Affichage des articles dont le libellé est Bryan Eubanks. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Bryan Eubanks. Afficher tous les articles

Jason Kahn & Bryan Eubanks



Si j’ai déjà entendu plusieurs projets auxquels a participé Bryan Eubanks, je pense qu’Anamorphosis est le premier solo que j’entends de ce musicien américain résidant en Allemagne. Edité sur son propre label, ce disque regroupe trois compositions qui datent de 2011 et 2012, réalisées aux Etats-Unis et à Berlin, entre mai 2012 et juillet 2013. Ce solo est aussi l’occasion d’entendre des pièces beaucoup plus structurées et écrites que d’habitude, des pièces clairement écrites et plus minimales, qui n’ont rien à voir avec les nombreux duos d’improvisation électroacoustique ou de post-eai et autres projets où officiait Bryan Eubanks, à l’électronique et au saxophone.


La première pièce présentée est sans doute ma préférée de ce disque. Il s’agit d’une composition d’un quart d’heure pour field recordings, bruit, sinusoïdes et saxophone soprano ; une pièce intitulée Double Portrait. La notion de double et de dichotomie est le concept fondamental dans l’écriture de cette pièce sans aucun doute. Bryan Eubanks utilise une sinusoïde et de longues notes tenues au saxophone soprano à la même fréquence, ou légèrement désaccordées. Puis toutes les cinq secondes, pour une durée exacte de cinq secondes, soit un enregistrement du tintement d’une cloche avec du trafic urbain soit un enregistrement aux environs d’une gare ferroviaire apparaît par-dessus la longue vague de fréquences accordées ou nom. Le bruit quotidien est ici opposé à la forme de la musique, il est également mis en forme pour devenir musical, mais il est aussi, comme chez Pisaro, rendu musical grâce au jeu des fréquences qui se superposent ou se fondent les unes aux autres. La réalisation est précise et méticuleuse, la structure est rigoureuse, simple et puissante, tout est réuni pour faire une pièce passionnante et forte en somme. Spectral Pattern est une autre pièce également composée en 2012 et réalisée à Berlin. Pas de doute, il s’agit aussi d’une œuvre minutieusement écrite, mais dont la structure paraît plus fluctuante, moins systématique, et qui semble aussi opposer deux éléments. Ce ne sont plus le bruit et la musique ici, mais les réalisations instrumentales et électroniques qui s’opposent. La partie électronique est composée d’une sorte de fréquence pulsée, une fréquence dont la hauteur et le rythme peuvent progressivement varier, elle dure une bonne partie des trente minutes de cette pièce, jusqu’à ce qu’elle soit remplacée par un bruit blanc. Si cette partie électronique est continue, les parties instrumentales sont quant à elles discontinues. Elles arrivent à intervalles réguliers d’un peu de moins d’une minute pour une dizaine de secondes maximum. Il s’agit d’accords composés de sinusoïdes, d’une note tenue au soprano, et de deux notes au violon alto (jouées par Catherine Lamb et Johnny Chang). Des accords à l’unisson, avec une prédominance des cordes au début, et quand apparaît le bruit, avec une prédominance du soprane et de la sinusoïde, et là encore, si l’unisson est parfaite entre quelques sources, les fréquences tendent à s’écarter au fur et à mesure et à créer des battements dus aux intervales microtonaux. Une belle composition claire où la structure oppose divers éléments continus et discontinus, électroniques et instrumentaux, précis et fluctuants. Aussi clair et précis que beau et fort. La dernière pièce de ce disque, qui dure une quinzaine de minutes, est celle à laquelle j’ai le moins accroché, peut-être en partie parce que les dichotomies sont moins présentes. Enclosed Space Phenomena est une composition de 2011 qui a été enregistrée dans une citerne de Fort Warden aux Etats-Unis. Des sinusoïdes sont mises en résonances dans cette citerne et tout un jeu de questions et de réponses, d’échos et de réverbérations a lieu dans cette large cuve métallique. Une exploration de l’interférence entre les différentes fréquences ainsi qu’une recherche sur les liens entre l’espace de diffusion (très spécifique) et le son ; c’est original, l’atmosphère est vraiment singulière : harmonieuse et onirique, éthérée et limpide, mais c’est comme si les idées de base manquaient de force ou d’intérêt, elles ne paraissent pas aussi riches que celles qui guident les deux premières compositions en tout cas.

