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idealstate no-number series [DL]

Il y a quelques mois, le musicien néozélandais Lee Noyes a choisi de créer une sous-section de son label idealstate avec les no-number series, une collection d'albums variés, proposés par beaucoup de proches de Noyes, en téléchargement gratuit sur bandcamp. Quelques extraits de cette série.

LEE NOYES & RADIO CEGESTE - If witness was an architect (Idealstate, 2013)
Sur le label idealstate, mon disque favori est sans aucun doute l'excellent duo de Lee Noyes et Radio Cegeste ("nom de scène" de Sally Ann McIntyre), et c'est donc avec un grand plaisir que j'au retrouvé cette formation au milieu de cette série. Lee Noyes est crédité ici aux percussions et feedback, tandis que la liste des outils utilisés par Radio Cegeste est excessivement longue (en gros, des petites radios, un 78 tours, un Theremine artisanal, une boîte à musique qui joue du Piaf et des field-recordings).

Encore une fois, la rencontre entre ces deux musiciens est une réussite. Et bien sûr, les boucles d'insectes et d'oiseaux et les fréquences radio discrètes de Radio Cegeste n'y sont pas pour rien. Le duo compose une pièce de vingt minutes assez calme, faite de percussions frottées, de larsens et de fréquences radio à faible volume, et de field-recordings détournés. L'atmosphère que produit ce duo est encore une fois unique : le chant des oiseaux se mêle facilement au caractère abrasif des radios et des transmetteurs, les instruments acoustiques dialoguent avec les perturbations électromagnétiques, etc. Un dialogue subtil et fin qui aboutit à une pièce qui joue sur des boucles, des entremêlements de sources, etc. Il n'y a pas de différence entre les instruments, les parasites électroniques abstraits et les enregistrements concrets, tout est sur le même plan : un plan poétique et musical, d'une finesse, d'une sensibilité et d'une créativité envoutantes. Vraiment conseillé, excellent travail.

http://idealstatenonumberseries.bandcamp.com/album/if-witness-was-an-architect

MATT EARLE/TIMOTHY GREEN/ADAM SUSSMANN/MASSIMO MAGEE - Opera (Idealstate, 2012)
Opera a été une des premières publications de cette série, durant l'été 2012. Il s'agit d'une pièce de vingt minutes réalisée par Timothy Green (cymbales & électronique), Massimo Magee (VCR), et le duo Stasis, soit Matt Earle & Adam Sussmann (électronique). Le quartet propose une longue improvisation assez calme et linéaire, avec quelques ruptures fortes et bruitistes par moment (des moments toujours très bien choisis). Mais de manière générale, les quatre musiciens évoluent sur un territoire très abrasif, fait d'électroniques bruts, sans trop d'effets, de l'électronique abstrait à partir de micro-contact et de modifications magnétiques. Des larsens très très aigus, des objets amplifiés, des fréquences instables, des buzzs, des silences et des perturbations électromagnétiques. Du noise réductionniste et abstrait, minimaliste et dur, qui joue sur le parasitage brut et pur, sur la simplicité et l'écoute. Pas mal du tout.

http://idealstatenonumberseries.bandcamp.com/album/opera

GIL SANSON & BRUNO DUPLANT - same place (Idealstate, 2014)
Je me rends compte que ça fait un bout de temps que je n'ai pas chroniqué un disque de Bruno Duplant, ça aurait bientôt fait un an, et c'est pourtant un des artistes que je connaisse les plus prolifiques en terme de publication. J'en chroniquerai d'autres bientôt, mais je profite de ce petit article sur le projet éditorial de Lee Noyes pour parler de la collaboration entre Bruno Duplant & Gil Sansón.

Comme pour les titres précédents, il s'agit toujours d'une seule pièce d'une vingtaine de minutes. Les artistes n'ont pas indiqué qui fait quoi, ni comment. Ce qu'on entend, c'est une sorte de field-recording ambiant, comme un espace vide dont on entendrait que des résonances minimalistes, quelques objets et percussions de temps à autres, et une fréquence ultra aiguë. L'atmosphère de cette pièce est vraiment particulière, il ne se passe pas grand chose, mais l'impression que quelque chose de grave ou de sombre va très vite arriver est constante. Une pièce sombre, minimale, austère, et radicale. Les deux musiciens proposent une sorte d'eai ultra minimaliste qui lorgne sur la composition, une pièce dure, hypnotisante et flippante ; en tout cas, ça vaut le coup d'y jeter une oreille. 

