Affichage des articles dont le libellé est Miguel A. Garcia. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Miguel A. Garcia. Afficher tous les articles

Miguel A. Garcia

Miguel A. Garcia (qui se faisait encore récemment appeler Xedh), est un jeune artiste espagnol originaire du Pays Basque, que j'ai déjà chroniqué sur cette page à plusieurs reprises. Très actif dans les domaines des musiques électroniques expérimentales et lo-fi aussi bien que dans l'art sonore, on a pu le retrouver sur des cassettes, des cd-r, des CD, des sorties digitales aussi bien que des mini cd-r aux côtés de Nick Hoffman, Noish, Lali Barrière, Lee Noyes, Heddy Boubaker et d'autres. Il fait partie de cette nouvelle génération d'artistes sonores qui a su développer son instrumentarium en même temps que son propre langage, où la technologie est étroitement liée à la création esthétique. Le DIY élevé à l'art du langage musical en somme, car ce sont bien les trouvailles technologiques, ou le technologie elle-même, qui semblent avec ce genre d'artiste dicter la pratique musicale.

Le récent mini cd-r Hiztun! (Attenuation Circuit, 2013), où Miguel A. Garcia est en solo, est un assez bon exemple du lien entre la technologie utilisée et le langage musical. Il ne s'agit pas d'objets vraiment détournés au sens du circuit bending, mais plutôt d'une manière de faire la musique propre aux objets utilisés. Ici Miguel A. Garcia n'utilise que des microphones, des radios, des cassettes et des haut-parleurs. Il propose ainsi neuf courtes pièces qui se basent chacune sur une utilisation particulière de ces objets. L'enregistrement de voix diffusées ensuite sur des petits haut-parleurs, l'utilisation des fréquences radio, le bruit du magnétophone, etc. Il s'agit de créer à chaque fois un univers sonore particulier avec peu d'éléments. Miguel A. Garcia ne fonde pas sa musique ici sur le travail (technologique et manuel, DIY ou circuit bending) des objets, mais plutôt sur le détournement artistique de ces derniers, ou sur une utilisation artistique et esthétique des parasites technologiques.

Une pratique que Miguel A. Garcia avait déjà entamé avec un autre solo intitulé armiarmak, publié sur RMO en 2008. Sur ce disque, l'équipement est également réduit : quelques micros, une table de mixage, et un générateur d'ondes sinusoïdales - sans compter quelques additions de sons faits par des amis de Garcia (comme sur la plupart de ses disques où on retrouve souvent des samples d'amis et de compagnons musiciens) : Carlos Valverde, Escola Freta et Rafael Flores. Sur ce CD de près d'une heure et composée de huit pièces, Miguel A. Garcia utilise ses outils de manière épurée encore, mais sur de plus longues durées. C'est pourquoi ce disque se rapproche plus de l'ambient pour l'atmosphère, mais qui n'en est pas vraiment. Le principe est le même en fait, Miguel A. Garcia explore ici les parasites propres aux outils technologiques qu'il utilise : l'interférence des fréquences, les larsens de table et de micro, le tout étant manipulé par l'équaliseur de la table de mixage, sans effets. Une musique un peu austère mais sure d'elle, qui explore méthodiquement certains phénomènes électriques et acoustiques propres à ces outils. armiarmak propose d'explorer divers phénomènes sonores issus des parasites électroniques et forme de longues plages de basses sourdes, d'interférences bruitistes, de sinusoïdes aigües, de saturation pulsée, avec quelques samples pour redonner quelques couleurs plus "musicales" à l'ensemble. Une musique épurée et austère jouée à des volumes variés, qui explore autant le son dans de très longues durées, tout aussi bien que le silence, les textures harsh et les ruptures dynamiques.

