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Fred Frith & Michel Doneda

FRED FRITH & MICHEL DONEDA - sans titre (Vand'Oeuvre, 2014)
Je ne crois pas qu'il y ait lieu de présenter ici Fred Frith & Michel Doneda, deux figures incontournables des musiques improvisées, expérimentales, américaines et françaises depuis plus de deux décennies maintenant. Ni le label Vand'Oeuvre, qui n'est autre que l'organe de production du célèbre festival trentenaire Musique Action, label qui vient de publier cette première collaboration (plutôt inattendue en fait) entre le guitariste américain et le saxophoniste français.

De mon côté, je n'attendais pas grand chose de cette rencontre. Quand j'avais vu pour la première fois un solo de Fred Frith, je me disais OK c'est vraiment bon, mais je ne comprenais pas non plus le succès qu'il pouvait avoir. Et puis Doneda, j'ai beau le trouver remarquable en tant que saxophoniste, car il est talentueux et il a su développer son propre langage, il peut aussi tourner en rond parfois. Il fait souvent la même chose, d'accord, mais qu'est-ce qu'il le fait bien en attendant...

Bref, je n'attendais pas quelque chose d'exceptionnel de cette rencontre inédite, et pourtant, je suis vraiment sous le charme. La première chose à laquelle m'a fait penser ces enregistrements, c'est avant tout au fameux duo Evan Parker et Derek Bailey. Doneda utilise son saxophone d'une manière aussi personnelle, créative, et puissante, tandis que Fred Frith utilise aussi la guitare de manière atonale, en jouant librement sur les cordes sans techniques étendues ni pédales d'effets : un jeu sobre et réduit, mais très complet dans les possibilités d'attaques, de toucher et d'intensité. Comme dans toutes les musiques improvisées récentes, il y a bien sûr autant de passages contemplatifs et minimalistes que de phases beaucoup plus violentes et agressives. De mon côté, ce sont ces moments où je m'y retrouve le plus. Car ce ne sont pas les possibilités sonores développées par le duo qui sont le plus attrayantes ici, mais bien plus l'énergie et la puissance qu'ils peuvent donner à leur instrument, à leur jeu, et surtout à leur dialogue. Lors des envolées les plus fortes, les deux musiciens ont beaucoup plus de présence et proposent des improvisations vraiment nerveuses, intenses et jouissives.

Comme souvent dans l'improvisation libre, les moments les plus contemplatifs et calmes me dérangent parce qu'ils me paraissent inutiles et clichés. Mais par contre, dès que les musiciens s'engagent dans quelque chose de plus intense, de plus fort, et de plus puissant, et qu'en plus ils savent aussi bien s'écouter et dialoguer, et surtout encore s'ils ont su développer un langage personnel ; alors là, bien sûr, j'adore, et je me laisse facilement bercer par ces improvisations "libres" qui ressemblent peut-être à beaucoup d'autres, mais qui n'en restent pas moins jouissives pour leur aspect viscérale, organique, et engageant. Et pour les quelques improvisations où Fred Frith & Michel Doneda s'engagent sur des terrains avec une forte intensité et une grande présence, je dois dire que j'aime vraiment bien ce disque et que je le trouve impressionnant.

Michel Doneda & Jonas Kocher - Le belvédère du rayon vert

DONEDA/KOCHER - le belvédère du rayon vert (Flexion, 2013)
Il y a deux ans et demi, le label de Köcher, flexion, s'ouvrait avec la publication du duo Jonas Kocher/Michel Doneda, que j'avais déjà trouvé très bon. Le duo a fait son chemin depuis et nous propose une autre publication avec Kocher à l'accordéon toujours, et Doneda au saxophone soprano & radio. Il a fait son chemin et s'est assagi dirait-on. Moins de techniques étendues, plus de calme, moins de forme, et ça paraît pourtant plus abouti, plus recherché.

Car le duo s'efface de plus en plus, et avec le belvédère du rayon vert, c'est maintenant au lieu d'enregistrement d'avoir la première place : un hôtel quasiment abandonné dans le sud de la France (qui a donné son nom au disque), à la frontière espagnole et sur les bords de la Méditerranée, proche d'une ligne de chemin de fer dans une petite commune nommée Cerbère (Pyrénées Orientales). Les interventions de Doneda & Kocher sont donc plutôt discrètes et calmes durant cette petite heure divisée en cinq pièces. Des souffles légers et proches d'un bruit blanc au soprano, des notes traditionnelles dans des registres extrêmes à l'accordéon, et beaucoup de silence. La simplicité des interventions instrumentales ainsi que les silences permettent au lieu de s'exprimer de plusieurs manières. Les résonances instrumentales permettent d'un côté de matérialiser l'aspect architectural et acoustique de ce lieu aux multiples facettes. D'un autre côté, ce sont les silences qui permettent à l'atmosphère de l'hôtel et de son environnement proche de s'exprimer.

