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Nate Wooley & Seymour Wright - About Trumpet and Saxophone

NATE WOOLEY & SEYMOUR WRIGHT - About Trumpet and Saxophone (Fataka, 2013)
L'un des plus grands intérêts de la musique improvisée et de l'improvisation libre plus particulièrement est surtout la possibilité de rechercher et d'explorer des langages instrumentaux toujours nouveaux. Un intérêt parfois oublié par des musiciens qui ne cherchent plus vraiment et se contentent de multiplier des techniques étendues mille fois entendues, mais que d'autres ont toujours à l'esprit. Le trompettiste américain Nate Wooley et le saxophoniste alto britannique Seymour Wright font partie de ces musiciens qui continuent de faire vivre l'improvisation libre - et d'autres musiques encore puisqu'ils ne se cantonnent pas exclusivement à l'impro libre, ce qui fait peut-être aussi qu'ils la jouent si bien - en développant une pratique originale et singulière.

Depuis que j'ai découvert chacun de ces musiciens, j'ai toujours essayé de suivre leur production le plus assidument possible à vrai dire. Si j'aime beaucoup ce que peut faire Nate Wooley dans le groupe de free bop rock Puttin' on the Ritz ainsi que dans ses formations plus jazz, c'est surtout la découverte de son travail en solo (aussi bien composé qu'improvisé) qui m'avait amené à le considérer comme un des trompettistes les plus intéressants des musiques improvisées. Et quant à Seymour Wright, c'est son duo avec Keith Rowe que j'avais trouvé vraiment recherché et savant, mais malheureusement, assez peu de travaux avec Wright ont été publiés par la suite. C'est donc une chance de les trouver aujourd'hui l'un à côté de l'autre dans cette publication de l'excellent label fataka, un jeune label anglais qui sait redonner confiance en la musique improvisée.

Quant au contenu de ce disque, il s'agit d'une suite de neuf pièces pas très longues (elles ne dépassent pas les neuf minutes) et totalement improvisées. Oui c'est de l'improvisation libre avec toutes les techniques étendues que l'on connaît déjà, de l'improvisation libre intéressée principalement par le timbre et les textures. Mais pas seulement à mon avis, ce n'est pas aussi cliché que ça le paraît. Un saxophoniste comme Seymour Wright par exemple est encore capable de développer des sonorités inattendues venant d'un saxophoniste - comme les notes ultra pincées aux résonances plastifiées qui font penser à une sorte d'appeau. Et Nate Wooley surtout, que j'aime beaucoup pour son développement des écarts de volume vertigineux, pour son approche très réfléchie de la gestion de l'intensité, fait vivre le dialogue entre les deux musiciens de manière très savante. Wooley et Wright développent leur langage, ils les font interagir, mais en prenant soin de véritablement composer la musique ; le duo joue beaucoup sur les variations de volume et de densité afin que la tension soit toujours maximale. Ce n'est pas forcément très énergique ni très fort, mais la musique du duo est toujours intense, quelque soit le volume ou la densité, du simple fait de la construction des improvisations, et du mode de narration adopté. Le langage de chacun est assez original même s'il n'est pas révolutionnaire, disons que les deux langages ont vraiment leur particularité, mais en tout cas leur musique paraît vraiment singulière, libre et personnelle pour de l'improvisation libre réalisée en 2012.

Neuf pièces d'improvisation libre très bien réalisées, Nate Wooley et Seymour Wright font chacun preuve d'une grande attention à la construction, à la personnalité du langage dans une certaine mesure aussi, et à l'interaction. Un bel exemple de free improvisation dans ce qu'elle a de meilleur, vivement conseillé aux fans d'improvisation.