Mais revenons à aujourd'hui. Car si Miguel A. Garcia est beaucoup influencé par les technologies qu'il utilise, s'il les utilise dans une sorte de mode contemplatif et abstrait, il les a aussi parfaitement intégré et a su développé au fil des années un langage nouveau, utile pour faire des travaux plus "musicaux" aussi, moins abstraits en tout cas. Sur RMO toujours, en 2013, Garcia publiait ainsi un CD intitulé La Axacra. De tout ce que j'ai pu entendre jusqu'à présent de ce musicien, ce dernier est certainement le travail le plus "musical" qu'il ait accompli - non que ses autres travaux ne soient pas musicaux.... Je dis musical dans le sens où c'est peut-être le seul qui intègre autant d'éléments rythmiques et même parfois harmoniques. C'est aussi le plus long que j'ai du entendre : plus de 70 minutes, ce qui peut faire penser que c'est aussi le plus abouti ou le plus travaillé. Quoi qu'il en soit, six pièces sont présentées ici. Six pièces de noise toujours, principalement basées sur du larsen de table et de micro, mais aussi sur du field-recording, et quelques instruments acoustiques manipulés - par Garcia lui-même, ou à partir de samples ajoutés comme souvent (de Kjetil Hansen notamment, et Soinu Mapa). Même si Garcia s'intéresse ici toujours au bruit et aux parasites technologiques, il n'empêche qu'il fait en sorte de les utiliser de manière pulsée souvent. La troisième piste par exemple n'est pas sans rappeler les manipulations indus de Pali Meursault sur des enregistrements de presse à imprimer. Mais dès le début du disque, Garcia utilise le bruit en faisant attention à sa fréquence prédominante et à jouer avec ces fréquences comme s'il s'agissait de notes, à l'image - pour continuer les comparaisons qui n'ont pas grand chose à voir - de White Metal de Pisaro. Passons, le plus important je pense, c'est que Garcia manie avec ce disque les parasites dans une approche plus active. Il ne s'agit plus de jouer avec eux, mais de les mettre en forme musicalement - qu'il soit question seulement de forme, mais aussi de rythme ou même d'harmonie. Garcia se asert de parasites et de déchets technologiques comme de samples et d'instruments. Il les utilise non pas de manière abstraite et contemplative, mais de manière musicale (au sens traditionnel) et active. Les parasites deviennent ici une vraie matière musicale que Garcia met en forme et en musique pour exposer un de ces travaux les plus intelligents, les plus innovants et créatifs, et les plus beaux.

MIGUEL A. GARCIA - Hiztun!  (mini CDr, Attenuation Circuit, 2013)
MIGUEL A. GARCIA - armiarmak (CD, RMO, 2008)
MIGUEL A. GARCIA - La Axacra (CD, RMO, 2013)

Miguel A. Garcia & Nick Hoffman - Vile Cretin

MIGUEL A. GARCIA & NICK HOFFMAN - Vile Cretin (Intonema, 2013)
Ceux qui connaissent le musicien, dessinateur et producteur déjanté Nick Hoffman auront certainement reconnu l'artwork de ce disque où il présente un duo avec Miguel A. Garcia. Un duo intitulé Vile Cretin et publié par le jeune label russe intonema, géré entre autres par Ilia Belorukov. Les deux musiciens sont à l'électronique, aux field-recordings et aux objets (mais peut-être aussi à la voix, à la guitare, aux bandes et à je ne sais quoi, car on a du mal à identifier les sources souvent).

