Affichage des articles dont le libellé est Rhodri Davies. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Rhodri Davies. Afficher tous les articles

Common Objects [John Butcher, Rhodri Davies, Lee Patterson] - Live in Modern Tower

COMMON OBJECTS - Live in Modern Tower (Mikroton, 2013)
Première publication de Common Objects, nouveau trio composé de Rhodri Davies (harpe électrique), John Butcher (saxophones & ampli), et Lee Patterson (objets amplifiés), ce Live in Modern Tower est une suite de courts solos de chacun des musiciens, suivis d'une longue improvisation en trio. Une formule idéale je trouve pour présenter et mettre en avant les langages de chacun, si exceptionnels et différents les uns des autres, avant de passer à leur rencontre improvisée.

Le disque commence donc par un solo de Rhodri Davies, suivi d'un de John Butcher puis un dernier de Lee Patterson. Le premier et le dernier sont basés sur des sons continus et linéaires, sur la calme et la spatialisation du son. Davies comme Patterson ont chacun un son unique, parfois très abstrait, parfois proches d'instruments (la harpe peut parfois ressembler à un harmonium, ou à des percussions, comme les objets de Patterson). Et quant à Butcher, nouvelle démonstration de force avec une improvisation toujours très riche, un langage unique qui se reconnaît parmi mille saxophonistes composé de techniques étendues inouïes. Son improvisation est dure, sèche, et son système d'amplification enrichit ecnore son langage d'une manière plus ample et violente.

Après ces trois belles présentations de chacun, on arrive alors à une longue improvisation d'une trentaine de minutes en trio. De manière générale, cette improvisation est plutôt linéaire et continue, les trois musiciens jouent sur de longues notes et de longs sons continus et ils ne changent que très progressivement de registre. Cependant, si cette pièce paraît calme et douce au début, plus ça va, plus la tension se fait présente. Les sons de chacun deviennent de plus en plus durs, de plus en plus abrasifs et la pièce finit en une suite de vagues sonores massives et dures, sèches et rugueuses, d'une violence douce et d'un calme nerveux. Une violence qui se fait dans la retenue, comme si Butcher prenait les devants, mais que Davies et Patterson l'empêchaient d'aller trop loin. La tension et la nervosité sont palpables, on ne sait jamais trop ce qui va se passer, et le trio surprend à chaque vague de sons. Car il faut le dire aussi, le son collectif de ce trio est inouï et magnifique. Les textures de chacun se mélangent avec une simplicité qui contraste avec la violence des interventions individuelles, tous les sons finissent par se noyer dans la saturation et la distortion même si on reconnaît très bien les timbres individuels.

De prime abord, je ne m'attendais pas à grand chose de cette rencontre, mais la surprise a été vraiment conséquente. Jamais je n'aurais imaginé une improvisation aussi intense et aussi puissante venant de cette collaboration. Le son et la dynamique de ce trio sont vraiment puissants et intenses. Une rencontre saisissante et renversante. Très beau travail, fortement conseillé.

Phill Niblock - Touch Five

PHILL NIBLOCK - Touch Five (Touch, 2013) 
Je me rappelle encore la première fois que j'ai écouté Phill Niblock : à l'époque je recherchais des disques avec de la vielle à roue, et j'étais alors tombé sur un des volumes édités par Touch déjà, un disque qui m'avait bouleversé : Touch Works : For hurdy gurdy & voice (avec des samples de Jim O'Rourke à la vielle et de Thomas Bruckner à la voix). Mais parler de la musique de Niblock au-delà du choc émotif qu'il suscite est plutôt difficile je trouve, tant sa musique se joue sur peu. Je pense que tous les lecteurs de ce blog connaissent ce compositeur reconnu pour ses clusters microtonaux et minimalistes. Et se rendent compte que la description de la musique ne suffit pas à décrire l'expérience suscitée par l'écoute. 

Touch Five est un bon exemple de ce cas. Tandis que le premier disque regroupe une pièce pour violoncelle avec Arne Deforce et une pièce pour harpe électrique avec Rhodri Davies, le second regroupe trois fois la même pièce jouée par trois quartets de guitare différents. Chacune des compositions n'adoptent pas les mêmes méthodes, et l'intrumentation varie : pourtant, la musique ne semble pas évoluer, mais elle est quand même toujours différente selon les interprètes et les réalisations, et on ne la ressent jamais de la même manière. 

Tout est affaire de différence et de répétition d'un côté. Phill Niblock fait peut-être toujours la même chose, mais il le fait très bien en tout cas. Toutes les méthodes sont bonnes ainsi pour composer ces magnifiques clusters minimalistes qui explorent le son d'une corde, d'un instrument ou d'un orchestre de la même manière. Sur les deux premières pièces par exemple, Phill Niblock utilise ProTools pour mettre en avant le spectre microtonal dégagé par les deux instruments (le violoncelle puis la harpe). A partir d'une note fondamentale, Phill Niblock construit tout un nuage sonore, une texture dense, massive et hors du commun. Comme le disent les notes, la première pièce, Feedcorn Ear, possède un caractère très lumineux et ouvert, le violoncelle brille de lui-même et s'ouvre de manière presque fantastique à l'expérience de l'écoute. Quant à A Cage of Stars, c'est Rhodri Davies lui-même qui brille de précision et de finesse, tandis que le nuage est ici plus resserré et contrit, il dégage moins de lumière mais est tout aussi intense et envoutant. 