monotype LP

AKIYAMA/CARTER/KIEFER - The Darkened Mirror (Monotype/CatSun, 2013)
Peut-être que le catalogue de Monotype est parfois inégal, mais en tout cas, ce qui est vraiment plaisant, c'est son énorme diversité. De Mimeo à Cremaster, de Dave Philips à Francisco Lopez, de Jean-Luc Guionnet à Alfredo Costa Monteiro, en passant par Lydia Lunch, Eugene Robinson, Jason Kahn, Eugène Chadbourne, Alessandro Bosetti, Kim Cascone ou Lasse Marhaug, on ne sait jamais trop à quoi s'attendre, et c'est ce qui fait la richesse de ce label, très bon pour documenter sur une grande variété de courants expérimentaux actuels. Ainsi, dernièrement, le label polonais publiait en vinyle une rencontre inattendue entre trois guitaristes très différents : Tetuzi Akiyama, Tom Carter et Christian Kiefer.

A vrai dire, je ne connais que le premier de ce trio, Akiyama, un des plus importants acteurs des scènes onkyo et réductionniste, qui a considérablement renouvelé la musique improvisée et la guitare aux côtés de Sugimoto avec la réintégration des notes (et des mélodies), ainsi que du silence. Quant à Carter et Kiefer, ce sont deux guitaristes américains apparemment moins proches de la musique improvisée que de l'ethnomusicologie américaine et du blues.

Le résultat de cette rencontre est une sorte de blues/folk dissonant et décalé vraiment bon. Akiyama amène la simplicité et l'ascétisme de l'improvisation onkyo ; Carter approche sa guitare avec une pédale fuzz très propre et marqué, entre blues et psyché ; et Kiefer, à la guitare ou au banjo, promène le trio sur des rythmiques et des accompagnements folk primitifs. La musique proposée sur ces neuf pièces a quelque chose de bancal et d'incertain, mais c'est ce qui fait son charme. On ne sait jamais trop ce qui se passe, comment, ce qui est recherché, etc. D'un côté, des trames sont écrites, mais une grande part est laissée à des improvisations tout de même discrètes (il ne s'agit pas de gros soli quoi). De manière générale aussi, c'est tonal et mélodique, mais il y en a toujours un qui est à côté (surtout Carter avec sa guitare psyché, mais également les quelques notes d'Akiyama). Souvent, j'ai du mal avec la guitare (hormis pour les groupes de punk/hardcore/crust/grind évidemment), surtout dans la musique improvisée non-idiomatique. Mais là, du fait que les guitares sont volontairement idiomatiques, et qu'elles sont jouées avec virtuosité et beaucoup de connaissance et de maîtrise, je me laisse très facilement bercé par ces sortes de chansons sans chant, par ce folk décalé et dissonant, par ces improvisations qui n'hésitent pas utiliser des idiomes connus pour les transformer en quelque chose de vraiment personnel. Bref, un disque à écouter, conseillé aussi bien aux amateurs du mouvement onkyo qu'aux fans de Jandek ou de Captain Beefheart.

WOOLEY/YEH/CHEN/CARTER - NCAT (Monotype, 2013)
Et en parlant de vinyles vraiment bizarres publiés par ce label, il ne faudrait pas passer à côté de ce quartet autrement surprenant avec Nate Wooley (trompette), C. Spencer Yeh (violon, voix), Audrey Chen (violoncelle, voix) et Todd Carter (mixage). Si cette formation était restée au stade d'un trio d'improvisation libre pour les intrumentistes uniquement, tout se serait bien passé j'ai envie de dire. On aurait eu de la musique improvisée avec des harmoniques aux cordes, des souffles à la trompette, des techniques étendues noisy et une forme organique interactive. 