Je viens d'écouter une bonne demi-douzaine de disques de Miguel A. Garcia ou avec lui, et après toutes ces écoutes, si j'ai bien un disque à conseiller parmi tous ceux qu'il a pu sortir l'année dernière, c'est sans aucun doute cette collaboration. Hoffman & Garcia proposent ici une suite de quatre pièces très sombres, bien barrées, qui ne ressemblent à rien si ce n'est à la BO d'un film d'épouvante expérimental et sous acide. On retrouve bien sûr de l'électronique brut, des field-recordings décalés, des objets amplifiés, mais dans une ambiance sombre beaucoup plus prononcée et forte. Les musiciens qualifient eux-mêmes cette musique comme de la "dark electroacoustic music". Je ne peux pas dire mieux : une suite de nappes obscures, des enregistrements d'espaces qui paraissent désaffectés quand ce ne sont pas des insectes ou autres sources incongrues, des interventions inquiétantes, une ambiance pesante ; tout est là pour faire flipper, pour menacer sans agresser, pour peser. Et c'est vraiment réussi. On ne sait pas où on est, comment c'est fait, pourquoi, vers où ça va, ni rien. Hoffman & Garcia composent leur musique pour créer des atmosphères lourdes de menaces, d'angoisses, mais aussi et surtout d'humour. C'est décalé, sombre, et crade : mais très bien fait, car c'est peut-être la spécialité de ces deux musiciens de jouer sur les aspects bruts, sales, et obscurs de la musique.

Miguel A. Garcia & Nick Hoffman produisent avec Vile Cretin une musique drôle et inquiétante, sale mais minutieuse et travaillée. Une sorte de musique électroacoustique grotesque proche du roman noir, où on ne sait pas trop si l'on doit rire ou vraiment flipper. Un voyage obscur et sous acide dans des territoires soniques bruts et uniques. Conseillé.

miguel a. garcia (split & duo)

LALI BARRIERE & MIGUEL A. GARCIA - espejuelo (Nueni, 2013)
espejuelo est le deuxième disque publié par le nouveau label d'Hector Rey, un label consacré aux explorations soniques (exception faite du drone, de l'ambient et des field-recordings). Il s'agit d'une suite de quatre pièces (improvisées je pense) réalisées par Miguel A. Garcia (table de mixage) et Lali Barrière (objets amplifiés). Par rapport à tout ce que j'ai pu entendre de ces deux musiciens, il s'agit de loin de leur oeuvre la plus calme et la plus étrange. Garcia fait craquer sa table avec des ondes carrées, quelques bruits blancs légers surviennent de temps à autre, et pendant ce temps, Barrière frotte des objets, elle fait doucement passer des microcontacts dessus pour obtenir des sons vraiment étranges, très quotidiens mais complètement inattendus. Tout est joué à un volume très bas, il y a beaucoup de silence, et les sons apparaissent comme très quotidiens.

Dit comme ça, ça peut avoir l'air chiant, et pourtant Miguel A. Garcia et Lali Barrière proposent ici une expérience vraiment peu commune. En utilisant des sons banals et quotidiens (y compris les larsens qui ne sont pas loin du bruit généré par des appareils électriques quelconques) à faible volume, le duo espagnol questionne aussi l'écoute quotidienne dans la mesure où tout se confond. On est constamment en train de se demander ce qui sort des haut-parleurs et ce qui provient de notre environnement, ce qui nous amène à tout écouter différemment, un phénomène et une expérience que j'apprécie toujours. Evidemment, l'usage du casque et l'écoute trop forte sont déconseillées pour ne pas passer à côté de cette atmosphère singulière. Très bon travail en tout cas.

MIGUEL A. GARCIA & XAVIER LOPEZ - rojo (Uzusounds, 2012)
Après des publications de Vomir, Karkowski, Kelly Churko, Julien Ottavi et Noish (et j'en oublie), le label uzusounds publiait en 2012 un mini-cdr du duo franco-espagnol de Miguel A. Garcia (électronique) et Xavier Lopez (électronique). Les deux musiciens pratiquent l'électronique de manière brute, archaïque et primitive. Il s'agit d'improvisations électroacoustiques pour tables de mixage bouclées sur elles-mêmes, sans un set de 15 pédales. Lopez & Garcia jouent avec les parasites et les larsens de manière simple : de la pure noise, ni harsh, ni wall, ni power, ni quoique ce soit, juste de l'improvisation libre faite à base de larsen. Le duo joue sur les différentes textures, sur les différentes dynamiques, mais aussi sur le silence et les volumes très faibles. On a du larsen, du larsen brut qui ne paraît pas passer par des filtres et des effets, juste les parasites tels quels pour former une pièce improvisée de 20 minutes. C'est frais et précis, les deux musiciens n'en font ni trop ni pas assez, et ils gèrent les tensions comme le son avec justesse et originalité.