Les modes de jeu de Doneda et Kocher varient peu selon les pièces, et pourtant, ce qui étonne le plus, c'est la diversité des ambiances propres à chaque pièce. J'imagine que les musiciens changent d'emplacement, qu'ils ont enregistré dans le hall, puis dans une chambre, et dans divers espaces de l'hôtel, et quand on écoute ces enregistrements, le caractère propre à chaque espace, et aux différents moments de la journée, ressort en premier lieu, avant même l'aspect instrumental.

Deux grands musiciens qui s'effacent derrière un lieu à moitié désaffecté. Je trouve ça très beau. Le lieu acquiert une nouvelle vie, très riche en propriétés acoustiques, en atmosphères, en ambiances. Doneda & Kocher ont su trouver une sorte d'équilibre maximal, fait d'un recul et d'un effacement instrumental, afin de laisser les atmosphères et les caractères de ce belvédère se développer avec une présence étonnante. Très bon travail.

Michel Doneda & Joris Rühl - Linge

MICHEL DONEDA & JORIS RÜHL -  Linge (Umlaut, 2013)
Michel Doneda est une des personnalités françaises qui a beaucoup marqué la musique improvisée, notamment dans les années 90 et 2000, au-delà du saxophone soprano et du cadre national. Il fut l'un des principaux artisans d'une exploration sonore, physique et abstraite des instruments, un de ces instrumentistes qui utilise - par le biais surtout d'un nombre incalculable de techniques étendues - le saxophone comme une machine à son. Au fil des années, les rencontres se sont multipliées autour de ce personnage emblématique, de préférence dans un cadre réduit et intime qui ne dépasse que rarement le quartet.

Aujourd'hui c'est au tour du clarinettiste Joris Rühl de dialoguer avec le saxophoniste soprano Michel Doneda. Hormis un duo piano/clarinette écrit très précisément comme si c'était de l'improvisation libre, duo avec Eve Risser qui était assez intéressant, je ne me rappelle pas avoir entendu d'autres travaux de ce clarinettiste. Et si ce disque m'avait bien plu, ce n'est pas la collaboration avec Doneda qui me donnera envie de le découvrir un peu plus.

Car sur Linge, le duo Doneda/Rühl donc, on a sept improvisations convenues et attendues d'une part - ce qui n'est pas forcément un problème en fait, mais qui d'autre part ne prennent pas. Chaque improvisation est basée sur la tenue de longues notes ou sons aigus, registre où ces deux instruments se confondent aisément. Mais quand j'écoute ces pièces, j'ai l'impression que ce choix de registre est une solution de facilité. Les timbres tendent à se confondre mais se distinguent quand même (peut-être à cause d'un manque de rigueur). Plus que par la spontanéité, ces improvisations semblent marquées par la facilité et la légèreté. En forçant le trait, on imaginerait facilement Doneda et Rühl se dire avant d'entamer leur session d'enregistrement : "on fait quoi alors ? on joue dans des registres et des couleurs semblables ? ça devrait prendre..." Mais malheureusement ça ne prend pas vraiment, ça ne fait qu'une suite plutôt monotone et assez inconsistante qui manque de dynamique, d'interaction et d'aventures.

Eksperiment Slovenia

V.A. - Eksperiment Slovenia (SIGIC, 2013)
Après Sound Disobedience, une compilation sur le musique improvisée en Slovénie parue il y a quelques mois, voici maintenant Eksperiment Slovenia : un état des lieux des musiques expérimentales actuelles en Slovénie. Etant donné les liens ténus entre l'improvisation et l'expérimentation aujourd'hui, de nombreux musiciens sont présents sur les deux compilations. Mais en-dehors des musiciens issus de l'improvisation, cette compilation offre également quelques pièces issues du rock, de la noise, de l'art sonore et de la musique concrète. Parmi eux, des enregistrements et des compositions inédits ou déjà publiés de Tomaž Grom, Tao G. Vrhovec Sambolec, Michel Doneda, Jonas Kocher, Marko Karlovčec, Bojana Šaljić Podešva, Čučnik & Pepelnik, JakaundKiki, Irena Tomažin, Marko Batista, Vanilla Riot, Miha Ciglar, N’toko, Seijiro Murayama, Samo Kutin, Marko Jenič. Le tout introduit par un livret complet sur la communauté des musiciens en Slovénie, leurs institutions, les liens entre eux et avec l'étranger, les rapports entre le bruit et le silence, l'espace et l'art sonore, et la déconstruction des formes populaires - écrit par le critique musical et producteur Luka Zagoričnik.