Mais Todd Carter est arrivé, et là ça se complique et ça devient aussi bien intéressant. Je ne connaissais pas ce "musicien" avant, qui a l'air d'être surtout productif en tant qu'ingénieur du son en fait. En tout cas, le travail qu'il a accompli sur ce disque est assez incroyable et remarquable. Wooley, Yeh et Chen lui ont envoyé des enregistrements de leurs improvisations pour qu'il les mixe, et le résultat fut alors complètement inattendu. Il semble avoir considéré ces enregistrements comme une matière sonore quelconque, brute ; il ne semble pas avoir considéré le côté réactif de l'improvisation, ni sa forme de narration, ni son aspect organique. Todd Carter a mixé ce matériau sonore comme si c'était des field-recordings : les instruments sont fortement équalisés, modifiés, et remixés de manière improbable. Il en a fait une vraie composition électroacoustique en somme. Ce qui est étonnant, c'est que l'aspect organique des instruments et l'urgence de l'improvisation transparaissent tout de même à travers le mixage, sous la forme d'une composition électroacoustique narrative et personnelle. Car le mixage de Todd Carter laisse surgir les interventions les plus expressives, les plus sauvages, renforce également des sortes de bourdon, et compose avec tous ces éléments des pièces sombres, étranges, fantomatiques, des pièces qui racontent des histoires obscures, graves, oppressantes. 

Un quartet très original qui parvient à assembler la forme et le contenu de l'improvisation libre comme de la composition électroacoustique : narratif, urgent, organique, dense et savant. Très bon travail de ce quartet. 

Nate Wooley - [9] Syllables

NATE WOOLEY - [9] Syllables (MNOAD, 2013)
De tous les trompettistes récents issus des musiques improvisées, expérimentales ou réductionnistes, Nate Wooley fait pour moi partie des figures incontournables les plus surprenantes et réjouissantes de cet instrument. Et ce aussi bien au niveau de sa pratique instrumentale que de sa pratique de la composition et de la recherche - ce qui apparaît d'autant plus comme une évidence sur ses publications en solo. Pourquoi ce trompettiste plus qu'un autre - car il y en a bien d'autres tout aussi remarquables (de Peter Evans à Greg Kelley en passant par Axel Dörner ou Graham Stephenson)? Car Nate Wooley, à l'instar des autres trompettistes, ne s'est pas vraiment spécialisé dans une pratique, mais a su au fil des années synthétiser le meilleur de tous ses bagages musicaux. Dans sa pratique, Nate Wooley parvient à conserver la sensibilité, le minimalisme et l'exploration sonore propres à la scène réductionniste, l'énergie et l'intensité du rock, de la noise et des musiques improvisées, ainsi que la gestion des tensions telle que la pratiquent les musiques savantes.

Autant d'éléments qu'on retrouve dans ces [9] syllables - suite des [8] syllables publiées chez Peira il y a un an et demi. Comme sur le précédent disque, Nate Wooley applique sur son embouchure les positions de langue, de la gorge, des joues et de la bouche propres à neuf phonèmes. Une seule longue pièce de cinquante minutes divisées en neuf parties durant lesquelles chaque syllabe est distordue par le cuivre - et un système d'amplification. Le langage oral est ici un élément de composition à des fins sonores et musicales, mais sa transformation par l'instrument fait de ce langage oral - pris dans une dimension abstraite (puisqu'il s'agit de phonèmes) héritée d'analyse linguistique - un langage musical nouveau et tout aussi abstrait, étranger aux canons esthétiques traditionnels et aux habitudes langagières. De la rationalisation scientifique froide (le découpage et l'analyse objective du langage) à la production subjective et émotionnelle de sonorités merveilleuses, il n'y a qu'un pas avec Nate Wooley. Entre l'art et la science, le langage et l'esthétique, le subjectif et l'objectif, l'abstrait et le concret, toutes les frontières et les divisions sautent dans cette performance excellente.

Pour ce qui est de l'aspect plus pratique de ce disque, de ce que l'on entend concrètement, c'est peut-être là où Nate Wooley est le plus extraordinaire. Si cette pièce est divisée en plusieurs parties, un droit fil est tracé et la même intensité est constamment conservée durant les cinquante minutes, que l'espace sonore soit saturé ou vide. Car vide, il ne l'est jamais vraiment grâce à l'électricité qui traverse toujours l'ampli, un ampli qui souffle et ronfle tout au long de cette pièce. Et la respiration de l'amplification est traversée et interrompue par de longues interventions enregistrées de très près. Interventions soufflées et bruitistes, souvent continues mais parfois pointillistes aussi. Il y a toujours un long drone tracé par l'amplification, un drone sur lequel Nate Wooley pose ses syllabes et démontre du même coup son extrême talent pour la production de sonorités nouvelles d'une part, et sa faculté incroyable de maintenir une tension tout aussi extrême.

