Nate Wooley - [9] Syllables

NATE WOOLEY - [9] Syllables (MNOAD, 2013)
De tous les trompettistes récents issus des musiques improvisées, expérimentales ou réductionnistes, Nate Wooley fait pour moi partie des figures incontournables les plus surprenantes et réjouissantes de cet instrument. Et ce aussi bien au niveau de sa pratique instrumentale que de sa pratique de la composition et de la recherche - ce qui apparaît d'autant plus comme une évidence sur ses publications en solo. Pourquoi ce trompettiste plus qu'un autre - car il y en a bien d'autres tout aussi remarquables (de Peter Evans à Greg Kelley en passant par Axel Dörner ou Graham Stephenson)? Car Nate Wooley, à l'instar des autres trompettistes, ne s'est pas vraiment spécialisé dans une pratique, mais a su au fil des années synthétiser le meilleur de tous ses bagages musicaux. Dans sa pratique, Nate Wooley parvient à conserver la sensibilité, le minimalisme et l'exploration sonore propres à la scène réductionniste, l'énergie et l'intensité du rock, de la noise et des musiques improvisées, ainsi que la gestion des tensions telle que la pratiquent les musiques savantes.

Autant d'éléments qu'on retrouve dans ces [9] syllables - suite des [8] syllables publiées chez Peira il y a un an et demi. Comme sur le précédent disque, Nate Wooley applique sur son embouchure les positions de langue, de la gorge, des joues et de la bouche propres à neuf phonèmes. Une seule longue pièce de cinquante minutes divisées en neuf parties durant lesquelles chaque syllabe est distordue par le cuivre - et un système d'amplification. Le langage oral est ici un élément de composition à des fins sonores et musicales, mais sa transformation par l'instrument fait de ce langage oral - pris dans une dimension abstraite (puisqu'il s'agit de phonèmes) héritée d'analyse linguistique - un langage musical nouveau et tout aussi abstrait, étranger aux canons esthétiques traditionnels et aux habitudes langagières. De la rationalisation scientifique froide (le découpage et l'analyse objective du langage) à la production subjective et émotionnelle de sonorités merveilleuses, il n'y a qu'un pas avec Nate Wooley. Entre l'art et la science, le langage et l'esthétique, le subjectif et l'objectif, l'abstrait et le concret, toutes les frontières et les divisions sautent dans cette performance excellente.

Pour ce qui est de l'aspect plus pratique de ce disque, de ce que l'on entend concrètement, c'est peut-être là où Nate Wooley est le plus extraordinaire. Si cette pièce est divisée en plusieurs parties, un droit fil est tracé et la même intensité est constamment conservée durant les cinquante minutes, que l'espace sonore soit saturé ou vide. Car vide, il ne l'est jamais vraiment grâce à l'électricité qui traverse toujours l'ampli, un ampli qui souffle et ronfle tout au long de cette pièce. Et la respiration de l'amplification est traversée et interrompue par de longues interventions enregistrées de très près. Interventions soufflées et bruitistes, souvent continues mais parfois pointillistes aussi. Il y a toujours un long drone tracé par l'amplification, un drone sur lequel Nate Wooley pose ses syllabes et démontre du même coup son extrême talent pour la production de sonorités nouvelles d'une part, et sa faculté incroyable de maintenir une tension tout aussi extrême.

Une pièce dure, violente, et extrême, où le minimalisme de la composition s'oublie dans l'intensité de la pratique. Recommandé.

[informations & écoute: http://mnoad.bandcamp.com/album/9-syllables]

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