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Ghédalia Tazartès, Paweł Romańczuk, Andrzej Załęski - Carp's Head

Le parcours de Ghédalia Tazartès est tortueux. C'est le moins qu'on puisse dire, il est aussi tortueux que sa musique en fait. Cette espèce de poète sonore apparu dans les années 70 est une figure de l'ombre des musiques alternatives françaises. Il n'a jamais appartenu à aucune scène et s'est toujours détaché de tout mouvement, il a aussi pu quitter le monde musical pendant 10 ans pour y revenir dans les années 2000. Et jusqu'à cette période, il a toujours composé et réalisé ses disques seuls, avec quelques invités pour l'accompagner quand même, mais c'était sa musique, celle qu'il rêvait, qu'il composait, une musique furieuse et tropicale qui puisait ses sources dans le punk, le blues, le RIO,  l'underground, la musique concrète et le free jazz. Tazartès a toujours su surprendre, et les années 2010 nous surprendont encore pour les collaborations inédites qui voient le jour sous différents labels. Car après Super Disque  en compagnie de Jac Berrocal et David Fenech, Alpes avec les français GOL, Vooruit avec Chris Corsano et Dennis Tyfus, Ghédalia Tazartès nous propose maintenant un nouveau trio avec deux musiciens polonais issus de l'avant-garde : le multi-instrumentiste Paweł Romańczuk, et le percussionniste Andrzej Załęski.

Cette nouvelle collaboration nous entraîne sur des territoires "connus". Il s'agit toujours de folklores imaginaires, de musiques traditionnelles imaginées, de blues à la Tazartès. Mais l'imagination de ce musicien français complètement hors-norme et quelque peu déjanté semble comme bridé par ses nouveaux collaborateurs. Romańczuk et Załęski n'empêchent pas Tazartès de s'exprimer, non, ils le soutiennent et semblent le respecter profondément. Ils aiment sa musique et s'adaptent parfaitement à la personnalité unique de Tazartès, à sa voix primitive et ses incantations uniques. Seulement, tous les trois ont fait le choix de produire une musique très claire, très cadrée, une musique mélodique et rythmée simplement. On a l'impression que Tazartès collabore avec un duo pop-rock parfois, même si on est très loin de ça au final. Car au final, on est toujours dans une sorte d'art brut composé avec une multitude d'instruments et un chanteur unique, un art brut qui puise ses racines dans le blues et la musique populaire polonaise, où les éructations rauques de Tazartès s'entretiennent avec des accordéons, des guimbardes, des guitares, des violons, des percussions, ainsi qu'avec des "objets sonores" étranges.

Dans Carp's Head, on a neuf pistes qui forment autant d'univers singuliers, oniriques et fantasmés. Cette collaboration n'offre pas un nouveau tournant, mais une autre facette de ce que la musique de Tazartès peut être. On retrouve un Tazartès plus calme, plus cadré, mais aussi plus clair, un Tazartès qui choisit chaque direction avec prudence. Cette collaboration nous permet de découvrir deux instrumentistes polonais singuliers, qui comme Tazartès, ne s'arrêtent à aucune étiquette, et n'ont  peur de franchir aucune barrière. Trois artistes en somme qui créent une musique unique, une musique qui ne nie pas son histoire et ne cherche surtout pas à s'en détacher, une musique qui revisite l'histoire, qui revisite les traditions et les folklores, avec romantisme, musicalité, émotion et imagination.


GHÈDALIA TAZARTÈS / PAWEŁ ROMAŃCZUK / ANDRZEJ ZAŁĘSKI - Carp's Head (LP, Monotype, 2016) 


Eric Cordier & Jean-Luc Guionnet - De proche en proche

ERIC CORDIER/JEAN-LUC GUIONNET - de proche en proche (Monotype, 2013)
J'ai pris le pli depuis pas mal de temps d'écouter énormément de disques, mais aussi de rarement revenir dessus. C'est pourquoi ceux que j'aprécie particulièrement, je les écoute dans une sorte de fièvre : il faut les écouter en boucle, le plus longtemps possible, j'ai vraiment envie de faire durer le plaisir au maximum avant de passer à autre chose. de proche en proche fait partie de ces disques qui n'arrivent pas à sortir de ma platine, dont j'appréhende la fin. A la première écoute, je me suis dit que j'aurai besoin de beaucoup l'écouter pour mieux le comprendre parce qu'il est vraiment bizarre, mais très vite, je me suis rendu compte que j'avais juste constamment envie de l'écouter parce qu'il est vraiment très bon. 

Ce duo publié par le label polonais monotype est composé de deux musiciens français que j'admire beaucoup : Eric Cordier & Jean-Luc Guionnet. Le premier s'est taillé une réputation de maître du field-recording, tandis que le second est largement reconnu comme un saxophoniste hors-norme. Ces pratiques musicales et instrumentales de chacun ont été souvent publié, et j'en ai chroniqué pas mal sur ce blog. Mais ce qu'il ne faut pas oublier, c'est que Cordier est également vielliste et que Guionnet est organiste, deux pratiques moins documentées mais tout aussi intéressantes de leur travail. Ici, nous assistons donc à une rencontre monumentale et imposante entre la vielle à roue, l'orgue et un dispositif électroacoustique (ce dernier marquant une nette différence et une superbe évolution depuis Tore - leur premier duo publié). 

Déjà sur leur premier CD, les origines, l'histoire et les connotations propres à la vielle et à l'orgue étaient absolument imperceptibles. Sur de proche en proche, le dispositif électroacoustique à l'appui, il est encore moins question de bourdon, de basse continue, de sonate, de musique rituelle, de bourrée ou autres formes servies par ces instruments très marqués. Souvent même, on peine à reconnaître les instruments, à ressentir leur présence. On les entend, oui, on les perçoit, mais ils sont aussi noyés dans le dispositif électroacoustique. Ils semblent n'être plus qu'une source sonore comme une autre que Cordier et Guionnet vont travailler ensuite par le biais de l'électricité. 

de proche en proche s'apparente plus à une composition électroacoustique qu'à une session instrumentale de musique improvisée, ou même d'improvisation électroacoustique. Cordier & Guionnet vont au-delà semble-t-il. Ils génèrent du son avec leurs instruments, du son travaillé et transformé ensuite par le biais d'un dispositif que je ne saurais définir. Un dispositif qui permet en tout cas au duo de couper les fréquences, d'augmenter la densité et la présence du son, de sculpter des dynamiques et de jouer avec. Bien sûr, le jeu instrumental compte dans l'écriture de ces pièces, mais tout autant que les transformations live. La différence entre le son joué et le son modifié est complètement abolie ; il n'y a plus qu'une matière sonore que les musiciens produisent et modèlent en permanence. Le son d'origine pourrait être numérique, synthétique, analogique, acoustique, ou que sais-je, ce n'est pas le plus important. Ce n'est pas le plus important, mais je ne suis pas sûr qu'une production sonore par ordinateur aurait pu donner la même chose. Car la présence, la chaleur, et l'aspect organique des instruments sont également utilisés - les deux musiciens connaissent bien leur instrument, et prennent plaisir à jouer avec, quitte à les transformer complètement, car ça fait aussi partie du jeu. 

