Adrian Knight - Obsessions (R. Andrew Lee)

Depuis deux ou trois ans, j'ai plusieurs fois eu l'occasion d'écouter les disques de R. Andrew Lee. Et à chaque fois ça a été une très bonne surprise. Au début, j'étais vraiment content d'entendre un nouvel interprète des pièces de Jürg Frey et Eva-Maria Houben surtout, puis, au fur et à mesure que je recevais ses autres disques, j'appréhendais toujours de tomber sur un disque de piano solo minimaliste chiant, surtout quand je ne connaissais pas les pièces qu'il réalisait. Je ne connaissais pas Dennis Johnson, ou Paul A. Epstein, mais je n'ai jamais été déçu ni par les réalisations de ce pianiste américain, et surtout pas par son répertoire. Je ne connaissais pas Adrian Knight non plus il y a encore quelques semaines, un jeune compositeur américain d'origine suédoise, dont le travail est divisé entre les compositions pour piano et des projets new-wave ou ambient (d'après les notes de la pochette), et pourtant, ses Obsessions sont peut-être la plus belle pièce réalisée par R. Andrew Lee que j'ai entendu.


Les Obsessions d'Adrian Knight peuvent être qualifiées de minimaliste mais avec des précautions. Il s'agit d'une pièce minimaliste au même titre que certaines compositions tardives de Satie ou Feldman. C'est une longue pièce de plus de 45 minutes, sans structure harmonique rigide et linéaire, pour piano seul, avec une pulsation globalement assez lente (mais pas trop), et de nombreuses pauses : voilà en somme ce qui pourrait faire de cette pièce une composition minimaliste, mais en réalité, c'est tout autre chose. Chez Haydn ou chez Mozart, comme chez la plupart des compositeurs classiques, l'art de l'écriture repose en grande partie sur les ornements, sur des trilles inattendus, des arpèges, des battements et des appoggiatures qui mettent en valeur la structure harmonique et révèle la progression narrative des accords. L'impression que m'a donné cette dernière pièce est d'être purement ornementale, d'être une suite de fioritures, sans structure sous-jacente.

Les Obsessions de Knight ne sont pas des fioritures à proprement parler, il s'agit d'accords, de bribes de mélodies et de ritournelles, mais il y a une légèreté propre à la fioriture dans toutes ces phrases. Adrian Knight a écrit une longue pièce sans construction précise, une pièce qui a pour seul principe de "devoir se conclure", d'avoir une fin. Des mélodies assez courtes se succèdent, des progressions harmoniques de quelques minutes, il s'agit de figures musicales qui se développent sans jamais aboutir à quoique ce soit, une question sans réponse, ou plutôt une suite de questions avec des retours en arrière et des sauts en avant.

Toutes ces figures mélodiques ou harmoniques progressent vers un lieu imprévisible. Elles semblent n'aller nulle part, elles semblent se diriger vers elle-même en fait, comme un drone ou certaines pièces de Feldman. Et voilà un des éléments qui fait toute la beauté de cette œuvre, c'est qu'on ne sait jamais vers quoi on se dirige. Les structures harmoniques sont désordonnées, désorientées, elles ne se dirigent jamais vers là où elles devraient aller. Cette désorientation propre à une sorte de détournement harmonique nous plonge ainsi dans une sorte d'univers vraiment onirique, un univers que l'on connaît, plein de repères, de souvenirs, d'accroches, mais malgré tout, instable, labyrinthique, imprévisible.

L'autre élément qui me ravit à l'écoute de cette pièce, c'est la pure beauté de ces figures musicales toutes simples, épurées, lentes, traînantes parfois. Des ritournelles effectivement obsédantes, des ritournelles qui nous possèdent, très émouvantes. R. Andrew Lee les réalise avec un toucher délicat, en jouant parfaitement des pédales et en accentuant chaque fin de phrase par de sublimes résonances. Toutes ces obsessions sont réalisées avec finesse, tendresse, et passion. Une seconde mineure peut changer la face du monde, au moins dans notre esprit, dans ces conditions. Les harmoniques du piano accentuent chaque émotion, chaque sentiment que ces figures et ces phrases portent en elles, elles les accentuent et les portent. Une très belle découverte en somme, qui donne franchement envie de se plonger dans l'univers de ce compositeur, et qui me laisse penser que décidément, R. Andrew Lee est peut-être l'un des nouveaux pianistes les plus talentueux outre-Atlantique.

ADRIAN KNIGHT - Obsessions (CD, Irritable Hedgehog, 2016) : http://recordings.irritablehedgehog.com/album/adrian-knight-obsessions

1 commentaire:

  1. Belle découverte et bien vu pour l'aspect ornemental on dirait une version un peu chatoyante de Morton Feldman... Super en tout cas.

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