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constellation tatsu

Sur ces chroniques, je ne m'intéresserai qu'au label californien Constellation Tatsu, un label qui ne produit que des cassettes, plutôt orientées vers les musiques expérimentales et électroniques, genre ambient et drone. Il est temps de ressortir les ghetto blasters! Sinon, rendez-vous sur bandcamp où toutes ces cassettes sont en écoute.

Alexandre Navarro - Sketches (Constellation Tatsu, 2012)

Autant le dire tout de suite, je ne suis pas vraiment fan de ce genre de musique électronique. Une suite de samples et de boucles plutôt ambient et minimales, des nappes douces (et parfois mielleuses) qu'on qualifierait certainement de post-rock si c'était instrumental, mais qu'on préfère classer dans l'ambient expérimental puisque ce sont des manipulations de samples... Je ne veux pas non plus cracher sur ces 13 Sketches, entendons-nous bien, la musique de Navarro est singulière, sensible et précise, on pourrait même dire inventive tant les univers sonores et les collages sonores de ce guitariste parisien sont intimes et particuliers. Seulement, je ne suis pas vraiment sensible à ce genre d'univers lisse, uni, parfois mielleux, malgré l'aspect aventurier de Navarro qui n'hésite pas à utiliser des field-recordings et des boucles parfois sombres et mélancoliques. Vous êtes tristes, d'humeur mélancolique, vous avez envie d'écouter un truc pas trop prise de tête, créatif et doux, c'est peut-être pour vous.

gimu - a silent stroll on sombre st. (constellation tatsu, 2012)

Avec l'artiste sonore brésilien gimu, nous sommes là encore dans de l'ambient minimale, mais cette fois beaucoup plus sombre et crade. Car gimu use à profusion de disques usés, des disques et des samples qui craquent et qui crachotent. L'ambiance est lourde, sombre, et c'est sans compter sur les samples qui sont souvent manipulés à la manière de Lescalleet, des musiques populaires ralenties jusqu'à en devenir glauques et spectrales. Vous vous rappelez les ambiances particulières de Godspeed You! Black Emperor, et bien gimu les reprend à son compte pour les transformer en longues nappes sombres et malsaines qui semblent enregistrées dans une cave crasseuse et puante. Car ces longues nappes mélodiques et mélancoliques ne cessent de craquer, d'être voilées par un filtre opaque et tacheté de sueur et de crasse. gimu ne rigole pas, mais pleure. Pleure sur un passé révolu qui ne laisse présagé qu'un futur insensé. Résultat: une musique magnifique et sensible, une atmosphère unique et inventive, mais qui nous plonge dans un sentiment de mélancolie lourde et de déréliction. Je ne peux que recommander cette sombre suite d’œuvres noires et volontairement vieillies comme une pellicule de film trop usagée. 

Billy Gomberg - Into The Fade (Constellation Tatsu, 2012)

Cette dernière cassette est une suite d'oeuvres récentes du musicien américain Billy Gomberg (qu'on a déjà pu entendre entre autres aux côtés d'Anne Guthrie et Richard Kamerman). La première face est constituée d'une unique pièce vraiment absorbante. Un long drone pour synthétiseur analogique. Une superposition de nappes analogiques qui apparaissent très, très progressivement, très lentement. Le temps est dilaté, comme les intervalles entre les notes, qui semblent provenir d'un vieil orgue électrique déglingué et désaccordé. Les couches se superposent donc, et entrent en résonance les unes avec les autres. En résonance disais-je? non en vibration, car la tension entre chaque nappe entraîne la plupart du temps une sorte de ressac sonore, une dissonance subtile et légère, envoutante et hypnotique. "Loom" est une pièce qui joue sur l'étirement et la dilatation du temps, ainsi que sur les interactions dissonantes entre les couches sonores: une pièce magnifique qui se conclut sur une touche trip-hop déstructuré inattendue! La seconde face travaille sur les mêmes sonorités, vieillies, saturées et dissonantes, mais avec un aspect plus mélodique et plus doom, post-rock, dark-ambient et stone que drone. Cinq pièces assez courtes, toutes sombres et lentes, atmosphériques et froides sans être trop abstraites (grâce aux éléments harmoniques qui surgissent). Plus on avance dans cette suite, plus le son devient saturé et l'univers oppressant, Billy Gomberg parvient ainsi à créer un univers psychoacoustique calme et obscur, intense, envoutant et nerveux malgré la lenteur des progressions. Très belles pièces.

