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soufflants en solo

Dans l'imaginaire, le saxophone surtout, mais aussi d'autres instruments à vent - notamment dans les cuivres, sont souvent associés à l'incandescence, à la puissance, à l'organique. C'est sûr, le timbre, le souffle qui le traverse, tout ça, c'est proche du cri humain. Donc bien sûr, au début ça donne envie de jouer fort, le plus fort possible, genre Mats Gustafsson et Ken Vandermark, mais aussi Pharaoh Sanders & Albert Ayler. Mais voilà, le problème, le même que pour les guitaristes, c'est que le saxophone commence à avoir son histoire, une histoire chargée, et surtout saturée de cris en tous genres depuis Coltrane. Les techniques n'ont pas changé pour tout le monde (je pense ici à Daunik Lazro qui a su inventer un langage propre en conservant des techniques assez traditionnelles, mais le langage des saxophonistes contemporains (et autres bois) tente d'évoluer sur d'autres horizons. Certains abandonnent leur instrument (Marc Baron récemment, Alessandro Bosseti, et d'autres), d'autres l'accouplent à d'autres instruments (synthé modulaire et saxo pour Thomas Ankersmit, saxo et électronique pour Bryan Eubanks), d'autres encore tentent de modifier ou de préparer l'instrument (Sergio Merce, Lucio Capece) et certains, innombrables, travaillent toutes les techniques étendues possibles et imaginables (d'Evan Parker à Michel Doneda en passant par John Butcher et Christine Abdelnour, on ne va pas tous les nommer...). Tout ça pour dire qu'il paraît aujourd'hui y avoir autant d'impasses que de propositions nouvelles. Certains s'engouffrent dans la tradition avec plaisir et parviennent à créer leur propre musique, d'autres réinventent l'instrument et cherchent des propositions qui doivent impérativement paraître nouvelles, autant de propositions que de soufflants j'imagine, et vu qu'ils sont aujourd'hui légion, je voulais parler de certains propositions récentes.

J'aimerais commencer cette série de chroniques avec un des plus surprenants solo de saxophone que j'ai entendu depuis longtemps. Il s'agit de Carriage of the Voice de l'artiste australienne Rosalind Hall, que j'entends ici pour la première fois. Pour cet album très court (vingt minutes) qui fait suite à une résidence, Rosalind Hall a cherché comment explorer l'espace pouvait servir d'extension à son corps - à travers le son bien sûr. Ainsi, elle a exploré l'espace de la performance pendant plusieurs jours, l'a arpenté et a conçu, suite à ses investigations, une installation de haut-parleurs en larsen gérés par des pédales de volume et d'équalisation seulement. Quant au saxophone lui-même, un alto, il est truffé de microphones tout comme l'instrumentiste elle-même. Ce n'est pas le saxophone à proprement parler qui est considéré comme une extension du corps ici, mais l'espace. Bien sûr, l'espace est travaillé par le saxophone pour se lier au corps, mais c'est avant tout le lieu qui sert d'extension au corps dans cette démarche.

Rosalind Hall produit des sons pas très forts, mais fortement amplifiés, des notes parfois, son souffle ou sa gorge à d'autres moments, quand ce n'est pas la réverbération seulement ou l'espace lui-même. Elle a su produire un très beau solo en utilisant le saxophone principalement avec des notes tenues et mélodieuses, de manière tout de même très abstraite à cause de l'amplification très physique de l'instrument, du corps et du lieu. Le résultat se situe quelque part entre le duo Aki Onda & Akio SUzuki et une performance de Masayoshi Urabe. D'un côté, le saxophone utilise pleinement l'espace comme corps résonant, mais de l'autre il le fait de manière discrète, afin de laisser l'espace chanter par lui-même, et c'est ce qui fait toute la beauté de cet enregistrement.

