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WITH LUMPS - Lumps for Lovin' (Never Come Ashore, 2013)
With Lumps est un duo instrumental écossais composé de Fritz Welch (percussions, batterie, voix, ampli & électronique) et Neil Davidson (guitare, ampli). Ce dernier s'est assuré un certain succès pour ses nombreux projets d'improvisation libre non-idiomatique ainsi que pour ses participations aux réalisations des œuvres publiées par Wandelweiser (voir ses disques publiés chez cathnor, creative sources et another timbre par exemple).

Le duo présenté ici propose une série de quatre pièces dont une enregistrée en live, le tout sur une durée de plus de 70 minutes. Il s'agit d'improvisations libres assez électriques et tendues, mais pas plus énergiques et réactives que ça. On peut ressentir une influence intériorisée du mouvement réductionniste à travers l'exploration parfois longue, minimale et répétitive de certaines idées basées sur des textures abrasives et abstraites. Mais ces improvisations sont tout de même plus fortes et électriques que ce qu'on peut avoir l'habitude d'entendre chez les musiciens dits réductionnistes. Welch & Davidson jouent plus sur la spontanéité et la réactivité, ainsi que sur des couleurs parasitaires et électriques. De l'improvisation libre non-idiomatique assez traditionnelle dans sa forme éclatée et spontanée, aux couleurs parfois héritées de la noise lo-fi, mais qui intègre aussi certains éléments plus rigoureux du réductionnisme et du minimalisme. Une proposition qui atteint souvent son but (une musique forte, intense et spontanée), assez originale, mais pas assez pour maintenir l'attention pendant plus de 70 minutes malheureusement - il aurait certainement fallu en retrancher une vingtaine de minutes à mon goût....

[informations, présentation & extraits: http://nevercomeashore.blogspot.fr/2013/04/with-lumps-lumps-for-lovin-cd-out-now.html]

KAKALIAGOU/SCHMOLINER/STEMPKOWSKI - PARA-ligo (Creative Sources, 2012)
Jeune trio austro-grec, Para est composé de la corniste Elena Kakaliagou, de la pianiste et chanteuse Ingrid Schmoliner, et du contrebassiste Thomas Stempkowski. C'est à la fin de l'année dernière qu'ils proposaient leur premier album sur le label creative sources, intitulé PARA-ligo.

Une suite de huit pièces aux formats assez courts qui oscillent entre les différentes expériences et histoires des musiciens présents. Des lignes de basse aux accentuations et aux rythmes hérités du jazz, un piano souvent préparé qui est beaucoup dirigé vers la musique contemporaine, et un cor d'harmonie qui n'hésite pas à proposer des mélodies suaves et nostalgiques, adaptées à ce que l'on peut attendre de cet instrument.

Les mélanges sont parfois intéressants, l'intégration des expériences et des influences aussi, mais à part faciliter l'écoute et la rendre aussi plus fade, je ne vois pas trop l'intérêt de ces multiples intégrations ici. On trouve beaucoup de techniques étendues, de préparations ingénieuses, et d'expérimentations sonores parfois réussies: aucun doute, oui, ce sont de bons instrumentistes. Mais la structure de ces morceaux, la forme dans laquelle ils s'intègrent et le mélange des genres paraissent assez formels et convenus. Un disque qui peut être un bon cadeau pour faire découvrir de nouvelles musiques à quelqu'un à la limite, quelqu'un qui supporterait peu ou mal les musiques improvisées et expérimentales, qui laisse aussi présager de bons musiciens, mais qui dans l'ensemble - malgré les mélanges singuliers - m'a paru un peu trop aguicheur et convenu.

PINKDRAFT - 2010 (Creative Sources, 2012)
Il n'y a pas très longtemps, j'avais beaucoup aimé un projet de Ricardo Jacinto orienté vers le mélange entre l'improvisation et les installations sonores, un projet interprété par le groupe Parque. C'est ce même violoncelliste qui est à l'origine du quartet Pinkdraft, avec à ses côtés Travassos à l'électronique analogique et deux autres membres de Parque: Nuno Torres au saxophone alto et Nuno Morão aux percussions et objets. Autant dire que les couleurs s'annoncent bien avec ces habitués des labels portugais Shhpuma et creative sources.

Ce quartet est assez différent des différents projets de ces musiciens. Il s'agit ici d'improviser une musique autant orientée vers l'eai ou le post-free-jazz que vers le réductionnisme. Et le pari est gagné. Sur cinq pièces d'environ quarante minutes, les quatre portugais inventent une musique souvent plate et calme, faite de longs sons continus et d'espaces sonores très aérés, sur lesquels surgissent des pics très intenses. Une musique calme et étirée qui n'a pas peur des ruptures et parvient ainsi à très bien équilibrer l'espace sonore. Quiétude et violence s'opposent et se renforcent, de la même manière que le son et le silence. Même si les improvisations sont souvent axées sur les textures et les couleurs, une grande attention est également portée aux différences d'intensité, ainsi qu'aux différentes possibilités d'occuper l'espace par le son. Une musique dans la continuité des pratiques habituelles de l'eai comme du réductionnisme, mais qui apporte ici une approche et une lecture singulières de ces pratiques. C'est frais, original et réjouissant.