La diversité de cette compilation est assez impressionnante, et rend compte d'une richesse slovène pleine de promesses. Des compositions pour percussion de JakaundKiki aux excellentes improvisations libres de Tomaž Grom, en passant par la déconstruction de la voix d'Irena Tomažin, les installations sonores de Tao G. Vrhovec Sambolec, les compositions électroniques de Miha Coglar, et les explorations sonores et instrumentales de Grom, Samo Kutin, Marko Jenič et Marko Karlovčec - de nombreuses différences d'approches et d'esthétiques apparaissent malgré les nombreux liens (géographiques et musicaux) qui réunissent ces musiciens. Tous se basent sur des constructions claires, sur des économies de moyen, semblent fortement influencés par le réductionnisme et la musique savante, l'improvisation libre et la noise. Quasiment toutes les pièces présentent un intérêt, je n'ai pas eu de grande surprise, hormis l'excellente Irena Tomažin (alias iT) qui présente ici une pièce où dictaphones et tape loops déconstruisent une voix puissante et décalée, et également le trio rock noise Vanilla Riot. Sinon, la compilation m'a réconforté dans mes opinions, qu'il y a de très très bons musiciens en Slovénie, notamment le contrebassiste Tomaž Grom, le vielliste Samo Kutin, et le violoniste Marko Jenič.

Excellent état des lieux des musiques nouvelles en Slovénie, qui inaugure une scène très riche et variée, d'une grande qualité.

MICHEL DONEDA

Doneda / Lasserre / Pontevia - Miettes et Plaines (Petit Label, 2012)

Enregistré au cœur du vignoble de Saint-Emilion dans les chais d'un château, Miettes et Plaines, publié par le Petit Label, est un concert à l'instrumentation plutôt originale. On y retrouve Michel Doneda aux saxophones soprano et sopranino (ainsi qu'à la radio) entouré de deux percussionnistes: Didier Lasserre (caisse claire et cymbales) et Mathias Pontevia (batterie horizontale).

Un casting impressionnant, pour une musique étonnante et poétique. Les trois musiciens nous proposent ici un voyage éclairé, aéré, et spacieux. Des improvisations calmes, qui se baladent avec langueur sur des coteaux de peaux et des sommets d'harmoniques et de polyphoniques. Ceci-dit, l'intensité et la puissance son parfois de la partie, et ces moments sont tout aussi jouissifs. La notion d'espace est appréhendée avec finesse, jamais les trois musiciens ne se marchent dessus, chacun a sa place, une place qu'il tient souvent sur la longueur. Les idées sont tenues longtemps, et se chevauchent parfois, ou sont appuyées par une autre idée. Place au silence, aux dynamiques surprenantes et hautes en reliefs et en couleurs. Des couleurs qui ne manquent pas grâce à la virtuosité de chacun, aux techniques étendues multiples et connues de Doneda, à la persévérance de Lasserre, et à la sensibilité de Pontevia qui manipule peaux et cymbales avec un sens de l'à-propos détonant. Comme chacun de ses compagnons j'ai envie de dire en même temps. Car oui, l'écoute est profonde, tout comme l'écoute du lieu, de l'espace, ainsi que l'attention aux textures - individuelles et collectives, au silence et aux résonances. La rencontre improbable de ces instruments est donc surprenante pour ces aspects, pour tout cet espace très dégagé qui se déploie sous nos oreilles, pour cette unité et cette cohésion dans les textures, pour la langueur et la douceur de cette errance dans les coteaux de Saint-Emilion.

Michel Doneda & Pierre-Olivier Boulant - Sopranino/Radio (Fringes, 2003)

A l'occasion de la sortie de ce nouveau trio plutôt excellent, j'en profite pour revenir sur un ancien projet de Michel Doneda paru il y a maintenant dix ans. Il s'agit donc ici d'un duo encore plus surprenant, aujourd'hui encore, un duo comme son titre l'indique pour saxophone sopranino et radio, ou "microphonographies", en compagnie de Pierre-Olivier Boulant.

Un projet franchement étonnant donc, notamment dans sa structure. En effet, Sopranino/Radio est composé de 63 pièces qui ne durent pas plus d'une minute, et d'une longue pièce de 40 minutes. Un format singulier, pour des pièces qui se suivent sans que l'on remarque tellement les coupures. Un rythme particulier s'installe, le rythme d'une fresque minimaliste où les très discrètes "phonographies" de Boulant se fondent littéralement dans le saxophone sopranino de Doneda. Souffles et fréquences radios se confondent aussi bien que les harmoniques avec les fréquences suraiguës. Dans la dernière pièce, les textures ne sont jamais développées très longtemps, un silence les coupe avant de passer à autre chose, une autre chose abstraite et assez proche de ce qui la précédait. C'est pourquoi il est difficile de vraiment délimiter cette pièce des autres qui sont construites de la même manière, des touches colorées et des points minimalistes qui se ressemblent et se succèdent à l'infini.

