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David Maranha+Z'ev / Eliane Radigue-Kasper T. Toeplitz / Bruno Duplant&Philo Lenglet

David Maranha + Z'ev - Obsidiana (Sonoris, 2012)

Obsidiana, un album envoutant, industriel, magique, sombre et mystique, tels sont les premiers qualificatifs qui me sont venus à l'esprit en écoutant cette merveilleuse rencontre entre le percussionniste Z'ev et le musicien portugais David Maranha, à l'orgue Hammond sur cette pièce de 35 minutes. 35 minutes envoutantes et magnifiques où l'atmosphère minimaliste de Maranha rencontre l'univers post-industriel kabbalistique de Z'ev. Un long fleuve de nappes électromécaniques froides et saturées soutenues par des rythmiques extatiques et sombres, intimistes et ésotériques. L'orgue forme des bourdons fluctuants, instables, précaires et tendus, tandis que Z'ev percute de manière autiste et obsessionnelle des maracas, une grosse caisse ou des cymbales. La pulsation s'oppose au drone, mais vient un moment où elle forme elle-même le drone, et où l'orgue reprend une fonction presque mélodique. Les rôles s'échangent et s'inversent de manière obscure, le mouvement est imperceptible, à moins que chacun assume constamment toutes les fonctions, rythmiques, pulsatives, mélodiques, ou d'accompagnement. Et tandis que la frontière devient floue entre ces fonctions, tandis que l'interaction entre chacun confine à la symbiose la plus parfaite, la tension monte, imperceptiblement aussi, mais latente et constante; le moindre mouvement semble annoncer l'apothéose, le climax, la fin de cet épisode post-industriel décharné et désincarné. L'orgue, élément liquide bercé entre des nappes d'eaux contraires, est constamment soutenu et alimenté par le feu des percussions. Les éléments semblent se déchainer contre l'ordre des machines, contre l'aliénation, mais c'est aussi une forme spirituelle de désengagement matériel et de révolution esthétique qui pointe le bout du nez dans cette pièce qui hésite perpétuellement entre la musique tribale et le drone, entre le rite et le mécanisme, entre l'électrique et l'acoustique.

Une magnifique rencontre entre deux univers qui forment une pièce complexe, hésitante et floue, mais cependant exceptionnellement mouvementée, intense, puissante, et envoutante. Minimalisme obsédant et couleurs froides et industrielles fusionnent en une musique très prenante et surprenante, forte et radicale. Entêtant, envoutant encore une fois, et aussi obsédant que son titre l'indique, Obsidiania est une pièce hautement recommandée!

Éliane Radigue - Kasper T. Toeplitz - Elemental II (Recordings of Sleaze Art, 2012)

En 2004 a eu lieu la création de la première pièce instrumentale d’Éliane Radigue suite à une demande du bassiste Kasper T. Toeplitz. Pièce née d'une discussion sur les sons que peuvent générer une montagne après la pluie. Quelques sept années plus tard, Kasper décide d'enregistrer une nouvelle version de cette longue pièce méditative. Voilà pour les informations élémentaires justement...  

Elemental II est et reste une pièce minimaliste saisissante et également envoutante; des nappes statiques de près de dix minutes se succèdent au sein d'un temps cosmique, à l'intérieur d'une pulsation sociale abolie au profit d'un rythme éternel au-delà de l'entendement et des capacités perceptives de l'homme. Si une compositrice se sent à l'aise au sein du rythme cosmique, c'est bien Radigue, femme surprenante qui parvient à produire des fragments d'éternité depuis plusieurs dizaines d'années, ce qui l'a d'ailleurs attiré vers le bouddhisme. Mais attention, c'est sa perception aiguisée qui l'a amené à adopter cette religion, et non l'inverse. Les rythmes et le temps propres à l'univers ont toujours été perçus par ER, ils font partis d'elle, de sa perception et de son environnement, partie intégrante de sa personnalité aussi bien que le temps social et musical pour nous.

Pour Elemental II, elle a donc écrit une pièce lisse, lente, longue, et méditative d'environ cinquante minutes. Je disais que les nappes étaient statiques, mais il y a toujours du mouvement au sein de cette immobilité, une fluctuation inhérente à chaque élément étiré durant des minutes interminables. Les nappes se succèdent et se chevauchent en même temps, l'une venant sensiblement se greffer tandis que la première se retire et s'évapore imperceptiblement. Je ne sais pas comment KTT produit ces nappes et peu importe, même si leurs couleurs sont souvent aussi envoutantes que le rythme qui les porte. L'important est dans ce temps pris organiquement à méditer sur chaque élément qui compose la pièce, sur chacune de ses parties évoquant cette fameuse montagne après une pluie. Contemplation minimaliste d'éléments mobiles dans leur immobilité, pulsés dans leur arythmie.

