synthèses modulaires analogiques

Deux aspects des synthés analos, et plus particulièrement les modulaires, font de cet instrument un des plus riches que je connaisse. D'une part, comme l'ordinateur et dans la synthèse numérique, il y a la multitude de possibilités (proche de l'infini) qu'offre la synthèse. Additive ou soustractive, la synthèse permet de produire des sons toujours nouveaux en modifiant l'intensité ou le circuit de l'électricité. Mais surtout, du fait qu'ils soient analogiques, que l'électricité soit directement contrôlée par les potards et les patchs, les synthés modulaires n'ont pas le côté abstrait et médiatisé de l'ordinateur, le synthé modulaire c'est juste une infinité de possibilité sur un instrument en lien concret, immédiat et direct avec la production du son, il s'approche vraiment de la pratique instrumentale, et permet également de composer en direct avec des possibilités également infinies de mises en forme, qui vont des premières compositions d'Eliane Radigue à Thomas Lehn par exemple.

Un des nouveaux maîtres incontestés du synthétiseur modulaire est sans aucun l'ancien saxophoniste Thomas Ankersmit. En solo (avec son saxophone) ou en duo avec Valerio Tricoli, ce compositeur autrichien a déjà démontré son attention extrême au son et sa précision dans la composition. Sa production discographique est assez faible pour le moment, et c'est donc avec plaisir que je découvre un nouveau disque de cet excellent musicien, un CD publié par Touch et intitulé Figueroa Terrace.

Pour ce nouveau solo, Ankersmit est venu à CalArts aux Etats-Unis utiliser leur synthétiseur analogique modulaire Serge. Le Serge est typiquement le genre de machine énorme rêvée pour faire des drones massifs ou des murs de bruit tout aussi massifs. Mais ce n'est pas le but d'Ankersmit, qui s'intéresse autant à la forme qu'au son en lui-même. Ce dernier ne fait ni de la noise, ni du drone, il compose véritablement de la musique électronique. Bien sûr, il y a quelques éléments de noise, une utilisation abrasive des générateurs de bruit et des micro-contacts avec une lourde basse à la fin, mais ce n'est pas le propos du disque, c'est juste pour conclure en beauté avec une sorte de climax tendu et puissant.

Mais Ankersmit s'intéresse plus ici à des fréquences simples, sans enveloppe, sans bruit, des fréquences qui interagissent entre elles. Déjà quand il pratiquait le saxophone, il s'intéressait bien plus aux fréquences qu'il pouvait produire qu'aux notes elles-mêmes. Il ne s'agit pas de composer de manière tonale, mais de composer avec des fréquences et de fabriquer des amas de fréquences qui donnent vie à un univers sonore particulier. Ankersmit joue sur la microtonalité bien sûr, sur le frottement et les battements entre des fréquences proches, notamment dans les registres aigus. Les deux tiers du disque environ sont composés ainsi de quelques fréquences simples (sinusoïdales, carrés, en dents de scie, etc.) mais il y a peu voire pas d'enveloppes, d’échantillonneur et de séquenceur.

Ce n'est pas non plus une musique pour sinusoïdes pures comme on en entend de plus en plus. Thomas Ankersmit, d'accord', s'intéresse beaucoup aux phénomènes sonore liés aux frottements de plusieurs fréquences, mais il s'intéresse aussi beaucoup à la mise en forme du son, à son déroulement narratif et à la composition. Du coup, il joue aussi beaucoup sur les notions de dynamiques du son, il sculpte les masses sonores, il compose avec la densité du son ; bref il compose de la musique électronique. Et il la compose avec un sens du drame profond je trouve. Car la musique d'Ankersmit est d'un côté, très précise et sensible de manière sonique, mais aussi très intense et dramatique au niveau émotionnel. Il y a sorte de connaissance des phénomènes psychoacoustiques mise en jeu dans la composition. Telle densité, telle hauteur, tel volume sont utilisés pour générer des émotions précises chez l'auditeur. Peut-être pas précises, mais toujours pour que l'auditeur ressente quelque chose au niveau émotionnel. Et c'est certainement ce dernier point que j'apprécie le plus chez Ankersmit.

Même si au final, ce sens du drame, cette attention au son, et cette volonté de composer ne vont certainement pas l'un sans l'autre, c'est tout de même la maîtrise totale et l'addition de ces trois éléments qui font de Thomas Ankersmit l'un des compositeurs de musique électronique actuelle les plus intéressants.