Un duo remarquable et étonnant qui ne perd ni de sa fraîcheur ni de sa singularité dix ans après.

nils ostendorf & friends

TRIGGER - the fire throws (Insubordinations, 2012)

 TRIGGER - un trio de cuivre, de bois et de vent, un trio de soufflants allemands, un trio puissant et fusionnel, un trio qui envoie. Nils Ostendorf à la trompette, Matthias Müller au trombone, Chris Heenan à la clarinette contrebasse. A en juger seulement par les caractéristiques de ces instruments, on peut déjà se douter de la gravité, de la lourdeur et de la puissance de cette formation. Et en effet, TRIGGER joue avec ces caractéristiques, TRIGGER joue de la vélocité des attaques de trompette, de la profondeur du trombone, des texture abyssales de la clarinette contrebasse. Avec virtuosité, les trois soufflants mettent en avant les spécificités les plus spectaculaires de leurs instruments, notamment à travers une multitude de techniques étendues allant des attaques les plus variées au souffle continu en passant par les multiphoniques. Et c'est d'autant plus puissant que le trio joue dans une (d)étonnante fusion. Chacune de ces huit pièces forme une texture surprenante, une nappe/texture intense et créative où les timbres se mélangent dans un mouvement uniforme. Et même si des strates se dessinent de temps à autre, si une couleur sort du lot et émerge de la nappe, il y a toujours une connexion intime et profonde entre chacun des soufflants. Une seule et unique respiration semble traverser chacune de ces huit pièces, une respiration en trois couleurs. Et ces couleurs sont vives, rondes, et chaleureuses, d'une part, mais surtout, puissantes, profondes et créatives. TRIGGER puise son énergie dans un corps commun, dans une respiration collective, dans une volonté communisée - et c'est de cette collectivité de souffle que des couleurs détonantes, surprenantes et intenses peuvent alors émerger. Très bon.

Informations, téléchargement et écoute: http://www.insubordinations.net/releasescd05.html

 michel doneda / nils ostendorf - cristallisation (absinth, 2012)

Un conseil pour pleinement savourer cristallisation: installez-vous confortablement, prenez votre casque, montez le volume assez fort, et laissez-vous guider par Michel Doneda (saxophones sopranino et soprano) et Nils Ostendorf (trompette). Enregistrées dans une chapelle française à Tanus, ces dix courtes pièces sont comme une invitation au calme et à la méditation. Car si Doneda et Ostendorf joue avec les propriétés acoustiques de la chapelle, le bâtiment religieux exerce aussi une influence en-deçà de leur volonté. L'origine chrétienne du lieu d'une part, ainsi que la situation géographique et démographique de cette chapelle (une "vallée sombre et calme" dans le sud de la France), ne peuvent qu'appeler une musique entravée de quiétisme mystique et de calme méditatif. On se retrouve donc face à des improvisations calmes, respectueuses, quelque peu graves et solennelles. Voilà pour les caractéristiques générales.

Beaucoup d'entre vous connaissent déjà Doneda, grand spécialiste des saxophones soprano et sopranino, et savent à peu près à quoi s'attendre. Une multitude de techniques étendues, des harmoniques sur des hauteurs vertigineuses, des souffles mélodieux, des multiphoniques magiques. De son côté, Nils Ostendorf se fait plutôt discret, il y a beaucoup de jeux d'imitations et de fusions des timbres, avec un vrai travail de recherche sur les attaques et la résonance du souffle à travers le cuivre. Tout au long des pièces, c'est d'ailleurs l'omniprésence des souffles qui marque certainement le plus, une omniprésence qui peut faire penser à l'unité des respirations et à organicisme du dialogue. Car là encore, l'interaction est intime et la connexion est profonde entre les deux musiciens. Mais aussi avec le lieu d'enregistrement. Un environnement acoustique qui facilite des improvisations aérées, discrètes et calmes, mais qui gardent toute leur intensité grâce à la réverbération majestueuse et verticale que l'on peu trouver dans les bâtiments religieux.

Dix invitations à contempler le mouvement des sons à l'intérieur de cette chapelle, à s'imprégner de son acoustique et à voyager à travers la profusion de couleurs et la virtuosité de ces deux soufflants qui jouent en parfaite symbiose et avec une précision exceptionnelle. Le tout dans une magnifique pochette ornée d'une des photos les plus intrigantes que j'avais vu depuis longtemps.

Informations: http://www.absinthrecords.com/seiten/023ostendoneda.htm

eRikm/Michel Doneda - Razine (Monotype, 2011)

J'imagine que tous les lecteurs de ce blog ont déjà entendu et vu à plusieurs reprises aussi bien eRikm que Michel Doneda. Rien de commun entre leurs instruments (platines, sampleurs et électronique pour le premier, saxophones soprano et sopranino plus radio pour l'autre), mais là où les deux improvisateurs français se rejoignent, c'est dans la virtuosité et l'étalage de savoir-faire. Après le duo réductionniste Butcher/Nakamura, Monotype nous propose donc Razine, suite de trois improvisations électroacoustiques puissantes et épileptiques.

Enregistrement live de deux pièces de vingt minutes chacune et d'un court rappel, Razine est constitué d'improvisations souvent très énergiques, mais qui peuvent aussi être calmes et méditatives à certains moments, même si elles sont la plupart du temps plutôt kaléïdoscopiques voire dadaïstes. Si les univers se succèdent sans continuité à un rythme parfois vertigineux, il n'y a pas de rupture entre les deux instrumentistes qui tentent continuellement de fusionner, et c'est dans la dynamique que la symbiose est la plus achevée, chacun venant toujours renforcer la dynamique de chaque proposition musicale/sonore. Par contre, chaque proposition est systématiquement fracturée par celle qui lui succède, d'où l'aspect perpétuellement kaléïdoscopique de ces improvisations. 