Achim Esher est un autre saxophoniste qui vient de voir paraître son premier disque également. Un premier solo intitulé an W. Lüdi, qui est une suite de dix improvisations réalisées aux saxophones alto et baryton. La démarche d'Escher est à l'opposé de celle de Hall. Ici il s'agit d'improvisations brutes, pour saxophones seuls, dix formes différentes de cris, composées dans l'instant, sans réflexion préalable sur le lieu ni la forme. Dix improvisations très spontanées et enregistrées de manière assez crade.

C'est typiquement le genre de disque que je ne trouve pas excellent parce que j'ai l'impression d'avoir entendu ce genre de choses mille fois (on est effectivement pas très loin d'un solo brutal de Gustafsson ou d'un solo de Daunik Lazro en moins lyrique), mais que j'apprécie toujours au-delà de ce que j'en pense. Car c'est peut-être pas très original, mais je préfère des fois quelqu'un qui joue comme il l'entend, quitte à avoir un phrasé redondant, mais qui joue de manière sincère et passionnée. Et Achim Escher fait partie de ces gens je pense qui jouent parce qu'ils ont quelque chose à dire. Quelque chose de dur, de sale aussi parfois, quelque chose qui reste en travers de la gorge et qui doit sortir coûte que coûte. Et ça donne une suite d'improvisations violentes, brutes, puissantes et incandescentes comme on les aime... ou pas. Tant pis pour l'originalité, mais ça fait toujours plaisir d'entendre aussi quelqu'un jouer avec ses tripes.

Achim Escher propose donc un langage convenu, qui mélange la spontanéité de l'improvisation libre et la puissance du punk, pour une suite d'improvisations furieuses. Déjà fait certes, mais de mon côté, toujours appréciable.

En ce mois de juin paraît également un disque solo de l'improvisateur français Jean-Luc Petit. Ce dernier est un musicien somme toute assez discret, mais bel et bien talentueux pourtant, qui a déjà collaboré avec d'autres musiciens français tels zVeep, Benjamin Duboc ou Matthias Pontevia. Sur Matière des souffles, on le retrouve en solo donc, au saxophone baryton et à la clarinette contrebasse. Les deux premières improvisations sont jouées au sax, et les trois dernières à la clarinette, deux sessions enregistrées dans deux églises différentes par Duboc et Pontevia justement.

Jean-Luc Petit n'est pas conceptuel, ni punk. Il vient certainement du jazz et il l'assume pleinement. Il en conserve le lyrisme parfois, les phrasés ternaires aussi à d'autres moments, mais surtout l'aspect libertaire de l'improvisation. Car ce qui plaît à ce soufflant avant tout, c'est de souffler dans ses instruments, en toute liberté, sans souci des codes esthétiques, des barrières et des frontières stylistiques, de manière aussi bien négative que positive (c'est-à-dire qu'il peut utiliser des codes sans les rejeter, tout aussi bien que s'aventurer sur des territoires beaucoup plus personnels). Jean-Luc Petit propose une suite d'improvisations libres qui ne jouent pas uniquement sur la spontanéité et une limitation non-idiomatique. Il joue sur certains modes (harmoniques) par moments, sur l'exploration d'une attaque ou d'une particularité sonore de certains registres de la clarinette à d'autres, et ainsi de suite. Dans tous les cas, Jean-Luc Petit joue de manière précise, belle, il joue avec sensibilité et émotion. Il s'agit ici d'une musique puissante sans être forte, puissante parce que pleine d'émotions, parce qu'elle véhicule une vive sensation de liberté et de créativité, et c'est aussi jouissif sans pourtant être très original encore une fois, mais jouissif cette fois de manière beaucoup plus sensible et chantée. Il ne s'agit pas d'un cri éructé, mais d'un chant, d'un chant subtil et sensible.

Xavier Charles est une autre personnalité beaucoup plus reconnue au niveau international dans le domaine de l'improvisation libre, et plus particulièrement au sein des scènes réductionniste (je sais que c'est réducteur, mais bon...) et eai. Ce clarinettiste a multiplié les collaborations avec des figures éminentes de l'improvisation libre telles que Otomo Yoshihide, John Butcher et bien d'autres. Très présent dans bon nombre de festivals et salles de concerts sur tous les continents, on ne le voit pas si souvent publier des travaux, et encore moins en solo. C'est le label Unsounds, géré par Andy Moor, Isabelle Vigier et Yannis Kyriakides, qui vient donc de publier un nouveau solo de ce clarinettiste, intitulé 12 clarinets in a fridge.