Puis vient le second disque, assez monumental à vrai dire puisqu'il s'agit d'une seule pièce de 23 minutes, Two Lips, jouée trois de suite par trois formations différentes : le Zwerm Guitar Quartet (Kobe van Cauwenberghe, Matthias Koole, Toon Callier et Guy de Bièvre), le Dither Guitar Quartet (Taylor Levine, David Linaburg, Joshua Lopes, James Moore) et enfin le Coh Da Guitar Quartet (David First, Seth Josel, Robert Poss et Susan Stenger). Trois versions d'une partition composée de deux parties, l'une allant d'un sol à un fa dièse, et l'autre d'un sol dièse à un la, sans utiliser de glissando, et sans que la changement de tonalité s'entende non plus. Les musiciens utilisent comme d'habitude des micro-intervales très précis, et nous font naviguer d'une territoire sonore à un autre sans que l'on remarque la progression. On n'est ni dans la dissonance, ni dans la consonance, mais dans un nuage sonore pur, qui évolue de manière organique et progressive, par des frottements imperceptibles. En ce sens, la troisième version est certainement la plus réussie. Les écarts sont très proches, les frottements minimaux, sans compter que c'est la version la plus grave et la plus austère. Grave dans la tessiture, mais aussi dans l'ambiance, proche du statique, tout en évoluant de manière insensible. 

Phill Niblock, fidèle à lui-même, offre ici trois pièces lumineuses, basées sur le nuage sonore qui progresse par microtonalité. C'est puissant, dense, massif, impressionnant, précis, voluptueux et sensible, très virtuose et méticuleux : bref j'adore. 

Sarah Hughes - Accidents of matter or of space (Suppedaneum, 2013)

[je tiens à dire quelques mots sur le label pour introduire cette chronique car ce dernier me paraît vraiment très prometteur - donc:]

Suppedaneum est un nouveau label dirigé par Noé Cuellar (Coppice) et Joseph Clayton Mills. Un label dédicacé aux compositions ouvertes et à l'interaction entre écriture, forme, interprétation, improvisation, écoute et réception. Chaque publication est et sera donc composée d'un enregistrement audio et de la partition - très bonne initiative soit dit en passant. A ce jour, deux références, un duo des frères Chen et accidents of matter or of space de Sarah Hughes à propos duquel j'écris cette chronique.

Sarah Hughes est relativement célèbre pour l'excellent netlabel auquel elle participe - Compost & Height - ainsi que pour être une des fondatrices du Set Ensemble et une des interprètes les plus régulières du collectif Wandelweiser (cf. par exemple ses nombreuses performances à l'intérieur du coffret Wandelweiser und so weiter). Pas membre à proprement parler du collectif, sa musique est néanmoins extrêmement proche de ces compositeurs. (Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si le livret est composé d'un texte de Dominic Lash qui nous livre une réflexion intéressante sur les liens entre la musique de Hughes et les différentes conceptions possibles de l'infini et de la durée). Accidents of matter or of space regroupe une improvisation intitulée "Criggion (after Only)" et trois réalisations de sa composition "(can never exceed unity)", le tout livré entre une feuille A3 avec les notes de Dominic Lash et un carton du même format où est imprimé la partition.

La première piste intitulée "Criggion" est une improvisation solo (à la cithare) de Sarah Hughes, enregistrée par Patrick Farmer à l'intérieur d'un bâtiment de transmission radio datant de la seconde guerre mondiale et aujourd'hui désaffecté. L'enregistrement est presque aussi important que la performance en fait tant le dialogue entre SH et l'environnement est étroit. Encore une frontière brouillée entre le field-recording et la performance enregistrée. Car ce qu'on entend le plus durant ces vingt minutes, c'est avant tout l'environnement, une atmosphère spectrale et post-industrielle où la nature tente de reprendre le dessus, où le vent s'engouffre dans la tôle et où des chants d'oiseaux surgissent à tout moment. Et à l'intérieur de cet univers déjà agité, une cithare apparaît, une cithare préparée, qui répond de manière minimaliste et fantomatique, avec des techniques étendues surtout, et intentionnellement, à cet interlocuteur imprévisible que représente la station de Criggion (un environnement qui n'est pas sans rappelé d'ailleurs les quelques usines fantômes de Bruno Duplant). Comme le note Dominic Lash, c'est tout un jeu de question-réponse entre les éléments intentionnels, non-intentionnels et quasi intentionnels qui se joue à l'intérieur de ce lieu étrange. Un jeu merveilleux.