Ca vaut la peine d'y jeter une oreille, et pour ça, il y a un téléchargement gratuit ici : http://archive.org/details/miguel_a_garcia_and_xavier_lopez-rojo

MIGUEL A. GARCIA & OIER IRURETAGOIENA - Sohorna (Obs, 2013)
Sohorna est un split sur lequel on trouve quatre courtes pièces de Miguel A. Garcia (électronique et field-recordings) plus une longue de Oier Iruretagoiena (électronique). Cette dernière est une longue pièce proche du drone. Iruretagoiena a composé pour sohorna une piste monolithique et linéaire, il utilise une texture abrasive, grave et dense, proche de la noise et de l'ambient, qui ne bouge presque pas. Il s'agit d'une pièce statique et immersive, qui fait vraiment son effet, très bon travail.

Quant aux quatre pièces de Garcia qui forment la suite intitulée subsuelos, il s'agit également de pièces orientées vers la noise et l'ambient, dans un territoire pas très éloigné du drone. Ces quatre morceaux ne sont pas aussi statiques et monolithiques, mais Garcia compose ici sa musique avec des enregistrements d'espaces vides, il met en dialogue la résonance de différents espaces vastes et fermés avec des larsens bruts toujours. Ainsi, Garcia compose des territoires sonores marqués par le bruit, l'espace, et les ruptures de dynamiques. Un bon disque en somme.

STAR TURBINE/MIGUEL A. GARCIA & VALENTINA VUKSIC - Unknow Spaces/Live at Radio Ruido, NYC (A Beard of Snails, 2013)
Pour finir ce post, une casste split qui regroupe le duo danois Star Turbine sur la première face, puis le duo Miguel A. Garcia & Valentina Vuksic sur la seconde. Pour leur Live at Radio Ruido, le duo Garcia/Vuksic propose trois extraits teintés de harsh noise et de power electronics, mais forcément, en plus minimaliste et lo-fi. Le duo joue sur du larsen pur, accumule des bruits blancs et des fréquences basses, et provoque parfois des beats proches du speed-core/gabber. C'est généralement assez fort et intense, mais les textures sont tout de même réduites et appauvries, ce qui fait le charme et l'originalité de cette performance je trouve. On a l'impression que le duo veut recréer la puissance et l'intensité du harsh noise, mais en utilisant des éléments beaucoup plus bruts et archaïques, et ça marche plutôt bien à vrai dire. 

Quant au duo Star Turbine, composé du Danois Claus Poulsen et du Norvégien Sindre Bjerga, tous deux à l'électronique, il propose également une suite de trois pièces de durée moyenne. De l'expérimentation sonore pure avec cette fois-ci moults effets, mais toujours assez lo-fi. Star Turbine combine les effets numériques cheaps, les objets amplifiés, les micro-contacts et le bruit pur pour une suite de trois pièces abstraites, crades, dures et froides. Exigeant et dur. 

Lali/Noish/Xedh - icgs el

LALI/NOISH/XEDH -  icgs el (Nada, 2013)
icgs el est un cd-r publié à certainement trop peu d'exemplaires malheureusement (édition de 50...), donc j'espère que ceux que ça intéresse trouveront tout de même leur disque. On retrouve ici trois des artistes les plus importants de la nouvelle scène expérimentale expagnole : Lali Barrière aux objets amplifiés, Noish (Oscar Martin) à l'ordinateur (avec des patchs et des logiciels artisanaux) et Xedh (Miguel A. Garcia) à la table de mixage. Le trio espagnol propose deux longues pièces d'improvisations électroacoustiques brutes et abstraites. Noish y utilise des programmes numériques déconstruits et chaotiques, Garcia des tables de mixage en larsen primitives et quelques radios, tandis que Barrière met des objets de toutes sortes en résonance.