Bref, Cordier & Guionnet offrent avec de proche en proche une suite de cinq pièces électroacoustiques mixtes comme on dit. Cinq pièces fascinantes et obsédantes, que je n'arrive pas à arrêter, cinq pièces comme seuls ces deux musiciens pouvaient le faire : uniques, puissantes, denses, riches, et merveilleuses. Une suite qui plaira peut-être plus aux amateurs de musique électroacoustique et concrète qu'aux amateurs d'improvisation libre, quoique. La musique de Cordier & Guionnet mélange tout ça sans distinction avec une justesse étonnante : il est question d'improvisation, de vielle à roue et d'orgue, de dispositif électroacoustique, d'écriture, de liberté, de contraintes ; et ce qui paraît inconciliable pour certains se réunit ici avec une magie fantastique. Hautement recommandé. 

CM von Hausswolff / Jason Lescalleet / Joachim Nordwall - Enough!!!

CM VON HAUSSWOLFF/JASON LESCALLEET/JOACHIM NORDWALL - Enough!!! (Monotype, 2013)
Enregistré à l'issue project room (à Brooklyn), Enough!!! regroupe trois personnalités bien distinctes que je n'aurais jamais vraiment cru voir rassemblées un jour : les Suédois Carl Michael von Hausswolff et Joachim Nordwall, accompagnés de Jason Lescalleet. Une seule piste de près de cinquante minutes, composée de trois couches sonores. Enough!!! flirte avec le drone et l'ambient, mais une sorte de drone avec une personnalité très forte et un caractère très profond. La pièce proposée par le duo est calme et linéaire certes, il y a toujours une basse ou une nappe statique et immuable en arrière-plan. Mais le plus intéressant est sans aucun doute la relation que tisse les deux autres plans avec le drone.

Devant les nappes et les drones analogiques, toute une vie parasitaire forme l'évolution de cette pièce. Des larsens avec de la réverbération, des tables de mixage qui craquent en boucle, des manipulations de cassettes et de magnétos. Ca avance lentement, les développements sont progressifs, mais la marche en avant est constante et régulière. Le drone est parcouru "d'accidents", des évènements qui font toute sa beauté et sa richesse. Hausswolff, Nordwall et Lescalleet construisent une musique très simple, avec peu d'éléments à la fois, ils la construisent toujours en trois couches épurées et distinctes, mais assemblées de manière très juste. Le son semble principalement basé sur des phénomènes électriques et analogiques, il est un peu cheap par moments mais toujours recherché, juste et précis.

Mais plus que le son, c'est l'équilibre dans la construction et la narration qui me semble le plus juste ici. La pièce évolue par étapes longues, simples, mais vraiment sûres d'elles, précises et justes. Il ne se passe pas grand chose, mais les directions choisies aboutissent toujours à une richesse sonore surprenante pour le peu d'éléments présents. Il y a quelque chose de chirurgical dans cette approche : les trois musiciens modèlent le son de manière fine, précise et sure. Tout semble savamment agancé, calculé et maîtrisé, il n'y a pas de place pour l'improvisation, c'est construit de manière irrémédiable et monolithique. Une direction est adoptée, il faut la suivre, et ce jusqu'au bout.

Une longue pièce très linéaire, qui avance sans à-coups, sans ruptures, de manière progressive et souvent crescendo, en utilisant des éléments sonores simples mais qui ont chacun leur caractère propre, leur profondeur caractéristique et une présence très forte. Peu d'éléments, mais des éléments sonores très bien choisis, et surtout très bien agencés. Intervention chirurgicale en milieu électronique et analogique, c'est froid, précis, linéaire, mais extrêmement vivant, profond, et intense. Très bon travail.

Clayton Thomas

THE AMES ROOM - In St Johann (Gaffer, 2013)
Bon, je ne crois qu'il soit utile de présenter ici The Ames Room, trio avec Clayton Thomas, Will Guthrie et Jean-Luc Guionnet : les publications comme les concerts qu'ils ont fait ces deux ou trois dernières années ont assez fait parler de The Ames Room, en France comme ailleurs, et je pense que la plupart des lecteurs de ce blog ont déjà entendu leur travail. Tout ça pour dire que je ne m'étalerai pas sur ce nouveau disque publié en vinyle, même si c'est je pense le meilleur qu'ils aient enregistré à ce jour.

Par rapport aux précédents, In St Johann est peut-être moins obstiné et moins répétitif. Des répétitions il y en a encore, mais les motifs sont plus courts, ils sont rapidement modifiés, chacun passe plus vite à autre chose. Le trio conserve l'utilisation obstinée de motifs, mais là c'est plus urgent, plus sauvage. Et pourtant, sauvage et urgent, The Ames Room l'a toujours été avec l'alto ultra sec et incisif de Guionnet, l'intensité inépuisable de Will Guthrie, et la basse lourde et entêtante de Clayton Thomas. Sauf qu'ici, à rapidement modifier les patterns, l'urgence est encore plus flagrante. 

Le plus impressionnant avec ce trio, c'est que même dans les périodes de "creux" (lors du duo basse/batterie de quelques dizaines de secondes au début de la deuxième face par exemple), l'intensité est toujours culminante. The Ames Room, c'est l'art de la puissance répétée et inlassable, l'art d'une musique qui se ressemble mais ne se fatigue jamais, un climax continu et une volonté de se donner corps et âme dans le trio, c'est lourd, urgent, et puissant. Le trio ressemble à du free jazz de par l'instrumentation, mais là où le free jazz tendait vers une certaine urgence et une certaine puissance, The Ames Room n'y va pas, il n'y a pas de progression, The Ames Room est en plein dedans et n'a pas besoin de tracer le chemin. The Ames Room reste au point culminant et n'en bougepas, le trio est là où l'intensité est la plus forte, là où la puissance est maximale et inépuisable. Excellent et addictif.

STRIKE - Wood, Wire & Sparks (Monotype, 2013)
Autre trio avec le contrebassiste Clayton Thomas, Strike est une formation australienne menée par le violoniste Jon Rose, avec un second contrebassiste : Mike Majkowski (auteur d'un excellent solo paru il y a un ou deux ans). Wood, Wire & Sparks est le premier enregistrement de cette formation, publié en vinyle encore par le label monotype.

Si l'instrumentation est plutôt originale (deux contrebasses et un violon), et les musiciens chacun aussi virtuose l'un que l'autre, les six improvisations proposées sur ce disque ne m'ont pas plus enchanté que ça. Strike propose de l'improvisation libre à tendance assez réactive et énergique, qui explore les différentes dynamiques et possibilités des cordes (pizzicatto, archet, jeu rythmique, contrebasse frappée, préparations sur les instruments, jeu mélodique, longues harmoniques, etc.). C'est impressionnant de virtuosité et le trio sait explorer chaque instrument à fond, mais j'ai l'impression qu'ils en font souvent trop. Hormis peut-être sur la dernière pièce qui offre un peu de répit, de silence, d'espace, et d'air, et même des bribes fantomatiques de mélodie - chaque improvisation joue sur l'interaction entre les trois musiciens, sur la distinction prononcée des voix, et on est vite saturé d'informations, d'autant que la plupart du temps, le trio joue avec puissance et énergie et forme une musique joyeusement chaotique faite de surprises constantes. Une musique qui pourra plaire aux amateurs d'improvisation libre très énergique et réactive, violente et virtuose ; il faut aimer les démonstrations de force en somme - et le violon aussi (dont l'usage en improvisation libre n'est pas si évident...).