Les propositions et les territoires investis par eRikm & Doneda sont vastes et variées: du léger souffle craquelé et cuivré de Doneda à ses harmoniques vertigineuses et ses boucles puissantes ainsi que sa radio, en passant par les innombrables collages jazzy, breakcore, romantiques , et techno - typiques d'eRikm - et ses manipulations et dégradations d'archives radiophoniques et de disques; on ne sait plus vraiment où donner de l'oreille ni à quoi s'attendre malgré l'absence de renouvellement technique. C'est plutôt du côté du relief produit par les différentes dynamiques que dans la matière sonore elle-même qu'il faut chercher quelque chose de frais et de puissant en fait.

Grand collage improvisé et épileptique de projectiles sonores, de techniques étendues, de virtuosité  et de dynamiques variées, Razine n'est certes pas marquant pour sa nouveauté, mais il demeure un disque puissant, explosif et jouissif.

Tomek Chołoniewski + Michel Doneda/Jonas Kocher/Tomaž Grom/Tao G. Vrhovec Sambolec

Tomek Chołoniewski - Un (Mathka, 2012)

Premier album solo du percussionniste polonais Tomek Chołoniewski, Un est un enregistrement assez court, riche et plutôt énergique. Une batterie, des cloches, des gongs, un gamelan, TC navigue entre les différents idiophones durant cinq pièces assez diverses. Et même si l'on entend de nombreux instruments d'origine javanaise ou sundanaise, il ne s'agit surtout pas de world ou de quoique ce soit de folklorique, TC manie le gamelan comme une batterie, mais une batterie étendue. Cloches et gongs augmentent seulement les possibilités dynamiques et timbrales de ces polyphonies complexes et belles mais aussi très intenses. Intensité redoublée sur la deuxième piste par les déclamations incompréhensibles de TC, sortes de psalmodies spontanées qui ne sont pas sans rappeler certaines des performances de Diego Chamy. Une belle profusion de timbres (peaux percutées et frottées, cloches, archets sur cymbales et gongs), d'idées, de rythmiques éclatées et enchevêtrées, et surtout: une énorme profusion d'énergie.

Une sorte de free gamelan solo, Un est aussi et surtout une belle suite d'improvisations pour percussions, improvisations inspirées, riches, complexes et bien structurées, où TC parvient à gérer les différentes couleurs possibles des percussions sans jamais oublier leur aspect rythmique. Très bon boulot, juste un poil trop court.


Michel Doneda/Jonas Kocher/Tomaž Grom/Tao G. Vrhovec Sambolec - Udarnik (Zavod Sploh/L'innomable, 2011)


Coproduit par deux labels slovènes, Udarnik est une suite de quatre improvisations électroacoustiques. On y retrouve le célèbre Doneda au soprano, certainement un des saxophonistes qui a le plus contribué à l'extension des techniques et des couleurs propres au soprano et au sopranino, notamment dans les années 90. A ses côtés sont présents l'accordéoniste suisse Jonas Kocher, collaborateur régulier de Doneda, ainsi que deux musiciens slovènes: Tao G. Vrhovec Sambolec à l'ordinateur et Tomaž Grom à la contrebasse. 

Pour ceux qui ont entendu le duo Grom/Murayama ainsi que le solo de Kocher, vous vous douterez bien que la notion d'espace et le jeu sur les différentes dynamiques possibles sont primordiales durant cette session. Quelques passages sont d'une puissance surprenante, chacun joue fort dans des registres très intenses; mais à ces passages peuvent succéder des sortes de nappes très étirées, calmes et silencieuses où chacun joue de manière très retenue (souffle, soufflets, crépitements discrets). Moments de contemplations et d'attention/tension extrêmes, avec des interventions très espacées sur une nappe très lisse et fine. Et ce sont ces moments qui requièrent le plus d'attention, les yeux fermés et les oreilles dans le casque, le quartet nous amène dans des territoires plats aux couleurs insoupçonnées. Parties pleines de tension, mais aussi reposantes par rapport aux parties fortes, vis-à-vis des climax où la contrebasse devient percussion en explosant chaque corde sur le manche, tandis que Doneda explore des registres suraigus à peine concevables. Dynamique accentuée par les interventions fracturées de Kocher et par la discrétion de Sambolec, l'ordinateur que l'on cherche toujours mais que l'on trouve pleinement que dans les moments d'accalmie.

La cinquième et dernière pièce est un remix que l'on doit à Giuseppe Ielasi, basé sur les enregistrements de cette session qu'il a lui-même mastérisé. Pas ou peu de transformations des sources sonores, Ielasi manipule ces fragments par collage, bouclage, déconstruction/reconstruction: un remix fidèle et plutôt réussi qui joue cependant beaucoup moins sur les dynamiques que sur les couleurs.