Voici les liens pour l'écoute gratuite de ces trois albums:
Alexandre Navarro - Sketches -
http://ctatsu.bandcamp.com/album/sketches
gimu - a silent stroll on sombre st. - 
http://ctatsu.bandcamp.com/album/gimu-a-silent-stroll-on-sombre-st
Billy Gomberg - Into The Fade (Constellation Tatsu, 2012)
http://ctatsu.bandcamp.com/album/into-the-fade

Billy Gomberg - Quiet Barrier (Rest + Noise, 2011)

Billy Gomberg est le deuxième membre de Fraufraulein avec Anne Guthrie, celui qui fait basculer ce duo dans l'expérimentation brute. Pour cet album solo publié par Rest + Noise, il quitte les field recordings pour un synthétiseur et quelques touches d'électronique. Quiet Barrier donc, est un ensemble de huit pièces linéaires et cinématographiques, comme huit travellings le long de paysages désolés et poétiques. Chaque pièce décrit un paysage à travers des mélodies simples et mélancoliques, touchantes par leur aspect nostalgique (à l'image des polaroids présents à l'intérieur du livret). Les rythmes sont simples, lents et méditatifs, et la durée peut ressembler aux longs plans-séquences de Béla Tarr. Traversée nostalgique d'étendues tristes qui forment la matière sonore et narrative, une matière créée en temps réel, improvisée, comme si le filmé déterminait le film. Ces nappes sensiblement sombres et dépressives rendent une atmosphère générale poétique et délicate, mais aussi et surtout inhabituelle, car Gomberg n'hésite pas à superposer de nombreux éléments pour aboutir à une structure et à un agencement complexes des différents matériaux sonores utilisés. Différents éléments qui n'ont cependant pas une fonction purement timbrale, mais qui ont avant tout une fonction narrative et significative. Car Gomberg raconte huit pièces plutôt qu'il n'en compose, il peint huit tableaux aux tendances descriptives plus qu'abstraites. La structure semble être toujours au service de la lente contemplation de paysages désolés, une contemplation très affectée par des souvenirs et de nombreuses émotions qui forment de magnifiques textures sonores.

Peut-être trop agréable ou facile d'écoute pour certains, trop proche de l'ambient façon easy-listening, Quiet Barrier offre des tableaux aux frontières de l'abstraction et de la description, en agençant de manière parfois improbables des lignes mélodiques atypiques, comme si Sigur Ros était aliéné par des débris post-industriels. Car Gomberg est seul à dépeindre ces restes de civilisations et ses souvenirs, seul dans un univers pas nécessairement hostile - les sons ne sont jamais agressifs ou saturés, mais toujours doux et ronds - mais néanmoins dépressif. En tout cas, Gomberg lui-même semble se laisser guider par les sons, la structure paraît ainsi émerger petit à petit grâce à l'attention et à la sensibilité du musicien new-yorkais. Une sensibilité puissante qui se laisse affecter par une matière sonore tout d'abord contemplative, puis extatique. Huit tableaux singuliers, huit plans-séquences intenses et poétiques; entre le post-rock et l'ambient, entre la poésie intimiste et l'aridité de Pedro Costa.

Tracklist: 01-Instants / 02-Partial to appearance / 03-Hearts in red / 04-Eyes a faint smile / 05-Night with cheap stars / 06-Sending whispers / 07-Snow / 08-The ends of breaths

Billy Gomberg, Anne Guthrie, Richard Kamerman - Blue & Gold, Delicate Sen (Ilse, 2011)

Encore une bonne initiative que de réunir ces trois jeunes musiciens radicaux issus de la scène expérimentale américaine. Trois formations différentes éparpillées sur quatre pistes: un duo prometteur nommé Fraufraulein sur la première piste, composé de Billy Gomberg au synthétiseur, à l'électronique et aux field-recordings, et d'Anne Guthrie au cor d'harmonie; puis l'ajout de Richard Kamerman aux percussions, moteurs, objets et guitarron sur les pièces suivantes forme le trio Delicate Sen; tandis que la dernière piste est une pièce solo de Kamerman toujours. Quatre pièces aventureuses et bruitistes, tendues et calmes, mais surtout, extrêmes.

