Affichage des articles dont le libellé est Kasper T. Toeplitz. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Kasper T. Toeplitz. Afficher tous les articles

Zbigniew Karkowski - Unreleased Materials

ZBIGNIEW KARKOWSKI - Unreleased Materials (Fibrr, 2014)
[désolé pour la reproduction de la pochette, je n'en ai pas trouvé avec une meilleure résolution sur le web, l'originale est bien sûr moins pixélisée...]

Publié par Julien Ottavi quelques mois après la mort soudaine de Zbigniew Karkowski à la fin de l'année dernière, Unreleased Materials est une compilation de plusieurs des dernières collaborations de Karkowski, lors des différentes tournées qu'il a pu faire assez récemment. Tout le disque est composé de duo avec ZB, hormis un très bon solo d'Ilios, membre fondateur de Mohamad, qui joue bien évidemment sur une longue fréquence très basse. Discret avec la batterie amplifiée de Daniel Buess, grave et massif avec Julien Ottavi et Kasper Toeplitz, oppressant à jouer dans les mediums aigus en compagnie de la guitare de Sin:Ned, puissant et granuleux avec Lars Akerlund : cette compilation montre une large palette des possibilités offertes par le bruit et utilisées pendant vingt ans par le musicien polonais émigré au Japon.

Du bruit disret, du bruit continu, des compositions en rupture constante, du grave, du medium, du bruit lisse, du bruit granuleux, abrasif, tout est bon pour faire du son, tant que c'est fort. Car c'est ce qui intéressait Karkoswki : jouer fort, prendre aux tripes, assaillir l'auditeur et le renverser. Et cette compilation montre justement les multiples possibilités utilisées par Karkowski pour faire ceci. Car ce dernier était passé maître reconnu dans l'art du bruit, il a su composer de toutes les manières possibles en utilisant toutes les ressources de l'ordinateur pour composer de manière vivante, viscérale, puissante et organique, seulement avec le bruit. Un bruit pur, massif, fort toujours et puissant, du bruit fait pour être ressenti à travers tout le corps, pour secouer les tripes et anéantir l'esprit.

Non ce n'est pas aussi bon que One and many par exemple, pas aussi riche et puissant, car Karkowski a toujours été plus doué en solo je trouve. Mais ces différentes collaborations témoignent tout de même de la créativité et de l'engagement total de cet artiste dans l'art bruitiste. De la part d'Ottavi, un hommage à Karkowski semblait évident, leur proximité esthétique et amicale le réclamait certainement, et tant mieux, car c'est un plaisir de découvrir ces différentes collaborations avec d'autres artistes tout aussi engagés dans le noise.

KASPER T. TOEPLITZ - Perdu (Radical Matters, 2012)

Perdu - sous-titré aussi "mystery bass - solo electric bass" - est un solo de basse à l'origine étrange. Car il s'agit en effet d'un enregistrement retrouvé par Kasper T. Toeplitz dans ses archives, un enregistrement dont l'auteur lui-même ne se souvient plus de l'origine et de la conception, de la date de l'enregistrement, ni de quoique ce soit. Un solo de basse "mystérieux" publié sans retouches ni ajouts, à l'état pur. Cette volonté de publier un album dont on ne saura jamais rien de l'intention qui a primé lors de la composition souligne un point intéressant et polémique: qui doit primer de la forme et du contenu? les émotions ressenties sont-elles subordonnées à la musique elle-même ou au concept à l'origine de la composition? peut-on réellement transmettre musicalement et émotionnellement une intention sans l'aide du discours ou de codes musicaux implicites?

Autant de questions soulevées et simultanément bafouées. Car avec Perdu, on se retrouve avec de la musique à l'état brut. Une musique primitive construite sur une structure aux effets psychoacoustiques violents. Il s'agit tout d'abord d'un long crescendo de 20 minutes environ, un crescendo qui part d'un souffle imperceptible de plusieurs minutes, d'un souffle qui s'amplifie, qui s'électrifie, qui se réverbère jusqu’au bruit blanc quasiment. Le mur se construit petit à petit jusqu'aux limites du supportable, jusqu'aux limites de la basse électrique et de l'ampli, il prend une densité et une richesse surprenantes, puis se décompose et offre un répits d'une vingtaine de minutes encore, où le son s'affaiblit progressivement et lentement, où des nappes presque statiques se séparent petit à petit les unes des autres, avant de repartir de plus belle. Et c'est lors du second climax que nous atteindront les plus hauts sommets du supportable, ou de l'insupportable, peut-être certains n'atteindront d'ailleurs pas ces limites, mais plongeront dans l'insupportable et couperont direct la lecture de ce disque - probable. Pour ceux qui continueront le voyage, c'est une descente aux enfers qui vous attend. Une descente violente, profonde, qui laisse des traces, séquelles, cicatrices. Une descente dans les méandres de la basse électrique, dans les recoins les plus chaotiques de l'électricité, dans un mur de son d'une hauteur et d'une épaisseur saisissantes. Un mur sombre, imposant, organique, qui ne cesse de croître. On croit toujours arriver au bout, mais le mur s'épaissit constamment, le crescendo ne s'arrête pas, cherche les limites de la saturation et du supportable. Une quête du point culminant, du point de non-retour où la musique ne peut plus qu'imploser d'elle-même après son explosion permanente.

