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Vic Rawlings & Howard Stelzer - By My Side; I Am Your's (Songs From under The Floorboards, 2010)

Howard Stelzer est largement connu pour son label Intransitive Recordings, mais il est également un musicien improvisateur qui se sert principalement d'outils électroniques et électroacoustiques, en solo ou aux côtés de Nmperign, Giuseppe Ielasi, Jazzkammer, ou encore, comme ici, avec Vic Rawlings. Ce dernier, également spécialisé dans l'improvisation à l'aide de dispositifs électroacoustiques mais également violoncelliste, je le connais surtout pour sa participation au formidable trio Mawja avec Mike Bullock et Mazen Kerbaj.

Pour By My Side; I Am Your's, Stelzer et Rawlings nous livre six improvisations radicalement bizarres et contrastées. Violoncelle préparée, micro-contact, cables jacks, larsen, et low-fi sont au rendez-vous; des sons étranges et la plupart du temps difficilement identifiables émergent du silence, se fondent et s'imbriquent, se succèdent et s'opposent. L'intensité varie incessamment, les énergies se contrastent, le timbre peut être aussi riche que réduit à l'extrême, et le silence tient une place aussi prépondérante que le bruit. Difficile d'écrire sur ce genre de musique, il n'y a pas de logique de construction, le dialogue paraît in situ, et les idées ne se dévoilent pas facilement. Des bruits émergent et disparaissent, à l'auditeur d'être attentif et réceptif, et l'écoute demande souvent beaucoup de concentration tant les repères musicaux et structurels brillent par leur absence. Les contrastes ne sont pas que musicaux du coup, l'écoute peut tout aussi bien l'être, car ces pièces m'ont paru complètement inégales: on peut être émerveillé 5 minutes pour plonger dans l'ennui et l'incompréhension quelques secondes plus tard, puis un son étonne et une idée envoute durant quelques temps et ainsi de suite. Des contrastes radicaux, affirmés et assumés, qui entrainent une écoute et une attention fluctuante et contrastée, où la surprise peut facilement laisser place à la fatigue, et inversement.

Bien sûr, la radicalité et l’extrémisme des parutions d'Intransitive Recordings et de Songs From Under The Floorboards suscitent souvent le respect et l'admiration, mais l'absence de compromis et le refus systématique, peuvent tout aussi bien susciter l'ennui et l'inattention. Six pièces vraiment bizarres qui explorent des territoires neufs, sans aucun doute, mais qui n'ont pas toutes ce petit quelque chose d'envoutant et de prenant qui fait toute la différence dans ce genre d'approche. Froides et austères, ces improvisations laissent quand même souvent de marbre, même si des idées et des sons brillants surgissent parfois, toujours de manière inégale et contrastée par contre.

Tracklist: 01-... / 02-The Free / 03-Meeting At Cover / 04-Breaking Cover / 05-In Full Cry (I'm Your's) / 06-The Death

Mike Bullock - Mild Disappearances (Songs From Under The Floorboards, 2011)


Bassiste, vidéaste, compositeur et artiste sonore, Mike Bullock n'a pas peur des barrières et des frontières institutionnelles, il peut toucher à tout, et avec talent, comme on a pu l'entendre aux côtés de Vic Rawlings, Mazen Kerbaj, ou encore Axel Dörner, que ce soit à la basse ou à l'électronique. Car ce qui semble l'intéresser de prime abord, quelque soit son moyen d'expression, c'est la matière (sonore ou spatiale) en tant que texture, et les différentes possibilités d'agencer les couches qui la composent. Pour Mild Disappearances, il compose deux pièces de musique pour ordinateur, aux aspects minimalistes et linéaires, mais loin de toute forme d'abstraction.

