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Pascal Battus & Dafne Vicente-Sandoval

Dafne Vicente-Sandoval est une bassoniste discrète qui a sorti très peu de disques mais qui multiplie les collaborations avec de nombreux musiciens remarquables depuis quelques années. Pour l'instant, la seule chose que j'ai entendu d'elle, ce sont deux disques publiés sur Potlatch : remoto (avec Klaus Filip) et ce nouveau duo avec Pascal Battus. Si le premier était une longue suite de sinusoïdes et de notes tenues très faibles, une suite d'une douceur austère et d'un minimalisme radical, ce nouveau disque étonne par son dynamisme et son énergie.
Je ne trouve pas les deux disques qui composent cette nouvelle sortie si différents, même si sur le premier l'amplification change quelque peu la donne. Au niveau dynamique, il y a de plus grands écarts, au niveau sonore, la palette est plus large, au niveau des textures c'est plus granuleux, plus saturé, et ainsi ce premier disque (intitulé Marne) paraît plus riche, plus complexe et ressemble plus à de la musique électroacoustique, que le deuxième (Seine), où Dafne Vicente-Sandoval délaisse ses micros et table de mixage pour n'utiliser plus que le basson, comme Pascal Battus qui laisse ses microphones pour n'utiliser plus que des papiers, plastiques, polyesthers et ses fameuses surfaces rotatives.

Mais dans le fond, je ne crois pas que le principal soit là. Tout n'est pas qu'une histoire d'outils, d'instruments et de textures. Ni de dynamiques. Le principal c'est peut-être la relation musicale qui s'est tissée dans ce studio d'enregistrement. La volonté d'explorer ensemble et de composer une nouvelle musique. Enfin nouvelle c'est vite dit, parlons plutôt de volonté de composer une musique avec du caractère. Car en fin de compte, sur ce disque, on se retrouve avec des larsens de table, des objets frottés et amplifiés par micro contacts, du bruit blanc, du souffle, des longues notes tenus : ce qu'on retrouve dans beaucoup de disques post-EAI ou réductionnistes en somme. Et pourtant il semble y avoir quelque chose en plus, ce que j'appelle le caractère. Pascal Battus et Dafne Vicente-Sandoval naviguent sur des terrains connus mais ils ont quelque chose de plus en commun. Quelque chose de discret et de subtil dans leur rapport au son, aux interactions. Pour moi ce duo se démarque car il ne cherche pas vraiment à se démarquer, pas ouvertement. Déjà, il y a les instruments, les sources sonores qui font que cette musique ne peut pas vraiment ressembler à aucune autre. Ce duo utilise un langage commun, mais tout de même personnel, avec son caractère propre et sa distinction.

Battus et Vicente-Sandoval fabriquent un univers sonore riche, un univers composé à deux de manière complémentaire et intime, où les musiciens tendent à se réunir sans pour autant se confondre : ils jouent sur les mêmes dynamiques et sur les mêmes intentions sans chercher à se ressembler, à se copier ou se dupliquer. Et puis il y a cette manière de composer la musique. Pascal Battus et Dafne Vicente-Sandoval fabriquent une musique intermédiaire qui se situe entre le calme et l'énergique, entre le bruitisme et la musicalité, ils naviguent sur un fil tendu entre une tension permanente et une détente constante sans faire dans la facillité des formes établies, et c'est ce qui fait le caractère de ce disque.


PASCAL BATTUS & DAFNE VICENTE-SANDOVAL (2XCD, Potlatch, 2016) : http://potlatch.fr/records/116/main.html


Pascal Battus/Bertrand Gauguet/Éric La Casa - Chantier 1 (Another Timbre, 2012)

Voici un disque qui fera date je l'espère. Car si on est plus ou moins habitué à entendre des artistes qui tentent d'interagir avec l'environnement sonore, des artistes qui choisissent des sites très spécifiques comme lieux d'enregistrements (grotte, usines désaffectée, gare, forêt, etc.), ces artistes se contentent seulement d'une relation avec le site lui-même, mais rarement avec un site habité. Il n'y a pas de relation entre la musique et l'homme, à moins que ce ne soit un public... La grandeur du trio Battus/Gauguet/La Casa, c'est de surpasser cette démarche qui tend à devenir une mode en créant une relation spécifique entre deux musiciens (Pascal Battus aux surfaces rotatives et objets trouvés, Bertrand Gauguet aux saxophones acoustiques et amplifiés plus effets), un site spécifique (un immeuble parisien en construction), et ceux qui l'habitent (les travailleurs).