THE ASTRONOMICAL UNIT - Super Earth (Gligg, 2013)
Dernier projet autour du contrebassiste australien résidant aujourd'hui à Berlin, The Astronomical Unit est un trio qui regroupe trois membres actifs de l'improvisation libre européenne : Clayton Thomas toujours, à la contrebasse, Matthias Müller au trombone, et Christian Marien à la batterie. 

Cette fois, c'est un CD, un disque qui comprend deux longues pistes d'une vingtaine et d'une trentaine de minutes. Les deux improvisations sont composées de manière similaires. On part de quelque chose d'assez abstrait, avec une pulsation sous-jacente à la batterie, des notes très longues à la contrebasse et des interventions discrètes du trombone. Et petit à petit, le groupe prend forme, le dialogue s'établit, la structure et la cohésion apparaissent de plus en plus clairement. Si chaque début ne propose que peu de repères musicaux traditionnels et s'apparente à de l'improvisation libre pas très éloignée du réductionnisme, au fur et à mesure, ça devient de plus en plus énergique, la pulsation est de plus en plus marquée et présente, soutenue par la contrebasse, avec un trombone qui n'est pas loin de swinguer. Et on arrive très vite à quelque chose de lourd, de gras, comme un bon morceau de post-hardcore ou de hip-hop, mais fait par un trio basse/batterie/trombone. The Astronomical Unit propose de la musique improvisée, mais sans exclure des rythmiques et des patterns puissants, dansants, et jouissifs. De l'impro libre toujours, mais aussi joyeuse et dansante, chaude et dynamique, pulsée et aguichante. Bon travail, je suis curieux d'entendre la suite de ce trio en tout cas. 

Je profite de ces chroniques consacrées à Clayton Thomas pour rapidement parler du dernier hors-série du son du grisli. Le site est connu pour ses nombreuses chroniques quotidiennes à propos de musiques improvisées et expérimentales, écrites par Guillaume Belhomme, Guillaume Tarche, Pierre Cécile, Luc Bouquet, et d'autres. De temps en temps, et aujourd'hui pour la onzième fois apparemment, le site publie une version papier intitulée hors-série. Chaque hors-série est consacré à un instrument, et c'est aujourd'hui au tour des contrebassistes d'être à l'honneur. J'en parle ici, car aux côtés de Barre Philips, Joëlle Léandre, William Parker, Peter Kowald, Barry Guy et Werner Dafeldecker, on retrouve le jeune Clayton Thomas encore. 

La revue propose une suite de portraits de chacun des musiciens, des portraits dithyrambiques, plus ou moins axés selon les écrivains sur la biographie des musiciens, sur leur collaboration, sur des caractéristiques ésthétiques ou des particularités historiques. Outre ces courts protraits, plusieurs chroniques de disques sélectionnées sur le site du son du grisli sont proposées à la suite de chaque présentation, des chroniques qui reflètent l'importance des musiciens aussi bien que l'enthousiasme des chroniqueurs. La sélection des contrebassistes est intéressante car elle présente un large éventail des possibilités esthétiques présentées par les musiciens : on passe des musiciens historiques tel que Barre Philips au jeune virtuose acclamé qu'est Clayton Thomas, on passe de ceux qui ont fait leurs armes dans le free jazz et le jazz à ceux qui ont été plus proches de la musique contemporaine, et les passerelles entre chacun de ces mondes sont bien mises en avant. Intéressant.

monotype LP

AKIYAMA/CARTER/KIEFER - The Darkened Mirror (Monotype/CatSun, 2013)
Peut-être que le catalogue de Monotype est parfois inégal, mais en tout cas, ce qui est vraiment plaisant, c'est son énorme diversité. De Mimeo à Cremaster, de Dave Philips à Francisco Lopez, de Jean-Luc Guionnet à Alfredo Costa Monteiro, en passant par Lydia Lunch, Eugene Robinson, Jason Kahn, Eugène Chadbourne, Alessandro Bosetti, Kim Cascone ou Lasse Marhaug, on ne sait jamais trop à quoi s'attendre, et c'est ce qui fait la richesse de ce label, très bon pour documenter sur une grande variété de courants expérimentaux actuels. Ainsi, dernièrement, le label polonais publiait en vinyle une rencontre inattendue entre trois guitaristes très différents : Tetuzi Akiyama, Tom Carter et Christian Kiefer.

A vrai dire, je ne connais que le premier de ce trio, Akiyama, un des plus importants acteurs des scènes onkyo et réductionniste, qui a considérablement renouvelé la musique improvisée et la guitare aux côtés de Sugimoto avec la réintégration des notes (et des mélodies), ainsi que du silence. Quant à Carter et Kiefer, ce sont deux guitaristes américains apparemment moins proches de la musique improvisée que de l'ethnomusicologie américaine et du blues.

Le résultat de cette rencontre est une sorte de blues/folk dissonant et décalé vraiment bon. Akiyama amène la simplicité et l'ascétisme de l'improvisation onkyo ; Carter approche sa guitare avec une pédale fuzz très propre et marqué, entre blues et psyché ; et Kiefer, à la guitare ou au banjo, promène le trio sur des rythmiques et des accompagnements folk primitifs. La musique proposée sur ces neuf pièces a quelque chose de bancal et d'incertain, mais c'est ce qui fait son charme. On ne sait jamais trop ce qui se passe, comment, ce qui est recherché, etc. D'un côté, des trames sont écrites, mais une grande part est laissée à des improvisations tout de même discrètes (il ne s'agit pas de gros soli quoi). De manière générale aussi, c'est tonal et mélodique, mais il y en a toujours un qui est à côté (surtout Carter avec sa guitare psyché, mais également les quelques notes d'Akiyama). Souvent, j'ai du mal avec la guitare (hormis pour les groupes de punk/hardcore/crust/grind évidemment), surtout dans la musique improvisée non-idiomatique. Mais là, du fait que les guitares sont volontairement idiomatiques, et qu'elles sont jouées avec virtuosité et beaucoup de connaissance et de maîtrise, je me laisse très facilement bercé par ces sortes de chansons sans chant, par ce folk décalé et dissonant, par ces improvisations qui n'hésitent pas utiliser des idiomes connus pour les transformer en quelque chose de vraiment personnel. Bref, un disque à écouter, conseillé aussi bien aux amateurs du mouvement onkyo qu'aux fans de Jandek ou de Captain Beefheart.

WOOLEY/YEH/CHEN/CARTER - NCAT (Monotype, 2013)
Et en parlant de vinyles vraiment bizarres publiés par ce label, il ne faudrait pas passer à côté de ce quartet autrement surprenant avec Nate Wooley (trompette), C. Spencer Yeh (violon, voix), Audrey Chen (violoncelle, voix) et Todd Carter (mixage). Si cette formation était restée au stade d'un trio d'improvisation libre pour les intrumentistes uniquement, tout se serait bien passé j'ai envie de dire. On aurait eu de la musique improvisée avec des harmoniques aux cordes, des souffles à la trompette, des techniques étendues noisy et une forme organique interactive. 