Miguel A. Garcia, Tomas Gris, Lee Noyes - Asto Ilunno

GARCIA/GRIS/NOYES - Asto Ilunno (Idealstate, 2013)
Publié sous forme de CD et de fichier en téléchargement, Asto Ilunno est une improvisation électroacoustique de trente minutes réalisée par Miguel A. Garcia à l'électronique, Tomas Gris aux objets et Lee Noyes au piano. Une improvisation assez typique de la génération post-eai en fait. Beaucoup de silence, de l'abstraction sonore pure, un volume assez faible, une absence de narration, etc. Le trio fabrique des sons qui répondent au silence plus qu'ils ne se répondent. Il y a peu d'interaction, mais le trio joue sur la confusion des instruments/outils/objets, sur la confusion entre les sons musicaux, les notes, les sons électroniques, et les bruits (acoustiques ou parasites), et on est quand même face à un son de groupe où chacun essaie d'être le plus proche des autres. 

Garcia, Gris et Noyes font des apparitions brêves, subtiles et discrètes, qui s'enchaînent quand même assez rapidement. Ils ponctuent l'espace et le silence de façon pas forcément musicale, de façon déshumanisée ou non-intentionnelle avec des notes courtes et des registres souvent aigus pour le piano, des larsens de tables granulaires, et des objets non-identifiables. A quelques moments seulement, les interventions se démarquent clairement, mais dans l'ensemble, c'est calme. Le trio joue sur une forme d'improvisation calme, abstraite et épurée. C'est doux et faible d'une certaine manière, même si les interventions et les textures peuvent être agressives et dures dans leur attaque et leur sonorité. Mais de manière générale, durant ces trente minutes, les trois musiciens jouent plus sur les caractéristiques épurées, aérées, et calmes de l'improvisation libre électroacoustique, tout en utilisant des matériaux assez durs. J'aime beaucoup ces ambiances froides et dures, qui se jouent avec assurance et calme, assez typiques des nouvelles improvisations libres qui mélangent objets acoustiques, parasites électroniques et instruments. Ca vaut le coup d'oreille je trouve, à vous de voir. 

ILSE

Bruno Duplant/Lee Noyes/Anders Dahl/Christian Munthe/Massimo Magee - 9 times 5 (Ilse, 2012)

A partir d'une courte partition graphique de Bruno Duplant, cinq musiciens proposent une musique électroacoustique entre improvisation et composition (Bruno lui-même, les compositeurs et musiciens électroacoustiques Lee Noyes et Anders Dahl, le guitariste Christian Munthe et le saxophoniste Massimo Magee). Il y a bien une une partition à la base, avec quelques contraintes indiquées (comme "respecter les idées d'espace, de silence, tout en ne jouant jamais fort"), mais les dessins qui la composent laissent une grande marge à chaque musicien (qui viennent pour la plupart de la musique improvisée plus que de la musique écrite et savante). Traits, pointillés, spirales, blancs, sont sans référents musicaux sur la partition, c'est à l'imagination de chacun d'interpréter le système de notation de Duplant. Il s'ensuit donc une musique tout de même grandement improvisée avec quelques directives, quelques idées à respecter et à se rappeler durant l'interprétation/lecture. Une musique calme, électroacoustique, pointilliste et post-réductionniste, qui n'est pas sans rappeler certains projets de Keith Rowe par moments. Des bruits épars surgissent, aux sources confuses, électroniques par endroits, quand ce ne sont pas des objets ou une guitare. Je ne sais pas, ça aurait peut-être mérité d'être plus calme, plus silencieux et espacé, en tout cas on ressent parfois un manque de radicalité, car l'attention semble parfois trop portée sur le timbre et les textures au détriment de l'espace sonore. Mais pour ce qui est des textures et de l'interaction, ça marche très bien par contre, les textures sont propres, travaillées, minutieuses, et inventives surtout. L'écoute est sensible et délicate. Tout pour faire une bonne improvisation, plus qu'une bonne interprétation d'une partition. Après, si on fait abstraction de cette dichotomie qui n'a pas lieu d'être dans ce genre de musique, il faut dire que lorsqu'on prend 9 times 5 pour elle-même, en tant qu'une pièce musicale (qu'elle soit écrite et interprétée ou improvisée, peu importe, je parle seulement de la musique, abstraction faite de son origine écrite), il s'agit de 45 minutes de créativité et d'inventivité au niveau des couleurs, de poésie sonore abstraite plutôt jouissive, avec tout de même une notion de l'espace qui laisse place à chacun et à l'interaction. A y réfléchir, c'est juste le silence qui me manque lorsque j'écoute ce type de pièce je pense, un silence qui donnerait encore plus de puissance aux trouvailles sonores de chacun. Très bien, mais un poil trop d'activités.

