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Wolf Eyes - I Am a Problem : Mind in Pieces

I Am a Problem : Mind in Pieces, comme tout le monde, m'a surpris à la première écoute. J'avais bien vu qu'il était publié sur un label beaucoup plus commercial que d'habitude, que beaucoup le considéraient comme une sorte de revirement, ou de trip rock innatendu, qu'il y avait de la guitare, de la voix et de la batterie. Et aux premières écoutes, moi aussi, j'ai été étonné d'entendre des chansons qui pouvaient faire penser à Pere Ubu, à Sonic Youth, aux Stooges, à Current 93, au Velvet Underground, des chansons grunge ou noise rock (...fin des comparaisons). Et pourtant, à la longue, je n'y vois plus de revirement, soyons clair, le changement n'est pas non plus aussi radical que le tournant synth pop du Machine Age Voodoo de SPK par exemple : Wolf Eyes fait peut-être dans le noise rock, dans la chanson rock pour cet album, mais ça n'en reste pas moins du Wolf Eyes, et je ne pense pas que les admirateurs de ce trio culte seront si surpris, et encore moins déçus.


Alors oui bien sûr c'est très rock (pour faire court et ne pas s'attaquer aux sous-genres). Mais un rock malsain, un rock noise. Du rock clamé avec des riffs de guitare saturée, augmentée de pédales fuzz, des synthés bizarre dans le fond, et des rythmiques tribales. Ce n'est pas du rock superstar, Wolf Eyes ne cherche pas la célébrité (ils l'ont déjà), ils explorent juste une autre facette de leur esprit dérangé et s'attaque au rock, dans une version indus.

Malgré les riffs, le chant, et la batterie acoustique, on retrouve les mêmes effets typiques de Nate Young à la voix, une voix glauque, moite, une voix inquiétante réverbérée, sale, ou nasillarde selon les morceaux. On retrouve aussi les ambiances indus, l'utilisation de sonorités métalliques, les larsens, et tous les débris de notre société technologique. Ce n'est pas vraiment axé power electronics, mais pourtant les rythmiques sont primitives, lourdes et grasses même si elles sont acoustiques, la batterie a peut-être remplacé les boîtes à rythmes et synthés, mais pourtant, elle est toujours martelante, percutante et agressive.

Wolf Eyes semblent seulement être retournés aux principes de l'indus. Ils mélangent le rock avec les musiques expérimentales : I Am a Problem est une superbe illustration des possibilités offertes par l'intégration de l'indus et de l'électronique dans le rock pour produire une musique toujours aussi décalée, subversive, malsaine, et déroutante mais... populaire. Drone, larsens, solos de guitare abrasive, riffs primitifs et obsessionnels, rythmiques agressives et sauvages, utilisation rudimentaire de matériels technologiques, chants obscurs s'entremêlent pour créer des strips sonores glauques, ambiance série Z expérimentale, rock désinhibé et bipolaire, road-movie dans un univers tabou et intime avec bande-son indus.


WOLF EYES : I Am a Problem : Mind in Pieces (LP/CD/cassette, Third Man, 2015) : label / stream 


Wolf Eyes - No Answer : Lower Floors

WOLF EYES - No Answer : Lower Floors (De Stijl, 2013)

Le légendaire groupe de noise américain revient avec deux de ses membres fondateurs pour un album puissant, épuré, glacial et sombre. Un excellent retour surprenant et malsain.

C’est à la fin des années 90 qu’est apparu Wolf Eyes, légendaire groupe de noise post-industriel composé de John Olson, Aaron Dilloway et Nate Young. A l’époque, c’était violent, corrosif, massif, décalé, déjanté, crade, incroyable. Pour beaucoup, le groupe a été une révélation, notamment pour ceux qui aimaient Throbbing Gristle et Merzbow tout en s’en lassant. Aujourd’hui, Wolf Eyes a évolué, le groupe s’est épuré, est devenu plus froid, plus clinique ; les membres ont changé (Olson et Young toujours, avec James Baljo). Et il revient cette année, en compagnie de Mike Connelly et Aaron Dilloway, deux membres de la première génération, pour No Answer : Lower Floors, un album sombre et glacial, posé et flippant.

Au début du disque, ça va, on s’y retrouve. Des sortes de rythmiques de hip-hop industriel et abstrait, un beat lourd et très lent qui laisse la place à une voix fantomatique passée au delay, ainsi qu’aux boucles de cassettes et aux parasites noise électroniques. L’ambiance est sombre, froide et clinique, parfois malsaine. Et c’est sans parler de la guitare et du saxophone tout aussi fantomatiques de Baljo. Puis peu à peu, le beat se réduit à une basse, les voix et les instruments disparaissent pour ne laisser place qu’aux parasitages et aux débris post-musicaux : larsens, distorsions, boucles déformées.

On arrive alors aux deux titres finaux : Confession of the Informer et Warning Sign. Le premier est épuré, plat, inquiétant. Toute émotion est passée au filtre des pédales et des effets pour une musique post-humaine, glaciale, et chirurgicale : comme du dub qui surgit après l’ère de la noise, comme du rap après la génération indus. Tout est mis à plat, les codes, les sentiments, la structure, pour une remise en question et une proposition vraiment fraîche. Et quant à Warning Sign, c’est le retour propre et mécanique à la violence atomique. Une onde de choc en boucle, une onde de larsens, de distorsions et de saturations, un signal ultra-violent et agressif, qui revient sans cesse. Le retour à la noise teinté de tambours et de répétitions, un retour à l’agression sonore comme envoûtement, comme rituel chamanique d’une ère qui en est déjà passé par les meurtres et les accidents nucléaires. La musique rituelle d’une génération qui n’a plus rien à perdre, plus rien à envier, plus rien à donner à part le détournement des déchets et des ordures. Hautement recommandé.

(chronique également publiée sur dmute.net)