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Looper - Matter [LP]

LOOPER - Matter (Monotype, 2013)
Voici le quatrième opus du trio Looper, pulié en vinyle par Monotype. Avec un Suédois, un Norvégien et un Grec, c'est typiquement le genre de formation qui ne tourne pas beaucoup et qui a du mal à enregistrer, chaque sortie est donc un plaisir renouvelé, surtout que j'adore ce trio qui regroupe Ingar Zach (percussions), Martin Küchen (saxophone & radio) et Nikos Veliotis de Mohammad (violoncelle & vidéo - qu'on ne voit pas...).

La formule n'a pas changé mais est toujours aussi réjouissante. Sur quatre pièces, Looper explore de longues notes tenues et en explore l'organicité sans trop de variations. Une musique proche du drone et de l'ambient toujours, de longues basses produites avec une précision et une régularité vraiment surprenantes pour un violoncelle (désaccordé) et des percussions. Ingar Zach surtout explore des toms et des gongs (ou cymbales) gigantesques à un volume assez faible, avec une finesse et une délicatesse incroyables. Quant au violoncelle de Nikos Veliotis, sa manière de s'intégrer au nuage sonore est tout aussi fine et subtile. Et sur ces deux couches sonores souvent indiscernables, Martin Küchen rajoute des souffles mélodiques et des bribes de fréquences radios qui donnent du relief, de la poésie et de l'intensité à chacune de ces pièces.

Looper continue d'explorer des espèces de nuages sonores inédits, avec des fréquences extrêmes mais très douces, fines, poétiques et subtiles. Le trio propose une nouvelle fois une forme de drone/ambient intime et poétique, lumineux et langoureux. On se retrouve immergé dans une masse sonore non violente et non agressive, une masse lumineuse et douce, belle, travaillée, propre et surtout intime. Car la musique de Looper, du fait de l'instrumentation d'accord, ne ressemble à aucune sorte de drone ni d'ambient, elle ressemble avant tout aux rêves et aux envies les plus intimes de chacun de ces trois prodiges. C'est une musique créative, personnelle, onirique et organique, belle et sensible. Très beau travail encore.

Looper - Dying Sun


LOOPER - Dying Sun (Another Timbre/Cathnor, 2010)

Martin Küchen: saxophone & pocket radio
Nikos Veliotis: cello & video
Ingar Zach: percussion

Dying Sun est le troisième enregistrement du trio minimaliste international Looper, publié par les labels Another Timbre et Cathnor. Composé de trois pièces, cet album n'a pas l'air centré sur l'improvisation, pas question de spontanéité, tout paraît minutieusement calculé et mûrement réfléchi. La première pièce, Grand reshift, est une introduction de 30 minutes construite sur un long drone imposant, immuable mais vivant. Quelques pulsations s'ajoutent de temps à autre, lentes ou rapides mais toujours d'une régularité mécanique, le saxophone projette des souffles, une radio grésille, le violoncelle est frottée très faiblement. Voici en gros les ingrédients qui permettent à ce drone de vivre, ils sont tous dispersés sporadiquement mais rationnellement, ils peuvent se répéter ou n'apparaître qu'une fois, mais jamais ils ne sont gratuits. Toute intervention est complètement au service de la musique, il n'y a pas de démonstration de virtuosité ou d'expression individuelle, la musique est pensée comme un son collectif avant tout, mais aussi comme une structure totale. C'est pourquoi les premières pulsations annoncent aussi la fin de la pièce, car le drone, progressivement, se transforme en un battement mécanique auquel participe tout le trio jusqu'à son essoufflement.

La pièce suivante, Hazy dawn, qui est cette fois beaucoup plus courte (8 minutes), se construit également sur une sorte de drone cette fois beaucoup plus mouvant, mouvementé comme une vague, avec la régularité naturelle que ce mouvement implique. L'ambiance est toujours aussi sombre, mais pas stressante ni oppressante. Puis Near eternity commence par quitter le registre jusqu'ici omniprésent des graves: une ligne aiguë et absolument immobile est constamment maintenue à laquelle s'adjoignent une infrabasse de plus en plus forte et quelques bruitages de Küchen. Le titre de ce morceau aurait en fait pu être le titre de l'album, tant la dilatation du temps nous rapproche de l'éternité.

Un temps dilaté, des structures cosmogoniques et organiques, un langage épuré mais riche, un timbre aventureux, original et surtout accessible. Car le trio d'origine suédoise, norvégienne et grecque ne s'est pas réuni pour faire un musique abstraite et autiste, tout est joué avec sensibilité et semble vouloir être communiqué et partagé. Une musique qui peut sembler austère et froide mais qui demande quand même à être écoutée et intégrée par autrui. Looper a su créer un langage peut-être un peu abstrait car très épuré, mais qui n'en est pas moins vraiment original et surtout très ouvert, un langage qui ne s'épuise pas et qui semble pouvoir toujours être renouvelé.

Muta - Bricolage


MUTA - Bricolage (Al Maslakh, 2010)

Alessandra Rombolà: flutes, tiles & preparations
Rhodri Davies: electric harp & electronics
Ingar Zach: percussion, drone commander & sruti box

Avant tout, je tiens ici à remercier et féliciter Mazen Kerbaj et ses acolytes pour leur formidable travail de promotion des musiques improvisées et expérimentales à Beyrouth, avec le label Al Maslakh et le festival annuel Irtijal. Toutes les productions de ce label sont créatives, aventurières, intelligentes, sensibles et radicales. Et le dernier enregistrement, Bricolage (mixé par Giuseppe Ielasi), ne déroge pas à cette marque de fabrique.

Muta, c'est la rencontre internationale de trois explorateurs sonores accomplis: l'italienne Alessandra Rombolà (Alientos, SoundSpace12), l'anglais Rhodri Davies (SLW, The Sealed Knot), et le norvégien Ingar Zach (Dans Les Arbres, Flore De Cataclysmo). Après un premier enregistrement chez SOFA, ils nous offrent ici une musique originale et équilibrée. Le bricolage de ce trio est très singulier, ce n'est pas l'indus d'Einstürzende Neubauten, mais un bricolage des sons très précieux, presque aristocrate. Des harmoniques survolent au-dessus d'un drone, des frottements se mélangent et se confondent, des percussions bruitistes sont apaisés par d'autres harmoniques, mais tout ceci se fait en douceur, personne ne brusque personne, tout se fait dans un climat de respect et d'écoute. Pourtant, il n'est pas complètement question d'ambiant ici, la musique de Muta peut aussi être tendue, car l'attention que chacun porte à chacun se fait ressentir, et cette attention est fiévreuse, les réponses se font dans l'urgence et la tension régnante est bien perceptible. 


C'est peut-être dans le timbre que se joue l'apaisement. Malgré la diversité des instruments (vents, cordes, percussions, électronique), il y a une symbiose qui s'opère dans le son lui-même; les sources acoustiques, électroniques et électriques ne se distinguent pas vraiment, au contraire elles fusent . Chacun vient avec sa personnalité, ses techniques, son matériel et ses limites; mais le trio se retrouve submergé ou noyé par la texture sonore, et ce phénomène se fait avec magie, on a l'impression qu'il est indépendant de leur volonté, de leur talent. Chaque bruit, chaque note acquiert une force magique qui paraît transcender les musiciens eux-mêmes, comme lors d'une cérémonie chamanique. Bricolage, une réussite aux frontières du mysticisme, une aventure sonore et spirituelle qui engage l'auditeur dans une perception du monde ultra-sensible et attentive.