Une pièce dure, violente, et extrême, où le minimalisme de la composition s'oublie dans l'intensité de la pratique. Recommandé.

[informations & écoute: http://mnoad.bandcamp.com/album/9-syllables]

Nate Wooley - The Almond (Pogus, 2011)

Je vous faisais part de ma surprise devant l'originalité du nouvel album solo de C. Spencer Yeh hier encore, mais alors là, bien que le trompettiste américain Nate Wooley ait déjà sorti deux solos cette année, The Almond m'a plus que surpris, il m'a carrément atterré. A l'opposé de [8] syllables sorti chez Peira comme de Trumpet/Amplifer, et aux antipodes de ses productions jazz/free jazz (comme cet album de reprises du Velvet Underground), The Almond est un long drone statique et radical de plus de 70 minutes, produit par le label américain Pogus.

A l'origine, il s'agissait seulement d'une étude de 20 minutes pour trompette seule, sans techniques étendues, une étude que Nate a publié début 2010 sur le netlabel Compost and Height (vous pouvez l'écouter ici). The Almond a grossi et a grandi pour finir en monumental drone de plus d'une heure. Une nappe complètement horizontale donc, à partir de notes enregistrées dans plusieurs lieux, non modifiées et selon des techniques traditionnelles. Plusieurs notes sont ainsi superposées durant des temps étirés au-delà des limites habituelles, au-delà des conventions musicales et perceptives. Il y a quelques semaines, une critique comparait The Almond aux travaux de Phill Niblock, la comparaison tient évidemment, puisqu'il s'agit de l'analyse et de la synthèse de la trompette au-delà des habitudes instrumentales et compositionnelles. Ceci-dit, la synthèse proposée par Nate Wooley ici a quelque chose de beaucoup plus chaleureux que les compositions du célèbre artiste minimaliste américain. Car l'instrument est travaillé, décomposé et recomposé par Nate lui-même, et ceci sans la médiation informatique ou électronique (hormis une pédale ponctuellement utilisée qui produit des sons proche d'une sorte de moteur). Le fait que la totalité de ce drone soit acoustique et qu'il soit composé et interprété par la même personne confère une aura et une chaleur que les drones de Niblock n'arrivent pas toujours à atteindre (ce qui n'est pas un reproche, la musique de Phill offrant encore d'autres intérêts). On a donc ici une succession de notes qui se superposent, des notes qui apparaissent, disparaissent, tandis qu'une voix surgit également par moment ainsi que des notes modifiées par une pédale d'effet. Bien que la musique soit d'une continuité et d'une linéarité presque géométrique, il y a un mouvement incessant qui se forme dès le moindre changement, la disparition d'une note, ou son apparition, forme immédiatement une nouvelle strate, mais toujours dans le même dynamisme et la même intensité statique. On se balade simplement, de strates en strates, tandis que l'apparition d'harmoniques forment une autre voix par moment, une voix fantomatique à l'allure sacrée du fait de son apparente transcendance. Et ce sont bien d'une part cette voix d'harmoniques ainsi que, d'autre part, la voix de Nate et la pédale utilisée, ce sont ces différents éléments qui agissent comme des accidents, mais des accidents opportuns d'une ampleur considérable sans commune mesure avec leur présence physique. Tous ces accidents font vivre les différentes strates (en en formant un double ou une sorte d'ombre) sur lesquelles Nate nous invite, mais ils leur confèrent également une dimension mystique sans être occulte, une dimension sacrée analogue aux choeurs et aux orgues auxquels ressemblent parfois ce drone.

