musiques improvisées en france

La France, hormis entre la fin des années 60 et le milieu des années 70 (voir le livre de Jedediah Sklower pour l'historique du free jazz en France), n'a que rarement été le terrain de prédilection des improvisateurs et des musiciens free. Ce n'est que depuis une dizaine d'années qu'on assiste à une énorme vague de nouveaux improvisateurs, phénomène lié en grande partie également à l'institutionnalisation des musiques improvisées (à travers l'émergence de scènes subventionnées "jazz et musiques improvisées" et surtout la création de "classes" de musiques improvisées dans les conservatoires et écoles de musique. Un phénomène qui me laisse perplexe, car d'un côté on assiste à l'émergence depuis une quinzaine d'années d'une musique improvisée de plus en plus figée pour pouvoir pénétrer les institutions, mais également à de nouvelles propositions car les origines des improvisateurs s e sont aussi élargies et l'improvisation peut aussi gagner en hétérogénéité.

La pianiste Sophie Agnel et le guitariste Olivier Benoit font partie de ces jeunes improvisateurs français qui ont émergé il y a une dizaine d'années. Ils sont cependant apparus juste à temps, quand la musique improvisée se décloisonnait avec l'émergence des outils électroniques, et avant qu'elle ne soit enseignée dans les académies. Ces deux artistes côtoient les institutions françaises depuis de nombreuses années (des clubs officiels à l'orchestre national de jazz que dirige Olivier Benoit et dont fait partie Sophie Agnel), mais ils ont quand même su développer un langage et une musique vraiment innovantes - et ce parfois aux côtés d'artistes passionnants comme Andrea Neumann, Phil Minton, Roger Turner, Joëlle Léandre, Le Quan Ninh, Bertrand Gauguet ou Jérôme Noetinger. 

Dix ans après leur premier disque paru sur In Situ, le duo Agnel/Benoit publie REPS sur la label Césaré. Deux excellentes improvisations car hors-normes et singulières. Le duo n'est pas piégé par l'improvisation non-idiomatique, et il en fait part dès le début avec un ostinato dans les basses du piano. Agnel & Benoit n'hésitent pas en effet à utiliser des patterns rythmiques à certains moments, voire certaines formes de tonalité. Il ne s'agit pas de nier et de rejeter son passé musical. Il ne s'agit pas non plus de vouer un culte à la spontanéité. Il s'agit de créer. D'inventer une forme nouvelle de musique, et d'improvisation.

Pour Sophie Agnel et Olivier Benoit, j'ai l'impression qu'au court de ces deux pièces d'une quinzaine de minutes chacune, l'important était surtout de sculpter le son, la matière sonore. C'est un peu galvaudé d'utiliser cette image du sculpteur, je sais, mais à l'écoute de ce disque, je ne peux m'empêcher d'y penser. Le piano et la guitare forment des masses et des volumes sonores compacts et homogènes souvent. De la matière sonore qui varie en couleurs grâce aux différents modes de jeux (préparation des instruments, techniques traditionnelles ou étendues, jeu rythmique, atonal, ou inversement), qui varie également et surtout en taille et en volume grâce aux différentes intonations, aux attaques, à la tenue des notes ou non, à la densité du discours instrumental, au volume et à l'espace sonores aussi bien sûr.

C'est court comme disque, juste une demi-heure. Je ne sais pas si c'est court ou juste parfait pour ne pas se lasser d'écouter cette musique. Et pourtant, je n'arrête pas de remettre ce disque et je ne m'en lasse pas. J'aimerais en entendre d'autres, car la musique de Sophie Agnel et Olivier Benoit est unique. Le duo parvient à concilier une forme de beauté dans l'improvisation propre aux instrumentistes plutôt avec l'art de sculpter la matière sonore plutôt propre à la musique électroacoustique. Agnel & Benoit ont trouver le juste milieu entre l'expérimentation pure, abstraite et austère et la musicalité belle et douce. De l'improvisation innovante, belle et envoutante en somme.

Si ce duo tente de développer un langage personnel principalement basé sur une utilisation singulière des instruments, le Trio à Lunettes développe plutôt sa singularité par le biais de l'écriture. Cette formation rassemble trois jeunes musiciens français qui ont tout l'air de fraîchement sortir d'un conservatoire national de jazz, tout en étant bien sûr très marqué par le free jazz. Sur sur ce premier disque intitulé Les yeux du bouillon, on retrouve Quentin Biardeau aux saxophones, Léo Jassef au piano, et Théo Lanau à la batterie.