Je suis un peu ennuyé de séparer Éric La Casa des deux instrumentistes, mais j'aimerais quand même justifier son accréditation peut-être surprenante mais pleinement justifiée. Car en effet, Éric La Casa ne joue pas d'instrument au sens classique du terme, il n'est peut-être crédité qu'aux microphones, mais cela ne doit certainement pas l'exclure du trio. Bien au contraire, il est plutôt le personnage central de ce trio dans la mesure où c'est bien lui qui joue le plus sur les relations possibles entre le site et les musiciens. Dans ce trio, même s'il ne produit pas de son, il assure la continuité matérielle entre la musique et l'environnement, et avec brio. Pour l'anecdote, j'ai écouté une fois ce disque un matin au beau milieu des Causses du Larzac, dans une vallée aride et désertée. J'écoutais ce disque au casque, et plusieurs fois, je me suis surpris à me demander d'où venaient les sons, je retirais plusieurs fois mon casque pour m'assurer qu'il n'y avait pas un camion-benne où une scie à métaux plus haut dans la vallée. Car l'attention extrêmement sensible de La Casa aux divers sons présents sur le site lui permet de leur rendre toute leur profondeur, tout leur espace. La vie des travailleurs et du chantier peut parfois être au centre de l'environnement, parfois lointaine, et c'est cette gestion incroyable de l'espace sonore, cette gestion beaucoup plus musicale que technique, qui permet d'intégrer le preneur de son aux artistes. Car il ne fait belle et bien rien d'autre qu'improviser avec le site et les musiciens, qu'improviser avec un talent hors du commun.

Plus concrètement, qu'est-ce qu'on peut entendre sur ce disque? Le disque est divisé en deux parties: la première a été enregistré en studio, quelques mois après l'expérience du Chantier. On y entend Pascal Battus et Bertrand Gauguet improviser deux pièces en tachant de se remémorer la situation d'enregistrement initiale, sans prendre en compte leurs expériences précédentes - car le duo existe depuis 2006. Feuilles de papiers, plastiques et autres surfaces sont mises en vibration, sont frottés par des mécanismes circulaires et rudimentaires. Des textures abrasives et granuleuses auxquelles Gauguet répond par une multiplicité de techniques étendues. Les deux strates se mêlent, se mélangent et se confondent dans un jeu d'imitation alchimique. Une interaction plutôt incroyable entre l'acoustique, les préparations et l'électronique qui s'entremêlent indistinctement. Une absence totale de hiérarchie entre les sources, ce qu'on retrouve également dans les cinq merveilleuses pièces suivantes. Car pour l'enregistrement in situ, le principe est le même. Il s'agit de confondre les sources, d'y répondre avec le même respect que s'il s'agissait d'une partition - quand bien même il s'agit d'une production électroacoustique, d'un son des travailleurs, d'une note de saxophone, de l'architecture du lieu, jusqu'au discours des travailleurs eux-mêmes. De l'eau qui coule, un camion-benne, des scies à métaux, des marteaux, se mêlent à des sons de surfaces rotatives et de saxophones, sans hiérarchie ni mise en avant de l'un comme de l'autre. L'écoute des musiciens est précise, attentive, sensible, chacun réagit à l'autre et à l'environnement sonore et humain avec une musicalité, un profond respect, une humilité, une discrétion et une sensibilité hors du commun.

Mais toute la force de ce Chantier réside peut-être dans les réactions qu'a su susciter cette expérience - réactions qui sont pleinement acceptées et intégrées à la performance, le but étant même de les solliciter et d'y répondre. Je pense par exemple à la dernière pièce, où la musique s’interrompt lorsqu'un turc d'origine kurde parle de sa vision de la musique aux musiciens et leur fait écouter un air traditionnel de flûte qawal. Voilà pour la réaction la plus forte, mais c'est également l'aspect documentaire qui est remarquable, car l'enregistrement saisit d'une part la multiplicité des travaux sur le lieu de construction à travers les sons des engins utilisés (maçonnerie, plomberie, métallerie, etc.), mais également la multiplicité ethnique des travailleurs (africains, arabes, kurdes) - reflet flagrant de l'exploitation salariale (ou non) des flux migratoires des masses sous-prolétarisées.