Puis nous arrivons à la composition proprement dite de Sarah Hughes - (can never exceed unity), une pièce écrite en 2011 et interprétée ici par Rhodri Davies (harpe), Neil Davidson (guitare acoustique), Jane Dickson (piano), Patrick Farmer (électronique), et Dimitra Lazaridou-Chatzigoga (cithare); enregistrée par Simon Reynell à l'université d'Huddersfield. La pièce est normalement écrite pour cinq personnes, mais elle est faite pour que l'addition des interventions de chacun ne dépasse jamais la durée de la pièce elle-même - d'où son titre. En gros, une période prédéfinie est déterminée, disons de vingt minutes, le premier joueur (qui lui seul a pour indication de jouer un son continu tandis que les autres jouent de manière "libre") ne peut intervenir que dix minutes, le deuxième cinq, le troisième 2"30, etc. Tandis que la forme est une interrogation aux origines antiques sur la divisibilité du temps, les différentes interprétations interrogent quant à elles les liens entre la durée et la perception. Ce qui m'intéresse plus que le positionnement anti-atomiste de SH. Outre la mise en valeur des multiples possibilités d'interprétations, la succession de trois réalisations met aussi en avant les changements de perception qu'entraînent les différentes durées. Le silence ne prend ainsi pas la même valeur et n'est pas chargé du même affect selon qu'il dure 1 ou 5 minutes, de même qu'une note continue. Même si les sons changent selon les réalisations, ce qui donne à chaque fois un nouveau sens à chaque performance semble plutôt être la durée elle-même de la pièce. Le changement de référent temporel redonne une unité significative à chaque instrumentiste, mais à l'inverse, peut-être est-ce le changement de son qui redonne une signification à la durée, peut-être est-ce la conscience et l'affect qui produisent la perception de la durée comme pourrait le dire Bergson.

Quoiqu'il en soit, ce mélange de silences, de longues cordes frottées, entre composition et improvisation, entre électronique et acoustique, cette suite, proche et "digne" de Wandelweiser dans la forme (simple, précise et interrogatrice) comme dans le contenu (abstrait, silencieux, minimal et réductionniste), est saisissante. Un disque merveilleux en somme, qui regroupe une improvisation sensible et poétique, ainsi qu'une composition singulière et intelligente. Recommandé.

[présentation, informations & extraits: http://www.futurevessel.com/suppedaneum/sarah-hughes/]

Wandelweiser und so weiter: Confluences (another timbre, 2012)

Sur ce premier disque du coffret consacré au collectif Wandelweiser, cinq pièces sont présentées. Deux réalisations de natural at last de Sam Sfirri, Lieux de Passage d'Antoine Beuger, 2011(4) de Manfred Werder, various distinct spatial or temporal locations de James Saunders, et Heikou de Radu Malfatti.

Si le disque s'ouvre par une des interprétations de l’œuvre de Sfirri, je voudrais de mon côté commencer par Lieux de Passage. Une pièce onirique et majestueuse interprétée par Jürg Frey (clarinette), Angharad Davies (violon), Phil Durrant (électronique), Anton Lukoszevieze (violoncelle), Radu Malfatti (trombone), Lee Patterson (objets amplifiés) et Philip Tomas (piano). La liste est longue mais donne un très bon aperçu de ce que cette interprétation peut avoir de sensible et d'intense. Car la plupart de ces musiciens côtoient la musique de Beuger et de Wandelweiser (dont il est un des membres fondateurs) de près ou de loin depuis pas mal d'années. La pièce est construite sur de longues notes sans intonations, sans variation d'intensité, des notes qui apparaissent et disparaissent, qui forment parfois un accord harmonieux, qui se superposent simplement à d'autres moments, qui se retrouvent seules quelques fois. Seules des indications de temps semblent avoir été données, des indications de temps qui ne se correspondent pas toujours, qui permettent aux musiciens de se retrouver seuls, à deux ou en grosse formation. Une partition qui semble assez ouverte et qui permet aux timbres de se renouveler constamment. Un instrument peut apparaître après des minutes et des minutes de silence, comme il peut disparaître à tout moment pendant dix minutes, chaque note, chaque accord, chaque son paraît magique alors, chaque accord attaqué semble être une apparition. Une voix se détache tout de même de ce nuage sonore et se maintient tout du long: la clarinette de Jürg Frey qui interprète une très longue mélodie, une mélodie aérienne qui s'étire sur les 26 minutes de ce chef d’œuvre mystérieux.

L'autre composition importante sur ce disque - de par sa taille et la renommée bien établie du compositeur - est bien sûr Heikou de Radu Malfatti. Cette partition de 2010 est interprétée ici par le même ensemble que sur Lieux de Passage avec en plus le contrebassiste Joseph Kudirka. Comme darenootodesuka, Heikou semble se fonder sur des accords qui forment des vagues de sons. Des vagues qui apparaissent et disparaissent selon une temporalité unique et mystérieuse, une temporalité qui semble cosmique. Ce que j'aime avant tout avec Malfatti, c'est cette impression d'entendre la musique des sphères, d'écouter l'accord formé par le mouvement cosmique des planètes. Et bien sûr, c'est aussi l'intensité et la présence qu'il sait donner au silence, ce silence présent entre chaque vague, ce silence qui semble poser toujours la même question sans jamais donner de réponse claire: qui du silence et du son fait naître son pair?