Si j'ai l'impression que ces trois musiciens viennent d'un conservatoire, c'est principalement pour l'importance donnée la composition dans ce disque qui se rapproche du jazz et du free jazz. Le Trio à lunettes a composé des morceaux variés, certains très lyriques, jazz et modaux, d'autres plus dansants avec des rythmiques complexes, des contrepoints et des harmonies étranges (et même joués parfois en une sorte d'unisson proche de Braxton), et puis bien sûr, il y a toujours (ou presque pour être honnête) un moment où ça part en improvisation collective.

Les parties improvisées sont souvent énergiques, parfois humoristiques, et toujours jouées avec virtuosité. C'est souvent rapide, dense, mouvementé et puissant, mais ce n'est pas forcément le plus intéressant je trouve. Les improvisations collectives (ou non) forment un très bon contrepoint à l'écriture (en rupture ou en continuité avec les compositions), mais si il n'y avait eu que de l'impro je ne pense pas que j'aurais autant accroché. Car le plus intéressant à mon avis sur Les yeux du bouillon, ce sont surtout les parties écrites (la plupart par le pianiste Léo Jassef). Les pièces varient vraiment dans la forme, dans le contenu, elles peuvent très aériennes et contemplatives, très dansantes et humoristiques, principalement improvisées ou complètement structurées, puissantes et criardes, intellectuelles et complexes. Et ce sont surtout ces différents univers qui me plaisent dans ce trio. Même si ça paraît parfois léger, un peu naïf peut-être, je ne crois pas en même temps que ce soit une musique prétentieuse. Le Trio à Lunettes n'a pas peur de la simplicité quand elle est nécessaire, ni de la légèreté ou de l'humour, et les propositions de ce trio me paraissent toujours honnêtes. Ce n'est pas une révolution c'est sûr, mais c'est joué avec amour et honnêteté, et les propositions sont tout de même bien originales, pour peu qu'on aime le jazz.

Et pour ce qui est de jouer avec passion et honnêteté, le premier à qui je pense dans les improvisateurs français, c'est bien évidemment le batteur Jean-Noël Cognard. Ce percussionniste joue depuis plusieurs décennies une musique qui oscille entre ses différentes passions. Une passion pour le jazz, pour les musiques improvisées européennes, pour le free jazz, mais aussi pour le rock, pour l'improvisation électroacoustique, et j'en oublie. Une passion également pour la production de disques, car pour qui connaît les publications de son label Bloc Thyristors, il est facile de s'apercevoir avec quel soin et quel talent il édite ses disques. Et si vous ne l'aviez pas encore remarqué, procurez donc vous le dernier coffret de vinyles qu'il vient de publier : quatre disques dans un coffret sérigraphié sur un écrin en carton recouvert de tissu, avec un livret contenant de nombreuses photos et un texte de présentation écrit par Philippe Renaud (Improjazz). Un superbe coffret intitulé Choses clandestines qui contient les premiers enregistrements de L'étau, une rencontre inédite entre Jean-Noël Cognard à la batterie, Michel Pilz à la clarinette basse, Keith Tippett au piano et Paul Rogers à la contrebasse.

Les deux premiers disques sont consacrés à des enregistrements en studio des premières tentatives d'improvisation qui ont lieu l'année dernière à Paris. Il s'agit d'une suite d'improvisations jamais très longues dans des formats variés (solo, duo, trio, quartet). Et enfin les deux derniers disques reconstituent une performance live qui a lieu au même moment aux Instants Chavirés. Cette performance est la partie que je préfère sans aucun doute. Ces quatre musiciens n'avaient encore jamais joué tous ensemble, Cognard et Pilz oui, Tippett et Rogers également, mais jamais tous les quatre. Et ce qui est partagé sur ce live, c'est la joie des trouvailles et des retrouvailles (les collaborations entre Tippett et Rogers sont moins courantes depuis que le contrebassiste vit en France), mais aussi l'appréhension de la séparation imminente. D'où l'urgence flagrante qui ressort de cette rencontre qui ne pourra pas être organisée prochainement, peut-être même jamais. C'est ce qui ressort de ce live avant toute chose je trouve : la joie de s'être trouvé ou de s'être retrouvés.

Mais aussi l'amour commun et partagé par chacun pour une musique et pour une manière particulière de l'envisager : l'improvisation libre. Tous ces musiciens participent activement à l'improvisation libre européenne depuis plusieurs décennies maintenant. C'est l'occasion de partager cette passion avec des fins connaisseurs, des musiciens talentueux, mais également comme le dit Philippe Renaud de célébrer les esprits et les musiciens côtoyés par chacun au fil des années. L'occasion de s'adonner librement et passionnément à l'improvisation, à travers différents modes de jeux et différents langages. Jean-Noël Cognard est énergique, puissant, bruitiste même parfois et se plaît à jouer sur la saturation d'évènements, Paul Rogers de son côté continue d'explorer la puissance et la dynamique de sa fameuse contrebasse à sept cordes. Keith Tippett, figure éminente de l'improvisation libre, ne fait pas vraiment partie de l'improvisation non-idiomatique et a su développer un langage très rythmique souvent, un langage percussif en tout cas, mais aussi mélodique et humoristique avec des excursions momentanées et plaisantes dans le monde du blues ou du boogie. Et enfin, Michel Pilz, figure méconnue des clarinettistes européens, continue de jouer avec son phrasé particulier, un phrasé un peu, souvent très jazz, mais surtout énergique, dense, fin.