En bref, Bryan Eubanks semble avoir choisi la voix de l’écriture et de la composition, des idées directrices et des structures formelles et rigoureuses dorénavant. De tout ce que j’ai entendu de ce musicien auparavant, je n’ai jamais trouvé qu’il était un grand virtuose en quelque sorte, mais que ce qui faisait sa force, c’étaient surtout les idées qui étaient derrière. Bryan Eubanks n’est pas un instrumentiste virtuose, mais il a des idées musicales singulières et fortes, et cette nouvelle orientation vers l’écriture est certainement un choix qui met beaucoup plus en valeur chacune de ses excellentes idées musicales. Recommandé en tout cas. 

Américain émigré en Suisse depuis pas mal d'années maintenant, Jason Kahn est également un musicien reconnu pour sa pratique de l'électronique, même s'il officie également à la batterie et à la voix maintenant. C'est aussi un musicien qui a eu de nombreuses occasions de pratiquer l'improvisation, mais qui a tendance à s'en écarter de plus en plus. Preuve en est Noema, le dernier vinyle qu'il vient de publier sur son propre label.

Ce disque regroupe 37 petites pièces enregistrées en 2012 lors d'une résidence au Japon. Il s'agit uniquement de field-recordings, d'enregistrements en tous lieux et en tous genres, édités et mixés en 2013 à Zurich. Un peu de la même manière que Bryan Eubanks, je n'admire pas Jason Kahn pour sa virtuosité, mais pour la force de ses idées le plus souvent. Et ici, c'est encore le cas. Les enregistrements de Kahn ne sont pas tellement exceptionnels, leur mixage non plus. Mais l'écoute et la sensibilité de Kahn doivent bien l'être pour que ces enregistrements se révèlent aussi passionnants. Il y a quelque chose de profondément musical dans ces enregistrements, Kahn a su capter une ambiance sonore particulière lors de chaque enregistrement (qu'il contienne ou non de la musique). Qu'il soit dans un temple bouddhiste, dans un parc, un magasin, une station de métro, un restaurant, ou que sais-je encore, dans tous les lieux qu'il a eu l'occasion de visiter et d'explorer durant ces quelques mois, Jason Kahn a su capter comme l'essence sonore de ces lieux. Les enregistrements décrivent très bien l'atmosphère des lieux, et semblent capturés pour leur intérêt sonore et musical, mais lors du mixage, Jason Kahn a également su rendre compte de sa manière d'envisager chaque atmosphère, de rendre compte d'environnements drôles, intrigants, oppressants, austères, bruyants, calmes, musicaux, bruitistes, mystiques, citadins, naturels, etc. 

Il ne s'agit pas là d'une grande composition de musique concrète, ni de field-recordings remarquables. Il s'agit de partager des moments sonores avec un musicien à l'oreille et à l'attention fines. De partager des ressentis, des impressions sonores, et des souvenirs. C'est fin, personnel et sensible, c'est beau et intime.

J'en profite pour parler de la première publication sur le label Editions, géré par Jason Kahn et consacré uniquement à ses travaux. Il s'agit d'un LP édité en 2011 et intitulé On Metal Shore. Sur ce disque, Jason Kahn utilise principalement des sources acoustiques, instrumentales ou non, mais toujours métalliques. Muni de cylindres industriels, de cymbales, et d'objets divers, Jason Kahn met ces différents outils en vibration grâce à des baguettes, à d'autres objets, ou capte leur vibration "interne" avec des transducteurs.

