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Guitare à l'honneur

Comme le saxophone, la guitare est un instrument avec une longue histoire au sein des musiques actuelles et populaires. Et utiliser un instrument aussi connoté dans les musiques nouvelles ou expérimentales, comme dans les musiques improvisées, n’est pas chose aisée. Je vois la guitare comme un instrument truffé d’archétypes et d’idiomes mécaniques, et pourtant, avec une bonne dose d’inventivité et de créativité, beaucoup de musiciens parviennent à surmonter les écueils de cet instrument. Certains dénient purement et simplement l’instrument pour en inventer un autre sur cette base, d’autres déjouent les codes en les réutilisant ; bref, de nombreuses possibilités sont encore d’actualité pour continuer de fabriquer de nouvelles musiques avec la guitare.
Evidemment, la première personne à qui je pense et qui a su inventer un nouveau langage avec la guitare est Derek Bailey, mais il est mort maintenant, et l’autre personne à qui je pense et qui a également inventé un autre langage presque simultanément et dans le même pays est Keith Rowe. Ce dernier s’est toujours intéressé à l’improvisation, mais d’une autre manière que Derek, pour Keith Rowe, l’improvisation demande la même rigueur que la réalisation de pièces écrites. Il a toujours improvisé, mais parallèlement, il a toujours interprété de nombreuses pièces de musiques contemporaines, et est toujours resté plus influencé par Shostakovich et Haydn que par Ornette Coleman et Peter Brötzmann. Ainsi, il y a une dizaine d’années je crois, il a rencontré le trio nantais Formanex pour jouer quelques pages de Treatise de Cornelius Cardew, et aujourd’hui, il retrouve ce même trio pour former le NG4 Quartet.

Pour ce premier disque intitulé A quartet for guitars, Keith Rowe, Julien Ottavi, Anthony Taillard et Emmanuel Leduc jouent six pièces composées par Keith Rowe lui-même, et comme le titre l’indique, tout le monde est à la guitare bien sûr. La première pièce est une minute de silence intitulée Affetuoso e sostenuto, puis les autres pièces, toutes nommées par la modestie de Keith Rowe (Ineptitude, Awkward, Gaucheness, Underwhelm ou encore Failing) sont toutes des morceaux de neuf minutes. Je ne sais pas s’il y a uniquement des partitions graphiques, mais la plupart de ces réalisations sonnent comme tel. Dans toutes ces pièces, il y a beaucoup de silences, beaucoup d’espace, et les guitares ne sonnent pas de manière aussi parasitaire qu’habituellement chez Keith Rowe.

Les quatre musiciens utilisent parfois des ebows, frottent aussi les cordes avec des matériaux rêches, produisent des sons abrasifs, mais aussi souvent, on entend le pincement et l’attaque des cordes, le glissement des doigts sur le manche de la guitare, ainsi que des effets de delay ou de flanger assez usuels. L’ambiance générale de ces pièces est vraiment étrange, on dirait que Keith Rowe a voulu raconter une histoire, mais une histoire abstraite, faite uniquement de formes sonores. Car les quatre musiciens jouent ici des sortes de petits volumes, des petites sculptures qui s’enchaînent en comptant également sur le silence. C’est pour ça que j’ai l’impression que la composition est une partition graphique, car les réalisations proposées ici sont très imagées, très colorées. Chaque évènement sonore paraît dessiner une forme dans l’espace, une forme bien ronde et sombre quand une corde grave est pincée, une ligne en dent de scie quand une éponge en fer vient frotter les cordes, des points irréguliers quand le pick-up est trituré, une ligne fine et droite quand un ebow fait résonner une corde aigue, etc.

Le NG4 quartet réalise ici les partitions de Keith Rowe avec beaucoup de minutie, de finesse, de précision, et de rigueur semble-t-il. La concentration atteint des sommets pour réaliser les intentions sonores et picturales de Keith Rowe qui, semble-t-il, tente ici encore d’utiliser la guitare comme un pinceau…

Cette année est aussi l’occasion de découvrir un nouveau trio composé de Keith Rowe toujours (à la guitare sur table et à l’électronique), accompagné de deux musiciens russes qui ont déjà publié un excellent duo quelques mois auparavant : Ilia Belorukov (saxophone alto, micro contact, mini ampli, monotron, pédales d’effets, mini haut-parleurs, ipod, objets) et Kurt Liedwart (ppooll, électronique, objets).