Véritable jeu de dynamiques où la violence la plus extrême et la plus saisissante succède aux accalmies les plus contemplatives, où la présence la plus entière ne laisse que rarement préfigurer ces nappes fantomatiques, Udarnik est aussi un sommet d'écoute et de liberté, chaque musicien pouvant régulièrement jouer en petites formations (duo & trio) sans être happer par le son collectif.

Jonas Kocher & Michel Doneda - Action Mécanique (Flexion, 2011)

Enregistrée deux ans plus tôt lors d'une tournée européenne, Action mécanique est issue d'un seul concert à Sofia. Pour le premier disque de son nouveau label, Jonas Kocher (accordéon, objets) improvise aux côtés de Michel Doneda (saxophones soprano et sopranino) avec qui il avait déjà enregistré un très bon trio: ///grape skin (publié par another timbre et chroniqué ici).

Tout au long de cette unique pièce, l'heure est au calme et à la quiétude, malgré des accords dissonants et des harmoniques multiphoniques. Le souffle de Doneda se mêle à celui du soufflet, les clés et les plateaux des saxophones se noient dans le clavier et les touches, de longues notes se soutiennent et se maintiennent hors du temps. Lentement, l'intensité monte, la tension apparaît, jusqu'à ce qu'au milieu de la pièce, tout explose. A ce moment, le duo atteint une puissance au seuil de l'intolérable, mais une puissance nécessaire, la force libérée devait obligatoirement voir le jour et c'est elle qui donne sens à tout le reste de la pièce. Car les expérimentations qui la succèdent et la précèdent prennent leur sens dans ce sommet, elles le préparaient. Quelques minutes suffisent, tout se joue ici et explique les quarante autres minutes d'accalmie, car pour arriver au sommet, il est nécessaire de grimper, et étant donné qu'on ne peut y rester, il faut forcément en redescendre, revenir à la réalité, une réalité plus méditative, moins tendue, plus sereine.

La structure est simple, on monte et on descend, mais ce n'en est pas pour autant une pièce pauvre. Toute la richesse réside dans l'écoute très sensible du partenaire, dans les interactions très proches des sons qui s'entremêlent et se déploient les uns dans les autres. L'attention aux textures est extrêmement intense et les paysages sonores sont créés et explorés avec un détachement mystique, une sérénité méditative et un calme contemplatif. La simplicité de la structure permet aux deux virtuoses de se concentrer pleinement sur les timbres eux-mêmes et d'exploiter des territoires sonores uniques et variés, dans une progression linéaire où le milieu de la pièce paraît exercer une force centrifuge autour de laquelle gravite des trajectoires soniques curvilignes. C'est structure permet également une gestion de l'espace assez riche: où le silence a sa place tout comme ces sons extrêmement faibles qui aiguisent la perception, mais où l'espace peut également être saturé de sons et atteindre une consistance oppressante.

Simple et sereine, cette progression vers un point précis culminant se fait en toute quiétude en passant par des des territoires vierges et uniques. L'exploration de l'interaction forme des univers inouïs, des univers intenses, puissants et précis. L'action mécanique est peut-être cet effet centrifuge du centre autour duquel tout gravite, ce passage aussi court qu'intense, d'une force presque surhumaine mais tellement cohérente et pleine de sens. Recommandé!

Tatsuya Nakatani & Michel Doneda - White Stone Black Lamp (Kobo, 2011)


Tatsuya Nakatani: percussions
Michel Doneda: soprano & sopranino saxophones

Publié sur le nouveau label de Tatsuya Nakatani, White Stone Black Lamp regroupe deux explorateurs sonores au talent reconnu, le percussionniste japonais Nakatani et le saxophoniste Michel Doneda. Sur ce disque, le duo nous livre 6 improvisations intenses et créatives de 40 minutes.

Pour ce premier disque chez Kobo, le duo franco-japonais déploie des interactions entre les percussions et les vents et forme des textures riches et surprenantes. Nous connaissons déjà à peu près tous les recherches de Doneda sur les saxophones soprano et sopranino, un jeu fait de techniques étendues qui déploient un maximum de potentialités et propulsent ces instruments dans un univers sonore très fastueux. Nakatani se situe dans une lignée assez proche, cloches, cymbales et peaux sont traitées comme de la matière neuve, avec des arcs/archets artisanaux (fabriqués par Nakatani lui-même), le son est spatialisé par l'intermédiaire d'outils et de techniques singulières, il devient alors la matière d'un cosmos frais et nouveau, sensible et dynamique. Et dans cette aventure, les dynamiques sont au premier plan: l'interaction entre les deux artistes crée chaque fois une dynamique nouvelle qu'il s'agit d'exploiter et de déployer, les harmoniques s'entrechoquent et se confondent, les peaux frottées soutiennent les souffles, les phrases de chacun s'intensifient l'une l'autre dans des cycles aux allures éternelles. Ensemble, ils parviennent à explorer des territoires sonores inexplorés, à exploiter de nombreux timbres sans oublier de traiter d'autres paramètres musicaux tels que l'intensité et l'énergie, ce qui donne à chacune de ces pièces un aspect très "ouvert" et sensible.