C'est la première fois que j'écoute un solo de Xavier Charles, donc je ne peux pas comparer avec ses précédents disques. Mais quoiqu'il en soit, j'avais quand même mes attentes, et je dois dire qu'elles ont été bien déçues... mais pas en mal. Xavier Charles propose avec ce solo une suite de cinq pièces que je n'aurais jamais attendu de ce musicien. Il ne s'agit plus du tout d'improvisation électroacoustique ni de réductionnisme, mais d'une sorte de musique concrète mixte. Selon les notes d'intention de XC, ce dernier compose sa musique régulièrement dans sa cuisine, il a ainsi décidé d'enregistrer et d'utiliser les sons qui l'environnent lors de ses réflexions sur la musique pour composer une musique concrète sur laquelle il rajoute aussi des parties instrumentales. La clarinette ici est une superposition de plusieurs couches de notes et de sons tenus. Une présence instrumentale qui n'est pas plus importante que les bruits de frigo ou de machine à laver (hormis sur la quatrième piste). Il ne s'agit vraiment plus d'improvisation, mais surtout d'un travail très fin et précis de mixage et de collage des différentes couches (instrumentales et environnementales) pour composer une musique mixte de bruits harmonieux et d'instruments bruitistes, ou l'inverse puisque tout semble être mis sur le même plan. Le travail sur la clarinette est le fruit de longues années de recherches sur les timbres, mais il n'est pas vraiment mis en avant ici. XC s'éloigne de l'instrument pour se rapprocher du travail d'ingénieur et travailler le son dans une dimension plus technologique et composée qu’instantanée et instrumentale. Un travail intéressant sur les processus de production de la musique, sur les dialogues possibles entre les instruments et l'environnement, sur l'intimité, et le travail de mixage.

Autant de réponses possibles au devenir du travail sur les bois en quelque sorte. Il y a des impasses et des propositions désuètes certes, mais certains s'y engouffrent et parfois avec succès.  Mais ce sont aussi ces mêmes impasses qui amènent les instrumentistes à se reconsidérer, dans leur rapport à la musique ou à l'instrument, mais également à l'histoire et à eux-mêmes. En tout cas, ne jamais désespérer, ces instruments ont encore un large avenir devant eux à mon avis... enfin je l'espère.

ROSALIND HALL - Carriage of the Voice (CDr, Avant Whatever, 2014) : lien
ACHIM ESCHER - an W. Lüdi (CD, Veto, 2014) : lien
JEAN-LUC PETIT - Matière des souffles (CD, Improvising Beings, 2014)
XAVIER CHARLES - 12 clarinets in a fridge (CD/digital, Unsounds, 2014) : lien

Benjamin Duboc- st. james infirmary

BENJAMIN DUBOC - st. james infirmary (Improvising Beings, 2014)
Contrebassiste français, Benjamin Duboc est un des acteurs majeurs des scènes free jazz et musiques improvisées. Il sait parfaitement allier un grand sens de la musicalité, du rythme, de l'émotion et de la recherche sonore, selon les projets auxquels il participe. En solo, il avait déjà publié un excellent disque au sein du coffret publié chez Ayler Records, proche d'un drone très riche et dense (joué à l'archet uniquement sous le chevalet). Il revient cette année avec un nouveau solo constitué de deux pièces, l'une pizzicato et l'autre arco.