Un disque extrêmement marquant et bien sûr hautement recommandé. Avec Richard Pinnel, je ne peux qu'espérer une suite à cette expérience remarquable qui parvient à surpasser ce qui tend parfois à devenir une démarche formelle (je parle de l'intégration de l'environnement sonore). En ce sens, c'est à dire en tant qu'il surpasse et dépasse une certaine esthétique ou une certaine logique artistique, on pourrait presque dire que Chantier 1 est un disque transcendant, en tout cas, il marque une nouvelle étape dans l'histoire toujours en cours des musiques.

Informations, extraits, interviews (Pascal Battus & Éric La Casa): http://www.anothertimbre.com/page137.html

organized textures from lo-fi materials

Pascal Battus / Alfredo Costa Monteiro - Fêlure (organized music from thessaloniki, 2012)

Fêlure est le deuxième opus de cette grande collaboration entre deux infatigables explorateurs sonores. Je n'avais pas écouté leur première, Ductile, où chacun explorait du papier amplifié. Pour ce nouvel enregistrement, Alfredo Costa Monteiro persiste avec cet outil sonore, tandis que Pascal Battus retourne à ses surfaces rotatives.

Deux matières sonores se croisent, s'opposent et se mélangent parfois. Des matières frottées par des ustensiles quotidiens à l'aide de moteurs, et du papier que l'on peine à reconnaître. Les textures du duo sont inimaginables et ne ressemblent à rien de ce à quoi l'on pourrait s'attendre. Pourtant, étonnamment, des sons rappellent des éléments connus parfois, des sortes de souffles, des hululements, une voix humaine, du vent,  parfois même un cuivre ou un saxophone. Les timbres sont extrêmement singuliers, souvent abrasifs et granuleux, mais toujours produits avec une attention, une précision et une sensibilité hors du commun. Durant quatre pièces, Battus et Monteiro sculptent dans des matières non-musicales des textures poétiques, aériennes, et inattendues, et tout ceci à base de friction, de frottement, et de grattement.

Quatre pièces exemptes de pulsations - hormis celle produite par la vitesse de circulation des surfaces de Battus. Quatre pièces où le temps est lisse et étiré, hors du monde, à l'image des timbres de ces sculptures sonores. Battus et Monteiro, en étirant le temps et en produisant des textures incroyables à partir de matériaux incongrus, créent un monde imaginaire, un territoire sonore inouï et fantastique, merveilleux et poétique. Quarante minutes d'exploration méthodique et sensible en-dehors de toute attente et de tout langage préétabli, fêlure entre deux univers sonores certes, mais également et surtout fêlure entre la beauté de cette musique et ce qu'on pourrait en attendre. Quatre explorations soniques profondes, immersives, sensibles et inattendues. Recommandé.

Informations & extrait: http://thesorg.noise-below.org/2/?p=612

Muura - Tape (organized music from thessaloniki, 2012)

Autre production axée sur des textures extrêmes et avant-gardistes, Tape est une cassette de Muura, pseudonyme pour le projet solo du musicien et artiste sonore australien Matt Earle. La première face est une sorte de drone basée sur une espèce de souffle ou de bourdonnement comme pourrait en produire une vieille installation électrique surchargée. De nombreux larsens et parasites viennent s'ajouter au fur et à mesure de cette longue pièce statique et linéaire, où on cherchera en vain un quelconque repère temporel ou mélodique, malgré quelques pulsations sporadiques, vite noyées dans le flux immuable, et oppressant par son volume, du bourdon. Une texture grasse et granuleuse, instable, parasitaire, qui explore les tréfonds des saturations magnétiques et analogiques. En somme, un mélange de drone sale et de noise exploratrice.