Kobo commence très bien sa collection avec ce duo magnifique qui réunit deux musiciens sensibles et aventureux. Une rencontre riche et fructueuse pleine de dynamiques différentes, pleine de sensibilité à l'espace sonore et à l'écoute de l'autre, une rencontre qui réussit à développer une énergie jusqu'à son intensité maximale sans jamais tomber dans l'ennui et le radotage. Recommandé!

Tracklist: 01-You come with all the insects / 02-Circle Lamp / 03-Butterfly Hesitant / 04-Fagot / 05-Moon is a nail / 06-The bee is short

Michel Doneda, Jonas Kocher, Christoph Schiller - ///Grape Skin (Another Timbre, 2011)


Michel Doneda: saxophone soprano & radio
Jonas Kocher: accordéon & préparations
Christoph Schiller: épinette & objets

Quelques mots sur cet étrange trio pour finir la série printanière d'Another Timbre. Michel Doneda (très prolifique en ce début d'année) au soprano et à la radio s'associe ici à Jonas Kocher à l'accordéon et à Christoph Schiller à l'épinette (sorte de clavecin oblique aux cordes pincées par des plumes). On le voit tout de suite, la formation instrumentale à elle seule abolit de nombreuses frontières: si l'épinette renvoie aux musiques anciennes de tradition écrite, l'accordéon fait plutôt référence aux musiques populaires tandis que saxophone et radio sont facilement associés au jazz et au XXe siècle. Le titre même de l'album, ///grape skin, est aussi énigmatique et paradoxal que la réunion de ces instruments et objets, dans la mesure où la peau des fruits renvoie au monde organique et réel tandis que les slashs proviennent du monde numérique et virtuel.

Au-delà de ces remarques introductives, regardons un peu la musique proposée par ce trio durant ces deux pièces nommées "membranes". Inutile de le préciser étant donné l'esthétique générale du label Another Timbre, on se doute facilement de l'importance accordée au timbre. La première pièce est constituée de longues nappes souvent monophoniques qui se distinguent par leur registre et leur hauteur. Ces trois nappes s'unifient sans jamais se confondre, même si le son est très homogène, nous pouvons toujours distinguer les trois sources sonores (sans nécessairement identifier la source de manière précise et individuelle). L’étendue sonore vit et se modifie à chaque modification ou fluctuation d'une des nappes, la moindre modulation donne corps à une nouvelle texture sans quitter réellement l'univers de celle qui la précède. Le temps lisse et le peu de variations d'intensité n'ont rien d'ennuyeux, nous sommes comme à l'intérieur d'un corps inerte en apparence, dont nous contemplerions la vie interne et organique, faite de flux, d'énergies et de rythmes énigmatiques.
La "seconde membrane" est composée d'interventions beaucoup plus courtes, volatiles et autonomes, mais toutes aussi marquées par la discrétion et la retenue. Si les nappes ont disparues au profit d'un discours plus dispersé et volubile, ce qui n'est pas sans modifier l'énergie du trio, la texture reste similaire et homogène, comme un écho survolté de la première pièce. Si un certain calme et une certaine sérénité sont conservés, la vie de cette "membrane" semble plus chaotique mais aussi plus organique et plus réelle car divers conflits et ententes, tensions et résolutions, apparaissent, surgissent, se résolvent et disparaissent constamment.

///grape skin refuse les barrières entre les époques, les genres, les traditions, toutes les oppositions ou confrontations sont annihilées au profit d'une musique cosmique, atemporelle et éternelle, belle au-delà de la beauté, sensible au-delà des sens, et intelligente au-delà de la raison discursive. La musique de ce trio est pleine d'attention à l'autre et à l'univers, attention à ses potentialités comme à ses difficultés qui sont toutes aménagées au profit d'une œuvre plus que collective (car il ne s'agit plus d'un collectif, mais du cosmos).

Tracklist: 01-First Membrane / 02-Second Membrane

Alessandra Rombolá & Michel Doneda - Overdeveloped Pigeons (Con-v, 2011)

Alessandra Rombolá: flûte, carrelages, céramiques
Michel Doneda: saxophones soprano & sopranino, objets, radio

Troisième disque paru sur le netlabel espagnol Con-v, Overdeveloped Pigeons rassemble deux artistes soufflants immenses et talentueux pour cinq improvisations spectaculaires. Un dialogue très intense entre des souffles, des objets, des sons indéterminés, des bruits, des notes, et des percussions.

