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monotype LP

AKIYAMA/CARTER/KIEFER - The Darkened Mirror (Monotype/CatSun, 2013)
Peut-être que le catalogue de Monotype est parfois inégal, mais en tout cas, ce qui est vraiment plaisant, c'est son énorme diversité. De Mimeo à Cremaster, de Dave Philips à Francisco Lopez, de Jean-Luc Guionnet à Alfredo Costa Monteiro, en passant par Lydia Lunch, Eugene Robinson, Jason Kahn, Eugène Chadbourne, Alessandro Bosetti, Kim Cascone ou Lasse Marhaug, on ne sait jamais trop à quoi s'attendre, et c'est ce qui fait la richesse de ce label, très bon pour documenter sur une grande variété de courants expérimentaux actuels. Ainsi, dernièrement, le label polonais publiait en vinyle une rencontre inattendue entre trois guitaristes très différents : Tetuzi Akiyama, Tom Carter et Christian Kiefer.

A vrai dire, je ne connais que le premier de ce trio, Akiyama, un des plus importants acteurs des scènes onkyo et réductionniste, qui a considérablement renouvelé la musique improvisée et la guitare aux côtés de Sugimoto avec la réintégration des notes (et des mélodies), ainsi que du silence. Quant à Carter et Kiefer, ce sont deux guitaristes américains apparemment moins proches de la musique improvisée que de l'ethnomusicologie américaine et du blues.

Le résultat de cette rencontre est une sorte de blues/folk dissonant et décalé vraiment bon. Akiyama amène la simplicité et l'ascétisme de l'improvisation onkyo ; Carter approche sa guitare avec une pédale fuzz très propre et marqué, entre blues et psyché ; et Kiefer, à la guitare ou au banjo, promène le trio sur des rythmiques et des accompagnements folk primitifs. La musique proposée sur ces neuf pièces a quelque chose de bancal et d'incertain, mais c'est ce qui fait son charme. On ne sait jamais trop ce qui se passe, comment, ce qui est recherché, etc. D'un côté, des trames sont écrites, mais une grande part est laissée à des improvisations tout de même discrètes (il ne s'agit pas de gros soli quoi). De manière générale aussi, c'est tonal et mélodique, mais il y en a toujours un qui est à côté (surtout Carter avec sa guitare psyché, mais également les quelques notes d'Akiyama). Souvent, j'ai du mal avec la guitare (hormis pour les groupes de punk/hardcore/crust/grind évidemment), surtout dans la musique improvisée non-idiomatique. Mais là, du fait que les guitares sont volontairement idiomatiques, et qu'elles sont jouées avec virtuosité et beaucoup de connaissance et de maîtrise, je me laisse très facilement bercé par ces sortes de chansons sans chant, par ce folk décalé et dissonant, par ces improvisations qui n'hésitent pas utiliser des idiomes connus pour les transformer en quelque chose de vraiment personnel. Bref, un disque à écouter, conseillé aussi bien aux amateurs du mouvement onkyo qu'aux fans de Jandek ou de Captain Beefheart.

WOOLEY/YEH/CHEN/CARTER - NCAT (Monotype, 2013)
Et en parlant de vinyles vraiment bizarres publiés par ce label, il ne faudrait pas passer à côté de ce quartet autrement surprenant avec Nate Wooley (trompette), C. Spencer Yeh (violon, voix), Audrey Chen (violoncelle, voix) et Todd Carter (mixage). Si cette formation était restée au stade d'un trio d'improvisation libre pour les intrumentistes uniquement, tout se serait bien passé j'ai envie de dire. On aurait eu de la musique improvisée avec des harmoniques aux cordes, des souffles à la trompette, des techniques étendues noisy et une forme organique interactive. 

Mais Todd Carter est arrivé, et là ça se complique et ça devient aussi bien intéressant. Je ne connaissais pas ce "musicien" avant, qui a l'air d'être surtout productif en tant qu'ingénieur du son en fait. En tout cas, le travail qu'il a accompli sur ce disque est assez incroyable et remarquable. Wooley, Yeh et Chen lui ont envoyé des enregistrements de leurs improvisations pour qu'il les mixe, et le résultat fut alors complètement inattendu. Il semble avoir considéré ces enregistrements comme une matière sonore quelconque, brute ; il ne semble pas avoir considéré le côté réactif de l'improvisation, ni sa forme de narration, ni son aspect organique. Todd Carter a mixé ce matériau sonore comme si c'était des field-recordings : les instruments sont fortement équalisés, modifiés, et remixés de manière improbable. Il en a fait une vraie composition électroacoustique en somme. Ce qui est étonnant, c'est que l'aspect organique des instruments et l'urgence de l'improvisation transparaissent tout de même à travers le mixage, sous la forme d'une composition électroacoustique narrative et personnelle. Car le mixage de Todd Carter laisse surgir les interventions les plus expressives, les plus sauvages, renforce également des sortes de bourdon, et compose avec tous ces éléments des pièces sombres, étranges, fantomatiques, des pièces qui racontent des histoires obscures, graves, oppressantes. 

