Près de Berlin (et à Potsdam), dans une église, Chris Abrahams (pianiste de The Necks) et la flûtiste Sabine Vogel se sont retrouvés pour enregistrer quelques pièces flûtes/orgue. Deux instruments qui sont souvent ensemble, mais rarement sous la forme d'un duo. Ici, nous avons tout le loisir d'entendre les possibilités interactives entre ces deux sources sonores exploitées par le duo Abrahams/Vogel.
De nombreux modes de jeux et des relations variées entre les instrumentistes sont explorées sur ces six pièces. Une distinction claire est parfois opérée entre les instruments: courtes notes attaquées violemment contre bourdons éternels, souffles légers contre accord massif, notes suraiguës de l'orgue proches du larsen contre bruits de clefs. Toutes les distinctions sont mises à jour (distinctions soufflets/bouche, ambitus moyen/large, monophonique/polyphonique, etc.) mais aussi les points de jonction et d'accord. L'air tout d'abord, qui active chacun des instruments, et propage les notes. Un air harmonieux où les instruments se confondent parfois, et évoluent ensemble dans un rapport délicat où le moindre mouvement fait vriller les fréquences. L'exploration est quelque peu méthodique et rigoureuse, elle se veut exhaustive, et cela nous réserve la chance d'avoir affaire à une grande variété d'univers sonores.
En parlant de ces univers, de l'impression qu'ils laissent, et en-dehors de toute considération technique, quelques mots. Car bien que ce duo soit virtuose, inventif et talentueux, c'est surtout l'imaginaire développé qui m'a marqué ici. Une sensation paradoxale de pièce poussiéreuse et de musique futuriste m'a souvent frappé en fait. Il y a un je ne sais quoi de rétro-futuriste. Comme découvrir un grenier plein de souvenirs, mais de souvenirs futurs (ce qui n'est pas sans rapport avec l'approche expérimentale d'instruments ancestraux bien évidemment).
Une musique puissante qui magnifie l'orgue, la flûte, et la relation entre ces deux instruments. Mais aussi une musique qui semble prêter une grande attention à l'espace sonore, et aux résonances architecturales. Sur ces six pièces, C. Abrahams & S. Vogel dévoilent une musique inattendue et des atmosphères surprenantes et créatives. Du très bon travail (et livré, comme d'habitude chez absinth records, dans une très belle pochette faite main au format 45 tours).
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nils ostendorf & friends
TRIGGER - the fire throws (Insubordinations, 2012)
TRIGGER - un trio de cuivre, de bois et de vent, un trio de soufflants allemands, un trio puissant et fusionnel, un trio qui envoie. Nils Ostendorf à la trompette, Matthias Müller au trombone, Chris Heenan à la clarinette contrebasse. A en juger seulement par les caractéristiques de ces instruments, on peut déjà se douter de la gravité, de la lourdeur et de la puissance de cette formation. Et en effet, TRIGGER joue avec ces caractéristiques, TRIGGER joue de la vélocité des attaques de trompette, de la profondeur du trombone, des texture abyssales de la clarinette contrebasse. Avec virtuosité, les trois soufflants mettent en avant les spécificités les plus spectaculaires de leurs instruments, notamment à travers une multitude de techniques étendues allant des attaques les plus variées au souffle continu en passant par les multiphoniques. Et c'est d'autant plus puissant que le trio joue dans une (d)étonnante fusion. Chacune de ces huit pièces forme une texture surprenante, une nappe/texture intense et créative où les timbres se mélangent dans un mouvement uniforme. Et même si des strates se dessinent de temps à autre, si une couleur sort du lot et émerge de la nappe, il y a toujours une connexion intime et profonde entre chacun des soufflants. Une seule et unique respiration semble traverser chacune de ces huit pièces, une respiration en trois couleurs. Et ces couleurs sont vives, rondes, et chaleureuses, d'une part, mais surtout, puissantes, profondes et créatives. TRIGGER puise son énergie dans un corps commun, dans une respiration collective, dans une volonté communisée - et c'est de cette collectivité de souffle que des couleurs détonantes, surprenantes et intenses peuvent alors émerger. Très bon.
Informations, téléchargement et écoute: http://www.insubordinations.net/releasescd05.html
michel doneda / nils ostendorf - cristallisation (absinth, 2012)
Un conseil pour pleinement savourer cristallisation: installez-vous confortablement, prenez votre casque, montez le volume assez fort, et laissez-vous guider par Michel Doneda (saxophones sopranino et soprano) et Nils Ostendorf (trompette). Enregistrées dans une chapelle française à Tanus, ces dix courtes pièces sont comme une invitation au calme et à la méditation. Car si Doneda et Ostendorf joue avec les propriétés acoustiques de la chapelle, le bâtiment religieux exerce aussi une influence en-deçà de leur volonté. L'origine chrétienne du lieu d'une part, ainsi que la situation géographique et démographique de cette chapelle (une "vallée sombre et calme" dans le sud de la France), ne peuvent qu'appeler une musique entravée de quiétisme mystique et de calme méditatif. On se retrouve donc face à des improvisations calmes, respectueuses, quelque peu graves et solennelles. Voilà pour les caractéristiques générales.
Beaucoup d'entre vous connaissent déjà Doneda, grand spécialiste des saxophones soprano et sopranino, et savent à peu près à quoi s'attendre. Une multitude de techniques étendues, des harmoniques sur des hauteurs vertigineuses, des souffles mélodieux, des multiphoniques magiques. De son côté, Nils Ostendorf se fait plutôt discret, il y a beaucoup de jeux d'imitations et de fusions des timbres, avec un vrai travail de recherche sur les attaques et la résonance du souffle à travers le cuivre. Tout au long des pièces, c'est d'ailleurs l'omniprésence des souffles qui marque certainement le plus, une omniprésence qui peut faire penser à l'unité des respirations et à organicisme du dialogue. Car là encore, l'interaction est intime et la connexion est profonde entre les deux musiciens. Mais aussi avec le lieu d'enregistrement. Un environnement acoustique qui facilite des improvisations aérées, discrètes et calmes, mais qui gardent toute leur intensité grâce à la réverbération majestueuse et verticale que l'on peu trouver dans les bâtiments religieux.
Dix invitations à contempler le mouvement des sons à l'intérieur de cette chapelle, à s'imprégner de son acoustique et à voyager à travers la profusion de couleurs et la virtuosité de ces deux soufflants qui jouent en parfaite symbiose et avec une précision exceptionnelle. Le tout dans une magnifique pochette ornée d'une des photos les plus intrigantes que j'avais vu depuis longtemps.
Informations: http://www.absinthrecords.com/seiten/023ostendoneda.htm
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