Sur tri, publié sur le label Intonema, cette nouvelle formation propose deux longues improvisations enregistrées en live et en studio à Saint-Pétersbourg, la première de plus de quarante minutes et la seconde d’une trentaine de minutes. Deux improvisations fortement influencées par la présence de Keith Rowe, très fortement même, avec plus de silence qu’habituellement néanmoins. Le trio joue sur la production de couleurs très rugueuses et de textures abrasives, il joue sur des volumes souvent très faibles avec parfois de grosses ruptures, de gros écarts d’intensité entre les trois musiciens. D’ailleurs, souvent, chaque musicien semble jouer sur une gamme de sons qui lui est propre, chacun forme une couche ou une strate. On retrouve par exemple Liedwart dans les registres graves, Keith Rowe dans les médiums et Belorukov dans les aigus, ou bien chacun joue à un volume différent, ou approche ses instruments/outils/objets d’une manière propre.

A propos de ces derniers, ils sont difficilement reconnaissables la plupart du temps. Le trio joue principalement sur le parasitage, sur le détournement de défaillances, et sur les préparations. Le langage adopté par cette formation est ainsi très faible au niveau du volume, mais aussi très noise au niveau des couleurs et des textures. Un langage qui gratte, qui frotte, qui racle et qui bèche, mais doucement, tout doucement, en finesse et en précision, de manière méticuleuse et précieuse j’ai envie de dire, de manière très fine et sensible en tout cas. Comme pour la guitare préparée sur table si connue de Keith Rowe, tout le trio adopte une posture chirurgicale, fine et inventive face à son instrumentarium. Et le résultat est deux improvisations brutes, très silencieuses et incisives, mais aussi dures et austères. Deux pièces qui jouent sur des textures abrasives rugueuses et froides, fines et espacées.

Un autre guitariste anglais vient de paraître une collaboration inédite, c’est John Russell, qui joue sur No Step en compagnie du percussionniste Ståle Liavik Solberg. J’évoquais plus haut le légendaire guitariste britannique Derek Bailey, qui est en partie à l’origine de « l’improvisation libre non-idiomatique », forme d’improvisation totalement spontanée qui a fait de nombreux émules en Angleterre et en Europe. John Russell fait partie de ces improvisateurs adeptes de cette forme d’improvisation depuis maintenant plusieurs décennies, et il multiplie les collaborations depuis ses débuts.

No Step est ainsi une improvisation d’une trentaine de minutes qui documente la collaboration entre le guitariste britannique et le batteur norvégien. A propos des deux disques de Keith Rowe, je n’ai pas trop parlé, même pas du tout, de comment ce dernier approche la guitare techniquement parlant, parce que je pense que la plupart des lecteurs de ce blog le connait déjà très bien. John Russell peut-être moins, donc j’en parlerai plus. Ce dernier n’utilise ni objets, ni préparations, ni pédales d’effets, ni électricité en fait. Une guitare, seulement une guitare, dans toute sa pureté. Il l’utilise de manière énergique cependant, avec de nombreuses techniques étendues pour déjouer tous les pièges des idiomes propres à l’instrument. Mais outre les techniques étendues qui ne sont pas non plus prépondérantes, ce qui est intéressant chez John Russell, c’est sa manière d’aborder l’improvisation de manière totalement libre et spontanée, à la manière de Derek Bailey justement. D’accord, les improvisateurs sont aujourd’hui nombreux à adopter cette approche, cette philosophie, mais John Russell le fait vraiment avec talent. Il sait jouer sur les attaques, sur l’atonalité et l’harmonie quand il faut, sur le rythme beaucoup, et sur les dynamiques. Mais surtout il sait se renouveler et surprendre à chaque instant, et c’est le plus beau. Ce n’est pas un disque exceptionnel au sens où ce serait original ou créatif, mais pourtant, la virtuosité, l’inventivité et le talent constants de ce musicien ne cessent de surprendre.