Mais comme je le disais plus haut, les synthés modulaires sont aussi l'instrument idéal pour faire du drone/noise massif à la Kevin Drumm. Et c'est plus dans cette approche que J. L. Maire utilise son synthétiseur analogique, comme le montre son dernier disque en date, qui est aussi ma première rencontre avec ce musicien. Un CD-R avec peu d'informations, d'un musicien dont je n'avais auparavant jamais entendu parler, dans une pochette sérigraphiée assez kitch, je dois dire que quand j'ai reçu ce disque, je n'avais pas forcément envie de l'écouter tout de suite. Et pourtant, très belle surprise.

La forme est simple, J.L. Maire utilise de longs sons continus qui se superposent progressivement. Au début, le son est proche d'une guitare électrique, puis petit à petit, des sortes d'harmoniques et de textures proches de l'orgue apparaissent. Niveau volume ce n'est pas très fort, mais la dynamique des sons est toujours dans une zone de tension, et la superposition rend forcément le son global de plus en plus massif. Une sorte de nappe granulaire se forme ainsi progressivement, une nappe très belle, composée avec beaucoup d'attention au son. J'aime beaucoup ce disque car les premières minutes paraissent très simples, on dirait juste quelques légers larsens de guitare avec de la réverb et de l'écho, mais progressivement, le son devient de plus en plus riche et complexe, tendu et subtil, plein d'harmoniques et d'évènements microscopiques.

J.L. Maire propose donc une sorte de drone progressif pour synthé analogique. Tous les sons passent au séquenceur et se superposent pour former une masse sonore granulaire, belle, et subtile. Une masse qui devient de plus en plus intense sans véritable changement de dynamique. C'est subtil, judicieux et efficace.

Je ne sais pas ce qu'utilise J.L. Maire comme synthétiseur, mais en tout cas, Yvan Étienne, comme Thomas Ankersmit, utilise également un synthétiseur analogique modulaire Serge pour son dernier solo intitulé Feu (et publié par Aposiopèse, la label qui a également édité le dernier superbe disque de Thomas Tilly).  Il utilise un Serge, mais aussi de l'électronique, des field-recordings et de la vièle à roue, car Yvan Étienne travaille beaucoup sur les relations entre les différents arts et les différents médias, et ce n'est donc pas étonnant de la voir multiplier des sources sonores hétérogènes (même si par ailleurs, il peut aussi se concentrer parfois sur un seul instrument, telle la vièle à roue dans son duo Le Verdouble, en compagnie de Yann Gourdon).

Feu est donc un subtil mélange mélange entre les sources. Les trois compositions présentées ici sont plutôt linéaires, il n'y a pas de ruptures abruptes comme chez Ankersmit, mais ce n'est pas non plus aussi statique et monotone que le solo de Maire. Étienne. Il s'agit plutôt de sons continus qui glissent très progressivement d'un univers sonore à un autre. Quant au synthétiseur, il est surtout utilisé comme un générateur de nappes de bruit blanc, avec quelques excursions momentanées dans les échantillonneurs. Mais le plus important ici ne réside pas je pense dans l'approche de la synthèse, ni dans la composition à proprement, mais bien plutôt dans le savant et très fin miaxage des différentes sources.

Yvan Étienne, pour ce solo, compose trois pièces basées parfois sur la vièle, parfois sur le synthé, parfois sur le field-recordings, mais il travaille surtout sur le mixage parfait de ces sources jusqu'à ce qu'elles deviennent indistinctes. Le synthé est donc entre le bourdon et le bruit blanc pour soit se fondre dans les field-recordings (enregistrements de terrain bruts et le plus proches possibles du bruit blanc souvent), soit se fondre dans la vièle, ou inversement bien sûr. Et d'une part c'est réussi, Yvan Etienne a su composer une masse sonore indistincte ; mais en plus, ces trois éléments se complètent à merveille et forment des textures inouïes, riches, denses et complexes qui oscillent tout le temps entre le bruit pur, le bourdon et la musique électronique. Yvan Etienne a su composé ici trois pièces électroacoustiques mixtes d'une beauté, d'une luminosité et d'une massivité qui peuvent rappeler autant la précision d'Ankersmit que les masses microtonales de Phill Niblock. Un travail singulier, poétique, dense, et précis, hautement recommandé.

Pour faire un article plus complet, il aurait aussi fallu parler d'autres approches du synthé, comme un filtre dans certaines musiques électroacoustiques, comme un instrument dans l'improvisation libre, comme un générateur dans les musiques électroniques ; il aurait fallu parler de Thomas Lehn, de Robert Piotrowicz, et de bien d'autres. Mais déjà, avec ces trois artistes, on peut présenter succinctement les pratiques rendues possibles par un des plus riches instruments électroniques existant.

THOMAS ANKERSMIT - Figueroa Terrace (CD, Touch, 2014) : lien
J.L. MAIRE - sans titre (CDR, afeite al perro, 2014) : lien
YVAN ETIENNE - Feu (CD/digital, Aposiopèse, 2014) : lien / bandcamp

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