Pour moi, la violence, l’extrémité et la radicalité sont presque des valeurs esthétiques. Mais là, je dois avouer que ce son aussi crade et redondant m'a quelque peu fatigué. Ainsi, la deuxième face est vraiment la bienvenue. Une face beaucoup plus ambient/indus. Plus calme, plus aérée, plus reposante, moins stressante et énervée, ça fait du bien de finir cette cassette comme ça... Le son granuleux et corrosif est toujours présent, mais de manière moins murale, moins faciale et plus atmosphérique qu'énergique. Un univers étrange est dépeint par Muura, un univers métallique où la résonance semble ne jamais s'arrêter, où des bruits extraterrestres jaillissent aux moments les moins opportuns. Une belle pièce aussi, plus axée sur l'ambiance que sur la dynamique du timbre. 

Une recherche originale et singulière certes, mais franchement difficile d'écoute...

Informations & extrait: http://thesorg.noise-below.org/2/?p=599

herbal international


Pascal Battus / Lionel Marchetti / Emmanuel Petit - La vie dans les bois (Herbal International, 2012)

La vie dans les bois est une étrange pièce de 40 minutes enregistrée il y a presque dix ans à l'intérieur d'une forêt, pendant une performance butô de Yôko Higashi. Outre ces quelques spécificités circonstancielles, il y a également cette surprenante accréditation de Marchetti à l'électricité. Et étant donné que les des autres musiciens jouent de la guitare électrique comme d'une source de larsens, on a du mal à distinguer si Marchetti joue vraiment de l'électronique avec eux ou s'il s'est simplement occupé du groupe électrogène... Ce que j'ai du mal à croire.

En tout cas, cette pièce a quelque chose de très absorbant, figuratif, et de très concret. On y entend tout d'abord les sons de la forêt, principalement ses oiseaux mais quelque fois aussi le bruissement des arbres et le vent. Puis le trio Battus/Marchetti/Petit commence à produire de longues nappes sonores, à jouer avec les sons de la forêt dans une forme de questions-réponses où les larsens peuvent prendre la forme d'un chant d'oiseau. Une musique très axée sur l'ambiance et l'atmosphère, mais également sur la figuration, toute variation de la nappe servant surtout des buts imitatifs et imagés, ou servant de réponse au chant de la forêt; mais ne servant que rarement un but musical ou formel.

Une musique calme et contemplative, où les sons électriques dialoguent et communient avec les sons naturels. L'osmose n'a pas seulement lieu entre les musiciens (et la danseuse), mais également avec la forêt elle-même, qui tend à revivre sur ce disque par la réponse que le trio propose à sa vie sonore. Une longue piste progressive, qui ne suit pas une montée linéaire, mais qui suit invariablement le cours de l'environnement, qui suit La vie dans les bois. Une progression calme et envoutante, poétique et sensible, minimale, patiente, et surtout, charmante. Un bel exemple d'improvisation et d'interaction entre la musique et l'environnement.

Informations: http://herbalinternational.blogspot.fr/2012/04/1201-bathus-marchetti-petit-la-vie-dans.html

Roel Meelkop - Oude Koeien (Herbal International, 2010)

Collection de huit pièces enregistrées et pour la plupart déjà éditées entre 1998 et 2010, Oude Koeien compile une drôle de série de pièces plutôt courtes interprétées par l'un des noyaux durs de la musique électroacoustique hollandaise. Une grande partie de ces pièces est faite pour synthétiseur analogique et ondes sinusoïdales apparemment, mais le vocabulaire et la forme esthétique de ces pièces se rapprochent plus de la musique électroacoustique avec ses manipulations de bandes magnétiques ou vinyles. Musique électroacoustique à forte tendance glitch, avec ses courtes imperfections, ses sauts de tension (électrique aussi bien que musicale), ses disques rayés qui sautent et qui craquent, ses étranges enregistrements sonores un peu crades et méconnaissables.

Des pièces souvent assez courtes, calmes, avec de nombreux silences. En fait, une musique assez étrange, imprévue, qui oscille entre le bruit, le silence, le minimalisme, le réductionnisme, entre les répétitions, les ruptures de ton et les fractures. Roel Meelkop joue sur les textures avec de nombreuses nappes analogiques, mais aussi sur différentes intensités et atmosphères, univers composés parfois de bruits, parfois d'accords, de rythmes, ou de nappes. Une musique complexe, variée, tour à tour sérieuse et sans prétention, qui peut aussi bien ennuyer qu'absorber l'auditeur selon son état et sa disponibilité. En tout cas, la compilation en tant que telle forme une belle présentation des travaux de Roel Meelkop, artiste que l'on peut ainsi découvrir dans toute sa diversité, mais aussi dans sa radicalité.