Et ce qui surprend aussi dans ce disque c’est Solberg. Ce dernier joue avec la même énergie, la même tension permanente et la même intensité que son compagnon, mais tout en douceur et en finesse, souvent avec peu d’éléments. Solberg s’adapte au niveau sonore de Russell j’imagine, et joue souvent sur un seul élément de la batterie, sur la caisse claire, sur un tom, sur une cymbale. Et en n’utilisant qu’aussi peu d’éléments, de manière très réduite, il parvient tout de même à produire une musique tout aussi énergique, tendue et dynamique. Solberg parvient à maintenir une certaine discrétion, un certain recul, tout en jouant de manière rapide et énergique souvent, et toujours en réaction immédiate et spontanée aux évènements produit par Russell. De l’improvisation libre non-idiomatique, peut-être conventionnelle, mais sincère et vraiment maîtrisée, dans la droite lignée de Derek Bailey, libre et spontanée, mais virtuose et où chaque musicien possède tout de même un langage singulier.

Zbigniew Karkowski - Unreleased Materials

ZBIGNIEW KARKOWSKI - Unreleased Materials (Fibrr, 2014)
[désolé pour la reproduction de la pochette, je n'en ai pas trouvé avec une meilleure résolution sur le web, l'originale est bien sûr moins pixélisée...]

Publié par Julien Ottavi quelques mois après la mort soudaine de Zbigniew Karkowski à la fin de l'année dernière, Unreleased Materials est une compilation de plusieurs des dernières collaborations de Karkowski, lors des différentes tournées qu'il a pu faire assez récemment. Tout le disque est composé de duo avec ZB, hormis un très bon solo d'Ilios, membre fondateur de Mohamad, qui joue bien évidemment sur une longue fréquence très basse. Discret avec la batterie amplifiée de Daniel Buess, grave et massif avec Julien Ottavi et Kasper Toeplitz, oppressant à jouer dans les mediums aigus en compagnie de la guitare de Sin:Ned, puissant et granuleux avec Lars Akerlund : cette compilation montre une large palette des possibilités offertes par le bruit et utilisées pendant vingt ans par le musicien polonais émigré au Japon.

Du bruit disret, du bruit continu, des compositions en rupture constante, du grave, du medium, du bruit lisse, du bruit granuleux, abrasif, tout est bon pour faire du son, tant que c'est fort. Car c'est ce qui intéressait Karkoswki : jouer fort, prendre aux tripes, assaillir l'auditeur et le renverser. Et cette compilation montre justement les multiples possibilités utilisées par Karkowski pour faire ceci. Car ce dernier était passé maître reconnu dans l'art du bruit, il a su composer de toutes les manières possibles en utilisant toutes les ressources de l'ordinateur pour composer de manière vivante, viscérale, puissante et organique, seulement avec le bruit. Un bruit pur, massif, fort toujours et puissant, du bruit fait pour être ressenti à travers tout le corps, pour secouer les tripes et anéantir l'esprit.

Non ce n'est pas aussi bon que One and many par exemple, pas aussi riche et puissant, car Karkowski a toujours été plus doué en solo je trouve. Mais ces différentes collaborations témoignent tout de même de la créativité et de l'engagement total de cet artiste dans l'art bruitiste. De la part d'Ottavi, un hommage à Karkowski semblait évident, leur proximité esthétique et amicale le réclamait certainement, et tant mieux, car c'est un plaisir de découvrir ces différentes collaborations avec d'autres artistes tout aussi engagés dans le noise.

The Noiser solo & duo

THE NOISER - The Black Symphony (Monochrome Vision, 2013)
The Noiser est le nom de scène de Julien Ottavi, artiste sonore nantais, membre entre autres de Formanex et pizMO. Si le surnom d'Ottavi en dit long sur l'esthétique, le titre de ce nouveau solo - The Black Symphony -  renseigne aussi sur la forme adoptée. Des murs de bruit blanc statique ou en mouvement, du harsh noise pur et brut, des fréquences extrêmes, on en a, et ce dès l'introduction. Ca commence fort, très fort, avec une courte pièce en forme d'assaut sonore. C'est après que ça se complique.

The Noiser propose en effet une suite de 13 pièces avec des titres semblables aux mouvements d'une symphonie, des titres qui renseignent sur la vitesse et le caractère de chacune des parties. Mais ici ce n'est pas tellement le tempo qui change - ce n'est pas pulsé - mais plutôt l'intensité et le volume qui varient selon les parties. Si certaines pièces sont comme on l'imagine très fortes, massives et intenses, d'autres parties sont beaucoup plus calmes, parfois proches de l'ambient, voire certaines carrément silencieuses, etc. Ottavi aka The Noiser propose une sorte de thème & variations sur le noise. Une suite où le noise est traité sous toutes ses formes, où les parasites se superposent en une architecture complexe et agressive, où le bruit forme un lent crescendo, où le silence se confronte au bruit, des variations sur les bruits ambient, sur le bruit calme, sur la puissance, la douceur, et autres caractères que le noise peut revêtir.