La première pièce, "relaxed as an outline and flattens into the background", de fraufraulein, est une improvisation électroacoustique plutôt silencieuse, détendue et parcimonieuse. Sur un fonds sonore généré par Gomberg de hautes fréquences sinusoïdales à bas volume et de bricolages électroniques, Guthrie répète une longue note tenue le plus longtemps possible (relativement à un corniste...), des sifflements vocaux ou bien à travers la branche principale, joue avec les pistons ou l'embouchure, etc. Une pièce où tout paraît retenu et délicat, sensible et timide. Mais le manque d'assurance et l'hésitation finissent par créer une atmosphère intime et vaste, qui ne nuit absolument pas au côté aventureux de cette improvisation; car le duo fraufraulein part très loin dans l'exploration sonique et interactive du timbre. L'écoute est très attentive, et bien qu'à mille lieux de son partenaire selon les caractéristiques sonores des instruments qu'il emploie, chacun tente bon gré mal gré de rejoindre son double sur un terrain d'entente fertile et le plus fusionnel possible. Une belle pièce extrême, sensible et aventureuse.

Les deux pistes suivantes, "Tiger, wille you be my valentine?" et "Valentine, will you be my tiger?", sont jouées par le trio Delicate Sen. La présence de Kamerman augmente le volume certes, mais diminue l'importance du cor aussi. Ces deux pièces possèdent une couleur beaucoup plus noise, avec des sons souvent très abrasifs ou corrosifs, très industriels. Larsens et distorsions se croisent sur des nappes granuleuses faites d'imperfections technologiques, et Guthrie tente parfois tant bien que mal de trouver sa place parmi ce composé disparate et volumineux de trajectoires sonores. Bien sûr, il y a encore plus de reliefs et de diversités, beaucoup plus même, mais ces pièces sont moins aérées et plus opaques que celle de fraufraulein. Néanmoins, le nombre de potentialités déployées est tout de même réjouissant, le paysage dessiné par le trio est encore plus aventureux, car même en utilisant des sons déjà connus (distorsions, frottements de caisse claire, etc.), c'est leur imbrication et la structure éclatée de la pièce qui paraît originale et fraîche. Il reste que ces pièces sont vraiment plus dures d'écoute et ce n'est pas qu'une question d'attention et de concentration, il y a toujours une forme d'éclatement et d'opacité qui empêche de s'immerger pleinement à l'intérieur de l'univers exploré par ce trio, sans parler des sons vraiment étranges produits notamment par Kamerman avec ses moteurs et objets; deux pièces que je n'ai donc pu apprécier que par intermittence, inégales et austères, mais créatives et toujours aussi extrêmes.


"He criticized their failure to stop. (hence the cause of so many excuses)" est la dernière piste et est jouée en solo par Kamerman, principalement au guitarron (guitare basse mexicaine sans frette) sur fonds électroacoustique discret. J'ai particulièrement aimé cette pièce pour l'ambiance singulière due à l'utilisation du guitarron. Il y a tout d'abord des manipulations électroacoustiques, des sortes de grattements et de frottements avec un microcontact, auxquelles succèdent des interventions parcimonieuses au guitarron et (croyez-le ou non) mélodiques même! Une pièce très aérée et éthérée, influencée par des formes obscures de post-rock, d'électroacoustiques lo-fi et de blues. Kamerman dépeint ici un territoire désolé et triste, mélancolique et proche de la dépression. Mais un paysage radicalement neuf et singulier, et surtout très sensible. La gestion de l'espace est beaucoup plus ouverte et plus facile pour nous, car l'aération permet à l'auditeur de véritablement s'immerger cette fois.

Dans l'ensemble, ces trois projets n'ont rien de facile et peuvent même paraître hermétiques tellement ils sont extrêmes. Cependant, en plus d'une belle pochette, Blue & Gold, Delicate Sen offre tout de même quatre pièces créatives et toutes différentes, aux univers variés, contrastés, sensibles et aventureux.

01-relaxed as an outline and flattens into the background / 02-Tiger, will you be my valentine? / 03-Valentine, will you be my tiger? / 04-He criticized their failure to stop. (hence the cause of so many excuses)