Doneda et Rombolá (déjà présente sur Bricolage de MUTA) éjectent des sons et des idées à tour de rôle et ensemble, la communion se fait facilement, si facilement qu'il est parfois difficile de savoir qui fait quoi. Mais qu'importe, le plus important restant à mon avis le territoire musical exploré. Et durant ces cinq pièces, on voyage dans des contrées réellement inattendues et inexplorées, qui ne ressemblent pas à grand chose. En bref, un échange singulier, inventif et personnel. Bien sûr, le talent des deux artistes n'y est pas pour rien, on connaît Doneda pour être l'un des plus grands spécialistes actuels du soprano (et du sopranino), au cours des années il a appris à en exploiter toutes les ressources, toutes les possibilités, en sachant faire corps avec son instrument (contrairement à d'autres saxophonistes admirables comme Christine Sehnaoui Abdelnour ou Stéphane Rives qui ont une approche plus retirée, plus neutre). Et l'utilisation organique du saxophone est profondément soutenue par l'intensité de la flûte très personnelle, intense, originale et tout aussi organique de Rombolá.

Mais attention, ce n'est pas seulement un exercice de dialogue et de virtuosité entre bois, Overdeveloped Pigeons sait aussi utiliser le silence, l'espace, le bruit afin de constamment maintenir des tensions, des intentions et des langages différents et variés. De nombreux objets sont percutés, frottés, caressés, une radio s'allume et disparaît, les ondes laissant place au vide, des sons laissent place au vide, des souffles humains communiquent et communient avec des objets, des notes sont jouées avec des bruits. D'accord, l'immensité des techniques étendues est vertigineuse, et leur utilisation est toujours heureuse, mais ce dialogue ne peut pas se réduire à sa virtuosité, il y a aussi un quelque chose de très sensible et plein d'émotions, un quelque chose de profondément musical et chaleureux malgré l'omniprésence du bruit. Peut-être est-ce du à l'équilibre parfait entre les deux musiciens, ou entre la musique et le bruit, le concret et l'abstrait, ou je ne sais quoi encore de dualiste. En tout cas, je crois que Doneda et Rombolá ont vraiment su trouver un équilibre peut-être inconscient entre de nombreuses choses pas forcément identifiables ou formulables, ils ont su s'explorer l'un l'autre et explorer un nouveau territoire fantastique et créatif.

Un disque très fort émotivement, très varié et intense musicalement, cinq improvisations qui savent faire travailler l'imagination et qui ont du se servir de l'imagination. Deux talents hallucinants mis au service d'une musique très riche et profonde (j'insiste, car malgré l'utilisation fréquente d'instruments non-musicaux et de techniques étendues, ces improvisations ont quelque chose de profondément musical). En bref, un disque à écouter absolument!

Tracklist: 01-O.V. / 02-E.R. / 03-D.EV. / 04-P.I.G.E / 05-O.N.S.

Michel Doneda, John Russell, Roger Turner - The cigar that talks


MICHEL DONEDA, JOHN RUSSELL, ROGER TURNER - The cigar that talks (ESAH, Collection PiedNu, 2010)

Michel Doneda: saxophones soprano & sopranino
John Russell: guitare acoustique
Roger Turner: batterie & percussions

01-Miss Antoinette
02-Les Brumes
03-Palming
04-Tous Toux
05-Eyes On Oncle

Première production de l'Ecole Supérieure d'Art du Havre, The Cigar That Talks réunnit trois maîtres de l'improvisation franco-anglaise: Doneda, Russell et Turner. Aucun doute quant à leur origine, nos trois musiciens sont bien européens, ce qui ressort immédiatement de leur musique: une grande irrégularité rythmique, voire une absence notoire de pulsation, des notes réprimées au profit du timbre, une abstraction proche de l'austérité. Face à toutes ces contraintes volontaires, comment s'en sort ce trio? La richesse de l'instrumentation (cordes, bois, percussions) alliée à la virtuosité de chacun des instrumentistes permet l'exploration d'un territoire sonore tout de même assez frais et dépaysant. Le mélange des harmoniques, des polyphoniques et du souffle de Doneda, s'accordent parfaitement avec les grattements et frottements percussifs de Turner ainsi qu'avec le jeu très serré, sec et parfois discret de Russell. Chacun à l'air de ponctuer le discours de l'autre, tous les morceaux ressemblent à une grande phrase polyphonique et contrapunctique. La personnalité de chacun est nettement préservée, elle n'est pas noyée dans le flux sonore, ni submergée par un intérêt excessif porté au timbre. Pourtant cet intérêt est bien présent, le traitement du timbre, et du son en général, est absolument fondamental dans ces improvisations. Tous les trois n'utilisent que peu d'instruments finalement: 2 saxophones pour Doneda, une guitare pour Russell, et une batterie réduite au minimum pour Turner. Mais l'exploration est instrumentale avant d'être sonore, chacun conserve ce qui fait l'originalité de son instrument et en exploite toutes les potentialités. De cette démarche émerge alors des improvisations énergiques, tendues, abstraites, violentes ou relaxantes, mais toutes sont marquées par un aspect indéniablement aventureux, créatif et spontané.