Magnifique collaboration entre l'interprète et la compositrice, Elemental II est une œuvre minimaliste magistrale, spirituelle, poétique, organique et cosmique. Recommandé!

Bruno Duplant & Philo Lenglet - La moindre des choses (Con-v, 2012)

Dans une lignée minimaliste toujours, voici un très beau duo de Philo Lenglet et Bruno Duplant, enregistré dans la salle de bain de ce dernier et publié par le netlabel espagnol Con-v. Il n'est pas précisé sur la pochette quel instrument est joué par qui, mais on peut entendre des instruments frottés, ebow, ondes sinusoïdales, percussions, micro-contacts, objets et amplis. Les deux improvisateurs originaires du nord de la France s'associent ici le temps de trois pièces minimales qui ont chacune leurs particularités et dégagent toutes une ambiance singulière.

La première pièce de cette suite, Vers d'autres rives, est composé d'un drone grave et statique sur lequel se greffent différents éléments qui se répètent tout au long de la pièce, des objets métalliques percutés à un rythme régulier durant quelques secondes, des cordes frottés de manière également obstinée pendant un court temps aussi, quelques ondes qui se répondent. Peu d'éléments, peu de mouvements, mais chaque son peut prendre une nouvelle signification et une nouvelle résonance selon le nombre de répétition qu'il a subi, selon ce qui l'a précédé et ce qui lui succède. Au sein d'une dynamique figée et à partir d'un bourdon statique, les éléments évoluent et se modifient dans un contexte immobile; une pièce envoutante et savamment agencée.

La forme du monde, deuxième partie de ce disque, est basée sur une corde de contrebasse frottée par Bruno. Frottée durement pour arrondir et épaissir le timbre ou plus doucement parfois pour former des harmoniques bienvenues, harmoniques qui étendent le spectre global de ce drone. Et c'est à Philo de manipuler divers objets bruyants mais discrets, indéterminés tout en étant poétique. La palette sonore est large et originale et les couleurs sont plutôt attractives pour cette pièce en forme de léger crescendo, peut-être encore plus minimaliste, en tout cas plus abstraite.

Je ne sais pas dans quelle mesure La moindre des choses, dernière pièce qui clôture cette suite et donne également son nom à ce disque, rend hommage, fait référence ou s'inspire du film éponyme de Philibert. En tout cas, comme les précédentes, il n'y a aucune pulsation, le temps est absolument lisse, et le duo français nous plonge encore dans un sentiment d'éternité proche du temps cosmique d’Éliane Radigue. Plus proche de la première pièce, comme si BD et PL voulaient refermer un cercle, La moindre des choses évolue par nappes qui apparaissent, disparaissent et réapparaissent comme des vagues, d'où ce sentiment d'éternité et d'infini qui n'est pas seulement du aux drones.

Trois pièces minimalistes très envoutantes et sensibles, poétiques, qui ne sont pas sans rappeler la mobilité statique et cyclique des mouvements marins et océaniques. Les trois parties de cette suite possèdent chacune leur couleur singulière et portent toutes un univers particulier.

Riche, sensible, intelligent et envoutant; du très bon boulot, mis gratuitement en téléchargement par le label ici: http://www.con-v.org/cnv73.html

Bruno Duplant, Philo Lenglet, Rachael Wadham - Every day is a good day (Et le feu comme matière formatable technologiquement, 2011)


Bruno Duplant: contrebasse et objets
Philo Lenglet: guitare acoustique, cithare et objets
Rachael Wadham: piano extérieur et intérieur

On prend les mêmes et on recommence! Quelques mois après l'enregistrement de Proverbes (chroniqué ici), le même trio franco-canadien enregistrait Every day is a good day, sur le netlabel belge à l'intitulé interminable: Et le feu comme matière formatable technologiquement. Certes, les mêmes musiciens sont présents, mais la musique est vraiment différente, ce qui est certainement en grande partie dû à quelques changements d'instrumentations: Bruno Duplant a troqué ses percussions pour une contrebasse tandis que Philo Lenglet a ingénieusement rajouté une cithare à son actif.