J'en viens maintenant à 2011(4), pièce de Manfred Werder, compositeur également très important de ce collectif. Avec ce dernier, on ne parle plus vraiment d'interprétation, mais plutôt d'actualisation, car il n'y a plus d'indication musicale, ni temporelle, ni instrumentale, les compositions de Werder se réduisent dorénavant de plus en plus à quelques vers (de Ponge quelque fois par exemple), ou à des "phrases trouvées"  - et ici l'actualisation est de Anett Németh. Je n'ai jusqu'ici entendu qu'un seul disque de cette musicienne, un hommage à Cage qui m'avait énormément plu, et c'est donc avec plaisir que je la retrouve dans ce coffret. Pour 2011(4), Németh a donc choisi de présenter une actualisation principalement fondée sur un enregistrement pris le long d'une route de campagne - où ne passeront que deux véhicules durant les dix minutes, un jour plutôt venteux en compagnie d'une corneille qu'on entend quelque fois. Parfois une fréquence proche du thérémine surgit, ou une sinusoïde grave qui rappelle le trombone de Malfatti, ou quelques objets métalliques entrechoqués de manière lointaine. Tout se fait en douceur, en délicatesse et en poésie. Németh nous plonge dans un paysage désertique mais évocateur, onirique et intense. Une pièce simple, contemplative, où bruits, sons et notes glissent les uns sur les autres dans un équilibre idéal. Merveilleux.

Quant à natural at last, je ne vais pas m'attarder dessus. Il s'agit d'une pièce interprétée par deux ensembles différents (les trois pièces de Sfirri présentes sur le coffret sont à chaque fois jouées par des ensembles différents). Cette approche permet de mettre en avant les potentialités produites par l'écriture, les différentes possibilités qu'offrent une écriture accordant beaucoup de place à l'improvisation et à l'aléatoire. Du coup on se retrouve ici avec une pièce calme et lente de presque 8 minutes, très axée sur le bruit, les techniques étendues et les sons parasitaires, interprétée par Neil Davidson (guitare & objets) Rhodri Davies (harpe), Jane Dickson (piano), Patrick Farmer (objets) et Dimitra Lazaridou-Chatzigoga. La seconde version reprend le même orchestre que Lieux de Passage et réalise cette partition de manière beaucoup plus instrumentale, en jouant beaucoup plus sur les notes et leur superposition, ainsi que sur la neutralité du son.

Pour finir, various distinct spatial or temporal locations de James Saunders, interprétée ici par le producteur à qui l'on doit ce coffret hallucinant. Une pièce plutôt anecdotique où l'on peut entendre Simon Reynell déplacer une tasse à café en carton sur une table durant deux minutes...

Wandelweiser und so weiter: Eddies (another timbre, 2012)

Wandelweiser und so weiter: quatrième partie. On est déjà à quasiment cinq heures de musique, et ça commence à faire long, heureusement qu'il y a de nombreuses pièces exceptionnelles pour donner envie de continuer.

A commencer par cette première apparition de Jürg Frey en tant que compositeur: Time Intent Memory. Pièce composée en 2012 et interprétée ici par Angharad Davies (violon), Jürg Frey (clarinette), Sarah Hughes (cithare), Kostis Kilymis (électronique), Dominic Lash (contrebasse) et Radu Malfatti (trombone). Mais aussi la plus importante - en durée (26 minutes) et en beauté - de ce disque. Time Intent Memory est composée de vagues de notes qui émergent et plongent dans le silence, un silence souvent perturbé  par des parasites électroniques. Tout semble harmonieux malgré l'absence de système tonal, les sons s'accordent entre eux de par leur dynamique et leur timbre, en-dehors de toute hiérarchie. Un harmonie qui passe aussi par la répétition et donc par la mémoire. Une musique qui nous parle des textures, du timbre, de l'espace et de la durée. Une musique magnifique où la temporalité est au service du son, à mois que ce ne soit l'inverse, il y a en tout cas une intimité profonde entre les couleurs et la durée. Les notes sont à peu près neutres, même si des écarts expressifs apparaissent parfois, y compris chez Malfatti dont le trombone n'est pas toujours aussi mécanique que d'habitude. Splendide.