L'avantage qui résulte de la pluridisciplinarité, c'est la vision élargie et plus générale qu'adopte les artistes en multipliant les angles d'approche. En tant que musicien, Mike Bullock est très attentif au timbre, en tant que compositeur, il reste sensible aux structures et à l'équilibre, en tant que performer et artiste il sait insérer chaque œuvre dans un processus global qui inclue le public, l'espace, le lieu de création et celui de réception. Ainsi, la première pièce, la First Disppearance, débute par des sons étranges, numériques ou préenregistrés, qui se juxtaposent de manière apparemment irrationnelles. Sauf qu'au bout d'un moment, la structure s’éclaircit, une ligne apparaît, et à travers cette ligne répétée durant toute la piste, qui a peiné à émerger, la musique se fait théâtre, tout du moins elle se fait narrative de par son caractère linéaire. Le surgissement de la structure permet dès lors à l'auditeur de prendre ses repères et de se laisser entraîner dans cet étrange voyage numérique. Une répétition envoutante et des sonorités indépendantes, qui ont surtout une fonction narrative, forment cette musique apparemment minimaliste et abstraite, mais qui se révèlent en fait être très riche et chargée de changements et d'énergies, à l'intérieur d'une même dynamique relativement linéaire qui finit par s'intensifier jusqu'à son éclatement dans les trois courtes pistes qui l'achèvent.


Second Disappearance est assez différente et il est plutôt difficile de les comparer car il y a une ambiance plutôt similaire. La structure et la forme sont plus éclatées, plus opaques, mais on ressent néanmoins la répétition de certains éléments qui tendent à former une trame. En même temps, la spatialisation du son est plutôt proche, car les fréquences utilisées ne sont pas très éloignées de celles présentes sur la première pièce, et la gestion de l’espace sonore (hormis une présence plus marquée du silence peut-être) paraît également similaire. Et même si l’aspect narratif est moins marquant, il est sous-jacent dans la mesure où, si les idées se succèdent, elles sont néanmoins pleinement développées et déployées, comme une suite de scènes physico-acoustiques qui constituent finalement un véritable acte musical. De plus, des éléments connus comme des spectres d’instruments à vents et la contrebasse font leur apparition, une apparition éphémère peut-être, mais intense et troublante de par sa charge émotionnelle. Peut-être mois narrative car moins linéaire, la puissance de cette pièce réside surtout dans sa force émotionnelle et ses potentialités à susciter des images et des sentiments forts chez l’auditeur. Plus dispersée, mais plus riche, l’histoire fabriquée par ce second acte est pleine de dynamiques différentes et d’énergies variées, une histoire riche en timbres, en rebondissements, en idées, en couleurs, et en émotions.

Tracklist: 01-04: First Disappearance / 05: Second Disppearance

Kiyoharu Kuwayama & Masayoshi Urabe - Heteroptics (Songs From Under the Floorboards, 2011)


Kiyoharu Kuwayama: violoncelle, alto, percussion & objets
Masayoshi Urabe: saxophone alto, cloches, percussion & objets

Il y a quelques semaines, j'exprimai déjà un enthousiasme énorme pour From the abolition port de Kuwayama (aka Lethe) et Urabe. Dès lors, il est difficile de parler de Heteroptics, tant ces deux enregistrements sont proches: même lieu, mêmes instruments, même label, mêmes musiciens. Toutes les qualités du premier sont conservées sur le second: le lyrisme puissant et intense tout comme l'acoustique consistante et singulière.

Howard Stelzer n'aura pas publié ce clone pour rien, Heteroptics est aussi fort et puissant, rien ne se perd dans la répétition, on a  peut-être même gagné en intensité. Comme dans FTAP, l'espace (un hangar déserté et désolé, immense et froid) se constitue comme un troisième interlocuteur qui tend à déployer pleinement le discours des deux musiciens, qui tend à l'intensifier et à l'exacerber. Le dialogue se fait musicalement saturé, affectivement surchargé, car la réverbération sature la musique d'émotions ici, comme l'acoustique d'une église lors d'une messe qui tend à submerger le prieur. Musique de l'excès, de l'extrême, Heteroptics ne nous laisse que deux options: le rejet complet ou la submersion totale à l'intérieur de ce trop plein de lyrisme (j'ai choisi la deuxième pour ma part).

Si le silence est moins présent, c'est qu'une certaine urgence violente vient le remplacer et l'empêcher de surgir, Kuwayama laisse moins de place à Urabe, à ses silences, ce qui a tout l'air de le mettre sur les nerfs et le pousse à redoubler de puissance alors même que son jeu a toujours été aux limites de la saturation. Les réponses de Kuwayama se pressent d'autant plus et gagnent aussi en intensité: la tension et le volume redoublent dans l'urgence du dialogue. L'attention est plus concentrée sur le partenaire que sur l'acoustique, mais elle est toujours aussi sensible et intense, les réponses sont justes, fortes, et ne font que déployer et intensifier le discours de chacun.