La musique en elle-même n'a pas grand chose à voir avec le réductionnisme, mais l'attitude de ces musiciens face à leurs outils s'en rapproche fortement je trouve. Garcia utilise sa table comme Dörner utilise sa trompette, de manière réduite et épurée, mais en même temps très poussée aussi, et c'est peut-être ici encore plus radical. Car le trio n'explore pas forcément des territoires soniques pour leur richesse, mais plutôt pour l'expérience. Du coup, le trio peut utiliser des sons primitifs tel qu'un larsen pur, de la ferraille frottée, des micro-contacts et des radios, ainsi que des synthèses numériques bizarres, car ce qui est intéressant ici, c'est la déconstruction de tous ces éléments qui naît de leur rencontre et de leur succession. Réductionniste dans l'attitude instrumentale peut-être mais pas du tout dans le contenu musical : les trois musiciens ne se fixent que très rarement sur une texture particulière, ils ne cherchent pas à en explorer les possibilités, ils cherchent plutôt à les déconstruire et à créer une expérience sonore unique avec des matériaux plutôt banals. Et c'est réussi.

De l'improvisation qui n'est pas vraiment électronique, ni numérique, encore moins acoustique et qui se base plus sur la déconstruction des matériaux plutôt que sur leur exploration. Une expérience vraiment étrange qui en vaut le détour.

Miguel A. Garcia, Tomas Gris, Lee Noyes - Asto Ilunno

GARCIA/GRIS/NOYES - Asto Ilunno (Idealstate, 2013)
Publié sous forme de CD et de fichier en téléchargement, Asto Ilunno est une improvisation électroacoustique de trente minutes réalisée par Miguel A. Garcia à l'électronique, Tomas Gris aux objets et Lee Noyes au piano. Une improvisation assez typique de la génération post-eai en fait. Beaucoup de silence, de l'abstraction sonore pure, un volume assez faible, une absence de narration, etc. Le trio fabrique des sons qui répondent au silence plus qu'ils ne se répondent. Il y a peu d'interaction, mais le trio joue sur la confusion des instruments/outils/objets, sur la confusion entre les sons musicaux, les notes, les sons électroniques, et les bruits (acoustiques ou parasites), et on est quand même face à un son de groupe où chacun essaie d'être le plus proche des autres. 

Garcia, Gris et Noyes font des apparitions brêves, subtiles et discrètes, qui s'enchaînent quand même assez rapidement. Ils ponctuent l'espace et le silence de façon pas forcément musicale, de façon déshumanisée ou non-intentionnelle avec des notes courtes et des registres souvent aigus pour le piano, des larsens de tables granulaires, et des objets non-identifiables. A quelques moments seulement, les interventions se démarquent clairement, mais dans l'ensemble, c'est calme. Le trio joue sur une forme d'improvisation calme, abstraite et épurée. C'est doux et faible d'une certaine manière, même si les interventions et les textures peuvent être agressives et dures dans leur attaque et leur sonorité. Mais de manière générale, durant ces trente minutes, les trois musiciens jouent plus sur les caractéristiques épurées, aérées, et calmes de l'improvisation libre électroacoustique, tout en utilisant des matériaux assez durs. J'aime beaucoup ces ambiances froides et dures, qui se jouent avec assurance et calme, assez typiques des nouvelles improvisations libres qui mélangent objets acoustiques, parasites électroniques et instruments. Ca vaut le coup d'oreille je trouve, à vous de voir. 

Aaron Dilloway + Miguel Garcia

AARON DILLOWAY - Corpse on Horseback (Ergot, 2013)
Au départ, Corpse on Horseback était une cassette aujourd'hui épuisée, mais heureusement rééditée en 45 tours par le nouveau label Ergot (après un passage sur CD-R en 2005 sur Chonditric).