Dans les pièces plus courtes, on trouvera sur ce disque Many, 1-4 de Stefan Thut interprétée par le Set Ensemble (Angharad Davies, Bruno Guastalla, Sarah Hughes, Daniel Jones, Dominic Lash, Tim Parkinson, David Stent et Paul Whitty). Une pièce où se succèdent des sons abstraits, des silences, des écarts brusques d'intensité, des notes simples et des bruits. Minimal, austère et riche, c'est une pièce plutôt équilibrée qui joue sur les oppositions. Également, deux réalisations de for the choice of directions de Sam Sfirri. La première est interprétée par Sfirri lui-même au mélodica accompagné de Jason Brogan aux ondes radio. Des ondes statiques qui forment un drone sur lequel se greffe de longues notes sporadiques au mélodica. Les ondes sont interrompues au deux-tiers de la pièce par l'environnement et la musique se fait beaucoup plus calme, aérée et espacée. Une très belle réalisation intime, minimale, et sensible. La deuxième réalisation est plus courte (cinq minutes contre dix) et est due à un ensemble instrumental composé de Neil Davidson (guitare et objets), Rhodri Davies (harpe), Jane Dickson (piano), Patrick Farmer (diapason) et Dimitra Lazaridou-Chatzigoga (cithare). Une interprétation beaucoup plus axée sur les instruments et leur interaction donc, où se confrontent longues notes frottées (cithare et guitare) et courtes notes pincées ou frappées (piano et harpe), un peu à la manière par laquelle se confrontaient les longues ondes radios de Brogan et les notes de mélodica de Sfirri sur la première réalisation.

On retrouve cette même formation pour une improvisation d'un quart d'heure sobrement intitulée #08.01.12. Seuls deux instruments sont modifiés, Rhodri Davies emploie ici une harpe électrique tandis que Patrick Farmer troque son diapason contre des objets et "lecteurs CD ouverts". Une session qui nous montre encore une fois de quelle manière les pratiques du collectif Wandelweiser, même si elles sont associées à la musique écrite, ont pu interférer sur la musique improvisée, qui a elle-même joué une grande part dans les méthodes de compositions des membres de Wandelweiser. Il s'agit donc ici d'une improvisation toujours basée sur de longues notes (ou de longs bruits plutôt), sur des répétitions et sur l'étirement du temps. Une écoute sensible et attentionnée pour une pièce abstraite et riche, faite de bruits divers qui s'accordent envers et contre tout. De son côté, Taylan Susam propose avec for maiike schoorel (dédié à la peintre minimaliste hollandaise) une courte pièce qui ressemble dans l'esprit à du Webern ou du Schoenberg réinterprétée par Wandelweiser, une sorte de klangfarbenmelodie, mais entrecoupée de longs silences. Une pièce interprétée par le edges ensemble et dirigée par le pianiste Philip Thomas.

Pour finir, on trouvera également sur ce disque une pièce d'une dizaine de minutes composée en 2010 par le contrebassiste et improvisateur Dominic Lash, intitulée for five, et interprétée par le Set Ensemble encore, avec Angharad Davies au violon, Bruno Guastalla au bandonéon, Dominic Lash à la guitare acoustique sur table, Tim Parkinson au mélodica et David Stent à la guitare. Suite d'instruments frottés, raclés, préparés ou de notes neutres et abstraites qui deviennent purement sonores, le tout toujours entrecoupé de silences. Différentes combinaisons sonores et instrumentales sont abordées, il est difficile de prévoir ce qui va suivre malgré la réduction des matériaux, et le tout manque peut-être un peu d'homogénéité ou de linéarité. Cette pièce est tout de même réalisée avec précision, sensibilité et créativité. L'univers et les matériaux sonores sont plutôt orignaux et singuliers, un contenu singulier pour une forme courante à l'intérieur du collectif.

eRikm & Norbert Möslang / Rhodri Davies & Mark Wastell / El Infierno Musical

eRikm / Norbert Möslang - Stodgy (Mikroton, 2011)

Stodgy, c'est trois pièces assez courtes enregistrées dans les années 2000 avec la moitié de poire_z, soit eRikm et Norbert Möslang (membre également de Voice Crack, le légendaire groupe d'improvisation noise suisse). J'ai presque envie de dire heureusement, ce disque n'est pas long, car les trois morceaux présentés ici sont violents, et n'offrent pas beaucoup de répit et/ou de repos aux auditeurs. Trente minutes de triturations électroniques et numériques, de larsens contrôlés et de crépitements assourdissants, de bruits blancs et de drones, de rythmiques proches du breakcore et du hardcore. Musique résiduelle en quelque sorte cette fois encore, une musique que l'on doit aux imperfections de toute sorte d'appareils pouvant multiplier les fréquences audibles ou non. eRikm muni d'un 3k-pad, de boucles numériques, et d'électroniques d'un côté, de l'autre, Möslang avec son installation électronique défaillante; le duo ne fait pas dans la dentelle mais tisse un réseau très dense de fréquences stridentes, grinçantes, violentes, puissantes et agressives, accompagnés parfois de souvenirs évanescents et dadaïstes de musiques de rave. C'est d'ailleurs ici que l'on reconnait le mieux eRikm et ses intenses collages hystériques et épileptiques.

Trois collages denses et intenses, d'une agressivité puissante, d'une violence exceptionnellement agréable, parfaitement mixés et masterisés par eRikm et Giuseppe Ielasi. Boucles, rythmiques, tissage nodal de fréquences stridentes et résiduelles, bruit blanc et larsens, s'enchaînent pendant trois morceaux avec une logique toujours surprenante, dans des structures rebondissantes et hyperactives. Recommandé!