Il ne s'agit pas d'improvisations abstraites et purement sonores en fait. Les techniques étendues sont très rares, voire inexistantes. Le quartet explore surtout la réactivité de chacun, l'interaction entre les différents personnalités du groupe. Il explore aussi l'énergie et la passion communes, différentes dynamiques possibles, des univers très variés (parfois jazz, parfois beaucoup plus libres, parfois collectifs, parfois intimes). C'est difficile de décrire cette musique. Il s'agit d'improvisation libre comme on en a beaucoup entendu certes. Mais le quartet ne mise certainement pas sur l'originalité ici, même si chacun des musiciens a su développer un langage particulier. Il mise bien plus, enfin je crois, sur une passion partagée pour l'improvisation, il mise aussi peut-être sur l'urgence et l'aspect éphémère de cette rencontre, mais avant tout sur l'amour immodéré de chacun pour l'improvisation, pour la nouveauté des rencontres, et surtout pour l'aspect stimulant et émulant de ces deux (improvisation et nouvelles rencontres).

Et pour finir cet article sur quelques improvisateurs français, j'en profite pour parler de la musique de M.Alexis.M, un trompettiste que je viens juste de découvrir mais qui joue pourtant depuis au moins une dizaine d'années. Après plusieurs années de silence, ce musicien a publié quelques pièces récentes sur son site internet en téléchargement gratuit. Au niveau instrumental, de tout le contenu de la musique en général, M.Alexis.M n'a pas vraiment cherché à développer un langage unique. Il a plutôt assemblé des idiomes divers et variés pour créer un univers propre. A la trompette, j'ai parfois l'impression d'entendre Jac Berrocal avec plus d'effets. Une sorte de souffle lent et posé, parfois lyrique, parfois humoristique ou dansant, qui peut être modifié par des pédales de réverbération ou autres, avec en accompagnement divers sources électroniques. M.Alexis.M utilise effectivement de l'électronique et quelques bidouilles soit pour créer des sortes de rythmiques influencées par les musiques actuelles et électroniques plutôt populaires, soit pour faire des sortes de nappes de field-recordings, soit pour faire juste du bruit. En tout cas, ces matières sonores sont belles et bien préparées, elles sont fixées, et ce sont elles qui déterminent ensuite l'improvisation instrumentale je pense. M.Alexis.M naviguent entre différents genres (musique expérimentale, jazz, électro, improvisation) mais également entre la composition et l'improvisation. Tout est fixé mais rien n'est figé. Il y a bien une base matérielle sonore fixe, mais l'improvisation semble être là pour la modeler. Un travail original, qui contient quelques clichés (notamment dans les effets), mais des clichés qui semblent assumés. Ce n'est pas que j'aime spécialement cette musique, mais je trouve la démarche digne d'intérêt et tant mieux si certains des lecteurs aiment, en tout cas je pense que ça vaut la peine de parler de ce musicien méconnu et d'y jeter une oreille.

Différentes générations, différentes approches, différents modes de jeux, différents comportements. A y regarder de près, la musique improvisée en France semble vraiment intéressante aujourd'hui. Peut-être qu'elle a été modifié par les nouvelles institutions, mais elle s'est aussi élargie à de nouveaux horizons qui ne sont pas forcément déplaisants. Des compositions du Trio à lunettes à l'improvisation libre de L'étau en passant par le modelage de la matière sonore du duo Sophie Agnel & Olivier Benoit, ce sont autant d'esthétiques et de propositions fraîches ou non, mais tout de même jouées avec passion, talent, et envie. Et je ne parle ici que des disques que j'ai sous la main actuellement, mais il ne faudrait pas oublier non plus tous les jeunes musiciens qui gravitent autour du label Umlaut, et ceux qui sont plus hors-normes tels que Jean-Luc Guionnet, Pascal Battus, et bien d'autres encore.

SOPHIE AGNEL & OLIVIER BENOIT - REPS (CD, Césaré, 2014) : lien
TRIO A LUNETTES - Les yeux du bouillon (CD, Tricollection, 2014) : lien / bandcamp
L'ETAU - Choses clandestines (coffret 4 LP, Bloc Thyristors, 2013) 
M.ALEXIS.M - Finon 2012-2013 (MP3, autoproduction, 2013) : lien 

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