Un quartet très original qui parvient à assembler la forme et le contenu de l'improvisation libre comme de la composition électroacoustique : narratif, urgent, organique, dense et savant. Très bon travail de ce quartet. 

C. Spencer Yeh - 1975 (Intransitive Recordings, 2011)

C. Spencer Yeh est reconnu en tant que violoniste (et vocaliste parfois) notamment au sein de Burning Star Core mais également dans de nombreuses formations qui allient musique improvisée et électronique, de la pop à la noise la plus harsh. Oubliez tout ceci, 1975 n'a strictement rien à voir avec ce que Yeh avait pu produire auparavant, car il s'agit ici d'une suite de compositions électroniques et électroacoustiques souvent minimalistes et toujours abstraites.

Les musiques auxquelles a participé le violoniste originaire de Taïwan sont souvent extrêmes et violentes, mais ici, ce que Spencer Yeh a perdu en densité et en volume, il le récupère en complexité et en intelligence. Les cinq premières pièces par exemple, alternent entre le drone mouvant et grinçant, linéaire mais pas statique, des nappes synthétiques qui se frottent et tremblent dans une horizontalité imperturbable: magnifiques et envoûtantes, on regrette seulement qu'elles ne durent pas plus longtemps. L'originalité de Yeh, c'est d'entrecouper ces drones complexes par des pièces électroniques constituées de sons abrasifs et discontinus, comme un drone défragmenté et remixé, mais cette série de "Voice", qui n'est pas sans rappeler Kevin Drumm, même si elle est beaucoup plus fracturée, n'en reste pas moins linéaire dans sa structure, et paradoxalement continue, avec tout de même beaucoup plus de reliefs. Voilà pour cette première partie de "Drone" et de "Voice".

Suit une courte pièce du film plastique d'un CD frotté pendant deux minutes, ironiquement sous-titrée "skit" (parodie), tout comme la pièce "Drips" où des gouttes d'eau sont gratuitement données à entendre durant deux minutes aussi. Mais ces deux sketches encerclent deux pièces autrement plus intéressantes, pour deux guitares comme leur titre l'indique, deux pièces qui semblent synthétiser la première partie du disque, car de nombreux parasites motorisés, discontinus et défragmentés se superposent à un drone encore statique et linéaire. Les deux pièces sont assez similaires, on aurait même presque l'impression que la seconde est seulement le ralenti de la première. Volonté hégélienne de dialectique musicale ou simplement résolution de la confrontation entre les deux univers apparemment inconciliables? En tout cas, ces deux morceaux arrivent au moment parfait pour renouveler cette succession de A et non-A en parvenant à créer un univers différent mais qui reste dans la continuité de ceux qui le précèdent.

Pour les deux dernières pièces, l'écriture de C. Spencer Yeh se fait de plus en plus verticale, des bribes de mélodies et de hiérarchie harmonique intervenant ponctuellement, ainsi que des mélodies fantomatiques de synthétiseurs fatigués ou de piano hystériques (qui m'ont étrangement fait penser aux pianos mécaniques de Conlon Nancarrow). Les structures se complexifient, notamment à cause des matériaux de plus en plus hétérogènes et disparates qui s'agencent néanmoins sans difficulté; des dialogues se forment entre plusieurs voix, le drone se transformant en polyphonie extraterrestre électroacoustique.

Honnêtement, je n'aurais pas attendu des compositions aussi réussies de la part de C Spencer Yeh, non que je ne l'aime pas habituellement, j'avais seulement l'impression qu'il était confortablement installé dans le langage qu'il s'était constitué. 1975 contredit carrément ce préjugé que j'avais, l'écriture de CSY réinvente et renouvelle littéralement son langage pour un disque inespéré, inattendu, et extrêmement original. Original sans être extrême, 1975 est également et surtout un disque exceptionnellement accessible, qui pourrait très bien servir d'introduction aux musiques nouvelles et expérimentales, sans compter qu'il utilise des technologies et des techniques qui vont de la musique concrète la plus primitive aux musique nouvelles les plus contemporaines dans une synthèse intense, intelligente et puissante. Intelligence des répétitions différenciées hors contextes et de l'écriture évolutive, les structures peuvent être complexes mais restent évidentes et transparentes, pour une meilleure attention aux émotions puissantes de cette musique. Recommandé.

Tracklist: 01-Drone / 02-Voice / 03-Drone / 04-Voice / 05-Drone / 06-Shrinkwrap from a solo saxophone cd (skit) / 07-Two guitars / 08-Two guitars / 09-Drips (skit) / 10-Au revoir... / 11-... et bonne nuit