Informations : http://herbalinternational.blogspot.fr/2009/10/xxxx-roel-meelkop-old-cows-from-ditch.html 

Éric La Casa / Cédric Peyronnet - La Creuse (Herbal International, 2008)

Été 2006, au beau milieu de la France, dans un département qui fait rarement parler de lui (la Creuse), deux amoureux du son dressent une carte dans le but de produire une cartographie sonore de ce territoire. Pendant plusieurs jours, La Casa et Peyronnet se baladent à travers trois points géographiques, contemplent les paysages, et prennent des relevés sonores qui constitueront bientôt une banque de sons. Ressac, confluence de deux rivières, chants d'oiseaux, cris d'insectes, bruits de lignes électriques sous haute tension, moulin, barque, clapotis, cloches d'église. Si ce territoire est réputé pour être vide, les deux cartographes sonores reviennent tout de même avec des données sonores vastes et riches. D'un côté, Éric La Casa a envoyé un montage des enregistrements, montage qui donne son interprétation du lieu choisi. Puis Cédric Peyronnet a collé son interprétation sonique. Et inversement sur certaines pièces. Double interprétation sonore d'un environnement particulier. Une musique interactive, où l'imaginaire prend le dessus sur la restitution sonore documentaire. Car cette suite de field-recordings n'est pas figurative, et si elle peint quelque chose, c'est surtout les impressions et les sensations des enregistreurs-capteurs. Une peinture mentale plus que documentaire. A travers les données brutes des field-recordings, puis à travers le choix, le montage, et l'assemblage de ces sons enregistrées avec patience, délicatesse et précision, c'est surtout l'état émotif des musiciens qui ressort plus que les données sonores de l'environnement. Mais également, il ressort de cette suite l'état d'intimité entre les deux artistes qui confondent leurs enregistrements, ainsi que l'état d'intimité entre ces derniers et l'environnement dont ils ont su tirer toute la magie et la poésie sonore.

Neuf pièces enregistrées et montées de manière très sensible et poétique, où l'imaginaire et les sens ont su prendre le dessus sur la froideur de la raison et de la science. Un tableau intime de la relation triadique entre deux musiciens et une région géographique.

Benjamin Duboc - Primare Cantus (Ayler, 2011)

Benjamin Duboc est un contrebassiste français très actif dans la scène free jazz (cf. le très énergique trio The Fish avec Guionnet et Perraud, des collaborations avec Cappozzo, Lazro, etc.) mais aussi dans l'électroacoustique (musiques de films, commandes pour chorégraphies, etc.). Pour ma part, je l'ai principalement entendu au sein de The Fish, un trio fantastique déjà publié par Ayler Records. C'est ce même label qui a pris la bonne initiative de sortir ce coffret de trois disques présentant les diverses facettes du contrebassiste, coffret composé d'un solo, de plusieurs duos avec des collaborateurs souvent réguliers, et d'un trio.

"Primare cantus", la première pièce qui compose le premier disque, est un long solo de contrebasse où Benjamin Duboc frotte son cordier avec un archet durant quarante minutes. Une pièce d'un seul mouvement lent et minimal qui explore le registre très grave de l'instrument, une descente abyssale vers les profondeurs de la contrebasse. Lente, d'apparence statique et monotone, cette pièce est néanmoins envoutante dans la mesure où elle déploie de multiples et infimes variations qui vont de l'imperceptible changement de vitesse de l'archet aux sons aigus et instables des crins. Ce chant primaire ressemble ainsi à une musique de transe chamanique, où le musicien peut sortir de lui-même grâce à la répétition obstinée d'une idée sonore. L'attention requise est exigeante bien sûr, car chaque changement est très progressif et minimal, mais cette très belle évolution ascensionnelle accède à un univers hors du commun (le royaume des esprits auquel le chamane a accès?), un univers véritablement envoutant et enchanteur où les basses organiques saisissent l'auditeur à bras le corps pour l'emmener sur un territoire délicat et original. Très belle pièce pour ce premier solo.