Des bandes, toujours des bandes. Avec Aaron Dilloway, les méthodes sont aussi rudimentaires que le résultat est réjouissant. Des bandes corrosives à base de déchets mises en boucles, de très courts cycles d'une à deux secondes. Tout commence avec une boucle, puis deux, trois, etc., des boucles qui deviennent de plus en plus saturées, denses, et intenses. Sur les deux pistes, Aaron Dilloway superpose des boucles les unes sur les autres, sans jamais en retirer. Un crescendo où le son devient à chaque minute de plus en plus agressif, dense et massif. Ça paraît simpliste comme forme, mais le plus impressionnant est surtout la précision et la minutie avec lesquelles ces boucles se superposent, une précision héritée des techniques de calquage plus que de collage. En plus, la spatialisation du son donne l'impression d'être pris dans un étau, une impression forte et persistante. Puissant.

AARON DILLOWAY - Infinite Lucifer (Hanson, 2013)
Même si sa musique est construite quasiment de la même façon sur chacun de ses travaux en solo, Aaron Dilloway reste un musicien qui m'impressionne toujours énormément. Je me répète beaucoup quand je parle de lui, car je le répète encore, c'est un musicien qui se répète et joue sur les répétitions. Infinite Lucifer, une pièce de douze minutes (initialement paru sur un vinyle une face aujourd'hui épuisé mais réédité en version gratuite sur le bandcamp de Dilloway), se démarque seulement par son aspect plus solennel et dramatique que d'habitude, par sa construction en ruptures, ainsi que par l'utilisation d'un synthétiseur. Je ne me répèterai pas sur l'utilisation des bandes magnétiques, sur les boucles et les collages. Je répète seulement qu'Aaron Dilloway défonce: écoutez, c'est gratuit et ça ne dure pas longtemps. Je répète: Aaron Dilloway tue.

[informations & téléchargement: http://hansonrecords.bandcamp.com/album/infinite-lucifer)

MIGUEL A. GARCIA - one perjury (for murayama) (homophoni, 2013)
MIGUEL A. GARCIA - one perjury (for coccyx) (homophoni, 2013)
one perjury est une suite de deux pièces dédicacées l'une à Seijiro Murayama, et l'autre à Miguel Prado, publiées en téléchargement gratuit sur le netlabel homophoni. Deux pièces composées et assemblées par Miguel A. Garcia (aussi connu sous le nom de Xedh). Deux pièces assez linéaires où radios, sinusoïdes et petits bruits toujours assez minimalistes dialoguent avec des matériels additionnels des dédicataires (les râles et la caisse claire de Murayama, la guitare épurée de Miguel Prado). On dirait une sorte de dialogue imaginaire avec les dédicataires, un dialogue fantasmé ou désiré par Miguel A. Garcia qui tente en même temps de créer et leur univers, et une réponse personnelle à leur musique. Deux pièces courtes, minimalistes et légères, mais cependant la construction est solide, chaque évènement semble placé où il faut, et chaque univers (j'entends ceux de Murayama et Prado) est bien retranscris. Cohérent, riche et personnel: du bon travail.

(informations & téléchargement: http://homophoni.com/homo056.html et
http://www.homophoni.com/homo057.html)

Hoffman/Zarzutzki + Noish/Xedh + Hoffman

Aaron Zarzutzki & Nick Hoffman - Exhaustive Expulsion (Pilgrim Talk, 2012)

Quatrième publication du duo Zarzutzki/Hoffman, Exhaustive Expulsion est un recueil de plusieurs enregistrements live regroupés sur deux cassettes. Près de deux heures d'improvisations brutes, abstraites, post-industrielles, voire post-électroacoustiques. Les instruments ne sont pas indiqués ni sur les cassettes ni sur le site du label, mais on peut entendre une trompette, quelques cymbales, des dispositifs électriques et électroniques, le souffle de câbles jacks, des platines et des bandes magnétiques, etc. L'absence de structure, de pulsation, de mélodie, de beauté au sens social, tous ces éléments peuvent évidemment servir à qualifier cette suite de "non-musique". Mais au-delà de l'aspect extrêmement abstrait et brut de cette suite, il faut quand même remarquer l'esprit aventureux de ce duo qui tente d'explorer un nouveau terrain sonore, fait de silences, du fracas aléatoire d'objets choisis dans le quotidien, d'électronique low-fi, de recherche acoustique brute et sale à travers les résidus des nouvelles musiques comme des nouvelles technologies.