Mais Todd Carter est arrivé, et là ça se complique et ça devient aussi bien intéressant. Je ne connaissais pas ce "musicien" avant, qui a l'air d'être surtout productif en tant qu'ingénieur du son en fait. En tout cas, le travail qu'il a accompli sur ce disque est assez incroyable et remarquable. Wooley, Yeh et Chen lui ont envoyé des enregistrements de leurs improvisations pour qu'il les mixe, et le résultat fut alors complètement inattendu. Il semble avoir considéré ces enregistrements comme une matière sonore quelconque, brute ; il ne semble pas avoir considéré le côté réactif de l'improvisation, ni sa forme de narration, ni son aspect organique. Todd Carter a mixé ce matériau sonore comme si c'était des field-recordings : les instruments sont fortement équalisés, modifiés, et remixés de manière improbable. Il en a fait une vraie composition électroacoustique en somme. Ce qui est étonnant, c'est que l'aspect organique des instruments et l'urgence de l'improvisation transparaissent tout de même à travers le mixage, sous la forme d'une composition électroacoustique narrative et personnelle. Car le mixage de Todd Carter laisse surgir les interventions les plus expressives, les plus sauvages, renforce également des sortes de bourdon, et compose avec tous ces éléments des pièces sombres, étranges, fantomatiques, des pièces qui racontent des histoires obscures, graves, oppressantes. 

Un quartet très original qui parvient à assembler la forme et le contenu de l'improvisation libre comme de la composition électroacoustique : narratif, urgent, organique, dense et savant. Très bon travail de ce quartet. 

The Noiser solo & duo

THE NOISER - The Black Symphony (Monochrome Vision, 2013)
The Noiser est le nom de scène de Julien Ottavi, artiste sonore nantais, membre entre autres de Formanex et pizMO. Si le surnom d'Ottavi en dit long sur l'esthétique, le titre de ce nouveau solo - The Black Symphony -  renseigne aussi sur la forme adoptée. Des murs de bruit blanc statique ou en mouvement, du harsh noise pur et brut, des fréquences extrêmes, on en a, et ce dès l'introduction. Ca commence fort, très fort, avec une courte pièce en forme d'assaut sonore. C'est après que ça se complique.

The Noiser propose en effet une suite de 13 pièces avec des titres semblables aux mouvements d'une symphonie, des titres qui renseignent sur la vitesse et le caractère de chacune des parties. Mais ici ce n'est pas tellement le tempo qui change - ce n'est pas pulsé - mais plutôt l'intensité et le volume qui varient selon les parties. Si certaines pièces sont comme on l'imagine très fortes, massives et intenses, d'autres parties sont beaucoup plus calmes, parfois proches de l'ambient, voire certaines carrément silencieuses, etc. Ottavi aka The Noiser propose une sorte de thème & variations sur le noise. Une suite où le noise est traité sous toutes ses formes, où les parasites se superposent en une architecture complexe et agressive, où le bruit forme un lent crescendo, où le silence se confronte au bruit, des variations sur les bruits ambient, sur le bruit calme, sur la puissance, la douceur, et autres caractères que le noise peut revêtir.

The Black Symphony est une variation sur les différentes possibilités du harsh noise, qui vont du silence numérique pur au mur de son brut. Une variation inégale qui s'apparente plus à un collage qu'à une suite, jouissive et réjouissante surtout pour les parties les plus furieuses, les plus intenses et les plus agressives.

KK NULL & THE NOISER - sans titre (Monotype, 2013)
Après plusieurs années de collaboration, le chanteur et guitariste de Zeni Geva, KK Null (ordinateur, voix, kaoss pad), et The Noiser (machines, voix, kaoss pad), publient leur premier disque. Un enregistrement composé de sept plages courtes (moins de cinq mintes souvent) et d'une longue pièce de 25 minutes environ qui semble basée sur les miniatures précédentes. La musique proposée par le duo est une sorte de nouveau power-electronic, du harsh gabber kaos core en quelque sorte (parce que oui le pad est omniprésent et se fait nettement ressentir).

Ottavi aka The Noiser propose ici encore des murs de bruit blanc, des larsens, des fréquences qui se frottent et agressent, tandis que KK Null envoie des gros beats déconstruits entre gabber et breakcore bien lourd. Que faire à une époque où harsh noise et musiques électroniques épuisent de nombreux auditeurs ? Un duo comme ça : une collaboration fertile entre deux musiciens qui mettent la puissance, l'intensité et la fureur du harsh noise au service d'une sorte de breakcore agressif, violent et jouissif. La collaboration entre KK Null et The Noiser est vraiment jouissive : des collages de samples qui vont du piano contemporain aux percussions traditionnelles asiatiques en passant par des rythmiques techno bien grasses, samples et voix passés au filtre d'un pad survolté qui démonte tout en un mur de bruit. Le duo propose une sorte de harsh pulsé qui par certains aspects (pour la puissance) fait penser à la collaboration de Merzbow et Alec Empire (ou Marc Hurtado et Vomir plus récemment), mais encore à certains improvisateurs adeptes du collage et des platines comme erikM ou dieb13.

Une musique furieuse et puissante, lourde et grasse, animée par des gros beats monstrueux, soutenue par du noise agressif, dense et intense, qui ne cesse de se renouveler et de bouger. C'est rapide, puissant, lourd, déchainé. Très bon.

Looper - Matter [LP]

LOOPER - Matter (Monotype, 2013)
Voici le quatrième opus du trio Looper, pulié en vinyle par Monotype. Avec un Suédois, un Norvégien et un Grec, c'est typiquement le genre de formation qui ne tourne pas beaucoup et qui a du mal à enregistrer, chaque sortie est donc un plaisir renouvelé, surtout que j'adore ce trio qui regroupe Ingar Zach (percussions), Martin Küchen (saxophone & radio) et Nikos Veliotis de Mohammad (violoncelle & vidéo - qu'on ne voit pas...).

La formule n'a pas changé mais est toujours aussi réjouissante. Sur quatre pièces, Looper explore de longues notes tenues et en explore l'organicité sans trop de variations. Une musique proche du drone et de l'ambient toujours, de longues basses produites avec une précision et une régularité vraiment surprenantes pour un violoncelle (désaccordé) et des percussions. Ingar Zach surtout explore des toms et des gongs (ou cymbales) gigantesques à un volume assez faible, avec une finesse et une délicatesse incroyables. Quant au violoncelle de Nikos Veliotis, sa manière de s'intégrer au nuage sonore est tout aussi fine et subtile. Et sur ces deux couches sonores souvent indiscernables, Martin Küchen rajoute des souffles mélodiques et des bribes de fréquences radios qui donnent du relief, de la poésie et de l'intensité à chacune de ces pièces.

Looper continue d'explorer des espèces de nuages sonores inédits, avec des fréquences extrêmes mais très douces, fines, poétiques et subtiles. Le trio propose une nouvelle fois une forme de drone/ambient intime et poétique, lumineux et langoureux. On se retrouve immergé dans une masse sonore non violente et non agressive, une masse lumineuse et douce, belle, travaillée, propre et surtout intime. Car la musique de Looper, du fait de l'instrumentation d'accord, ne ressemble à aucune sorte de drone ni d'ambient, elle ressemble avant tout aux rêves et aux envies les plus intimes de chacun de ces trois prodiges. C'est une musique créative, personnelle, onirique et organique, belle et sensible. Très beau travail encore.

eRikm/Michel Doneda - Razine (Monotype, 2011)

J'imagine que tous les lecteurs de ce blog ont déjà entendu et vu à plusieurs reprises aussi bien eRikm que Michel Doneda. Rien de commun entre leurs instruments (platines, sampleurs et électronique pour le premier, saxophones soprano et sopranino plus radio pour l'autre), mais là où les deux improvisateurs français se rejoignent, c'est dans la virtuosité et l'étalage de savoir-faire. Après le duo réductionniste Butcher/Nakamura, Monotype nous propose donc Razine, suite de trois improvisations électroacoustiques puissantes et épileptiques.