A mon avis, le second disque est le moins intéressant des trois, et le moins réussi. Beaucoup moins aventureux et créatif, cette suite de duos se situent sur un territoire bien plus stagnant. Très "free jazz", ces duos rassemblent plusieurs proches collaborateurs de Duboc, les saxophonistes Jean-Luc Petit et Sylvain Guérineau ainsi que le batteur Didier Lasserre. J'ai eu l'impression en entendant le duo Duboc/Petit d'un discours informe où chacun fait étalage de son imaginaire sans trop se soucier de l'interaction possible entre les deux instruments: quelques techniques étendues, beaucoup d'idées, mais qui ont souvent du mal à s'assembler et se soutenir, une suite déconstruite et éclatée assez plate en somme. Puis viennent trois pièces avec Lasserre qui choisit une batterie réduite à une caisse claire plus une cymbale. Plus intimes et plus interactives, ces trois improvisations prennent véritablement en compte les points de jonction entre les timbres, notamment durant "L'arbre se coucha" où un drone infrabasse soutient les harmoniques de la cymbale, mais aussi sur "Puis l'écorce et la verdure" avec ce magnifique pizzicato mêlé aux balais sur caisse claire. Je ne sais pas si la proximité et l'intimité proviennent d'une collaboration plus intense et plus longue entre les deux musiciens, mais ce duo est de loin le plus abouti de ce second disque. Les dernières pièces avec Guérineau sont aussi un peu plus interactives que les toutes premières, mais l'espace est néanmoins toujours aussi saturé, et le dynamisme intense propre au free a une fâcheuse tendance à s'essouffler durant ces improvisations. Néanmoins, le duo sait aérer l'espace sonore et varier les dynamiques de temps à autre, et l'écoute est beaucoup plus attentive, du coup il y a forcément quelques moments encore très intenses et prenants. Cette deuxième facette du contrebassiste s'avère n'être pas forcément la plus aboutie, malgré la longue histoire du contrebassiste au sein du mouvement free, mais peut-être faudrait-il seulement se demander si ce n'est pas tout simplement du à la forme duo qui ne correspond pas forcément à ces musiciens, et à ce type de musique, ou tout simplement à l'impossibilité de véritablement développer un discours et un univers en une si courte durée...

Pour le troisième disque, Benjamin Duboc explore un univers beaucoup plus aventureux et expérimental, avec un duo en compagnie de Pascal Battus (micros de guitare), un très court solo puis un trio avec la pianiste Sophie Agnel et le trompettiste Christian Pruvost. La première pièce, d'une durée de vingt minutes, nous montre un contrebassiste énergique et créatif, capable de répéter de courtes cellules très graves et abrasives, denses et intenses, où le cordier paraît encore utilisé comme une corde. A côté, Battus envoie des signaux sonores souvent corrosifs et saturés, qui finissent par rééquilibrer la texture globale du duo en explorant un registre plus aigu. Une improvisation structurée proche de l'indus et de la noise, qui navigue sur des flots texturaux et timbraux répétitifs et industriels, mécaniques et profonds. Une pièce progressive qui commence calmement mais gagne une intensité puissante et une richesse sonore de plus en plus dense, complètement mise en avant par la structure minimaliste. Avant le trio, Duboc propose une courte pièce pas passionnante composée d'une frêle nappe éthérée électroacoustique, à partir certainement de field-recordings. Une sorte de tableau végétal d'un feuillage agité par le vent durant cinq minutes, sur lequel je n'ai pas grand chose à ajouter car la durée empêche encore une fois un quelconque développement. Puis vient la dernière pièce, où se mêlent les cordes préparées d'Agnel, les souffles de Pruvost et les fondements basses de Duboc. Ici, la contrebasse sera discrète, le son global est un mélange de timbres souvent indéfinis et le mouvement dynamique qui anime la structure de la pièce s'apparente à une longue descente, à une perte d'intensité, suivie d'une montée jusqu'au climax final. Cette fin est vraiment exaltante et surprenante, à bout de souffle, l'endurance du contrebassiste prend fin dans une apogée primitive et agressive, sauvage et puissante. Dynamisme des timbres et des densités qui se croisent, se mêlent, s'opposent et se fuient selon les moments; les différentes énergies sont extrêmes, de la plus faible intensité où les sons peinent à sortir des instruments jusqu'au cri commun généré par un trio en transe.