The Almond, qui n'est pas sans rappeler le dispositif cinématographique d'analyse (enregistrement fragmentaire) et de synthèse (projection continue), ressemble à une magnifique tentative de reconstitution d'une temporalité originelle, d'une durée sans temps, où la pulsation est évidemment absente, mais où toute tentative de découpage paraît impossible face à la puissante continuité de ce drone. Un sentiment d'éternité et d'atemporalité ne peut que saisir l'auditeur qui prendra le temps (considérable et imposant) de se prêter au jeu de ce flot acoustique dense, riche, radical et puissant, aux allures sacrées ou incantatoires par moment. Une musique qui se plonge dans la durée en abolissant le temps, une musique d'éternité vraiment magnifique. Hautement recommandé!

Nate Wooley - [8] syllables (Peira, 2011)

[8] syllables, dernière parution chez Peira, et également ma dernière sélection provenant du label chicagoan, est un album solo du trompettiste de plus en plus renommé Nate Wooley. Pour une fois, le titre de l'album indique véritablement quelque chose sur la nature des compositions, car il s'agit ici pour Nate Wooley de composer des phrases musicales à partir de phonèmes, en adoptant les positions des lèvres, de la bouche et de la gorge sur la trompette même. Première particularité, la seconde est le lieu d'enregistrement, ISSUE Project Room où Nate Wooley était invité en résidence cette année, est une salle où la résonance atteint les sept secondes.

Par rapport au reste du catalogue Peira, [8] syllables fait vraiment figure d'ovni, d'une part parce que c'est un solo complètement écrit et prémédité, mais surtout quant à sa structure et à l'univers musical qui en ressort. Si le trompettiste produit souvent de longs flux mouvants autour d'un pôle instable, à l'aide du souffle continu, en ne s'écartant jamais trop de l'axe sonore initial, des flux souvent très énergiques et puissants, ces phrases sont néanmoins espacées par des silences excessivement longs, des silences extrêmes et radicaux. Il y a une frontalité brutale, une séparation qui ne supporte pas la conciliation, entre les sons produits (longs flux interminables ou très éphémères cris véhéments) qui résonnent et emplissent lentement l'espace qui se sature vite de sons, et les silences interminables et bruts qui ponctuent et structurent cette unique pièce. La confrontation est brutale, extrême et agressive, il y a comme une disjonction exclusive et radicale entre le son et le silence durant ces cinquante minutes.

Côté sonore, Nate Wooley explore toujours les potentialités de la trompette, et fait sensiblement varier ses sonorités en utilisant des postures corporelles provenant de la langue orale. Je dis bien sensiblement, car la différence n'est franchement pas flagrante, et ce sont plutôt les qualités acoustiques du lieu d'enregistrement qui renouvellent le timbre et le paysage sonore du cuivre. Nate Wooley est toujours épatant de virtuosité néanmoins, et il parvient constamment à utiliser toute l'étendue sonique de la trompette à des fins structurelles et émotionnelles fines et intelligentes. Car [8] syllables n'est certainement pas qu'une composition conceptuelle, l'utilisation du silence et l'attente qu'elle suscite produisent chez l'auditeur une tension parfois aux limites du supportable. Tandis que la puissance sonore des interventions plutôt pointillistes et hurlantes autant que les longues phrases continues suscitent quant à elles des émotions intenses et puissantes, dès lors que le son parvient à traverser la totalité du corps de l'auditeur de par sa puissance étonnante.

Ce retour à l'acoustique pure, après une utilisation prépondérante des systèmes d'amplification comme dans son précédent album solo Trumpet/Amplifer et High Society avec Peter Evans, confirme encore une fois le talent, la puissance et la créativité de Nate Wooley, trompettiste improbable et aventureux qui parvient toujours à explorer de nouveaux univers radicaux et extrêmes, comme ce dernier, mais toujours fins et nouveaux. Recommandé!