Les cordes, le saxophone et les objets servent toujours le même lyrisme sombre et désolé, mélancolique et intense, dans un équilibre magique entre les instruments et les objets, les bruits et les mélodies, la chaleur des instruments et la froideur de l'espace désaffecté. Heteroptics est une pièce qui nous plonge dans des profondeurs émotionnelles riches, profondes, et même abyssales tant elles sont extrêmes. Son lyrisme exacerbé et sa richesse musicale nous enveloppent et nous submergent dans un monde autre, triste et rassurant, joyeux et oppressant, musical et bruitiste. Une œuvre extrême, radicale, puissante et magnifique, intense et envoutante: à écouter absolument!

Kiyoharu Kuwayama & Masayoshi Urabe - From The Abolition Port (Songs From Under the Floorboards, 2010)


Kiyoharu Kuwayama: cello, viola, metal junks, wood sticks
Masayoshi Urabe: alto saxophone, chains, metal joints, bells

Paru sur Songs From Under the Floorboards, subdivision du label Intransitive Recordings, From The Abolition Port réunit deux grands musiciens japonais contemporains: Kiyoharu Kuwayama (aka Lethe), violoncelliste obsédé par l'acoustique, et l'immense Masayoshi Urabe, dont la puissance et la singularité ont déjà été maintes fois remarquées.

Kuwayama et Urabe n'ont enregistré qu'une seule pièce de 49 minutes pour ce disque, mais quelle pièce! Il ne s'agit pas vraiment d'un dialogue entre les deux musiciens comme habituellement dans les duos, mais il s'agit bien plutôt d'un dialogue entre le son et l'espace, entre les instrumentistes et le lieu d'enregistrement: un hangar désaffecté (qu'on imagine immense) sur le port de Nagoya. L'espace est donc vaste, froid, industriel, et inquiétant; mais tout ceci est équilibré par la chaleur, l'intensité émotionnelle et donc l'humanité des instrumentistes qui ne reculent pas devant une certaine forme de lyrisme. Bien sûr, les instruments sont omniprésents, mais chacun alterne régulièrement avec des objets (chaînes, morceaux de métal ou de bois) ou des idiophones (cloche). Et dans ce lieu choisi par Kuwayama, chaque son s'envole, se répercute brusquement et violemment pour finalement suivre sa trajectoire libre et aérienne; l'écho est vertigineux et donne autant corps à l'espace qu'il autonomise le son. J'ai rarement entendu un lieu avoir autant de présence et de consistance, tous les sons sont rendus spectraux et fantomatiques dès qu'ils s'immergent dans cet espace, cet espace qui a la faculté de créer une sorte d'ombre musicale indépendante des musiciens.

Ces musiciens, parlons-en d'ailleurs: Urabe a l'habitude de jouer en solo et ce ne doit pas être évident de collaborer avec lui du fait de l'intensité extrême de son jeu et des silences pesants qu'il utilise régulièrement. Mais les interventions de Kuwayama, toujours à l'archet (quand elles sont instrumentales) et jamais mélodiques contrairement à Urabe, savent toujours apaiser apaiser l'énergie débordante et surhumaine de l'altiste ainsi que la tension et l'attente intrinsèques aux silences toujours très durs. Et malgré l'austérité du lieu et l'aspect conceptuel, Kuwayama et Urabe ne nous livrent pas une musique froide et hermétique, ils nous offrent bien plutôt une œuvre teintée d'un lyrisme poignant et d'une sensibilité déchirante, pleine d'émotions riches et intenses exacerbées par l'acoustique du lieu.


From the abolition port est certainement un des disques les plus envoutants et les plus sensibles que j'ai entendu dernièrement, un des plus singuliers et remarquables. Je ne peux pas faire dans l'euphémisme, c'est un véritable chef d’œuvre d'émotions et de trouvailles sonores, d'une beauté magique et hors du commun. Un grand merci à ces deux artistes pour cette perle musicale!