude désespéré du "chanteur" et la richesse des manipulations magnétiques. Une performance incroyable pour son aspect lo-fi constamment décalé et déconstructeur. J'adore.
[informations & présentation: http://fragmentfactory.com/frag26.html]
[extraits: http://fragmentfactory.bandcamp.com/album/frag26-allein-zu-zweit-c48-cassette]
Katsura Mouri & Tim Olive - Various Histories (845 Audio, 2013)
Je finis ces chroniques avec un recueil d'enregistrements live du duo Tim Olive (métal, micro-contacts) & Katsura Mouri (platines). La platiniste japonaise et l'improvisateur canadien jouent ensemble depuis l'arrivée du dernier au Japon, soit vers 2010 environ. Ce n'est pas un duo aussi singulier que les projets ci-dessus, mais plutôt réussi tout de même. Il s'agit ici d'un projet clairement orienté vers l'improvisation électroacoustique, vers une forme plus radicale d'improvisation libre non-idiomatique. Une musique abrasive qui pénètre la physicalité du métal grâce aux pick-ups, et pénètre le son en profondeur avec un diamant qui percute la platine elle-même. Beaucoup de ruptures, de nombreux jeux sur les différents volumes et les différentes textures. Ça ressemble à de la noise massive par moment, et à de l'improvisation libre telle qu'elle est pratiquée en Angleterre à d'autres. Katsura Mouri & Tim Olive produisent des textures originales, vont très bien l'un avec l'autre et s'écoutent intimement, ne s'embourbent jamais dans une forme de linéarité et savent jongler entre des formes de drones, des passages contemplatifs, et de nombreuses ruptures. Une musique plutôt originale pour de l'eai et qui va au-delà de nos attentes les plus sommaires. Bon travail.
[présentation, informations & extraits: http://845audio.org/catalog/]
Tout ça pour dire qu'on ne peut plus assimiler la noise et les musiques électroniques aux masses monolithiques auxquelles on a été habitué pendant une dizaine d'années. Il ne s'agit plus forcément de jouer le plus de fréquences possible le plus fort possible avec un maximum de saturation. La harsh noise n'est pas l'aboutissement, elle est une étape parmi tant d'autres, dont beaucoup valent encore largement le coup d'oreille.
tim olive duos
Tim Olive/Alfredo Costa Monteiro – 33 bays (845 Audio, 2012)
Premier enregistrement du label
japonais 845 Audio, 33 bays réunit
deux pièces enregistrées en studio à l’occasion d’une tournée japonaise de Tim
Olive (où il réside désormais) et d’Alfredo Costa Monteiro. Le premier utilise
une guitare électrique à une corde, et le second un dispositif d’objets
électro-acoustiques. Le même dispositif peut-être que celui utilisé sur le
dernier enregistrement du duo Cremaster (en compagnie de Ferran Fages), car les
textures explorées tout au long de ces deux pièces y ressemblent étrangement.
Tim Olive et ACM sculptent la matière sonore dans son vif, le métal transformé
en électricité résonne dans l’espace neutre du studio, les cordes deviennent
percussions industrielles, les imperfections électriques et électroniques se
métamorphosent en matière sonore à composer et à structurer, en matière de
sculpture. Des textures variées, qui peuvent être très fortes, calmes, contemplatives,
granuleuses, lisses, planes, profondes, en dents de scie. Graduellement et
progressivement, on passe d’une matière sonore à une autre sans rupture, on
passe d’une intensité et d’une densité à une autre de manière linéaire. Il ne
faut rien brusquer, mais le son est en mouvement constant selon une structure
narrative qui lui est propre. Comme si le son racontait son histoire de manière
autonome.
33
bays est un album aux textures abrasives souvent, un album sombre qui ne
rigole pas et raconte une histoire crue. Mais c’est surtout la facilité avec
laquelle on passe d’une texture à une autre, la manière lisse et respectueuse
de passer d’une couleur à une autre, qui m’ont le plus émerveillé. Deux pièces
hautes en reliefs, qui tiennent l’auditeur en haleine grâce à son aspect
narratif tout en utilisant des sonorités extrêmement abstraites. Deux pièces où
chaque idée est explorée le temps qu’il faut, où on prend le temps de
s’immerger dans le son, de l’explorer en profondeur dans toute son intimité. A
nouveau, ACM révèle son génie et sa sensibilité à sculpter la matière sonore,
et cette collaboration avec Tim Olive ne fait qu’enrichir les possibilités
sonores à explorer et la matière sonore à construire. On ne peut que souhaiter
une suite à cette collaboration.
(je n'ai pas encore pris le temps de l'écouter, mais un premier enregistrement de ce duo avait déjà été publié en version digitale gratuite à cette adresse: http://zeromoon.com/releases/alfredo-costa-monteiro-tim-olive-a-theory-of-possible-utterance-zero125/ )
Kikuchi Yukinori + Tim Olive – base material (TestToneMusic, 2012)
Deuxième enregistrement du duo
Kikuchi Yukinori/Tim Olive, base material
regroupe huit pièces assez courtes pour un total d’environ trente minutes de
musique. La musique de ce duo semble s’intéresser principalement aux ambiances,
et chacune des pièces forme huit univers électroacoustiques divers. A l’aide de
micro-contacts de guitare électrique, d’électronique analogique et
d’ordinateurs, le duo produit des univers sonores sombres et ambient, souvent
linéaires et proches de certaines formes de drone. Il y a quelque trouvailles
ou ambiances réussies ou intéressantes, mais dans l’ensemble, les pièces sont
trop courtes et pas assez explorées pour se faire une idée précise de la
musique proposée. Ce n’est pas mauvais, mais les idées ne sont malheureusement
pas assez développées pour laisser le temps aux auditeurs de s’immerger dans les
univers sonores produits tout au long de ces huit morceaux. Même si j’ai pas
mal apprécié les couleurs et les univers proposés – assez originaux et
singuliers pour la plupart -, le manque de développement enlève tout de même
toute l’intensité de ces univers qui paraissent alors manquer de profondeur.
(quelques pistes sont en écoute ici: http://testtonemusic.bandcamp.com/album/base-material-digest)
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