Puis STOP. Perdu s'interrompt brusquement, quand la limite a été franchie. Seul un léger larsen, subtil et délicat, subsiste. Une sorte de souffle, la dernière forme de vie qui a survécu à cette attaque sonore massive et puissante. Après la tension insurmontable, la résolution apaisante, le long souffle reposant, "le calme après la tempête". Exactement ce qu'il fallait pour finir cette pièce massive de 70 minutes et panser les blessures auditives et mentales.
Hautement recommandé!

(informations & extraits: http://www.radicalmatters.com/radical.matters.cd.cdr.catalogue.asp?tp=1&c=453)

David Maranha+Z'ev / Eliane Radigue-Kasper T. Toeplitz / Bruno Duplant&Philo Lenglet

David Maranha + Z'ev - Obsidiana (Sonoris, 2012)

Obsidiana, un album envoutant, industriel, magique, sombre et mystique, tels sont les premiers qualificatifs qui me sont venus à l'esprit en écoutant cette merveilleuse rencontre entre le percussionniste Z'ev et le musicien portugais David Maranha, à l'orgue Hammond sur cette pièce de 35 minutes. 35 minutes envoutantes et magnifiques où l'atmosphère minimaliste de Maranha rencontre l'univers post-industriel kabbalistique de Z'ev. Un long fleuve de nappes électromécaniques froides et saturées soutenues par des rythmiques extatiques et sombres, intimistes et ésotériques. L'orgue forme des bourdons fluctuants, instables, précaires et tendus, tandis que Z'ev percute de manière autiste et obsessionnelle des maracas, une grosse caisse ou des cymbales. La pulsation s'oppose au drone, mais vient un moment où elle forme elle-même le drone, et où l'orgue reprend une fonction presque mélodique. Les rôles s'échangent et s'inversent de manière obscure, le mouvement est imperceptible, à moins que chacun assume constamment toutes les fonctions, rythmiques, pulsatives, mélodiques, ou d'accompagnement. Et tandis que la frontière devient floue entre ces fonctions, tandis que l'interaction entre chacun confine à la symbiose la plus parfaite, la tension monte, imperceptiblement aussi, mais latente et constante; le moindre mouvement semble annoncer l'apothéose, le climax, la fin de cet épisode post-industriel décharné et désincarné. L'orgue, élément liquide bercé entre des nappes d'eaux contraires, est constamment soutenu et alimenté par le feu des percussions. Les éléments semblent se déchainer contre l'ordre des machines, contre l'aliénation, mais c'est aussi une forme spirituelle de désengagement matériel et de révolution esthétique qui pointe le bout du nez dans cette pièce qui hésite perpétuellement entre la musique tribale et le drone, entre le rite et le mécanisme, entre l'électrique et l'acoustique.

Une magnifique rencontre entre deux univers qui forment une pièce complexe, hésitante et floue, mais cependant exceptionnellement mouvementée, intense, puissante, et envoutante. Minimalisme obsédant et couleurs froides et industrielles fusionnent en une musique très prenante et surprenante, forte et radicale. Entêtant, envoutant encore une fois, et aussi obsédant que son titre l'indique, Obsidiania est une pièce hautement recommandée!

Éliane Radigue - Kasper T. Toeplitz - Elemental II (Recordings of Sleaze Art, 2012)

En 2004 a eu lieu la création de la première pièce instrumentale d’Éliane Radigue suite à une demande du bassiste Kasper T. Toeplitz. Pièce née d'une discussion sur les sons que peuvent générer une montagne après la pluie. Quelques sept années plus tard, Kasper décide d'enregistrer une nouvelle version de cette longue pièce méditative. Voilà pour les informations élémentaires justement...  