Pour cet enregistrement, le trio n'a publié qu'une seule pièce de 40 minutes, une pièce plus abstraite, plus minimale, et plus aérée. L'espace sonore est quelque peu dilaté, le silence surgit quelque fois, et il y a toujours une place pour une intervention quelconque. Contrairement à Proverbes toutefois, il n'y a plus aucune place pour une utilisation mélodique des instruments, le seul repère auquel on peut s'accrocher est une pulsation flottante et fantomatique qui sort parfois de la contrebasse de Duplant. L'utilisation des instruments est radicalement aventureuse, le timbre est noyé dans l'abstraction, un composé de lignes, de points, de nappes, de cycles irrationnels, d'interférences hasardeuses. Toute cette musique semble guidée par une forme d'urgence et de spontanéité: chaque son semble pressé d'émerger et la musique se déploie dans une structure qui semble déterminée, nécessaire, quand bien même elle surgit de rencontres et d'interactions dues au hasard et à la chance. En tout cas, difficile de discerner les musiciens dans cette organisation singulière du son: le cadre du piano se noie dans les modifications de la cithare et de la guitare, le tout étant étayé et équilibré par une contrebasse ronde, lourde et terrestre par rapport aux discours aériens et éthérés de Wadham et Lenglet.

Every day is a good day est une sorte de composition instantanée et spontanée qui déploie une musique sauvagement exploratrice et radicalement aventureuse à l'intérieur d'une structure et d'une organisation où tout s'équilibre et se soutient. De "l'improvisation libre" qui tire les enseignements des recherches électroacoustiques. Un disque qui aiguise la perception et qui entraîne l'imagination dans des terrains que l'on croyait inimaginables, où silence, son, bruit et musique se côtoient de manière organique. Singulier, abstrait, difficile, riche, original, et radical.

Every day is a good day est publié sous une licence creative commons, il est gratuitement téléchargeable ici.

Bruno Duplant, Philo Lenglet, Rachael Wadham - Proverbes (Bug Incision, 2011)


Bruno Duplant: percussions, toy drums
Philo Lenglet: guitare acoustique, objets
Rachael Wadham: piano (intérieur et extérieur)

Pour ce disque paru sur le label canadien Bug Incision, le très prolifique Bruno Duplant et son collaborateur Philo Langlet ont envoyé quatre pièces par mail à la pianiste canadienne Rachael Wadham (qui a notamment collaboré avec Jandek).L'esthétique adoptée par le duo français se situe dans un espace ouvert et aéré qui travaille le son en tant que tel, presque plus en tant que phénomène physique que musical. On ressent fortement la tension due à l'incertitude des deux musiciens qui ne peuvent pas se représenter ce que sera la réponse de Wadham à leurs propositions musicales. Et l'artiste canadienne réagit à chaque fois de manières très diverses: à contrepied lorsqu'elle superpose des bribes de mélodies aux nappes de sons indistincts avec un talent bercé d'influences contrapuntiques, ou en se noyant dans cette étrange masse sonore en manipulant l'intérieur du piano et son cadre. Toujours est-il que la séparation des musiciens n'est pas évidente tant l'entente et la fusion sont profondes; à chaque moment, Rachael Wadham semble répondre exactement aux attentes de Duplant et Lenglet malgré la distance et le temps qui les sépare.

Et si cet aspect télépathique en plus de l'étrangeté sonore due à l'incertitude et l'instabilité ont un côté vraiment envoûtant et très singulier, le champ sonore et la richesse de l'exploration sont déconcertants de par leur amplitude, leur largeur, et leur nouveauté, une nouveauté vraiment rafraichissante. Duplant, en utilisant presque exclusivement des percussions de manière frappée sans être rythmique se place dans une dynamique qui n'est pas sans rappeler Paul Lytton en créant un vaste réseau d'attaques étouffées qui finissent par s'entremêler jusqu'à ne former plus qu'une nappe. Longlet, lui, n'hésite pas à utiliser une multitude (parfois ahurissante) de techniques étendues par le biais de l'archet et de nombreux objets coincés entre les cordes (ou indépendants de la guitare) jusqu'à transformer la guitare en percussion ou en générateur de sons parasitaires. Avec Wadham, ils utilisent tous deux des objets et des vieilleries et leur offrent une seconde vie musicale -aussi étrange soit-elle- à travers la récupération au sein de l'improvisation. Sans oublier les interventions hétéroclites, courtes et discrètes de Wadham, qui réussit pleinement à conserver l'espace qui lui était accordé, et maintient donc ces improvisations dans un paysage ouvert.

Cet ensemble de quatre pièces forme donc un univers très particulier, un univers déconcertant, intrigant, envoûtant ou rebutant (parfois - selon les humeurs). Des proverbes souvent très abstraits, aérés et ouverts, mais toujours remplis d'une grande richesse musicale: richesse des interactions et des trouvailles sonores. Un objet vraiment singulier qui ne se laisse peut-être pas facilement appréhendé mais vaut le coup d'oreille.

Tracklist: 01-Même les singes tombrent dans les arbres / 02-Le coassement des grenouilles n'empêche pas l'éléphant de noire / 03-Le tigre aussi a besoin de sommeil / 04-Qui voit le ciel dans l'eau, voit les poissons sur les arbres