The Black Symphony est une variation sur les différentes possibilités du harsh noise, qui vont du silence numérique pur au mur de son brut. Une variation inégale qui s'apparente plus à un collage qu'à une suite, jouissive et réjouissante surtout pour les parties les plus furieuses, les plus intenses et les plus agressives.

KK NULL & THE NOISER - sans titre (Monotype, 2013)
Après plusieurs années de collaboration, le chanteur et guitariste de Zeni Geva, KK Null (ordinateur, voix, kaoss pad), et The Noiser (machines, voix, kaoss pad), publient leur premier disque. Un enregistrement composé de sept plages courtes (moins de cinq mintes souvent) et d'une longue pièce de 25 minutes environ qui semble basée sur les miniatures précédentes. La musique proposée par le duo est une sorte de nouveau power-electronic, du harsh gabber kaos core en quelque sorte (parce que oui le pad est omniprésent et se fait nettement ressentir).

Ottavi aka The Noiser propose ici encore des murs de bruit blanc, des larsens, des fréquences qui se frottent et agressent, tandis que KK Null envoie des gros beats déconstruits entre gabber et breakcore bien lourd. Que faire à une époque où harsh noise et musiques électroniques épuisent de nombreux auditeurs ? Un duo comme ça : une collaboration fertile entre deux musiciens qui mettent la puissance, l'intensité et la fureur du harsh noise au service d'une sorte de breakcore agressif, violent et jouissif. La collaboration entre KK Null et The Noiser est vraiment jouissive : des collages de samples qui vont du piano contemporain aux percussions traditionnelles asiatiques en passant par des rythmiques techno bien grasses, samples et voix passés au filtre d'un pad survolté qui démonte tout en un mur de bruit. Le duo propose une sorte de harsh pulsé qui par certains aspects (pour la puissance) fait penser à la collaboration de Merzbow et Alec Empire (ou Marc Hurtado et Vomir plus récemment), mais encore à certains improvisateurs adeptes du collage et des platines comme erikM ou dieb13.

Une musique furieuse et puissante, lourde et grasse, animée par des gros beats monstrueux, soutenue par du noise agressif, dense et intense, qui ne cesse de se renouveler et de bouger. C'est rapide, puissant, lourd, déchainé. Très bon.

pizMO - blst

PIZMO - blst (Fibrr, 2013)
pizMO est un trio qui a débuté il y a maintenant une dizaine d'années, s'est interrompu en 2003, pour reprendre du service en 2012 avec Christophe Havard, Jérôme Joy et Julien Ottavi à l'électronique et aux ordinateurs. Je 'avais pas entendu la première formation avec Yannick Dauby à la place de Christophe Havard, mais j'espère que celle-ci sera moins éphémère, car elle vaut vraiment le détour. J'ai pu les voir il y a quelques jours dans une petite salle de verre et de carrelage (avec quelques tapis pour atténuer), et ces assauts soniques par vagues restent une "expérience d'écoute" plutôt mémorable.

Sur blst, la même sensation d'avoir affaire à un micro-organisme sonique et bruitiste. Car pizMO évolue selon des règles que l'on ne comprend pas tout le temps ou auxquelles on ne s'attend pas. La forme semble dictée par la "prise de risque" dont parle Karkowski. Si Jérôme Joy utilise un logiciel hi-tech pour faire une nappe sonore lisse, brillante et continue, Christophe Havard s'emploiera à produire des larsens à la limite du supportable, sous forme de ruptures discontinues, tandis que Julien Ottavi prendra un malin plaisir à réutiliser des matériaux de récupération avec des techniques apparentées au lo-fi. Ce n'est qu'un exemple parmi d'autres, car pizMO joue sur les effets de surprise, sur la déconstruction et les prises de risque. Tout est affaire de contrastes et de ruptures, de reliefs et d'assauts. Opposition des textures et des couleurs, contrastes d'intensité, dialogue entre le continu et le discontinu, opposition des techniques de production sonore, entre le grave et l'aigu, le sale et le propre, la violence et le calme, etc.