Tracklist: 1-Stinger / 2-Aérolithe / 3-Micelle

Rhodri Davies/Mark Wastell - Live in Melbourne (Mikroton, 2011)

Par rapport au duo eRikm/Norbert Möslang, la musique proposée ici par le duo Davies/Wastell est déjà plus surprenante. Première trace publiée de leur collaboration, les deux musiciens quittent leur instrumentarium  habituel pour s'adonner à des expérimentations électroacoustiques: tandis que le harpiste Rhodri Davies use de l'électronique lo-fi, le violoncelliste Mark Wastell déploie un large éventail de sources sonores allant des lecteurs CD et MD aux micro-contacts et hauts-parleurs en passant par des céramiques, des cloches et des pré-enregistrements.

Les textures travaillées ici ne ressemblent donc pas à celles qu'ils pouvaient auparavant déployer aux côtés de John Butcher par exemple, mais quand même. La même attention est toujours portée à chaque couleur sonore considérée comme une matière physique à part entière, capable de produire de nouvelles formes de beauté et de poésie, mais également, et surtout, de musique. Plus précisément, ce Live est construit à partir d'une seule pièce continue d'une trentaine de minutes. Pas vraiment un drone, mais tout de même linéaire, cette pièce est composée de plusieurs séquences qui se succèdent, séquences souvent composées de matériaux discrets et subtils, de crépitements légers, de bourdons fantomatiques, de sons sans sources sonores, proches parfois des nouvelles formes d'improvisations électroacoustiques telles que les développent Ryu Hankil ou Richard Kamerman, mais ceci seulement au niveau du matériau sonore, et non au niveau de la structure moins fracturée et plus linéaire que chez ces derniers. Ceci-dit, il y a quand même de nombreuses séquences, mais qui s'enchaînent et se succèdent avec fluidité. Assez inégale à mon goût, cette pièce certainement improvisée a tout de même retenue mon attention pour le puissant crescendo final, cette coda intense et apocalyptique plutôt bouleversante, ainsi que pour de nombreuses textures et la sensibilité du dialogue.

Peut-être inégale, une pièce qui reste cependant riche de contrastes, de reliefs, et de trouvailles sonores et interactives. Riche et innovant, ce Live offre tout de même une musique curieuse et créative.

 El Infierno Musical - A tribute to Alejandra Panzarnik (Mikroton, 2011)

Encore plus surprenant que le duo Davies/Wastell:  le dernier projet de Christof Kurzmann, El Infierno Musical, hommage à la grande poète argentine, Alejandra Pizarnik. Le groupe est composé de Kurzmann à la voix, électronique (et saxophone alto puis guitare électrique sur deux pistes), Ken Vandermark au saxophone ténor, à la clarinette et à la clarinette basse, Eva Reiter à la viole de Gambe, Clayton Thomas à la contrebasse et Martin Brandlmayr à la batterie et au vibraphone. Chacun de ces musiciens est célèbre dans les milieux du free jazz et du réductionnisme, mais El Infierno Musical, contre toute attente, est un recueil de chansons tirées de l’œuvre éponyme de Pizarnik.

Évidemment, c'est plutôt déroutant au départ: Kurzmann scande des poèmes, les rythmiques sont discrètes, simples et précises, les solos de Vandermark sont très lyriques et mélodieux, la basse retrouve sa fonction harmonique et accompagnatrice, etc. A considérer cette suite comme une œuvre expérimentale, on ne peut que difficilement s'enthousiasmer, car Kurzmann utilise dans son écriture des langages connus de tous, plus qu'un pied de nez à l'improvisation non-idiomatique. Cependant, il faut considérer, il me semble, EIM comme une suite de chanson avant tout, et c'est à partir de ce point de vue que leur intérêt peut apparaître. Extérieurement à la musique, c'est déjà plus que surprenant d'entendre la plupart de ces musiciens interpréter des chansons, c'en est même presque ahurissant tellement on était habitué à autre chose. Quant à la musique, en-dehors de la voix de Kurzmann que je n'apprécie pas particulièrement, ça m'a paru très rafraichissant d'utiliser des techniques de jeux et d'écritures propres aux musiques improvisées (jazz, réductionnisme, free jazz) comme des improvisations collectives, des chorus où chaque instrument peut quitter sa fonction traditionnelle, aux musiques improvisées mais également à certaines musiques populaires (chanson, rock) comme des mesures en 4/4, des ostinatos, etc. Un grand coup de frais pour la chanson, mais surtout un pari très risqué pour ce type de musiciens qui n'arrivera pas forcément à convaincre leurs admirateurs habituels. En tout cas, l'accompagnement musical est simple, sobre, humble mais effectué avec précision, attention et sérieux, tandis que les séquences plus improvisées sont interprétées avec personnalité et chaleur.

Pour ce premier vinyle sur le label Mikroton (également disponible en CD), Kurzmann a su produire une musique très surprenante, et innovante, en revenant paradoxalement à une musique traditionnelle. Je ne pense pas que Panzarnik ait connu le free jazz, ni si elle était amatrice de musiques improvisées au sens large, donc au premier abord, ça me paraît judicieux de lui rendre hommage sous la forme de chansons tout en utilisant des techniques personnelles et créatives. Un album osé, franc, et aventureux - à sa manière - si simple, chaleureux et honnête qu'il pourrait paraître provocant... A l'image du collage influencé par Bosch qui orne la pochette: une curiosité!