[informations & écoute: http://pinkdraft.bandcamp.com/album/2010]

un nouveau label portugais: Shhpuma

Encore un me direz-vous... Et oui! encore un nouveau label, dédié principalement à la musique portugaise (son pays d'origine),improvisée et sans compromis. Moins jazz que son parrain Clean Feed, Shhpuma semble plus dédié à des musiques plus radicales et/ou plus jeunes. Ceci-dit, ses deux premières publications laissent présager une putain de belle aventure.

Adresse du site (avec quelques vidéos des artistes ci-dessous): http://shhpuma.com/

Filipe Felizardo - Guitar Soli for the Moa and the Frog (Shhpuma, 2012)

Ceci est ma première rencontre avec le guitariste Filipe Felizardo, qui a déjà auto-produit deux albums solo auparavant. Deux albums que j'aimerai beaucoup écouter sous peu car ce troisième disque m'a plus que convaincu du talent de ce musicien. Huit improvisations pour guitare et ampli, dont une (splendide) à la guitare acoustique, inspirées par le guitariste primitiviste John Fahey et le romancier décalé Thomas Pynchon. Mais l'important n'est pas tant ces références littéraires que l'atmosphère propre à Felizardo. Une ambiance sombre, psychotique, torturé, contemplative, où chaque note de guitare est comme un rayon qui peine à traverser le sombre nuage et l'obscurité oppressante qui constituent la psyché de Felizardo. Comme une tentative de retour à la surface, ou une sorte de reverse impossible.

On croirait parfois entendre Bill Orcutt, dans une version blues dilaté, lent et mélancolique, Bill Orcutt sous anxiolitique peut-être oui. Filipe Felizardo enchaîne des intervalles irréguliers constamment, joue très fort, puis très bas, entrecoupe chaque phrase de longs silences pesants, laisse surgir des motifs qui reviennent plusieurs pistes après tels des spectres, ou s'évanouissent dans le silence. Un blues tout en rupture, qui joue contre toute attente, autant au niveau structurel qu'au niveau harmonique. Un blues dissonant et anti-formel mais qui n'en a pas moins une logique narrative propre. Et c'est là certainement que réside tout le talent de ces soli, on perçoit difficilement la structure de chaque improvisation à cause des ruptures incessantes, mais il y a tout de même un fil conducteur qui traverse le disque dans son ensemble. Et la continuité n'est certainement rien d'autre que le flux de la conscience de Filipe (ou de son inconscient), une conscience qui agit en digression, en métaphore, en flash-back, et en oubli.

Il y a quelque chose de très cinématographique, on imagine aisément ces improvisations ponctuer un film expérimental sombre et malsain (genre Sombre de Grandrieux d'ailleurs). Un blues narratif et imagé, obscur, profond, qui explore plus les tréfonds de l'inconscient que ceux de la guitare. Où chaque dissonance exorcise la psychose, tente de repousser un environnement social oppressant et aliénant, où chaque silence permet à chacun (musicien comme auditeur) de se retrouver face à soi-même, en-dehors de ses névroses et de ses aliénations. Un blues mélancolique, inconscient, grinçant et extrêmement intense. Hautement recommandé!


Pão - Pão (Shhpuma, 2012)

Pão est un trio portugais composé de Pedro Sousa au saxophone ténor, Tiago Sousa aux claviers, harmonium et percussions, et Travassos aux cassettes, objets amplifiés, un mystérieux "zx 150", circuit bending, et voix. Ils composent trois longues pièces linéaires et entropiques, du moins à la manière de Thomas Pynchon (encore lui oui). Il s'agit de créer un espace statique (telle la pièce maintenue à 37° Fahrenheit de l'écrivain américain) et de voir comment l'énergie se déplace à l'intérieur de cet espace donné. On a donc de longs bourdons (merci l'harmonium), acoustiques mais aussi électroniques, des basses continus ou des accords soufflés, sur lesquels surgissent à tout moments de longs cris lyriques, plaintifs, craintifs, abrasifs, au saxophone aussi bien qu'à l'électronique.

De manière générale, la musique est tout de même assez harmonique et une forme de mélodie dilatée et étirée jusqu'au chaos émerge lentement et progressivement. Mélodie ponctuée de court-circuits, ou de cris. Ce n'est qu'à la fin du disque, sur la dernière piste qui évolue en un long crescendo jusqu'à atteindre un climax plutôt noise, un gros cluster entouré d'un violent mur électronique corrosif et de hurlements au ténor qui ne sont pas sans rappeler Mats Gustafsson, que la mélodie disparaît au profit d'une exploration sonique où l'énergie se libère et semble exploser l'espace produit auparavant. Mais dans l'ensemble, les phrases mélodiques sont omniprésentes, ainsi que le bourdon qui les soutient, des phrases lyriques, belles, plaintives, tristes, sombres.

Une musique cohérente, originale, sensible et sincère. Puissante dans son déterminisme et sa continuité à tout épreuve, elle peut emmener loin, sur des territoires inconnus, mais en plus, sa sincérité et sa singularité, son énergie et sa tension incroyables, tous ces éléments font de ce disque une suite dont on ne se lasse pas et qui apporte quelque chose de nouveau aux musiques improvisées en incorporant un minimalisme radical à un jeu organique et spontané. Du très beau boulot pour ce premier enregistrement du trio Pão.