Voilà pourquoi pizMO ressemble à un micro-organisme, car le trio agit selon ses règles propres, des règles auxquelles nous ne sommes pas habitués et qui produisent des "expériences d'écoute" surprenantes. blst ressemble à une fourmilière bruitiste aux mouvements incessants, des mouvements continus et des soubresauts inattendus, des mouvements qui jouent sur la surprise et les seuils de tolérance, ainsi que sur les contrastes et les oppositions internes. Recommandé.

APO33 - BOT

APO33 - BOT - Compositions continuums des machines (Fibrr, 2013)
Bot fait partie de ces projets dont je ne sais pas si c'est le principe ou le résultat qui importent le plus. Dans le bénéfice du doute, si c'est le concept à la base du projet qui importe vraiment, peu importe mon avis sur le résultat publié, et voici un lien où est expliqué ce projet mené par des membres d'APO33 (http://apo33.info/bot/?page_id=2#more-1).

Il s'agit en gros d'un échange de données sonores (de "flux"), d'enregistrements via capteurs autour de la ville de Nantes, un échange en temps réels de données émises par plusieurs lieux. Le tout est assemblé et traité en un long "continuum" de plus de quarante minutes, un continuum assez chaotique d'enregistrements urbains et naturels qui s'entremêlent indistinctement. L'écoute s'avère difficile, il y a beaucoup d'éléments, la structure est plutôt opaque (on ne distingue ni formes musicales ni narrations). Les différents environnements sont mélangés en un bloc de données qui pourrait être infini, un bloc violent et saturé de klaxons, chants d'oiseaux, cloches, avions, radios, etc. Une composition collective étrange où les sons paraissent organisés et aléatoires en même temps. On ne sait pas trop s'il s'agit d'organiser les environnements sonores en une pièce musicale, où de déconstruire les formes musicales en les laissant aux mains d'entités numériques.

Bref, on peut être admiratif devant les possibilités de manipuler le réel par les technologies utilisées, et dubitatif devant le résultat aux allures chaotiques et informelles. Je suis plus sensible aux possibles avancés par ce projet qu'au résultat proposé ici en somme.

nouvelles du front nantais

Voici un petit message concernant deux labels nantais: Drone Sweet Drone qui, en à peine un an d'existence seulement, a déjà produit sept références, autour de musiciens nantais ou d'ailleurs. Sept références sur les musiques expérimentales, savantes et électroacoustiques. L'autre label Fibrrr, est en lien étroit avec l'association apo33 et se concentre sur les musiques électroniques, noise, expérimentales; la dernière référence est justement une compilation qui propose un tour d'horizon des musiciens nantais (ou résidant à Nantes).

d'incise - Akènes (Drone Sweet Drone/Bruit Clair, 2012)

Deux labels nantais se sont associés pour produire ce nouveau disque de d'incise, le musicien électroacoustique suisse: Drone Sweet Drone et Bruit Clair (qui a déjà sorti de nombreux disques de Delplanque, ce qui laisse soupçonner qu'il gère lui-même ce label...).

Bref, sur Akènes, d'incise propose une musique qui tend beaucoup moins vers l'abstraction que d'habitude. Une suite de dix pièces electronica/ambient originales et personnelles. d'incise oriente ici sa musique sur l'atmosphère et l'ambiance à partir de quelques field-recordings, de processus analogiques, d'objets, mais surtout d'instruments. On retrouve de nombreuses cordes et percussions qui ne sont pas filtrés par des techniques étendues, d'incise semble retourner ici à une musique plus accessible orientée vers l'acoustique et les instruments, sans pour autant abandonner l'électronique non plus. Car les nappes synthétiques et analogiques sont nombreuses tout au long de ces 10 pièces, et leur importance n'est franchement pas négligeable par rapport à la création d'atmosphère et d'ambiance. On croirait parfois entendre les interludes ambient du monumental Drukqs d'Aphex Twin, mais il s'agit d'une ambiance plus posée, peut-être moins sombre, mais surtout plus influencée par de nombreuses expérimentations antérieures. Car même si d'incise offre ici une musique moins axée sur l'abstraction, il pousse l'expérimentation assez loin en explorant divers matériaux sonores de manière assez profonde et claire pour un album très proche de l'electronica. Minimaliste, ambient, singulier et sombre, Akènes peut constituer une très bonne œuvre pour découvrir d'incise. Non pas qu'elle soit représentative, mais plutôt parce qu'elle est plus accessible et facile à écouter, tout en restant de qualité et aussi singulière que n'importe laquelle de ses autres projets.