Trois disques qui valent le coup pour au moins trois pièces vraiment créatives et puissantes, à savoir le solo "Primare cantus", "Un nu" avec Battus, et "Garabagne" avec Agnel et Pruvost. Pour le reste, il y a des hauts et des bas, beaucoup de pièces qui n'ont personnellement pas pu me saisir à cause du manque de développement. En tout cas, cette présentation des différents travaux de Benjamin Duboc permet une véritable immersion dans l'univers varié et riche de ce contrebassiste talentueux, une immersion dans des territoires souvent beaux et envoutants, denses et riches. Recommandé!

Tracklist: I-01-Primare cantus / II-01-Après la neige / II-02-Le souffle et la peau / II-03-Il disparu dissolu dans l'air / II-04-Après la sève / II-05-L'arbre se coucha / II-06-Puis l'écorce et la verdure / II-07-Mais avant la mort / II-08-Dans tout ce qui ne cesse de naître / II-09-Dans l'étendue du vivant / II-10-Le tracé de nos routes se dessine / III-01-Un nu / III-02-Chênes / III-03-Garabagne

Michael Johnsen & Pascal Battus - Bitche Session (Organized Music From Thessaloniki, 2011)

Sur cette cassette publiée par le label grec Organized Music From Thessaloniki, nous nous retrouvons face à un étrange duo électro-magnétique radical, extrême et très aventureux. Enregistrée dans les locaux de Bitche à Nantes, cette session est l’œuvre de Michael Johnsen, artiste sonore américain qui compose à partir d'un système électronique fait maison, et du français Pascal Battus, qui n'utilise ici que des micro-contacts magnétiques.

Ce n'est rien de dire que la musique jouée ici est expérimentale, autant dire qu'elle est même exempte de toute référence musicale, et qu'une personne non-initiée se demanderait facilement si cette session ne relève pas plutôt d'une performance avant-gardiste incompréhensible. Si l'on considère les idiomes présents, ce n'est ni de la noise, ni de l'ambiant, ni de la musique improvisée; il s'agit d'une exploration sonore sur des territoires radicalement inhabituels certes, mais l'approche même du dialogue et de l'interaction ne ressemble à rien de commun. On ne sait pas s'il se passe quelque chose d'extraordinaire ou s'il ne se passe rien, si un ou deux musiciens jouent, ni s'ils ont réellement quelque chose à dire, et s'ils le disent avec assurance. En jouant, le duo semble questionner autant l'interaction entre les musiciens eux-mêmes que l'interaction entre les joueurs et leurs outils, ainsi qu'avec l'environnement. Une musique étrange qui n'a pas l'air très sûre d'elle, et c'est peut-être ce manque d'assurance qui lui donne son charme en même temps. Très difficile d'accès, cette musique n'est rien d'autre que des souffles, des larsens, des bruits magnétiques étranges et inhabituels, ainsi que des silences bien sûr, elle n'utilise aucune structure connue, ne se calque sur aucune démarche habituelle: une musique radicalement autre en somme, aussi bizarre qu'étrangère, aussi extrême qu'aventureuse.

Si la musique elle-même peut être parfois ennuyeuse, ou incompréhensible, le geste musical est beau par son attention extrême aux interactions, et par son esprit plutôt innovateur. Je ne veux pas vous le cacher, mais cette musique est tellement radicalement autre qu'elle peut être chiante lorsque l'on ne se montre pas assez disponible, et il est parfois difficile de trouver les conditions nécessaires à sa réception. Ceci-dit, les textures déployées émerveillent par leur nouveauté et le dialogue entre les deux musiciens se situent dans un très bon équilibre et une attention très sensible à l'environnement sonore (et visuel, ou autre? car le son à lui-seul ne semble pas tout guider). Je ne sais pas si je recommanderais ce disque dans l'absolu, mais tout même, avis aux amateurs et aux professionnels de sensations et de musiques extrêmes.

Pascal Battus - Simbol / L'Unique Trait D'Pinceau (Herbal International, 2011)


Pour ce double CD publié par le label malaisien Herbal International, l'artiste Pascal Battus nous livre deux albums assez différents mais, selon les notes du musicien, guidés par le même geste heuristique. Ce geste consiste en une exploration électroacoustique du son, faite entre autres de détournements d'instruments, de sélections de fréquences, et de techniques étendues.

