Rudolf Eb.er - Extreme Rituals

Autoproclamé chamane d'art brut, éminent artiste de la branche psychoacoustique du field recordings, acteur fondateur de l'actionnisme zurichois, chercheur en expérimentations psychologiques et acoustiques, performer "rituel", créateur du collectif Schimpfluch, Rudolf Eb.er est un des artistes noise les plus extrêmes et les plus reconnus depuis les années 80. Né en Autriche, il a grandi en Suisse où il a fondé Schimpfluch avant d'émigrer au Japon. On a l'habitude de considérer ce pays comme tiraillé entre tradition et modernité, tiraillé entre le costume trois pièces du self made man et les retraites monastiques des shintoïstes, entre le kimono de l'aïkidoka et les tenues de base ball, entre le cri technologique de la japanoise et la quête spirituelle et traditionnelle de l'école de la respiration, entre le cinéma minimaliste d'Ozu et l'hystérie cyber punk de Tetsuo. Beaucoup de clichés, et si je ne sais pas lequel a pu attirer Rudolf Eb.er vers ce pays, ça ne m'étonne pas qu'il est choisi un pays marqué par la confrontation entre ces extrêmes psychologiques, rituels, et esthétiques.


Je reviens dans cette chronique sur un LP publié en 2012 par le label français erratum : Extreme Rituals. Entre le field-recording brutal, la musique électroacoustique industrielle, et le cut-up social, ces rituels sont de véritables tortures psychiques et des bombes esthétiques. Des hurlements féminins, des klaxons, des porcs qui grouinent, des outils du BP, des martèlements incessants, des aboiements, des bruitages de porte ou de flagellations, et encore plein d'autres sources sonores sont découpées, démontées, déconstruites, mises en boucle, des sources qui disparaissent et reviennent sans cesse, qui sont accélérées, ralenties, mixées toujours plus fortes dans une symphonie de l'aliénation moderne.

La musique de Rudolf Eb.er est perturbante parce qu'elle vient de notre quotidien. Un quotidien sonore angoissant, bruyant, malsain. Le quotidien d'une société qui a tout misé sur le progrès et s'adonne aux plaisirs technologiques et industriels. Rudolf Eb.er exploite la tension propre aux médias, aux technologies, à l'industrie, et à la culture (de masse) et révèle les excès psychotiques de notre monde. Ces Rituels sont ceux d'un homme qui veut confronter la violence d'un monde protéiforme et chaotique à l'unité d'un esprit. Le monde nous assaille à travers les haut-parleurs, et cet assaillement renforce notre solitude durant l'écoute. L'expérience n'est pas des plus agréable ; elle est même angoissante, stressante, ou traumatisante selon notre sensibilité et les conditions d'écoute. Le plaisir n'est pas recherché, non, ce qui est recherché c'est la destruction de nos esprits déconstruits par la modernité, un déconditionnement pur.

Mais en même temps, le plaisir est bien là, le plaisir d'être surpris par chaque moment innatendu, à travers la profusion de sources, chaque surprise qui compose ces rituels débridés. Le plaisir d'expérimenter une musique aussi puissante, intense et viscérale. Car les enregistrements bruts et proches, les découpages chirurgicaux, ainsi que le montage aliénant et obsessionnel de ces pièces font de ces Extreme rituals une suite jouissive de manipulations sonores structurées avec précision et intelligence, une déconstruction savante, spirituelle et organique du monde sonore. Et nous, auditeurs, sommes ravis de jouir de ce talent, de cette précision, de cette brutalité bestiale, de cette intensité malsaine, malgré toute l'angoisse et les perturbations psychiques que l'on peut resentir.

RUDOLF EB.ER - Extreme Rituals (LP, erratum, 2012) : erratum / bandcamp

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