Nate Wooley - Trumpet / Amplifier (Smeraldina-Rima, 2011)


Nate Wooley: trompette amplifiée

Sorti presque en même temps que le duo High Society (chronique en-dessous) de Peter Evans et Nate Wooley, le vinyle Trumpet / Amplifier de Nate Wooley est assez proche de l'album précédemment cité: une trompette amplifiée, deux faces et deux improvisations, sans oublier l'épatante virtuosité de Wooley et son inspiration dans le domaine de l'improvisation. Un disque plutôt harsh donc, mais qui intègre, en surplus de nombreux éléments de la musique improvisée.

Comme pour High Society, l'intérêt de ces deux enregistrements réside beaucoup dans le dialogue très fécond entre la trompette et les systèmes d'amplification. L'interaction électroacoustique est d'une richesse, d'une nouveauté et d'une singularité complètement envoutantes, autant dans les potentialités présentement déployées que celles à venir, car il s'agit là d'une nouvelle approche instrumentale et musicale qui pourrait très vite porter de nouveaux fruits, dans les domaines de la musique improvisée et électronique. L'amplification systématique et radicale se déploie à l'intérieur d'un territoire toujours aussi intense et extrême, qui n'est pas sans rappeler les murs sonores de Merzbow ou John Wiese: larsens, saturations et distorsions viennent enrichir et intensifier chaque technique étendue, pourtant déjà riche, utilisée par Nate Wooley. Dans cette exploration sonore, le timbre du cuivre, virulent et nasillard, comme prêt à donner l'assaut, ainsi que des boucles et quelques courtes phrases acoustiques, sont systématiquement dédoublés et renforcés par une sorte d'ombre électrique et violente, puissante et extrême, qui forme un espace synthétique et tendu entre deux pôles/signaux (sonores et électriques) qui se complètent et s'entraînent vers des puissances abyssales où la pression/tension atteint des seuils inouïs.

Si le point culminant de cette démarche a peut-être été atteint avec High Society, du fait de la présence de Peter Evans, Trumpet / Amplifier est certainement aussi intense et radical, et de plus, il a le mérite d'être plus clair, d'utiliser moins d'éléments sonores, tout en étant aussi puissant. Approche extrême de la trompette et de l'amplification, exploration radicale de l'univers électroacoustique aux confins de l'improvisation et de la noise, Trumpet / Amplifier atteint une puissance aux allures indépassables et une violence insurmontable sans être chaotique pour autant. Malgré l'absence d'édition CD, hautement recommandé quand même!

Tracklist: Face A: 01-Trumpet A / 02-Trumpet B
Face B: 01-Amplifier

Peter Evans & Nate Wooley - High Society (Carrier, 2011)


Peter Evans: trompette amplifiée
Nate Wooley: trompette amplifiée

En soi, un duo de trompettes est un projet déjà bizarre, mais lorsqu'il s'agit de trompettes amplifiées qui font de la noise, c'est carrément suspect. Heureusement, les deux trompettistes réunis par Carrier records sur High Society sont deux des plus admirés et reconnus actuellement: Peter Evans et Nate Wooley (qui travaillaient déjà en duo depuis cinq ans).

Entre l'amplification et les techniques étendues, il faut souvent chercher assez loin pour reconnaître le timbre pourtant si particulier de la trompette. Les six pistes de High Society sont composées d'une base matérielle acoustique (trompettes) transformée, triturée, hachurée, torturée et saturée par des micro-contacts et des larsens. La trompette est réduite à un matériau certes primordial, une sorte de dalle essentielle à la structure de l'édifice, qui supporte une architecture massive, fondamentalement électrique et électrifiée. High Society ressemble plus à un enchevêtrement de murs sonores très imposants, en puissance comme en tension, qu'à un duo de musique (électroacoustique ou non) improvisée "traditionnel". La virtuosité technique et instrumentale de Wooley et Evans est mise au service d'un espace sonore chaotique, intense, et puissant, fait de lignes grasses et hypertendues qui s'intensifient en se juxtaposant les unes aux autres.