oceans roar 1000 drums (Ilse, 2012)

Oceans roar 1000 drums est le nom d'un trio américain composé de Todd Capp (batterie, cymbales), Bryan Eubanks (électronique et saxophone soprano) et Andrew Lafks (électronique et contrebasse). Un projet aux confins du free jazz et de la noise. Comme Sun Ra aurait pu le rêver. 45 minutes extrêmement puissantes d'improvisations collectives interstellaires. Deux pièces essoufflantes, monumentales, chaotiques, où l'électronique est en connexion avec les astres tandis que la batterie très terrestre permet - sans relâche - à chacun de rester en liaison avec la Terre. Je ne sais même plus si on peut vraiment appeler ça du free ou non - et peu importe certainement - tellement ça me paraît autre, étranger, et singulier. Mais si j'accepte que ça en est, c'est un des disques de free les plus innovants que j'ai entendu depuis quelques temps; de même si j'entends ce disque comme un disque de noise, de noise improvisée disons. Il y a bien les instruments du traditionnel trio de jazz et de free (sax/contrebasse/batterie), mais - parce qu'il y a toujours un mais après une quelconque référence - chacun est noyé dans la gigantesque masse sonore formée par le trio. Todd Capp n'y est pas pour rien, sorte de pieuvre hystérique et de tsunami métallique qui n'est pas le dernier à noyer le trio dans un flux permanent et chaotique de peaux et de cymbales. A ses côtés, un soprano étrangement modifié qui ressemble plus à un synthé modulaire, et de l'électronique omniprésent. De l'électronique sur fréquences radios parfois, improvisations électromagnétiques et électroacoustiques avec des objets usuels, du matériel analogique et extraterrestre. Transe divinatoire en hommage au free jazz et au cosmos semble-t-il, longue danse possessive en connexion directe avec un au-delà électronique, un monde où des signaux électriques endiablés dansent autour d'un feu de percussions, où les hallucinations prennent le pas sur le réel et nous plongent dans un territoire sonore bouillonnant, énergique, chaotique, surpuissant et exotique! Très bon.

Tom Hamilton/id m theft able/If, Bwana - MegaWHAT? (Ilse, 2011)

Autre trio de musique improvisée électroacoustique plutôt barrée et surprenante. Avec trois musiciens expérimentaux qui flirtent aussi bien avec la noise, que la musique improvisée ou le dadaïsme: Tom Hamilton (electronicatrons), id m theft able - Scott Spear de son vrai nom (emphatic voice, unknown electracousmatics) et If, Bwana - Al Margolis (violon, clarinette, voix, guitare synthétiseur Korg). Quatre pièces donc d'improvisations qui jouent beaucoup sur les collages, l'étonnement et la surprise. Une musique fracturée, énergique, hystérique, et inventive. Sans cesse, les trois musiciens réinventent leur musique et refusent de se complaire dans une esthétique précise. On pourrait parler de musique indéterminée, mais pas dans le sens entendu dans la musique savante. Il s'agit plutôt d'une esthétique indéterminée, tout en collage et en rupture. Les directions sont floues, elles ne cessent de changer, de se coller les unes aux autres. On ne sait jamais trop où on est et surtout où ces trois bricoleurs nous emmènent. Musique électronique, électroacoustique, improvisée, acousmatique, collage sonore, art/poésie sonore? Rien de tout ça et tout à la fois. Vous voilà bien avancés hein? Ce que je peux vous dire, c'est que c'est puissant, explosif, énergique, et très inventif.