Enregistrement live de deux pièces de vingt minutes chacune et d'un court rappel, Razine est constitué d'improvisations souvent très énergiques, mais qui peuvent aussi être calmes et méditatives à certains moments, même si elles sont la plupart du temps plutôt kaléïdoscopiques voire dadaïstes. Si les univers se succèdent sans continuité à un rythme parfois vertigineux, il n'y a pas de rupture entre les deux instrumentistes qui tentent continuellement de fusionner, et c'est dans la dynamique que la symbiose est la plus achevée, chacun venant toujours renforcer la dynamique de chaque proposition musicale/sonore. Par contre, chaque proposition est systématiquement fracturée par celle qui lui succède, d'où l'aspect perpétuellement kaléïdoscopique de ces improvisations. 

Les propositions et les territoires investis par eRikm & Doneda sont vastes et variées: du léger souffle craquelé et cuivré de Doneda à ses harmoniques vertigineuses et ses boucles puissantes ainsi que sa radio, en passant par les innombrables collages jazzy, breakcore, romantiques , et techno - typiques d'eRikm - et ses manipulations et dégradations d'archives radiophoniques et de disques; on ne sait plus vraiment où donner de l'oreille ni à quoi s'attendre malgré l'absence de renouvellement technique. C'est plutôt du côté du relief produit par les différentes dynamiques que dans la matière sonore elle-même qu'il faut chercher quelque chose de frais et de puissant en fait.

Grand collage improvisé et épileptique de projectiles sonores, de techniques étendues, de virtuosité  et de dynamiques variées, Razine n'est certes pas marquant pour sa nouveauté, mais il demeure un disque puissant, explosif et jouissif.

Toshimaru Nakamura / John Butcher - Dusted Machinery (Monotype, 2011)

En 2004, le saxophoniste anglais John Butcher, virtuose des saxophones soprano et ténor, inaugurait son propre label avec un album solo enregistré dans une sorte de caverne japonaise. Pour conclure cet album, JB a invité un des papes du réductionnisme, Toshimaru Nakamura, pour une dernière piste très étonnante de vingt  minutes. Huit ans plus tard, le duo réductionniste Nakamura/Butcher (table de mixage bouclée sur elle-même/saxophones soprano et ténor) revient avec Dusted Machinery, publié par le label polonais Monotype.

La première piste de cette suite de quatre pièces donne très bien le ton de ce qui suivra. Un crescendo de dix minutes qui commence par de faibles crépitements, de légers larsens et des souffles liquéfiés. Petit à petit, le ton monte, les harmoniques se font plus denses grâce aux modifications de la colonne d'air parfaitement maîtrisée par JB, aussi bien contrôlée que la table de mixage de TN qui s'est fait depuis une vingtaine la figure emblématique de l'électronique réductionniste. Les défaillances électroniques sont amplifiées, saturées, distordues, en parfaite osmose avec le jeu toujours aussi impressionnant du saxophoniste anglais. Car ce dernier n'en est pas à son premier duo en compagnie de machines, on peut se rappeler par exemple les deux merveilleuses et fameuses collaborations avec Phil Durrant à la fin des années 90 (une des plus grandes découvertes d'eai que j'ai pu faire); et c'est aussi et surtout grâce à cette longue expérience aux côtés de machines que l'interaction entre ces deux grands musiciens paraît si réussie et incroyable.

Plus orientée vers l'eai à proprement parlé telle que l'entendais JB à l'époque de ses collaborations avec Durrant, voire même vers la noise à certains moments, et non vers le minimalisme onkyo tel que le pratiquait TN, Dusted Machinery oriente néanmoins les deux musiciens dans deux directions différentes de leurs habitudes. L'étroite interaction entre chacun amène TN à se désinhiber, à élargir son spectre et à s'engager dans des dynamiques plus véhémentes et plus fracturées que d'habitude: les lignes produites tout au long de ces 45 minutes ont une texture plus dense, elles se fracturent plus facilement, et forment des volumes d'une intensité inhabituelle. Mais l'influence s'exerce dans les deux sens, et le jeu de JB se trouve aussi modifié par la présence de TN, la virtuosité et la créativité du saxophoniste servent des textures plus continues que d'habitude, JB s'oriente plus vers le son à proprement parler que vers les dynamiques, et inversement pour son compagnon de route.

Une place primordiale est de toute manière accordée à ces deux paramètres: le timbre et la dynamique. Quelle est la dynamique d'une texture, quelle est l'énergie d'un son, qu'il soit simple ou composé? Telles semblent être les questions auxquelles répond le duo Nakamura/Butcher durant Dusted Machinery. Et les réponses apportées sont surprenantes, car les textures sont d'une nouveauté et d'une énergie incomparables, la proximité et le talent avec lequel chacun des deux musiciens répond à la ligne tracé par l'un avec une autre ligne en parfaite osmose est vraiment impressionnante, ceci malgré les différences entre ces deux instruments qui peuvent de prime abord paraître inconciliables. Un duo incroyable, puissant, intense, dense, en profonde fusion: hautement recommandé!

http://www.monotyperecords.com/en/mono041.html

Eugene S. Robinson & Philippe Petit - The Crying of Lot 69 (Monotype, 2011)

Dans les années 90, un chanteur dérangé a émergé dans la scène post-rock/post-punk avec un groupe sauvage qui tangue entre un blues sauvage et un punk lent et agressif: il s'agit d'Eugene Robinson, fondateur du plus grand groupe de rock des années 90 et 2000 à mon goût, Oxbow. C'est donc une excellente surprise de le voir également apparaître sur le label Monotype aux côtés du plasticien sonore Philippe Petit, connu pour ses musiques de film et ses collaborations avec Lydia Lunch. The crying of lot 69 sera également l'occasion d'inviter quelques personnalités musicales comme Rhys Chatham, qui paraît avoir définitivement adopté la trompette, Helena Espvall au violoncelle et Hervé Vincenti à la guitare et au synthétiseur.

J’allais oublier, parallèlement à ses activités musicales, Robinson a également publié quelques livres, et il s’est donc bien évidemment chargé d’écrire les textes qu’il récite durant ces six chapitres. Une narration soutenue et superposée à des espaces sonores provenant de field-recordings, d’électroniques, de guitare préparée, de platines et de ballons de baudruche (!). Si vous avez déjà goûté à l’ambiance malsaine d’Oxbow, vous ne serez certainement pas étonnés que les textes déclamés ici, façon spoken-words, soient aussi sombres et quelque peu psychotiques. Malheureusement, il n’est plus question de chant, Robinson ne fait que parler ou (dé)clamer, parfois crier ou pleurer, mais la puissance émotionnelle de sa voix demeure intacte, il me paraît difficile de ne pas partager ses peurs et ses souffrances, ou n’importe quelle émotion qui affecte ses paroles et sa voix. Et ne comptez pas sur Philippe Petit pour rééquilibrer la déconstruction psychique de Robinson, ses différentes nappes sonores, qu’elles soient électroniques, acoustiques, ambient, industrielles ou  bruitistes, ces différents paysages sonores donc, ne font qu’appuyer la narration de ce récit sombre, glauque, et parfois assez malsain. Les compositions musicales sont en parfaite adéquation avec la narration, le son se fait signe et crée la dynamique narrative, la musique construit le récit par-dessous les paroles.