(écoute: http://dronesweetdrone.bandcamp.com/album/ak-nes)

Catherine Brisset-Cristal Baschet et ensemble - Skylamp (Drone Sweet Drone, 2012)

Dans un tout autre domaine, voici un recueil de huit pièces ayant pour point commun l'utilisation du Cristal Baschet. C'est donc la musicienne Catherine Brisset qui interprète ici les pièces pour cet instrument de nouvelle lutherie créé au début du 20e siècle, aux côtés d'une formation variable, comprenant flûte, clarinette, violon, violoncelle, clavecin, bande et électronique. Chaque pièce est écrite par un compositeur différent, parmi lesquels on peut trouver Sébastien Béranger, Florence Baschet, I-Chun Lee, Thierry Alla, Claudio Jara, Jean-Christophe Adam-Walrand, Jean-Yves Bosseur et Eryck Abecassis. Tous ces compositeurs sont, me semble-t-il, français, et ont étudié la musique dans les milieux institutionnels de la musique contemporaine (aux côtés, pour certains, de Michaël Levinas, Karlheinz Stockhausen ou Luigi Nono). L'intérêt de touutes ces pièces est principalement concentré sur le timbre du Cristal Baschet d'un côté, mais on retrouve également des intérêts différents selon les pièces, pour la musique concrète et électroacoustique, sur les mélanges de bandes ou d'instruments électroniques avec des instruments traditionnels, ainsi qu'un intérêt ou des influences provenant des musiques du début et du milieu du vingtième siècle - de Webern à Grisey. On retrouve des couleurs parfois étonnantes tout en étant un peu trop ancré dans une musique contemporaine institutionnelle. Le poids d'un Varèse, des formes libres atonales, de l'école spectrale ou de Stockhausen se fait souvent trop ressentir, malgré une volonté certaine de créer de nouvelles formes et d'explorer de nouveaux timbres, notamment celui du Cristal Baschet, accompagné d'instruments anciens ou nouveaux allant du clavecin aux bandes... Une compilation assez inégale en somme, mais plutôt originale et intéressante pour l'utilisation de cet instrument peu commun.

(écoute: http://dronesweetdrone.bandcamp.com/album/skylamp-2)

 v/a - Nantes is Noise (Fibrr, 2012)

Le label nantais Fibrr (dirigé par Julien Ottavi) n'avait pas sorti de disque depuis de nombreuses années et il revient en cette fin 2012 avec une compilation d'artistes ligériens pour la plupart assez proches de l'association Apo33. J'en fais ici la liste: Keith Rowe, Formanex, Wehwalt, Jérôme Joy, Anthony Taillard, Jenny Pickett, Clinch, Luc Kerléo, Semantik, Mathias Delplanque, Julien Ottavi, Thomas Tilly, Morosphynx, Dominique Leroy.

Ce n'est pas évident d'écrire à propos d'une compilation, car les approches, les matériaux et les esthétiques sont très variables. Quelques points communs tout de même réunissent ces artistes: une approche plutôt bruitiste de la musique, où le son comme phénomène physique est considéré comme une matière musicale, voire comme la forme même de la musique; une utilisation massive de l'électronique et des ordinateurs, avec quelques instruments traités également comme de la matière sonore plus que comme un instrument; et l'origine géographique bien sûr: le but de cette compilation étant de promouvoir la scène musicale et expérimentale nantaise. Ceci-dit, les pièces présentées ici sont plutôt éclectiques: des instruments préparés et/ou motorisés de Keith Rowe (avec une pièce étonnamment calme, aérée et abrasive) et Anthony Taillard (avec son drone pour orgue), à un extrait de Treatise par Formanex (Anthony Taillard encore, Julien Ottavi et Emmanuel Leduc), en passant par les expérimentations sur la voix de Luc Kerléo ou encore le synthétiseur halluciné de Clinch, des œuvres électroacoustiques, de la musique concrète pour bande, du harsh noise, des field-recordings, etc. Des esthétiques et des pratiques diverses et dans l'ensemble plutôt réussies. La longueur des pièces (4-5 minutes chacune) permet à chaque musicien de développer son discours en un temps raisonnable tout en laissant pas mal de place à de nombreuses démarches (il y a tout de même 14 pistes au total), juste le temps qu'il faut à l'auditeur pour pénétrer chaque univers sonore et esthétique.