Lee NOYES (solo & duo)

and/also - like also and any (idealstate, 2012)

and/also est un duo totalement acoustique, une forme instrumentale mille fois entendue déjà dans le free jazz: un duo saxophone/percussions, avec respectivement Stuart Porter à l'alto et Lee Noyes. Je parle de free car and/also adopte certaines caractéristiques de ce mouvement, l'instrumentation d'une part, et surtout le phrasé serré à la Ornette (qui semble même cité à la fin de la première piste), lyrique et mélancolique comme Ayler, de l'alto de Porter. Cependant, le duo va plus loin en intégrant d'autres éléments aussi importants durant ces quatre pièces et en éliminant certaines propriétés essentielles et/ou omniprésentes dans ce courant musical. On peut très vite se perdre dans ce paysage sonore qui n'évoque pourtant que des éléments déjà connus de beaucoup: Porter répète certains riffs parfois très swinguant, mais Noyes reste systématiquement à l'écart, joue à contretemps  ou réduit la rythmique à une seule grosse caisse frappant les deux premiers temps de manière monotone et neutre, sans parler de l'absence notable de crescendo et d'énergie furieuse pourtant propres au free. Et d'un autre côté, on ne peut pas non plus réellement parler de réductionnisme à cause des éléments rythmiques et mélodiques déjà évoqués malgré l'utilisation constante du silence, d’interactions décalées et de techniques étendues (archet sur cymbales, multiphoniques, etc.).

Du free jazz réductionniste? Peu importent les étiquettes, la musique proposée sur ce fantastique like also and any nous offre de vastes étendues sonores puissantes et originales, des espaces très aérés et poétiques, et une large palette de timbres et de formes d'interactivité utilisés avec parcimonie, sensibilité, et attention. Un duo simple et accessible, au-delà des genres et des étiquettes, très intense; en bref, un beau rafraîchissement et renouvellement de certaines musiques. Vraiment réjouissant, voire plutôt jouissif!

Tracklist: 1-also and any like / 2-and any like also / 3-any like also and / 4-like also and any

 Lee Noyes - Xiàzhì (idealstate, 2012)

Premier enregistrement solo aux larsens, Xiàzhì rassemble deux pièces enregistrées en studio plus une longue pièce live d'une demi-heure. Les deux premières jouent sur une succession de fréquences uniques qui varient selon les hauteurs, intensités, textures, volumes. Des fréquences autonomes et invariables en elles-mêmes, séparées par des silences ou des souffles numériques qui s'enchaînent sans logique apparente, car chaque son surgit de manière autonomisée sans ordre logique. Le moins qu'on puisse dire, c'est que ces deux morceaux ne m'ont pas vraiment enchanté, on dirait une analyse abstraite des sons, une analyse froide où chaque bruit surgit de manière inattendue certes, mais aussi irrationnellement et dépourvue de tout sentiment comme de toute intention. Un peu comme si on avait extériorisée la création sonore dans un programme numérique produisant des larsens aléatoirement et chaotiquement.

Reste ce live qui prend tout de même la moitié du temps de ce disque. Un live beaucoup moins froid, abstrait et minimaliste que les deux enregistrements studio, où on peut agréablement entendre les textures se superposer de temps à autre, mais également les entendre moduler à l'inverse des fréquences générées au début. Une demi-heure plus vivante et moins austère, peut-être minimaliste, mais plus proche de Toshimaru que d'une copie médiocre de Sachiko. Xiàzhì génère des sons minimaux, réduits à presque rien, de manière austère. Un album dur, radical et extrême qui conviendra peut-être aux férus d'avant-garde et d'expérimentations électroniques mais qui, personnellement, m'a laissé aussi froid qu'une expérimentation creuse.

Lee Noyes & Radio Cegeste - to orient themselves with coastlines (idealstate, 2012)

Sans aucun doute, to orient themselves with coastlines est le plus réussi de cette nouvelle fournée néo-zélandaise. Aux côtés de Lee Noyes à l'électronique et à quelques percussions très légères et extrêmement sporadiques, on trouve l'artiste sonore Sally Ann McIntyre (alias Radio Cegeste), qui travaille principalement ici, comme à son habitude, sur des fréquences radios et l'électromagnétisme. Sur cet album, on trouve quatre pièces qui ont en commun de toutes être basées sur une trame tissée par les fréquences radios, AM et FM forment une sorte de bourdon et de ligne directrice sur lesquelles se greffent de multiples sources sonores toujours bienvenues, comme par exemple des percussions discrètes, des vieux vinyles, des enregistrements d'accordéon défectueux et de chants d'oiseaux, ou encore un thérémine. Il y a une profusion de sonorités et de textures qui s'emmêlent, se superposent, s'enchevêtrent et se structurent, mais cette profusion est organisée avec parcimonie et attention, jamais rien de chaotique malgré la richesse des matériaux. Les couleurs se superposent sans se mélanger, une grande attention est portée au déploiement de chaque texture et de chaque couleur durant cette espèce de collage au rythme contemplatif plutôt qu'épileptique. LN et RG développent chacun une texture globale pleine d'aspérités, ils déploient des paysages granuleux aux reliefs profonds et aux couleurs multiples, mais toujours à partir de fonds sonores corrosifs. En soi, les sons ont quelque chose d'agressif, du fait de leur grain, mais la délicatesse apportée à leur déploiement et la finesse de leur tissage font de ces broderies électroniques une musique délicate et poétique, sensible et envoûtante, belle et précieuse - ce que je ne mettrai pas sur le compte de la présence d'une artiste féminine... 