La première partie du disque est une improvisation de vingt minutes assez traditionnelle j'ai envie de dire. Traditionnelle ? oui et non en même temps, puisque la contrebasse n'est pas réputée pour être un instrument de soliste, et ici, Benjamin Dubc l'utilise véritablement telle quelle. Il compose une longue improvisation de vingt minutes, jouée uniquement avec les doigts. Une improvisation très belle, mélodique, lyrique, et intense. Le touché est très précis, les attaques sont justes et l'accentuation du phrasé de Duboc, plutôt jazz, est aussi rythmé que sensible. Une belle pièce narrative riche en émotion et virtuose dans la réalisation. Une improvisation vraiment intéressante pour sa beauté, sa poésie et surtout pour apprécier le talent de ce virtuose de la contrebasse, mais c'est surtout la suite qui révèlera l'inventivité de Duboc.

Sur la deuxième partie donc, Duboc ne joue plus qu'avec l'archet. Il s'agit maintenant d'une improvisation beaucoup plus abstraite, axée principalement sur l'exploration sonore tout en conservant un grand souci de la narration dans la forme. Il y a un peu plus de silence, et surtout beaucoup plus de techniques étendues (qui étaient absentes sur la première partie). Benjamin Duboc explore ici un large éventail des possibilités sonores de la contrebasse, selon la pression exercée par l'archet, selon son emplacement sur les cordes et la contrebasse, etc. Cette exploration de la contrebasse est vraiment profonde, elle est plus abstraite certes, mais conserve le même souci que sur la première pièce d'une poétique du son et d'un sens aigu de la musicalité (où mélodies, harmonies et rythmes sont beaucoup moins présents par contre). Duboc, ici, propose une improvisation axée sur le timbre et les couleurs de la contrebasse qui est très chaleureuse, acceuillante, fascinante, poétique et sensible toujours, mais surtout très intense.

Deux pièces, l'une plutôt jazz, et l'autre plus proche de l'improvisation libre, qui démontrent une fois de plus le talent, la précision et l'intelligence de ce contrebassiste. Très bon travail.

Itaru Oki - chorui zukan

ITARU OKI - chorui zukan (Improvising Beings, 2014)
Trompettiste japonais, Itaru Oki a quitté son pays pour la France au milieu des années 70 après avoir été actif au sein de la scène free jazz tokyoïte. J'avais déjà entendu plusieurs disques auxquels il participait, notamment aux côtés de Benjamin Duboc, Jean-Noël Cognard et Michel Pilz (entre autres) il n'y a pas très longtemps, mais c'est la première fois avec chorui zukan que j'entends ce musicien en solo (sur lequel il utilise trompette et bugle).

Il et finalement assez peu questions de techniques étendues ici, et encore moins de recherches sonores. Ce solo de Itaru Oki est très free jazz, voire jazz. Et c'est pas plus mal à mon avis. Car au lieu de chercher les sons les plus silencieux ou le plus bruitistes possibles, Itaru Oki s'est concentré sur le développement d'un langage personnel, libre et intime. Un langage qui utilise les phrasés jazz, qui n'hésite pas non plus à revisiter des standards (de Monk surtout), mais qui reste libre. Itaru Oki peut jouer des thèmes jazz à certains moments, ou faire de "l'improvisation libre", rien ne l'empêche d'être lyrique et puissant à chaque moment. Que ses phrases et que son jeu soient rythmiques, mélodiques, nostalgiques, "libres", jazz, atonaux, ce qui compte, c'est que Oki joue ce qu'il a envie de jouer, et c'est tout son charme. J'aime bien ce solo non pas pour son côté innovant ou explorateur, Itaru Oki joue de la trompette de manière assez traditionnelle, mais il en joue très bien d'un côté, et avec le coeur surtout. Au lieu d'inventer un langage pseudo innovant, Itaru Oki développe le sien, avec toutes les références, les influences et l'histoire qu'il contient. Des influences qui sont intégrées et non niées : influences du jazz et du swing qui lui est propre, du free et de l'intensité comme de la liberté qui lui appartiennent.

Un beau solo de cuivres jazzy mais puissant, libre de manière dansante et viscérale. Du free très jazz, avec tout le swing et la puissance que ça peut recéler. Du free plein d'énergie, d'émotions et de beauté.