Ainsi il compose une longue pièce sur les différentes vibrations possibles du métal, les vibrations d'objets trouvés comme d'instruments prennent tout de suite un sens musical et s'inscrivent dans un long continuum d'harmoniques, de percussions incantatoires. La résonance de ces objets, ainsi que leur inscription dans l'espace (extérieur ou studio), leur richesse harmonique, tous ces éléments ont quelque chose de cosmique. La musique de Jason Kahn parvient toujours à toucher l'essentiel je trouve. Ici, elle trouve l'essence du métal, à travers le mixage des différents enregistrements, à travers le choix varié des instruments et outils, à travers les différentes manières de les faire résonner, ainsi qu'à travers la relation avec l'environnement. Et cette musique paraît cosmique dans le sens où tous les éléments semblent se rejoindre dans cette composition, il y a quelque chose d'organique dans cette approche du son et dans le travail de composition.

Jason Kahn a composé avec On Metal Shore une excellente pièce qui explore de manière très sensible et organique les qualités sonores du métal sous différentes formes. Un long continuum d'harmoniques fantomatiques, de résonances lourdes, et de poésie métallique. Excellent travail sur la percussion.

En 2011, je me rappelle de la très bonne surprise que j'ai eu en découvrant la première publication du duo Bryan Eubanks & Jason Kahn, collaboration qui date pourtant de 2008 maintenant. On y retrouvait le premier à l'électronique surtout ("circuits ouverts") et le second au synthétiseur modulaire. Mais aujourd'hui, pour ce nouveau disque, le duo des deux musiciens natifs des Etats-Unis propose une nouvelle formule avec Jason Kahn à la batterie cette fois enc ompagnie de Bryan Eubanks au saxophone soprano, aux oscillateurs, à la radio et à "l'open-circuit feedback", ce que le titre du disque ne manque pas de souligner : tout simplement drums saxophone electronics.

Cinq courtes imrpvosations sont proposées sur ce disque, et toujours, comme on peut s'y attendre, il ne s'agit pas tant d'improvisations virtuoses ou techniques, mais d'une attention subtile au son et d'idées musicales fortes. Que ce soit Eubanks à l'électronique ou Kahn à la batterie, les deux musiciens s'intéressent surtout à produire un type de son précis, une certaine texture, et explore ensuite l'interaction possible entre les deux. Il ne s'agit pas non plus de chercher la facilité (de frotter les cymbales par exemple), le duo cherche bien à explorer des techniques plus personnelles ou pas trop communes en tout cas, il joue sur la percussion des peaux, sur des textures électroniques limpides et claires, mais le duo cherche surtout les points d'accroche entre les instruments et les sons. Eubanks & Kahn explorent les différentes croisées possibles entre le son produit par une batterie et des baguettes, et le son des parasites électroniques et des oscillateurs.

Des nappes électroniques ou instrumentales (avec le saxophone) enrichissent la palette sonore de Jason Kahn, ses percussions légères, sinueuses et fluides sont complétées par des lignes claires, pures et droites. Aucun son n'est gratuit tout est complémentaire. Une musique qui ressemble à de l'improvisation électroacoustique, mais qui tente d'innover en esquivant certaines facilités (l'électronique harsh et découpée, les cymbales frottées, etc.). Mais surtout, une musique qui démontre encore une fois la finesse et la sensibilité de l'écoute de ces deux musiciens. Du bon travail.

BRYAN EUBANKS - Anamorphosis (CD, Sacred Realism, 2014) : lien
JASON KAHN - Noema (2LP, Editions, 2014) : lien
JASON KAHN - On Metal Shore (LP, Editions, 2011) : lien 
BRYAN EUBANKS & JASON KAHN - drums saxophone electronics (CD, Intonema, 2014) : lien

Sacred Realism

Bryan Eubanks & Catherine Lamb - untitled 12 (after agnes) (Sacred Realism, 2012)

Première publication de ce nouveau label américain: untitled 12 (after agnes) est une "composition" de Bryan Eubanks et Catherine Lamb d'après une peinture d’Agnès Martin. Cette dernière, souvent qualifiée de minimaliste, préfère se ranger dans la longue tradition américaine de l'expressionnisme abstrait avec ses grandes toiles simples, ses énormes monochromes quadrillés qui fourmillent de micro-variations.