En bref, quatre pièces évocatrices et poétiques, aux couleurs claires et multiples. Modulations de fréquences et collages sonores granuleux, parasites technologiques et détournements médiatiques forment une suite sonore et narrative riche en textures. Des photos magnifiques, des notes intéressantes, quatre pièces magnifiques: Recommandé!

Duplant / Noyes / Chagas - The Bias of the Things (Ilse, 2011)

De plus en plus de collaborations par mail voient dorénavant le jour. Une pratique virtuelle étrange qui peut d'une certaine manière paraître déshumanisante, mais qui est aussi une façon d'interroger la pratique de l'improvisation. Peut-on encore parler d'improvisation en effet? C'est toute la spontanéité propre à l'improvisation qui semble ici artificielle, comme dans les films de Cassavetes où l'impression de spontanéité résulte en fait de séquences reprises à n'en plus finir jusqu'à ce qu'une certaine forme d'énergie précise apparaisse. De la même manière, cette pratique s'effectue sans la prise de risque propre à l'improvisation, car chacun peut retravailler sa prise autant de fois qu'il le souhaite, et surtout, chacun peut prendre le temps de réfléchir aux formes de ses interventions avant même de participer, ce qui n'est pas sans remettre en cause la liberté et la spontanéité tant vantées par certains. Pratique ambiguë où se confrontent deux principes, une annihilation de la spontanéité, mais également et surtout une négation radicale de toute forme de hiérarchie. Cette négation va encore plus loin que les précédentes dans la mesure où le fait d'enregistrer seul empêche chaque musicien de se soumettre à une quelconque personnalité, le jeu des affects au sein du collectif semble ainsi annihilé au profit d'une donation totale à la musique seulement. Une nouvelle forme de liberté paraît ainsi apparaître à l'encontre des principes de spontanéité.

C'est dans cette lignée que semble s'inscrire ce trio publié par le label Ilse où se sont rejoint trois musiciens qui n'en sont pas à leur première collaboration; il s'agit du contrebassiste et percussionniste français Bruno Duplant (ici à la contrebasse, au gramophone, à la radio et à différentes sources sonores étranges), du pianiste néo-zélandais Lee Noyes et du saxophoniste et clarinettiste portugais Paulo Chagas. Et comme je l'évoquais à l'instant, cette manière d'enregistrer à distance et en décalage offre plusieurs opportunités. Tout d'abord, elle permet une écoute et une compréhension profondes de chaque intervention et de chaque musicien, une intuition beaucoup plus précise que dans un studio; mais également et surtout une exaltation de l'individualité au sein du collectif et un refus radical et extrême d'une quelconque hiérarchie (entre les musiciens, les personnes, les instruments, les techniques et les modes de jeux, etc.). On se retrouve alors face à une musique très singulière, où les personnalités se superposent les unes aux autres, où de courtes phrases mélodiques, par exemple, rejoignent des fréquences radios, tandis qu'un saxophone virulent explose en cris viscéraux. Les formes de discours sont nombreuses et leur agencement complexe, la basse de Duplant est souvent assez minimaliste tout en étant généreuse, de longues notes rondes enveloppent le tout, mais ce dernier peut tout aussi bien étendre son vocabulaire avec différents éléments parfois très surprenants, comme la diffusion d'un vieil enregistrement de tango sur un gramophone très granuleux. A côté, par-dessus, ou à l'intérieur, Paulo Chagas crie, éructe et creuse ce qui finit par devenir une nappe sonore hétéroclite sans structure apparente. Mais à côté de l'étonnante étendue de timbres proposées par Duplant et du relief creusé par Chagas, le plus surprenant est peut-être la performance de Noyes qui parvient à équilibrer les tensions entre sons, bruits et notes, en parsemant quelques courtes phrases mélodiques délicates ou en disséminant des frottements et des raclements du bois et des cordes de son piano, dans un territoire qui hésite entre la filiation de John Tilbury et de Magda Mayas.