Tracklist: 1-El infierno musical / 2-Ashes I / 3-Dianas tree / 4-Para Janis Joplin / 5-Cold in hand blues / 6-Ashes II

James Saunders - Divisions that could be autonomous but that comprise the whole (Another Timbre, 2011)

Aux premières écoutes, je me disais tout d'abord que je chroniquerai chaque pièce une par une, dans la mesure où elles diffèrent de par les instruments et les objets utilisés, ainsi que par les interprètes de cette étrange composition radicalement minimaliste. Ensuite, je me suis dit que les notes de Saunders pour le CD (disponibles ici, après l'interview) suffisaient à décrire chaque environnement et qu'il serait certainement préférable de plutôt aborder ce qui les rapproche les unes des autres. Tout de même, quelques mots sur les surprenantes pièces présentées ici: des tasses de café frottées sur différentes surfaces, des radios confrontées à du bois frotté à l'archet, des harmoniques de piano mélangées à des harmonicas, etc. Tout ceci interprété par quelques talentueux musiciens connus des mouvements réductionnistes et minimalistes: Philip Thomas, Stephen Chase, James Saunders lui-même, Tim Parkinson, Rhodri Davies, etc.

Bien, la question étant maintenant de savoir ce qui permet de justifier le rassemblement de ces différentes pièces en un seul CD, de savoir si ces pièces sont comme plusieurs mouvements d’une seule œuvre. La première chose qui frappe est l’intensité très faible de l’ensemble de ces pièces, tous les instruments et les objets sont abordés et utilisés avec une délicatesse presque maniérée, avec une attention et une prévention débordantes comme si le son détenait des potentialités catastrophiques ou meurtrières imprévisibles. Du coup, il faut savoir que ce disque doit être joué assez fort, de préférence à l’aide d’écouteurs afin de réellement pouvoir  tout percevoir sans gênes extérieures. L’attention au timbre est sans aucun doute le second point commun de ces six pièces, plus que par la structure ou l’écriture, Saunders semble avant tout être intéressé par les propriétés physiques et les caractéristiques plastiques et texturales du son, ce pourquoi on peut entendre l’interaction de tasses frottées sur différentes matières, ou l’interaction de différents matériaux. Car les instruments sont très peu utilisés en tant que tel, les techniques étendues abondent et l’intérêt semble porté principalement sur la matière même des instruments, matière susceptible de produire un son, musical ou non, ce qui importe peu apparemment. Cet intérêt pour la matière productrice de sons fait que les instruments ne sont pas différenciés de l’ensemble des objets utilisés pour les propriétés sonores de leur matière, tels les bois, les métaux, les briques, les radios et les tasses.

Toutes les pièces déploient ainsi un univers intimiste et infini, très sensible et délicat où le soin apporté à la production du son paraît immense et personnel. De longues nappes absolument lisses ou des interventions sporadiques et calmes entrecoupées de longs silences forment toujours une musique pleine de quiétude, d’étrangeté et d’irréalité. Cependant, hormis la pièce interprétée par Rhodri Davies où l’archet frotte une harpe ornée de dix objets différents, je dois dire que l’enthousiasme n’était pas beaucoup de la partie lors des différentes écoutes. D’une part, c’est difficile de trouver le moment adéquat à une écoute aussi exigeante, et d’autre part, l’approche du son, dans son minimalisme et son réductionnisme radicaux, m’a semblé trop froide et austère, voire hermétique, notamment du fait de l’absence de reliefs et surtout du volume trop bas de ces pièces. Après, on peut facilement trouver de nombreux intérêts à ces six pièces qui développent toutes un univers absolument hors du commun et toujours assez riche en sonorités singulières, et en interactions originales et inouïes. Mais personnellement, l’absence d’émotions et l’impossibilité récurrente de ressentir quoique ce soit ont souvent gêné mon appréciation de cette œuvre, et la richesse des matériaux sonores autant que le talent indéniable des interprètes n’ont pas su contrebalancer ce manque de sensations.

Tracklist: 01-Imperfections on the surface are occasionally apparent / 02-Part of it may also be something else / 03-Components derive their value solely through their assigned context / 04-Materials vary greatly and are simply materials / 05-Although it may appear to vary by the way in which units are joined / 06-Any one part can replace any other part

Rhodri Davies, Stéphane Rives, Ernesto Rodrigues, Guilherme Rodrigues, Carlos Santos - Twrf Neus Ciglau (Creative Sources, 2009)