Certes, ces six chapitres qui forment The crying of lot 69 ne font pas rêver, ils peuvent même avoir un côté cauchemardesque où se mélangent les angoisses de Robinson et les influences cyberpunk et apocalyptiques de Petit. Une peur déraisonnée pointe son nez à travers des émotions angoissées, mais ces sentiments, aussi noirs soient-ils, n’en sont pas moins humains, et cette humanité omniprésente à travers le filtre névrotique/industriel/apocalyptique rend cet album puissant et chaleureux derrière une fausse froideur hostile. Un objet étrange où se mêlent obsessions personnelles, trames narratives, expérimentations textuelles et musicales, textures sonores signifiantes et récits abstraits. Au final, le duo Eugene Robinson & Philippe Petit construit un récit aussi sombre que chaleureux, aussi dérangeant qu’envoûtant, paradoxalement, il est aussi difficile d’accepter et de pénétrer cet univers que d’en sortir, c’est le même aspect hostile qui nous retient de manière vicieuse dans cet univers noir (univers également très bien représenté par les illustrations du livret). Recommandé !

Tracklist: 01-Chapter 1: The Table, The Stone / 02-Chapter 2: Modern Trends in Modernity / 03-Chapter 3: In My Curiosity / 04-Chapter 4: Change in Total / 05-Chapter 5: What Eros Is / 06-Chapter 6: The Right Eye Cast

Kim Cascone - The Knotted Constellation (Monotype, 2011)

Le compositeur américain Kim Cascone, connu pour ses musiques électroniques ambient et industrielles, nous livre ici une unique pièce d'une trentaine de minutes consistant en une succession narrative de tableaux sonores. Après quelques collaborations avec Keith Rowe, John Tilbury, Tony Conrad, Pauline Oliveros ou encore Scanner, Cascone est dorénavant plutôt concentré sur des performances "post-digitales" en solo. Pour The Knotted Constellation (Fourteen Rotted Coordinates), il invite tout de même quelques musiciens comme C. Spencer Yeh, Darius Čiuta, Guido Henneböhl ainsi que son fils Cage Cascone, et quelques autres.

Ce voyage cinématographique est vraiment surprenant et étrange, à partir de nombreux field-recordinds (cloches, enfants, annonce SNCF, hélicoptère, etc.) et de sons générés par systèmes digitaux ou synthétiques, Kim Cascone produit toute une suite de tableaux sonores qui se succèdent et sont entrecoupés de noirs digitaux. Un voyage halluciné et surréaliste où chaque ambiance, à tendance généralement assez sombre, surgit de manière complètement inattendue. On ressent facilement l'aspect narratif et descriptif des différentes scènes, mais aucune logique narrative à proprement parler n'apparaît, en fait les paysages s'enchainent comme dans un cadavre exquis. Seule l'ambiance pesante, noire et industrielle paraît se maintenir à travers les différentes scènes de ce film au titre énigmatique. En tout cas, on ne pourra pas reprocher à Cascone un quelconque manque d'imagination, chaque paysage créé ainsi que chaque manière d'aborder le son est toujours surprenant et créatif, aventureux et surréaliste, irréel et onirique, parfois cauchemardesque et parfois introspectif. Je m'en voudrais également d'oublier de souligner la virtuosité et l'ingéniosité de ce compositeur, les procédés numériques utilisés sont maniés avec talent et propreté, et toujours selon des fins précises (narratives), que les field-recordinds soient insérés tels quels dans une nappe sonore ou modifiés par ordinateur, la différence paraît complètement anecdotique, Cascone n'utilise pas un son pour ses qualités extrinsèques, mais le travaille toujours de l'intérieur et en déploie ses profondeurs symboliques.

Un voyage onirique court mais surprenant et intrigant, sombre sans être glauque ou malsain, industriel ou "post-digital" sans être bêtement nihiliste. The Knotted Constellation (Fourteen Rotted Coordinates) forme une sorte de composition hallucinée, et la succession des (très) différents tableaux/scènes/paysages sonores est plutôt envoutante, mais surtout très créative.

Scanner + David Rothenberg - You can't get there from here (Monotype, 2011)

Pour cette nouvelle publication du label polonais Monotype, nous avons droit à un disque très surprenant, mais pas forcément en bien. Étonnant par sa facilité d'écoute et sa volonté de plaire à un maximum d'auditeurs, ce duo composé de Scanner (alias Robin Rimbaud) à l'ordinateur et à l'électronique, et de David Rothenberg à la clarinette, clarinette basse et ordinateur, nous offre un album aux tendances franchement easy-listening.

En effet, You can't get there from here est constitué de onze pièces entre dub, electro ambiant, easy-listening, drum'n'bass, jazz et musiques klezmer. Les samples sont très propres et harmonieux, la clarinette de Rothenberg donne du relief aux ambiances sonores de Scanner avec des phrasés jazz ou klezmer, toujours carrés et mélodiques, aux attaques franches et précises et aux sonorités rondes et chaleureuses. L’œuvre de Scanner est souvent apparentée à du design sonore, et on se trouve effectivement en présence d'univers  colorés et originaux, plaisants et agréables. Pas grand chose d'autre à dire sur ces onze pièces peut-être originales, mais qui ne sont pas non plus très aventureuses ni créatives, si ce n'est que l'accompagnement de Rothenberg facilite d'autant plus l'écoute de ce disque grâce à ses mélodies harmonieuses qui apportent une certaine touche d'humanité. Même si c'est peut-être très original et recherché pour ce genre de musique, il n'en reste pas moins qu'il ne s'agit que d'electro assez fade et peu alléchant. Une musique qui fera peut-être le bonheur d'un certains nombres de bobos à l'affût de beats et de samples hors-normes accompagnés d'une jolie clarinette, mais qui reste selon moi une œuvre électro-acoustique sans grand intérêt artistique...

Trophies - Become Objects of Daily Use (Monotype, 2011)

Trophies est un projet qui réunit le guitariste Kenta Nagai et le batteur Tony Buck autour d'Alessandro Bosetti, compositeur, clarinettiste, et artiste sonore. Je dis bien autour, car tout semble s'articuler autour des préoccupations habituelles de Bosetti ici: notamment les liens, les interactions et les oppositions entre la musique et le langage. Pour cet album, ce dernier récite des textes plus qu'il ne les chante (hormis sur la dernière piste), et compose des paysages sonores à l'électronique.