Ainsi, le premier album, Simbol, réunit trois pièces basées sur l'utilisation de la cymbale. Pascal Battus utilise des enregistrements de cymbales et sélectionne des fréquences pures et des harmoniques stables issues de ces enregistrements. Sur ces trois magnifiques pièces, les frontières sont complètement brouillées entre l'électronique et l'acoustique: on reconnait autant les cymbales que l'impossibilité d'obtenir naturellement un tel son, mais aussi entre l'improvisation et la composition: si l'évolution paraît spontanée, l'organisation des sons n'en semble pas moins nécessaire. Une technique surprenante qui nous amène dans un territoire très riche, entre noise et minimalisme, où la texture prend une ampleur et une profondeur démesurées et envoutantes. Car Pascal Battus sait disséquer le son avec une habileté singulière et surprenante, les fréquences choisies sont très justement sélectionnées et très intelligemment agencées. L'échantillonnage du son prend très vite une dimension spatiale et architecturale, les différentes textures sonores qui se succèdent, s'opposent et s'enchevêtrent, se soutiennent et se confrontent, se déploient toujours de manière optimale et atteignent dans ce déploiement une dimension sacrée et rituelle. Il y a comme une teinte de mysticisme et de spiritualité dans cet album, comme si ce geste heuristique était motivé par une sorte de panthéisme sonore ritualisé à travers une sacralisation du timbre.

Le deuxième CD, L’Unique Trait D'Pinceau, réunit cinq pièces beaucoup plus hétérogènes, mais aussi plus confuses et moins réussies. Les notes ne précisent pas quels instruments ou procédés sont utilisés, et il est souvent très difficile d'identifier les sources sonores: qu'elles soient mécaniques, numériques, acoustiques. Les frontières sont encore plus brouillées entre les différentes manières d'obtenir, de travailler et de créer un son quelconque. Par contre, les cinq pièces sont beaucoup plus clairement axées sur l'improvisation en tant que réaction spontanée, Battus prend des risques,explore et travaille de nombreux univers sonores de manière très singulière et personnelle, à travers des vents, des percussions, une guitare, des installations, et il semble réagir à un résultat incertain ou même inattendu parfois. Beaucoup moins profond que Simbol, ce deuxième disque réunit certainement trop de matières, ou bien travaille des idées floues pour l'auditeur. Ceci-dit, il y a des moments très riches, telle la première pièce qui explore un son proche d'un cuivre extraterrestre dans un jeu de dynamismes plutôt intense, ou la dernière qui travaille l'interaction entre le timbre de la guitare, le silence et le larsen, ces trois éléments étant apparemment indépendants l'un de l'autre durant cette piste. Mais ce qui se trouve entre ces deux pièces est plutôt inégal, parfois même ennuyeux, le ton n'est pas toujours assuré, et la recherche sonne comme un travail incertain, mal assumé. Pendant ces pièces, j'ai souvent été frustré, car il y a de nombreuses trouvailles riches et passionnantes, mais elles sont malheureusement trop peu développées et ne prennent pas assez de consistance, hormis sur la dernière piste.

Comme Frans de Waard (Vital Weekly 786), on peut prendre le deuxième disque comme un bonus, car il est certain que Simbol est LE véritable bijou de cette publication, un chef d’œuvre d'une profondeur et d'une richesse hors du commun, qui sait développer et déployer une texture sonore de manière abyssale grâce à des outils et des procédés assez réduits. Du coup, je trouve vraiment dommage que l'inventivité et le talent de Pascal Battus perdent en consistance durant L'Unique Trait D'Pinceau, aussi riche qu'évanescent. Difficile d'écrire sur ces pièces, un premier disque magnifique et merveilleux, proche de la perfection, et un deuxième groupe de pièces très originales certes, mais plutôt appauvries par des réflexes spontanées, par cette spontanéité à laquelle Battus accorde certainement trop d'importance. En tout cas, je recommande vraiment l'écoute de ce disque, au moins le premier, qui nous offre un paysage sonore absolument splendide, intense, spirituel, chaleureux, aventureux et inventif.

Tracklist:
CD1-01-Limb / 02-Mobil / 03-Soil
CD2-01-L'unique trait d'1 / 02-Percussion verticale / 03-L'unique trait d'2 / 04-Percussion horizontale / 05-Bouteille magnétique