Une peinture en particulier a retenu l'attention des deux compositeurs et a servi de point de départ à leur collaboration: untitled #12 (1984), reproduite à l'intérieur de la pochette (je n'ai pas trouvé de reproduction sur internet malheureusement, mais si vous ne connaissez pas, vous pouvez facilement vous faire une idée de cette œuvre en regardant les autres reproductions). La pièce écrite par Eubanks & Lamb est une longue, longue pièce statique d'une heure, générée par un logiciel autonome (un peu de la même manière que la pièce materiality de Bryan Eubanks). Une plage de bruit blanc, un bruit blanc immuable, faible, imperturbable, qui ne se modifie que toutes les quinze précisément. Une couche se rajoute tous les quarts d'heure, mais entre-temps, rien. Rien et tout à la fois. Au début, on s'interroge, puis on s'ennuie, puis étrangement, on croit percevoir du mouvement, alors qu'il n'en est rien. Ce que l'on perçoit? la richesse de la texture proposée, le bruit blanc semblant se décomposer, toutes les couches de fréquences et de sinusoïdes se détachant pour laisser apparaître la structure du bruit. Une pièce en quatre partie qui invitent à la méditation mais aussi et surtout à une écoute participative, à une perception active de l’œuvre pour en saisir la richesse. C'est difficile d'accès, parfois fatigant, mais la démarche et l'expérience sont singulières. Et pas aussi pauvres qu'elles ne le paraissent.

(informations & extrait: http://www.sacredrealism.org/label/sr001.html)

Andrew Lafkas - Making Words (Sacred Realism, 2012)

La deuxième publication de ce label très prometteur est une magnifique composition d'Andrew Lafkas pour instruments et électroniques. Les interprètes de cette réalisation sont le compositeur lui-même à la basse, Ann Adachi (flûte), Adam Diller (saxophone ténor), Tucker Dulin (trombone), Kenny Wang (alto), Margarida Garcia (guitare électrique), Sean Meehan (caisse claire et cymbales), Gill Arno, Keiko Uenishi, Barry Weisblat et Bryan Eubanks à l'électronique.

Là aussi, la forme et l'esthétique sont assez minimalistes, mais certainement beaucoup plus riches en apparence. Durant 70 minutes, il est rare d'entendre l'ensemble des interprètes. Il s'agit avant tout d'un jeu sur les timbres et les densités à partir de longues notes superposées. Jeu sur les timbres, oui, mais sans techniques étendues, les interprètes superposent leurs instruments tels qu'ils sont traditionnellement, ils superposent les caractéristiques "normales" de leurs instruments. Et les mêlent en une nappe linéaire qui progresse par micro-évolutions. Andrew Lafkas explore avant tout les possibilités sonores de l'ensemble instrumental plus que des instruments en eux-mêmes: chaque musicien joue la plupart du temps quelque chose de très simple, de reconnaissable, et de court. Les interventions sont courtes et régulières comme une respiration, ce qui donne un aspect très organique à cette musique. Des notes graves, aiguës, faibles, fortes, dans les extrêmes, dans les médiums, en petite formation, ou en très grosse formation. La musique va crescendo, decrescendo, s'affaiblit, se renforce, s'amplifie, s'intensifie, puis redescend. De nombreuses densités sont explorées, à travers l'instrumentarium utilisé. Mais également de nombreuses couleurs à chaque fois. Ce qui fait de ce continuum linéaire une pièce très riche qu'on peut redécouvrir à chaque écoute, qui parvient à explorer de multiples dimensions tout en restant claire.

Très belle composition, et une réalisation sensible, précise, intense et dense.