Comme sur son précédent album, Royals, duquel il tire même un sample et un texte,  Alessandro Bosetti utilise ici encore le langage comme matériau fondamental. Des textes, des phrases et des mots sont récités de façon monotone et nerveuse, et Become Objects of Daily Use continue d'explorer la musicalité du langage en dédoublant ces récitations par des samples ou par la guitare de Nagai. D'une part, cette démarche se comprend, qui consiste à déployer l'aspect musical du langage, mais pourquoi ajouter à cette intention déjà complexe et compliquée un autre matériau, musical cette fois, la musique improvisée? Car Trophies réunit deux démarches différentes où se juxtaposent une exploration du langage en tant que musique, ainsi qu'une sorte de duo improvisé guitare/batterie. D'accord, la guitare colle parfois au texte et le dédouble comme les samples de Bosetti, mais le jeu nerveux et empreint de free jazz pour lequel a opté Tony Buck est complètement hors-sujet. Il en ressort une musique étrange, déséquilibrée, puisque si l'aspect monotone et agressif des récitations est respectivement appuyé par la guitare de Nagai et la batterie de Buck, on se demande à quoi peut servir cette batterie constamment autonome et indépendante, sans aucune attache avec Bosetti et Nagai. On ne sait jamais trop où se placent ces instrumentistes vis-à-vis de la structure générale, soutiennent-ils le dialogue de Bosetti, l'appuient-ils, le rejettent-ils, le servent-ils en s'y opposant, à moins qu'ils ne s'en foutent? Une intention très étrange, pas claire du tout.

Néanmoins, il reste tout de même certaines pistes très intenses malgré la monotonie recherchée, où le trio semble en accord avec lui-même, où l'aspect séquentielle des compositions de Bosetti gagne en puissance grâce à l'appui des deux instrumentistes, qui n'en restent pas moins de talentueux musiciens. Une oeuvre bizarre, où l'ambiance reste la même au fil des pièces, dont la structure reste opaque et ne se dévoile pas, mais qui a tout de même le mérite d'exploiter un filon fécond: le rapport entre musique et langage toujours, car Bosetti possède bel et bien, et nous le prouve une fois de plus avec ce projet, un don pour explorer ces deux domaines et en magnifier les points de fuite et de rencontre, il a toujours ce talent pour transformer le langage en musique et la musique en langage.

Tracklist: 01-This is not the same as chanting / 02-He was a very fox gentleman / 03-Hotels are ripping you off in D.C. / 04-He came close to simply proceeding / 05-Enumerating issues of coexistence / 06-In the backseat listen to him talk / 07-Let me take out the dog / 08-Spaceship

MIMEO - Wigry (Monotype/Bôlt, 2011)


Phil Durrant: synthétiseur digital, sampler
Christian Fennesz: ordinateur
Cor Fuhler: piano
Thomas Lehn: synthétiseur analogique
Kaffe Matthews: ordinateur
Gert-Jan Prins: électronique
Peter Rehberg: ordinateur
Keith Rowe: guitare préparée
Marcus Schmickler: ordinateur
Rafael Toral: ordinateur


Imaginez le truc, dix monstres de l’improvisation qui naviguent entre EAI, avant-garde et free jazz se sont réunis dans une sombre église un soir pour un long concert radical et intense, armés d’ordinateurs, de synthétiseurs, de piano et de guitare. Ce seront les labels polonais Monotype et Bôlt qui auront le courage de publier cette incroyable performance sur un double vinyle. 

Sur ces quatre faces, les ambiances varient, entre improvisation saturnienne, larsens, noise, réductionnisme et EAI. Mais toujours, il y a cet aspect cosmique, extraterrestre, les structures composées par cet ensemble MIMEO nous entrainent dans des contrées lointaines et inouïes où les mouvements vitaux paraissent incompréhensibles du fait de leur radicale différence. Une vie résolument autre, mais toujours mouvante, jamais figée, malgré le déploiement et la superposition de longues nappes et de grandes strates. Music In Movement Electronic Orchestra, jamais un orchestre n’aura aussi bien porté son nom je crois (hormis ceux de Sun Ra et d’Alan Silva peut-être) : pour Wigry, cet ensemble s’immerge dans un espace sonore extrêmement massif certes, mais où chaque couche peut jouir de sa propre évolution indépendamment des autres, tout en restant constamment à l’écoute des interactions. Une attention extrême et radicale pour créer une succession d’espaces sonores différents, mobiles et mouvants, Wigry est un voyage à travers de nombreuses configurations spatiales, où la spatialisation du son ne cesse de changer de forme et de structure. Et c’est cette succession de configurations spatiales toujours différentes qui peut donner cette impression/sensation de voyage cosmique, de traversée galactique à travers différentes planètes et univers qui possèdent leurs propres esthétiques, leurs propres règles/normes, ainsi que leurs propres sensibilités.

Sur plus d’une heure de concert, nous avons droit à des espaces sonores et mentaux apparemment sans rapports rationnels, mais qui s’enchainent et se succèdent néanmoins avec un naturel déconcertant. Car la musique colle réellement à la personnalité du groupe qui la compose et ne fait que traduire le vécu collectif de cette performance réflexive. MIMEO traduit des sentiments ressentis lors de l’interprétation et de l’improvisation en musique, malgré l’aspect paradoxal que ces sentiments naissent eux-mêmes de la musique. La circularité est parfaite et chacun se voit obligé de s’immerger dans un espace éternel, dans un temps cyclique infini, où musiques et sentiments s’enchainent, se succèdent, s’imbriquent, se déploient, et se font mutuellement surgir l’un l’autre. Malheureusement, le temps social est là, et il se matérialise par la fin de la performance, le retour à cette réalité sociale où l’humanité n’est pas encore possible. Seulement, MIMEO a ouvert une brèche, une faille a surgie à travers la dialectique communautaire de notre orchestre : un temps et un espace calqués sur la véritable conscience est possible, dimensions qui permettent un épanouissement total de l’humanité. Car si l’espace et le temps ne sont plus sociaux, mais humains et vécus tels quels par la conscience, il y a une réappropriation possible immédiate des rapports entre les hommes, donc la création d’une nouvelle humanité. (Je vais peut-être m’arrêter là pour ces délires philosophico-utopistes...).

Un ensemble de textures radicales donc, crées par un ensemble de musiciens extrêmement concentrés et attentionnés, qui savent quand jouer et quoi, qui savent quand s’arrêter, quand écouter, et quand se concentrer uniquement sur son jeu sans se soucier des autres. Une performance pas aussi sombre et froide que ne laisse apparaître la couverture du vinyle, qui a plutôt tendance à explorer des territoires chauds et vivants contrairement aux « couleurs » et au caractère trop géométrique et rationnel de cette église. MIMEO évolue plutôt dans des contrées au-delà des lignes et des angles, au-delà de la géométrie et de la raison, pour être au plus près du vécu émotionnel et spontané des musiciens, une recherche qui tend plus vers le kaïros que vers l’universel. J’ai envie de dire que Wigry est fantastique (l’influence de la pochette certainement...), mais en étant pointilleux, je me rends bien compte qu’il n’y a pas vraiment de cadre rationnel auquel on pourrait se rattacher, n’ayons pas peur des mots et soyons juste donc, Wigry est tout simplement merveilleux. Merveilleux dans tous les sens du terme : un album radicalement surnaturel, excessivement beau, où chaque mouvement est inattendu et inouï, un album magique dans son aspect cosmique. C’est regrettable, il n’y a qu’une édition vinyle (mauvaise influence des mélomanes fétichistes?), et pourtant, c’est vraiment un album à écouter absolument, qui vaudrait presque l’achat d’une platine...