Sur ces six improvisations pas très longue, le duo très virtuose de Wooley et Evans crée une musique électroacoustique neuve entre l'improvisation libre, la harsh noise, le réductionnnisme et l'EAI. Un dialogue intense, abstrait et puissant qui ouvre un espace frais (par sa nouveauté, notamment au niveau du timbre qui est souvent inouï) mais chaleureux (par la sensibilité et l'écoute très présentes), High Society redéploie nombre d'idiomes en les intégrant et en les confondant. Un ensemble de pièces architecturales massives et originales, techniquement virtuoses et singulières, mais aussi intenses d'un point de vue plus sensible et émotionnel.
Tracklist: 01-LXIX / 02-XIX / 03-I / 04-LXVIII / 05-XC / 06-XLV

Puttin' On The Ritz - White Light / White Heat


PUTTIN' ON THE RITZ - White Light/White Heat (Hot Cup Records, 2010)

BJ Rubin: voix
Kevin Shea: batterie
Moppa Elliott: contrebasse
Jon Irabagon: saxophone
Sam Kulik: trombone
Nate Wooley: trompette
Matt Mottel: claviers (Sister Ray)

01-White Light / White Heat
02-The Gift
03-Lady Godiva's Operation
04-Here She Comes Now
05-I Heard Her Call My Name
06-Sister Ray

1968, le Velvet Underground, mené par Lou Reed, enregistre une des perles de l'histoire du rock: White Light / White Heat. 42 ans plus tard, l'album n'a pas pris une ride et est toujours adulé par un cercle de plus en plus ouvert. A New-York, le duo Puttin' on the Ritz, initialement composé de BJ Rubin et Kevin Shea, enregistre un deuxième album chez Hot Cup, qui reprend morceau par morceau l'album légendaire du Velvet.

Pour cette entreprise, le duo est nettement enrichi par des musiciens new-yorkais déjà présents sur les productions Hot Cup: Elliott et Irabagon de Mostly Other People Do The Killing (comme Kevin Shea), l'excellent trompettiste Nate Wooley (qui a récemment enregistré deux très bons duos avec Joe Morris et Paul Lytton), ainsi que le tromboniste Sam Kulik et le claviériste Matt Mottel (Talibam!). Dans cette interprétation, une mention spéciale revient MJ Rubin qui est totalement imprégné et submergé de Lou Reed, sa voix rend à merveille les accents parfois lancinants, parfois éructants, mais toujours très émotifs de Lou Reed. Vous l'avez remarqué, l'instrumentation n'a bien sûr plus rien à voir, mais on peut retrouver quelque chose de la texture sonore originale dans les riffs de basse évidemment (aussi joués par le trombone), mais il y a également quelque chose du violon de John Cale dans le son gras et rauque de Wooley, comme il y a quelque chose de l'hystérie de Lou Reed dans les cris d'Irabagon.

Cependant, à partir d'une instrumentation hétéroclite (claviers, guitares, violon, batterie), le Velvet avait su trouver une texture et une couleur homogènes et massives, qui reflétait bien une certaine aspiration à la vie communautaire. Au contraire, PotR, comme dans les autres projets de Moppa Elliott, tend vers une autonomie des voix et vers une liberté assez individualiste parfois exagérée, notamment dans les improvisations de groupe. Ce qui donnait une force et une énergie extraordinaires à MOPDTK, retire ici un des principaux atouts du White Light / White Heat (de Velvet Underground): l'autonomie des voix, en plus de la destructuration et de la complexification des rythmiques, enlève les aspects obsessionnels, lancinants et communautaires de l'original (ce qui est tout particulièrement flagrant sur Sister Ray - le plus grand morceau de l'histoire du rock!)

Il n'en reste pas moins que PotR a su trouver une voie différente mais tout aussi énergique, qui a en plus le mérite d'allier une grande d'interprétation à une liberté de ton sans compromis: un cocktail explosif et savant de riffs des 60's, de phrasés proches du groove au saxo, proche de l'avant-garde à la trompette, et proche de la schizophrénie à la batterie, un assemblage qui détonne mais ne paraît jamais surréaliste ou incongru. Un hommage sincère, touchant, énergique et créatif, qui sait allier la musique actuelle à des réminiscences de multiples passés.