(informations & extrait: http://www.sacredrealism.org/label/sr002.html)

copy for your records

Mites - Passing Resemblance (Copy for you records, 2012)

Ceci est ma première rencontre avec Grisha Shakhnes, alias Mites, un artiste sonore israélien. J'ai mis quelques temps à passer outre sa nationalité, mais une fois qu'on se laisse absorber par son œuvre, il n'y a plus rien qui compte. Une œuvre monumentale, remarquable, sombre et dérangeante. Passing Resemblance est une suite de trois pièces aux structures déséquilibrés et aux titres étranges ("you can come and shake my hand"/"comfort"/"why elephants are not allowed to cross a bridge") - qui n'expliquent surtout pas la démarche de Mites. A l'intérieur de ce disque, beaucoup de field-recordings, manipulés et étouffés, distordus et ralentis, qui semblent provenir de cassettes. Hélicoptères, sirènes, coups de feux, tirs de mortiers, radios, prières, paroles, le quotidien d'un pays vindicatif. Mais tout du long, un son lourd, sombre, comme un enregistrement hydrophonique à la Thomas Tilly ou un souffle analogique, field-recordings ou synthèses granulaires? Peu importe, cette ligne apporte une cohésion à des structures pas toujours évidentes (rien que la durée des pièces interroge: 15 minutes, puis 4, et 35 minutes pour finir...). Ceci-dit, la musique est toujours claire, Mites utilise peu d'éléments, il superpose avec une grande sensibilité au son et à son architecture deux ou trois éléments au maximum. Dans un pays dont la réalité est devenue insupportable pour beaucoup, il vaut mieux transformer cette réalité en abstraction. Et Mites produit ici une sorte de musique concrète filtrée et manipulée jusqu'à l'abstraction, dérangeante, qui laisse place à une imagination sombre. On croirait par moments entendre des coups de feux étouffés comme s'ils étaient enregistrés dans une toile de jute au fond d'une cave dissimulée ou d'un bunker. L'ambiance est pesante, obscure, lourde de sens. Mais pas seulement. Car les constructions sonores de Mites sont remarquablement absorbantes, ce sont des plongées immersives à l'intérieur du son et de quelques unes de ses propriétés abstraites. Une suite puissante d'immersions sonores et de constructions abstraites, où Mites sait jouer avec facilité et douceur des différentes dynamiques du son. Recommandé.

Informations et extraits: http://cfyre.co/rds/pgs/cfyr010.html

David Kirby - Cittakarnera (Copy for your records, 2012)

David Kirby est un artiste sonore originaire d'Atlanta, créateur du superbe netlabel homophoni, et dont la musique se situe plutôt dans une veine eai. Son travail est aujourd'hui principalement axé sur les cassettes audios (en partie parce qu'il en avait apparemment marre de passer autant de temps sur un ordinateur...). Pour cette longue pièce de 70 minutes, Kirby utilise donc comme principale source quatre enregistreurs cassettes. On y trouve des chants d'oiseaux, des bruits méconnaissables, des chansons de pop, de rap, de musique électronique, de classique, des musiques de films, du métal, etc. La liste est longue, très longue, autant que le disque j'ai envie de dire. Car c'est assez difficile de digérer ce collage et ces manipulations (ralentissement de la bande, accélération, lecture à l'envers, distorsion, amplification du souffle, "scratch") pendant aussi longtemps. Kirby a produit pour ce disque un gigantesque collage magnétique, assez linéaire et monotone, qui a parfois du mal à retenir l'attention... Après, il y a des passages vraiment jouissifs, intenses ou puissants, forts et osés, mais c'est tout de même inégal dans l'ensemble, et la démarche, le collage systématique de sources parfois incongrues et inattendues, lasse au bout d'un moment. Un disque talentueux mais peut-être un peu trop ambitieux.

Informations et extraits: http://cfyre.co/rds/pgs/cfyr007.html


Bryan Eubanks/Jason Kahn - Energy (Of) (Copy for your records, 2012) 

Enregistré en live, Energy (Of) est une pièce d'une quarantaine de minutes présentées par deux grands compositeurs électroniques: Bryan Eubanks et Jason Kahn. Le premier utilise un système électronique fait maison, tandis que le second use de larsens, de table bouclée sur elle-même, d'un synthétiseur analogique, de micro-contacts, etc. Autant le dire tout de suite, ça ne rigole pas! 