Beaucoup de cordes (Rhodri Davies à la harpe, Rodrigues père et fils à l'alto et au violoncelle), un peu d'électronique (Rhodri Davies toujours, accompagné de Carlos Santos) et un peu de saxophone (l'extraordinaire Stéphane Rives au soprano) pour cet album au titre énigmatique publié sur le label portugais Creative Sources il y a deux ans. Sur cette unique piste de 35 minutes, un quintet radical compose et agence des textures, mélange des timbres et explore des territoires sonores vastes et nouveaux. Une musique texturale avant tout, qui se concentre sur le son dans sa dimension collective et interactive, Twrf Neus Ciglau est une pièce aux allures fantomatiques et inquiétantes qui a su abolir tous les repères musicaux tout en proposant une nouvelle approche fraiche et radicale. Une approche envoutante où des nappes se superposent et composent un son vivant, qui se meut lentement mais surement à travers son apparence monolithique. Je n'ai pas présenté les musiciens qui sont tous relativement connus pour leur virtuosité et leur talent dans la composition de textures; ainsi, sur Twrf Neus Ciglau, chacun pose un son qui fait doucement réagir le reste du quintet, et la pièce ne cesse d'évoluer vers de nouveaux espaces composés d'harmoniques, de drones, de bourdons, de nappes, de souffles, de bruits et d'attaques surgissant aussi brusquement qu'elles disparaissent. Bien évidemment, il y a de nombreuses techniques étendues, la musique est réduite à son aspect purement timbrale, mais elle n'est pas non plus figée dans un son collectif immuable et imposant. La musique de ce quintet évolue et bouge énormément tout en sachant prendre le temps nécessaire au déploiement de chaque texture abordée.

Les strates se superposent et les textures s'enchainent à travers des transitions infimes et imperceptibles, quand elles ne s'enchainent pas à travers le silence. Silence peu présent en apparence mais qui semble accaparer chaque musicien qui sait s'arrêter dès qu'il le faut, car les textures ne sont jamais surchargées et sont toujours claires malgré le nombre assez important d'instrumentistes. Twrf Neus Ciglau propose des structures axées sur la texture et le timbre, sur un son collectif avant tout mais qui ne noie pas pour autant les individualités dans des masses monolithiques. J'emploie plus volontiers le terme de nappes que de masses d'ailleurs car la composition des timbres est toujours limpide et une place conséquente est accordée au silence. Une œuvre riche qui navigue à travers des espaces sonores profonds et envoutants, comme à travers un long fleuve vert, une pièce qui sait en résumé voyager à travers des espaces expérimentaux et radicaux certes, mais toujours musicaux, car le timbre est réellement considéré comme une caractéristique musicale et artistique, et non comme un espace de refus catégorique de la musicalité. Un voyage extrême et passionnant, recommandé!

Muta - Bricolage


MUTA - Bricolage (Al Maslakh, 2010)

Alessandra Rombolà: flutes, tiles & preparations
Rhodri Davies: electric harp & electronics
Ingar Zach: percussion, drone commander & sruti box

Avant tout, je tiens ici à remercier et féliciter Mazen Kerbaj et ses acolytes pour leur formidable travail de promotion des musiques improvisées et expérimentales à Beyrouth, avec le label Al Maslakh et le festival annuel Irtijal. Toutes les productions de ce label sont créatives, aventurières, intelligentes, sensibles et radicales. Et le dernier enregistrement, Bricolage (mixé par Giuseppe Ielasi), ne déroge pas à cette marque de fabrique.

Muta, c'est la rencontre internationale de trois explorateurs sonores accomplis: l'italienne Alessandra Rombolà (Alientos, SoundSpace12), l'anglais Rhodri Davies (SLW, The Sealed Knot), et le norvégien Ingar Zach (Dans Les Arbres, Flore De Cataclysmo). Après un premier enregistrement chez SOFA, ils nous offrent ici une musique originale et équilibrée. Le bricolage de ce trio est très singulier, ce n'est pas l'indus d'Einstürzende Neubauten, mais un bricolage des sons très précieux, presque aristocrate. Des harmoniques survolent au-dessus d'un drone, des frottements se mélangent et se confondent, des percussions bruitistes sont apaisés par d'autres harmoniques, mais tout ceci se fait en douceur, personne ne brusque personne, tout se fait dans un climat de respect et d'écoute. Pourtant, il n'est pas complètement question d'ambiant ici, la musique de Muta peut aussi être tendue, car l'attention que chacun porte à chacun se fait ressentir, et cette attention est fiévreuse, les réponses se font dans l'urgence et la tension régnante est bien perceptible. 


C'est peut-être dans le timbre que se joue l'apaisement. Malgré la diversité des instruments (vents, cordes, percussions, électronique), il y a une symbiose qui s'opère dans le son lui-même; les sources acoustiques, électroniques et électriques ne se distinguent pas vraiment, au contraire elles fusent . Chacun vient avec sa personnalité, ses techniques, son matériel et ses limites; mais le trio se retrouve submergé ou noyé par la texture sonore, et ce phénomène se fait avec magie, on a l'impression qu'il est indépendant de leur volonté, de leur talent. Chaque bruit, chaque note acquiert une force magique qui paraît transcender les musiciens eux-mêmes, comme lors d'une cérémonie chamanique. Bricolage, une réussite aux frontières du mysticisme, une aventure sonore et spirituelle qui engage l'auditeur dans une perception du monde ultra-sensible et attentive.