Mais par-dessus tout, ce qui surprend, c'est la cohésion du groupe comparée à l'exaltation d'individualités qui paraissent au premier abord ne pas tenir compte du collectif. Chaque intervention est plus que singulière, elle est complètement individuelle, au sens substantiel, l'intention  de chacun est exploitée et déployée sans concession. Cependant, la musique est aussi collective, et le groupe se maintient, presque miraculeusement tant il est hétéroclite, dans une attention particulière et intense. La sensibilité et la connaissance des participations de chacun semblent extrêmement intenses et pleines, si l'individualité est exaltée, c'est toujours en réponse au son du trio, il reste toujours une attention constante au collectif qui parvient à maintenir une individualité entière au sein d'une communauté musicale cohérente et également entière. L'équilibre entre toutes ces tensions se trouve ainsi magiquement géré et manipulé, que ce soit l'équilibre entre individualité et communauté, mélodie et bruit, tonalité et atonalité, temps strié et temps lisse, etc. Quatre improvisations complexes et originales qui se déploient dans un paysage hétéroclite et escarpé, mais surtout intense et puissant. Recommandé!

Tracklist: 01-Sappho's remembrance / 02-As its name indicates / 03-The opposite of remembrance is invitation / 04-Tango for small things of every day of life

Bruno Duplant, Paulo Chagas, Lee Noyes - As Birds (re:konstruKt, 2011)



Bruno Duplant: contrebasse
Paulo Chagas: saxophones & clarinettes
Lee Noyes: batterie

Bruno Duplant, contrebassiste et percussionniste français, s'associe ici à deux proches collaborateurs, deux amis ai-je plutôt envie de dire, tant l'entente est symbiotique: le clarinettiste portugais Paulo Chagas, et le batteur néo-zélandais Lee Noyes. On doit la publication de ces enregistrements au label turc re:konstruKt, qui rivalise d'activité avec Bruno Duplant.

Sur As birds, le trio a fait deux choix, d'une part les 18 pièces sont relativement courtes, et de plus elles laissent la place à plusieurs combinaisons, le trio bien sûr et plusieurs duos. Sur chacune de ces pièces, des mélodies, ou non, des envolées très lyriques et intenses, des phrasés jazz et rythmiques ou des nappes lisses et abstraites. Le trio rivalise donc d'énergie et de spontanéité, sans pour autant paraître évanescent, car chaque dynamique explorée semble absolument authentique et personnelle, ce qui les rend toutes aussi profondes qu'intenses. La diversité est également due à la forme du dialogue établi, à la fonction qu'occupe chacun, car la basse assure tout aussi bien des walking-bass que des bourdons ou une fonction mélodique, comme la rythmique de Noyes peut être complètement décousue et le jeu des vents aussi mélodique que rythmique ou expérimental.

Cet aspect mélodique, parlons-en d'ailleurs, si d'une part il facilite l'écoute de ce disque, et le rend parfois assez classique, il est surtout débordant de lyrisme et d'émotions très intenses. Les codes musicaux sont surtout repris pour leur aspect émotionnel, et ce sont ces émotions qui forment vraiment l'essence de ce disque et lui donnent toute sa vigueur. Ce qui est original, c'est que les musiques dont s'inspirent cet album ne sont pas reprises formellement, seules les émotions intrinsèques aux différentes musiques sont exploitées, ce qui fait d'As Birds un album vraiment singulier et personnel. Le trio de Duplant joue ainsi sur différentes strates émotionnelles puisées autant dans la nature que dans la culture, sans aucune distinction, et ces strates s'enchaînent les unes aux autres dans un mouvement aussi organique que les fonctions de chaque musicien à l'intérieur de chaque pièce. Dans ce qu'on appelle le free jazz, on voit rarement de disques aussi chaleureux et aussi peu hermétiques, un disque à écouter, à méditer, à contempler, et surtout, à vivre.

Tracklist: 01/ Hiccup 02/ One Hidden Green Paper Away From The Birds 03/ Whirr 04/ Fallen Tips 05/ Hush 06/ Gali Gali I 07/ Squeak 08/ Monochromatic 09/ Mumble 10/ Romance in Open Field 11/ Plop 12/ Gali Gali II 13/ Gargle 14/ Ballad for My Father 15/ Clang 16/ If The Birds Fall Down 17/ Tinkle 18/ Shortness of Breath