La performance tend vers la musique aux effets psychoacoustiques avec murs de bruit blanc, larsens vigoureux, crépitements abrasifs, tension violente, puissance maximum. Ceci-dit, il ne s'agit pas de harsh noise comme on pourrait le croire. Pas tout le temps du moins. Car le duo Eubanks/Kahn sait jouer sur les reliefs et les différentes dynamiques. Une improvisation savamment construite avec ses silences, ses espaces aérés, puis saturés, ses murs de son, et ses instants éthérés et minimalistes de souffles légers. Une musique en dent de scie qui rend chaque instant violent d'autant plus intense. Car chaque passage calme n'est pas gratuit, la tension est toujours, ce n'est qu'un calme avant la tempête. Les deux sculpteurs sonores paraissent aussi à l'aise et précis lors des passages minimalistes que lors des assauts sonores. Et quels assauts! La violence de Kahn et Eubanks peut être franchement renversante. Les murs de son prennent aux tripes, tendent chaque muscle du corps de l'auditeur. Des oreilles à l'intégralité du corps en passant par le cerveau bien sûr, la tension et l'intensité d'Energy (Of) soufflent l'auditeur dans son intégrité, traversent tout le corps et le transforment en une boule de nerfs ambulante.

Une traversée organique et dangereuse à travers des résidus sonores aux allures industrielles et apocalyptiques. Une épopée tendue, non plus vers son origine, mais vers un futur sombre, incertain, et dévasté. Les oreilles prennent chers, l'esprit aussi. Amateurs de noise et de construction sonore savante et précise, vous y trouverez votre compte. Recommandé!

Informations et extraits: http://cfyre.co/rds/pgs/cfyr011.html

ILSE

Bruno Duplant/Lee Noyes/Anders Dahl/Christian Munthe/Massimo Magee - 9 times 5 (Ilse, 2012)

A partir d'une courte partition graphique de Bruno Duplant, cinq musiciens proposent une musique électroacoustique entre improvisation et composition (Bruno lui-même, les compositeurs et musiciens électroacoustiques Lee Noyes et Anders Dahl, le guitariste Christian Munthe et le saxophoniste Massimo Magee). Il y a bien une une partition à la base, avec quelques contraintes indiquées (comme "respecter les idées d'espace, de silence, tout en ne jouant jamais fort"), mais les dessins qui la composent laissent une grande marge à chaque musicien (qui viennent pour la plupart de la musique improvisée plus que de la musique écrite et savante). Traits, pointillés, spirales, blancs, sont sans référents musicaux sur la partition, c'est à l'imagination de chacun d'interpréter le système de notation de Duplant. Il s'ensuit donc une musique tout de même grandement improvisée avec quelques directives, quelques idées à respecter et à se rappeler durant l'interprétation/lecture. Une musique calme, électroacoustique, pointilliste et post-réductionniste, qui n'est pas sans rappeler certains projets de Keith Rowe par moments. Des bruits épars surgissent, aux sources confuses, électroniques par endroits, quand ce ne sont pas des objets ou une guitare. Je ne sais pas, ça aurait peut-être mérité d'être plus calme, plus silencieux et espacé, en tout cas on ressent parfois un manque de radicalité, car l'attention semble parfois trop portée sur le timbre et les textures au détriment de l'espace sonore. Mais pour ce qui est des textures et de l'interaction, ça marche très bien par contre, les textures sont propres, travaillées, minutieuses, et inventives surtout. L'écoute est sensible et délicate. Tout pour faire une bonne improvisation, plus qu'une bonne interprétation d'une partition. Après, si on fait abstraction de cette dichotomie qui n'a pas lieu d'être dans ce genre de musique, il faut dire que lorsqu'on prend 9 times 5 pour elle-même, en tant qu'une pièce musicale (qu'elle soit écrite et interprétée ou improvisée, peu importe, je parle seulement de la musique, abstraction faite de son origine écrite), il s'agit de 45 minutes de créativité et d'inventivité au niveau des couleurs, de poésie sonore abstraite plutôt jouissive, avec tout de même une notion de l'espace qui laisse place à chacun et à l'interaction. A y réfléchir, c'est juste le silence qui me manque lorsque j'écoute ce type de pièce je pense, un silence qui donnerait encore plus de puissance aux trouvailles sonores de chacun. Très bien, mais un poil trop d'activités.