Évidemment, l'écoute de ces improvisations est difficile, autant à cause de leur longueur que de leur abstraction radicale, hors de tout idiome. Peut-être d'autres seront-ils également offusqués par le son volontairement crade et brut de ces enregistrements. Quant à moi, même si je m'impatiente devant quelques longueurs, je reste quand même admiratif devant la volonté radicale de ce jeune duo originaire de Chicago de sortir des terrains battus de l'eai et des musiques improvisées en général. Une sculpture sonore sans trop de reliefs mais pleine d'aspérités et de sinuosités. Une exploration brute et extrême de la matérialité du son, amplifiée par le grain sale des bandes magnétiques, une aventure osée à travers des improvisations linéaires et fracturées, sales et escarpées, mais en tout cas assez fraîches et originales.

http://pilgrimtalk.com/PT19.html

Noish & Xedh - rlhaaa to (Pilgrim Talk, 2012)

Si je n'avais pas trop aimé le mini cdr de Miguel A. Garcia (aka Xedh) publié sur Ghost&Son, cette cassette en duo avec Noish (Oscar Martin de son vrai nom) m'a beaucoup plus convaincu. Pour rlhaaa to, le duo Noish/Xedh a composé deux pièces d'environ vingt minutes chacune. Une pièce par face, toutes deux maintenues par une cohésion et une continuité, malgré la rupture du changement de face. Ça commence par des textures abrasives où se mélangent des bruits parasites et des interférences électriques, accompagnés de quelques objets et divers sons préenregistrés, ainsi que d'une radio. L'intensité monte petit à petit, faible au départ, elle est parfois rompue par des interruptions analogiques puissantes, mais il faudra tout de même longtemps avant de sortir de l'enchevêtrement de câbles jack avec leur souffle parasitaire et de manipulations électriques sur les interférences. Mais même si ce n'est pas fort, il y a tout de même une forte tension, une ambiance presque angoissante où les bruits les plus incongrus peuvent surgir à tout moment, de manière souvent inattendue.

Comment les deux artistes sonores espagnols parviennent à sortir de ce fatras de bruits hétéroclites et parasitaires? Réponse: l'analogique bien sûr. Synthétiseur analogique à fond, trituration de bandes, la puissance de l'analogique renverse la quiétude et la méditation digitales. Les sinuosités tracées par les interférences deviennent de vrais reliefs et une nouvelle dynamique semble engagée. Une dynamique beaucoup plus puissante et forte, tout aussi fracturée et ponctuée d'évènements inattendus et hétérogènes, de manipulations et de déconstructions sonores qui forment des textures denses et des dynamiques violentes et puissantes.

Deux pièces inspirées par l'eai et la musique concrète, puissantes, denses et intenses. Recommandé!

http://pilgrimtalk.com/PT18.html
http://pilgrimtalk.bandcamp.com/album/rlhaaa-to


 Nick Hoffman - Hell House (Pilgrim Talk, 2012)