Alessandro Bosetti - Royals (Monotype, 2011)


Alessandro Bosetti: compositions, textes, voix, électronique, field-recordings, wurlitzer piano, soprano saxophone, guitare, harpe, etc.
Fernandah Farah, Ksenija Stevanovic, Christopher Williams: voices
Rozemarie Heggen: contrebasse

Le compositeur d'origine milanaise est surtout connu pour ses collaborations au soprano dans le domaine de la musique improvisée, notamment aux côtés de Michel Doneda, d'Anette Krebs, Peter Kowald ou encore au sein du collectif Phosphor. Mais attention, lorsque Bosetti quitte son saxophone et écrit, la démarche est radicalement différente et n'a franchement rien à voir avec l'improvisation. Royals, également publié par le label polonais Monotype, rassemble trois nouvelles pièces, toutes axées sur une obsession propre à Bosetti: le rapport entre musique et langage.

Je ne ferai pas un détail de chacune des pièces, car elles sont toutes assez proches dans l'intention, et diffèrent surtout dans la structure formelle. Au commencement donc, le Verbe, matériau fondamental de ces trois pièces: des boucles de paroles, des dialogues, des traductions de poèmes, etc. Le discours oral sous différentes formes: littéraires, dialogiques, monologiques, et enfin, surtout musicales. Car le but de ces trois pièces est certainement, en premier lieu, de faire surgir la musicalité, à travers les intonations et le rythme, inhérente à toute forme de langage oral. Ainsi, Bosetti dédouble le discours en l'accompagnant d'instruments à l'unisson avec la voix, les voix. Les trois pièces offrent une prosodie parfaite où la musique se calque intégralement à la voix pour mieux en déployer l'essence musicale. Mais à l'inverse, la musique peut aussi servir de contrepoint et elle acquiert dès lors une signification extra-musicale, une signification qui prend corps par la relation au texte. Le verbe devient musique, et inversement, la musique se fait verbe. Royals réunit trois polyphonies prosodiques où langage et musique se confrontent et se recoupent, trois pièces qui déploient les points de fuite et de rencontre entre ces deux modes d'expression.

Concrètement, comment Bosetti arrive-t-il à ces résultats? Il y a tout d'abord les unissons omniprésents entre la voix et la musique, quand le texte devient mélodie et la musique langage. Il y a aussi les contrepoints dramatiques et sémantiques comme je viens de le noter. Sans oublier un entrelacement assez fréquent des voix qui se superposent, s'enchevêtrent et s'imbriquent, en plus de la musique qui tente de les soutenir. Mais pour ne rien rater, Bosetti créé souvent des boucles, une phrase est inlassablement répétée, à outrance, jusqu'à ce qu'on puisse réellement en saisir les propriétés musicales sans être gêné par le sens qui de toute façon s'évanouit, ce pourquoi il peut comparer sa musique à des formes de mantras: le langage devient en effet véritablement envoutant et nous submerge grâce à son rythme et sa mélodie. Ensuite, le sens, qui le préoccupe aussi grandement: déployé selon plusieurs modes (le dialogue rationnel, le monologue, la récitation, la traduction, ou l'incompréhension mutuelle), il affecte insensiblement et progressivement la musicalité, et pour ne pas qu'il absorbe trop l'auditeur donc, Bosetti le contourne par la répétition, le détournement ou le contournement par la submersion dans la mélodie. En somme, un mélange inextricable de sens et de musique.

Si les compositions peuvent rappeler la musique minimaliste de Terry Riley, on entend de nombreuses cellules répétées en boucle qui se construisent et se déconstruisent progressivement, et les textes les performances récentes de poésie sonore, le mélange des deux ne ressemble à rien de commun. Trois compositions écrites dans un style sauvagement original et passionnant, qui posent des questions essentielles à la compréhension de la musique et offrent des possibilités inouïes. Les potentialités ouvertes par cette approche de la musique (entre" composition musicale, chanson, poésie, essai littéraire et mantra athée") semblent infinies et peuvent explorer un territoire véritablement neuf et frais, même s'il rappelle quelque fois les recherches de Berio lorsqu'il écrivait sa Sinfonia ou encore Laborintus II par exemple. En tout cas, impossible de décrocher de ce disque, je me suis retrouvé complètement charmé, au sens magique, par cette exploration interstitielle des rapports entre musique et langage. Je suis totalement envoûté par cette polyphonie passionnante qui réussit pleinement à déployer la sémantique propre à la musique et la musicalité propre au langage. Magnifique!

Tracklist: 01-Gloriously Repeating / 02-Life Expectations (d'après un texte de Chris Heenan et Fernanda Farah) / 03-Dead Man (d'après des vers de W.G. Sebald tirés de After Nature)

Lasse Marhaug & Mark Wastell - Kiss Of Acid (Monotype, 2011)


Lasse Marhaug: ordinateur, composition
Mark Wastell: pré-enregistrements

Si la figure légendaire de Merzbow s'impose constamment comme le totem de la noise, une autre figure ne se laisse pas éclipser et domine la scène scandinave: Lasse Marhaug, membre du duo Jazkamer et fondateur du label norvégien Pica Disk. Monotype vient donc de publier une de ses œuvres en compagnie du violoncelliste Mark Wastell, moins prolixe et plus discret (même si on peut trouver pas mal de pièces auxquelles il participe chez Another Timbre notamment), qui s'occupe uniquement de field-recordings ici.

Kiss Of Acid est donc une sorte de drone composé par Marhaug, un drone lourd mais instable, qui à tout moment peut se submerger  dans le silence pour brusquement émerger quelques secondes plus tard, ou ressurgir imperceptiblement, avec peine. On se trouve donc en plein territoire à tendance ambient et minimaliste, chaque texture se déploie et évolue très lentement: la perception s'aiguise dans cet espace nuageux et flottant. Un album qui demande pas mal d'attention pour bien saisir les interventions de Wastell, souvent sourdes ou noyées dans les nappes de Marhaug, et qui apparaissent quelque fois de manière inattendues et imperceptibles. Kiss Of Acid, une sorte d'hallucination comme son titre l'indique, qui nous fait vivre le rythme du corps à travers les enregistrements de tam tam, mais qui nous fait aussi vivre l'hallucination même à travers la distorsion du temps et de l'espace que nous font subir des longues nappes lisses qui sont modulées selon une pulsation organique, pas vraiment pulsée donc, selon un mouvement proche du vertige ou des marées.

Peut-être pas psychédélique, mais quand même. Avec ses cloches, ses tambours, ses flûtes au bord du souffle, et ses drones, Kiss Of Acid nous plonge dans un univers mystique et hallucinogène, moulé dans une structure ésotérique. Une structure qui nous amène au cœur du son comme du silence, au cœur donc du vide comme du  plein, de l'espace et du néant. Car tous les sons ont l'air irrésistiblement attirés par le silence dans lequel ils finissent souvent par plongés, la présence du silence est constante même quand le son est au plus fort. Kiss Of Acid apparaît alors comme une sorte de dialectique mystique du bruit et du silence, Marhaug et Wastell semblent atteindre la béatitude lorsqu'ils réussissent pleinement à faire simultanément vivre les contraires. Une teinte de taoïsme donc, ainsi qu'une teinte d'ésotérisme plus une de musique bruitiste et d'ambient, beaucoup de contemplation et de méditation, voilà à quoi peuvent ressembler les couleurs de cette unique pièce de 40 minutes.

Un album méditatif, beau, chaleureux et original qui nous fait voler dans des espaces nouveaux, teintés de religion et de mysticisme, de dialectique et d'ésotérisme. Une hallucination qui atteint la plénitude de l'être à travers la communion des contraires et la sensibilité à l'homme, au cosmos et à l'être.