oceans roar 1000 drums (Ilse, 2012)

Oceans roar 1000 drums est le nom d'un trio américain composé de Todd Capp (batterie, cymbales), Bryan Eubanks (électronique et saxophone soprano) et Andrew Lafks (électronique et contrebasse). Un projet aux confins du free jazz et de la noise. Comme Sun Ra aurait pu le rêver. 45 minutes extrêmement puissantes d'improvisations collectives interstellaires. Deux pièces essoufflantes, monumentales, chaotiques, où l'électronique est en connexion avec les astres tandis que la batterie très terrestre permet - sans relâche - à chacun de rester en liaison avec la Terre. Je ne sais même plus si on peut vraiment appeler ça du free ou non - et peu importe certainement - tellement ça me paraît autre, étranger, et singulier. Mais si j'accepte que ça en est, c'est un des disques de free les plus innovants que j'ai entendu depuis quelques temps; de même si j'entends ce disque comme un disque de noise, de noise improvisée disons. Il y a bien les instruments du traditionnel trio de jazz et de free (sax/contrebasse/batterie), mais - parce qu'il y a toujours un mais après une quelconque référence - chacun est noyé dans la gigantesque masse sonore formée par le trio. Todd Capp n'y est pas pour rien, sorte de pieuvre hystérique et de tsunami métallique qui n'est pas le dernier à noyer le trio dans un flux permanent et chaotique de peaux et de cymbales. A ses côtés, un soprano étrangement modifié qui ressemble plus à un synthé modulaire, et de l'électronique omniprésent. De l'électronique sur fréquences radios parfois, improvisations électromagnétiques et électroacoustiques avec des objets usuels, du matériel analogique et extraterrestre. Transe divinatoire en hommage au free jazz et au cosmos semble-t-il, longue danse possessive en connexion directe avec un au-delà électronique, un monde où des signaux électriques endiablés dansent autour d'un feu de percussions, où les hallucinations prennent le pas sur le réel et nous plongent dans un territoire sonore bouillonnant, énergique, chaotique, surpuissant et exotique! Très bon.

Tom Hamilton/id m theft able/If, Bwana - MegaWHAT? (Ilse, 2011)

Autre trio de musique improvisée électroacoustique plutôt barrée et surprenante. Avec trois musiciens expérimentaux qui flirtent aussi bien avec la noise, que la musique improvisée ou le dadaïsme: Tom Hamilton (electronicatrons), id m theft able - Scott Spear de son vrai nom (emphatic voice, unknown electracousmatics) et If, Bwana - Al Margolis (violon, clarinette, voix, guitare synthétiseur Korg). Quatre pièces donc d'improvisations qui jouent beaucoup sur les collages, l'étonnement et la surprise. Une musique fracturée, énergique, hystérique, et inventive. Sans cesse, les trois musiciens réinventent leur musique et refusent de se complaire dans une esthétique précise. On pourrait parler de musique indéterminée, mais pas dans le sens entendu dans la musique savante. Il s'agit plutôt d'une esthétique indéterminée, tout en collage et en rupture. Les directions sont floues, elles ne cessent de changer, de se coller les unes aux autres. On ne sait jamais trop où on est et surtout où ces trois bricoleurs nous emmènent. Musique électronique, électroacoustique, improvisée, acousmatique, collage sonore, art/poésie sonore? Rien de tout ça et tout à la fois. Vous voilà bien avancés hein? Ce que je peux vous dire, c'est que c'est puissant, explosif, énergique, et très inventif.