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Bryn Harrison - Receiving the Approaching Memory

Les quatre dernières publications du label another timbre ont un point commun : il s'agit de quatre duo qui incluent un violon. Violon/percussion, violon/contrebasse ou violon/piano, des musiciens qui jouent leur propre composition, d'un autre compositeur ou qui improvisent, qui jouent sur les rythmes, les attaques, les mélodies, la continuité, la discontinuité, etc : autant de manière d'envisager la relation entre un violon et un autre instrument. Certains des musiciens publiés cette saison sont connus, d'autres moins, certains ne sont pas vraiment surprenants, mais le plus étonnant d'eux, et le plus touchant, reste Receiving the Approaching Memory, une suite de cinq pièces composées en 2014 par Bryn Harrison et réalisées ici par Aisha Orazbayeva au violon et Mark Knoop au piano.

Les deux premières choses qui frappent dans cette composition sont certainement les aspects envoûtant et aérien. Lors des premières écoutes, on se laisse bercer par les cellules harmoniques du piano, ces sortes de fragments mélodiques qui se répètent, toujours similaires et toujours différents. Le piano joue sur des répétitions réconfortantes, des fausses répétitions où des éléments de chaque fragment sont constamment réinjectés. Bryn Harrison a ainsi composé une partie pour le piano qui fait sans cesse appel à la mémoire, à la prédiction, qui fait sans cesse appel à certaines questions sans réponses lors de l'écoute : quel élément était présent ? lequel va être encore une fois utilisé ? est-ce que j'ai déjà entendu cette mélodie ? mais où, quand ?

Cependant, toutes ces questions se noient dans le processus continu du violon qui répond au piano. S'il joue aussi sur des fragments mélodiques, c'est de manière beaucoup plus flottante et aérienne. Le violon est ici en glissando rapide, en jouant sur les harmoniques, sur la continuité. Les phrases se répètent également de manière différentielle, mais les techniques de jeu confèrent au violon un aspect beaucoup plus éthéré, aérien et continu, un caractère flou et onirique qui efface tout questionnement pour laisser place à une rêverie pure, à une berceuse atonale rythmée par des intonations en micro-intervalles.

Puis vient un second temps où le discours entre le piano et le violon, entre ces deux formes mélodiques et cellulaires répétitives, revêtent un autre caractère. On parle souvent de dialogues entre deux instruments dans un duo, mais ici, très vite, on a véritablement l'impression que Harrison a fondé un véritable langage et que les deux musiciens parlent ce langage à travers leurs instruments. Si la forme des cellules mélodiques peut évoquer Feldman, les intonations, l'ambitus, et le volume évoquent quant à eux une nouvelle forme de Sprechgesang instrumental. L'étrangeté propre au Pierrot lunaire semble ressurgir dans RTAM (et non RATM...), avec ces drôles d'intonations, ce caractère fantomatique, cette approche simultanément abstraite et onirique des instruments et de l'écriture.

On peut penser beaucoup de choses de cette pièce, on peut se poser beaucoup de questions et émettre de nombreuses hypothèses, et c'est ce qui fait sa force. Mais le plus important reste la beauté qui émerge de ce dialogue hors norme entre le piano et le violon, la beauté de ces bribes mélodiques qui se répètent, se complémentent et s'enrichissent constamment. Plus important que le nombre de questions pouvant ressortir de cette écoute, c'est le nombre d'émotions qu'est capable de susciter cette œuvre unique, magnifique et vraiment touchante.


BRYN HARRISON - Receiving the Approaching Memory (CD, another timbre, 2016) : http://www.anothertimbre.com/harrison_rtam.html



Bryn Harrison - Vessels

BRYN HARRISON - Vessels (Another Timbre, 2013)
Vessels est le dernier disque de cette nouvelle série d'another timbre, label qui se concentre de plus en plus sur les jeunes compositeurs minimalistes. Le dernier et le plus radical certainement. Car ici, le compositeur Bryn Harrison propose une longue pièce fleuve pour piano interprétée par Philip Thomas. Une pièce qui ne semble jamais débuter, ni jamais finir, une pièce qui pourrait durer pour l'éternité, et qui semble totalement hors du temps.

Dans son interview sur le site du label, le compositeur britannique parle évidemment de Feldman (mais aussi de Messiaen, de Skempton, Cage, Richard Glover, et d'autres). Evidemment, car cette pièce fait sans aucun doute penser aux derniers travaux de Morton Feldman. A partir de neuf notes tirées d'un mode de Messiaen, Harrison a écrit une pièce de 75 minutes basées sur la répétition constante d'intervales, de phrases et de sections. Il s'agit d'une très longue pièce, à la structure opaque, qui avance tout le temps sans rupture. Le tempo est moyen, et il ne varie pas, les dynamiques au piano sont également constantes, et la pédale forte est toujours pareille : tout se joue sur des micro-variations rythmiques et harmoniques. Les intervales varient légèrement, une structure rythmique est subtilement modifiée, etc. La gamme à neuf tons utilisées ici, paraît totalement abstraite quand on prend la totalité de la pièce. Mais dans le détail, Harrison en exploite minutieusement tous les détails à travers les innombrables variations d'intervales, d'intensités et de rythmes. Harrison explore la gamme dans toute sa concrétude et sa réalité physique ; seulement il l'explore tellement minutieusement et longuement qu'elle semble en devenir abstraite.

Mais ce ne sont pas ces procédés d'écriture qui font le plus penser à Feldman, c'est plutôt l'impression d'errance en-dehors du temps qui rapproche cette oeuvre des derniers travaux du compositeur américain. Et ici, il faut saluer la patience et la persévérance de Philip Thomas qui a enregistré cette pièce d'une traite, avec acharnement, avec une concentration infaillible, une sensibilité et une précision qui le démarquent de tant d'interprètes. Car durant une heure et quart, Vessels ne se départ jamais de son caractère monotone, obsessionnel et lancinant. Les neuf tons de la gamme sont explorés sans buts harmoniques ou structurels, on ne sait jamais où on va, ni d'où l'on vient. On a constamment l'impression que Thomas erre sur sa gamme de manière gratuite, aléatoire presque, qu'il erre sans penser à rien, sans but, sans direction. Et c'est cette absence de direction qui plonge cette pièce dans une temporalité très spéciale. Une temporalité qui semble absente, le temps semble figé autour de ces neuf notes, les variations semblent inépuisables et on pourrait rester à les écouter pendant des heures.

Une impression d'éternité, de temporalité disloquée. Et cette impression plonge l'auditeur dans une expérience d'écoute unique, une expérience musicale comme on en a rarement : en-dehors du temps, tout du moins dans une autre forme de temporalité. Unique et très beau.