Elemental II est et reste une pièce minimaliste saisissante et également envoutante; des nappes statiques de près de dix minutes se succèdent au sein d'un temps cosmique, à l'intérieur d'une pulsation sociale abolie au profit d'un rythme éternel au-delà de l'entendement et des capacités perceptives de l'homme. Si une compositrice se sent à l'aise au sein du rythme cosmique, c'est bien Radigue, femme surprenante qui parvient à produire des fragments d'éternité depuis plusieurs dizaines d'années, ce qui l'a d'ailleurs attiré vers le bouddhisme. Mais attention, c'est sa perception aiguisée qui l'a amené à adopter cette religion, et non l'inverse. Les rythmes et le temps propres à l'univers ont toujours été perçus par ER, ils font partis d'elle, de sa perception et de son environnement, partie intégrante de sa personnalité aussi bien que le temps social et musical pour nous.

Pour Elemental II, elle a donc écrit une pièce lisse, lente, longue, et méditative d'environ cinquante minutes. Je disais que les nappes étaient statiques, mais il y a toujours du mouvement au sein de cette immobilité, une fluctuation inhérente à chaque élément étiré durant des minutes interminables. Les nappes se succèdent et se chevauchent en même temps, l'une venant sensiblement se greffer tandis que la première se retire et s'évapore imperceptiblement. Je ne sais pas comment KTT produit ces nappes et peu importe, même si leurs couleurs sont souvent aussi envoutantes que le rythme qui les porte. L'important est dans ce temps pris organiquement à méditer sur chaque élément qui compose la pièce, sur chacune de ses parties évoquant cette fameuse montagne après une pluie. Contemplation minimaliste d'éléments mobiles dans leur immobilité, pulsés dans leur arythmie.

Magnifique collaboration entre l'interprète et la compositrice, Elemental II est une œuvre minimaliste magistrale, spirituelle, poétique, organique et cosmique. Recommandé!

Bruno Duplant & Philo Lenglet - La moindre des choses (Con-v, 2012)

Dans une lignée minimaliste toujours, voici un très beau duo de Philo Lenglet et Bruno Duplant, enregistré dans la salle de bain de ce dernier et publié par le netlabel espagnol Con-v. Il n'est pas précisé sur la pochette quel instrument est joué par qui, mais on peut entendre des instruments frottés, ebow, ondes sinusoïdales, percussions, micro-contacts, objets et amplis. Les deux improvisateurs originaires du nord de la France s'associent ici le temps de trois pièces minimales qui ont chacune leurs particularités et dégagent toutes une ambiance singulière.

La première pièce de cette suite, Vers d'autres rives, est composé d'un drone grave et statique sur lequel se greffent différents éléments qui se répètent tout au long de la pièce, des objets métalliques percutés à un rythme régulier durant quelques secondes, des cordes frottés de manière également obstinée pendant un court temps aussi, quelques ondes qui se répondent. Peu d'éléments, peu de mouvements, mais chaque son peut prendre une nouvelle signification et une nouvelle résonance selon le nombre de répétition qu'il a subi, selon ce qui l'a précédé et ce qui lui succède. Au sein d'une dynamique figée et à partir d'un bourdon statique, les éléments évoluent et se modifient dans un contexte immobile; une pièce envoutante et savamment agencée.

La forme du monde, deuxième partie de ce disque, est basée sur une corde de contrebasse frottée par Bruno. Frottée durement pour arrondir et épaissir le timbre ou plus doucement parfois pour former des harmoniques bienvenues, harmoniques qui étendent le spectre global de ce drone. Et c'est à Philo de manipuler divers objets bruyants mais discrets, indéterminés tout en étant poétique. La palette sonore est large et originale et les couleurs sont plutôt attractives pour cette pièce en forme de léger crescendo, peut-être encore plus minimaliste, en tout cas plus abstraite.

Je ne sais pas dans quelle mesure La moindre des choses, dernière pièce qui clôture cette suite et donne également son nom à ce disque, rend hommage, fait référence ou s'inspire du film éponyme de Philibert. En tout cas, comme les précédentes, il n'y a aucune pulsation, le temps est absolument lisse, et le duo français nous plonge encore dans un sentiment d'éternité proche du temps cosmique d’Éliane Radigue. Plus proche de la première pièce, comme si BD et PL voulaient refermer un cercle, La moindre des choses évolue par nappes qui apparaissent, disparaissent et réapparaissent comme des vagues, d'où ce sentiment d'éternité et d'infini qui n'est pas seulement du aux drones.

Trois pièces minimalistes très envoutantes et sensibles, poétiques, qui ne sont pas sans rappeler la mobilité statique et cyclique des mouvements marins et océaniques. Les trois parties de cette suite possèdent chacune leur couleur singulière et portent toutes un univers particulier.

Riche, sensible, intelligent et envoutant; du très bon boulot, mis gratuitement en téléchargement par le label ici: http://www.con-v.org/cnv73.html