Pour finir cette chronique à propos du label expérimental Pilgrim Talk, quelques mots sur Hell House, plus pour signaler sa présence que pour le chroniquer. Je ne veux pas trop en dire parce que je n'ai pas du tout aimé ce disque. Je ne sais pas comment le prendre, je ne sais pas si c'est une blague ou non, s'il faut le prendre au premier degré ou rire avec Nick Hoffman, car le contenu est vraiment surprenant: huit morceaux assez courts pour ce CD-R de vingt minutes, huit pistes qui flirtent avec le black metal, le hardcore, le metal symphonique et le punk. Une distorsion dégueulasse sur la voix et la guitare, des riffs sortis tout droit d'une série Z des années 80/90, genre production Trauma; et pourquoi Nick Hoffman, aka Eyeless Executioner pour ce projet, a-t-il pris cette initiative de revenir à des formes désuètes du métal, à des clichés pareils? On pourrait penser à une démarche similaire à Mr Bungle ou Franck Zappa, mais je n'ai pas du tout ressenti le moindre recul ni la moindre ironie dans ces huit morceaux étranges. J'espère en fait que c'est une blague, car c'est bien la seule manière de pouvoir considérer ces pistes avec un minimum de respect et d'intérêt.

Ceci-dit, le plus intéressant dans Hell House est plutôt le magasine dans lequel le disque est livré. 56 pages de dessins aux traits enfantins mais aux contenus beaucoup moins innocents. Un trait gras pour un humour gras (ce qui me laisse penser que la musique de Nick Hoffman est tout de même à prendre au sixième degré), où sang, sexe, et politique, se chevauchent dans des planches volontairement crades mais sans tabous.

http://pilgrimtalk.com/PT16.html
http://pilgrimtalk.bandcamp.com/album/hell-house

Ghost & Son

Jin Sangtae - Sacrifice 2 (Ghost & Son, 2012)

Sacrifice 2 est un mini CDR de l'artiste sonore coréen Jin Sangtae publié par un label de Nick Hoffman, Ghost & Son. Un disque extrême, radical et très étrange à vrai dire, difficile d'écoute malgré le peu de temps qu'il dure, c'est-à-dire, 25 minutes. A l'intérieur du disque, Jin Sangtae n'est crédité qu'aux klaxons, mais on peut entendre de nombreux objets percussifs ainsi que différents larsens et quelques manipulations électroniques. La structure est difficilement identifiable en fait, après des silences et des sons indéterminés, des sons aussi percussifs que bruitistes, voilà qu'un klaxon, apparaît, neutre, fort, surprenant, quand ce n'est pas une fréquence suraiguë alarmante, autant de fractures qui viennent rompre une dynamique globale plutôt calme.

Sur cette unique pièce, Jin Sangtae s'amuse à rompre les habitudes, à jouer sur les discontinuités au niveau des timbres comme au niveau des dynamiques. Le klaxon, comme gêné par une feuille de papier qui le fait trembler, ainsi que des larsens, viennent irrégulièrement briser la ligne tracée par les percussions chaotiques, calmes et industrielles, mais également les lignes tracées par les silences. Difficile de cerner la logique des ruptures, les lignes sont cassées de manière apparemment irrationnelle, on sait seulement qu'il vaut mieux ne pas s'habituer à un univers, dans la mesure où il sera nécessairement brisé par un élément sonore toujours plus improbable, toujours plus fort, et toujours plus radical, dans son intensité comme dans son opposition.

Une pièce extrême, violente, radicale, et originale: à écouter.

Miguel A. Garcia - red river/rio tinto (Ghost & Son, 2012)

A partir d'enregistrements des voix d'Alba Burgos et Ohiana Vicente, des percussions de Raul Dominguez et des guitares de Carlos Valverde, Miguel A. Garcia (alias Xedh) a composé une musique brutale, sale, violente et extrême. Durant neuf pièces qui durent en tout 25 minutes, MAG compose une musique noise, hardcore, électrique et grasse, basée sur la déconstruction des enregistrements proposés par ses amis. Un son très brut, une énergie très bestiale, des structures éclatées, une texture saturée, red river/rio tinto nous plonge dans les bas-fonds de la musique noise, à tendance harsh, low-fi et métal.

Neuf pièces intenses, très fortes, crades, bestiales. Peut-être originales, mais malheureusement plutôt fatigantes. Si cette suite respire l'underground, il  n'en reste pas moins que l'absence de développement et de continuité, en plus de la saturation exacerbée, m'ont empêché de pénétrer cet univers sans me lasser ou m'énerver...