Affichage des articles dont le libellé est Jürg Frey. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Jürg Frey. Afficher tous les articles

Dante Boon - clarinet (& piano)

Quand je pense à Verlaine, irrémédiablement et immédiatement, c'est le mot langueur qui me vient à l'esprit. Ce nom semé à travers de nombreux poèmes de Verlaine, qui caractérise très bien l'atmosphère à moitié romantique propre à la fin du 19e, est aussi le premier auquel je pense en écoutant les trios pièces de Dante Boon présentées sur clarinet (& piano), jouées par Jürg Frey et le compositeur.

Le romantisme et la langueur sont tous les deux présents chez certains compositeurs de wandelweiser, mais tout particulièrement chez Jürg Frey. Et lorsque Dante Boon (également membre du collectif wandelweiser) a composé ces trois pièces pour clarinette, c'était soit écrit pour Jürg Frey directement, soit dédié à ce clarinettiste, ou soit en se demandant comment ce dernier pourrait jouer la pièce en question. Il n'est donc pas étonnant que cette langueur romantique traverse l'ensemble de ce disque, qu'elle traverse ces longues mélodies traînantes à la clarinette et ces accords lumineux disséminés.

O'Hare (2014), 3x (2011), et Wolken/Feld (2011) sont trois pièces composées selon des principes d'indétermination et des structures ouvertes. Elles pourraient éventuellement ressembler à autre chose donc, à des pièces très froides, très silencieuses, mais pas jouées par Dante Boon et Jürg Frey. Chaque ouverture, chaque possibilité offerte par ces compositions est une occasion de glisser une phrase ou une note mélodique, lente, chaleureuse et mélancolique. Le silence est bien présent entre chaque occasion, mais il est absorbé par les résonances mélodiques et l'atmosphère propre à chaque note ou chaque accord. Chaque son apparaît comme un premier bourgeon printannier, ou comme un bourgeonnement hivernal persistant. Il envahit l'espace par sa beauté et absorbe ce qui l'entoure : le silence naturel qui sépare chacune de ces épiphanies mélodiques.

Les deux pièces en duo reposent également sur des jeux d'écoute et de réponse, de réactivité et d'interaction, où la musique progresse en fonction des choix et des propositions de chaque musicien. Et c'est là que l'on se rend compte de la profonde intimité qui lie ces deux musiciens, du respect et de l'admiration mutuels qu'ils se portent lorsqu'ils jouent ensemble. Cette relation n'est pas complètement symétrique, car autant au niveau de la composition que de la réalisation, Jürg Frey semble toujours plus ou moins au premier plan et on ressent assez bien l'influence qu'il peut exercer sur Dante Boon. Mais tout de même, quand ils jouent en duo, aussi dissemblables que puissent être une note de clarinette et un accord de piano, il y a une fusion entre les deux qui fait qu'on finit par ne plus vraiment les distinguer, ils finissent par former une sorte de nuage similaire aux orchestres romantiques, ou tout le monde fait partie d'un tout qui le dépasse (la nature, l'art, le son).

C'est donc cette osmose et cette connexion, cette beauté absorbante et langoureuse, ainsi que cette sensibilité musicale et une virtuosité instrumentale (toute en finesse), qui font de clarinet (& piano) un disque incontournable pour découvrir le travail de Dante Boon d'une part, mais également pour continuer de se plonger dans l'univers magnifique de Jürg Frey.


DANTE BOON - clarinet (& piano) (CD, another timbre, 2016)


Jürg Frey - guitarist, alone (Cristian Alvear)

Après ces quelques années à écouter toutes sortes de disques composés ou réalisés par les membres de Wandelweiser, j'en viens à considérer Jürg Frey comme le compositeur le plus important de ce collectif, avec Pisaro bien sûr. Pourquoi Frey plus que Malfatti, Beuger ou Houben ? Et bien peut-être seulement pour la présence récurrente de la mélodie, et pour la place de la beauté dans ses pièces. Parce que si ce compositeur travaille toujours avec le silence, ce n'est pas pour l'opposer au bruit, mais plutôt pour travailler les interactions entre les notes ou les mélodies avec le silence. Parce que Frey travaille régulièrement avec les notes prises de manière très pure, très cristalline et simple. Naturellement, il en est donc venu à composer pour la guitare. Et tout aussi naturellement, c'est à Cristian Alvear que les labels Another Timbre et Cathnor ont demandé d'enregistrer l'intégralité des compositions de Jürg Frey pour guitare solo, pour un double CD intitulé sobrement guitarist, alone. Naturellement, car ce guitariste chilien, remarqué en 2013 avec la sortie des Préludes pour guitare de Beuger, est en passe de devenir un des musiciens phares dans le domaine spécifique de la réalisation de pièces issues des éditions Wandelweiser.
Je ne pense pas avoir écouté autant de guitare acoustique en solo depuis que j'ai découvert Cristian Alvear. Ce dernier m'a fait redécouvrir cet instrument, sous une autre lumière. La guitare comme instrument de pureté, de poésie, comme l'annonce d'harmoniques fines et célestes, d'attaques pointilleuses et fines. Que ce soit pour les 50 minuscules études de 50 Sächelchen, la très silencieuse Wen 23 ou pour les magnifiques mélodies de guitarist, alone, Alvear utilise toujours la guitare comme une sorte de piano, mais en plus fin, en plus doux. Tout se joue dans la finesse des attaques, dans l'évanescence des harmoniques, dans la beauté d'une gestuelle hautement silencieuse. La guitare est un instrument bruyant, avant même l'amplification. Le mouvement de la main gauche qui glisse, le pincement des cordes sont autant de gestes qui entraînent des "parasites" sonores. Mais ici, il n'en est pas question. Le jeu d'Alvear a quelque chose de surnaturel, d'épuré au-delà de tout ce qu'on peut imaginer, il joue avec une précision angélique, avec un son d'une précision et d'une finesse rares. Et c'est excatement ce qui convient à ces compositions de Jürg Frey je pense. C'est sans doute la meilleure façon de réaliser ces pièces, de rendre hommage à ces compositions qui se penchent sur les phénomènes d'apparition des notes dans le silence, d'harmoniques qui s'échappent dans le silence, de mélodies qui flottent dans l'espace. 

Je n'arrive pas trop à m'intéresser aux pièces très courtes, aux formats des études et des miniatures, et je n'ai donc pas trop écouter le disque intitulé 50 Sächelchen, un disque varié qui regroupe des compositions parfois mélodiques, parfois très silencieuses, parfois fortes. La plus marquante des pièces de ce double disque est certainement guitarist, alone pour moi. Il s'agit d'une pièce où une longue et lente mélodie s'étire sur 30 minutes. On pourrait penser aux mélodies sans fin de Feldman, mais ici, j'ai l'impression qu'il s'agit d'une seule et unique mélodie étirée sur une très longue durée, et non pas d'une suite de cellules mélodiques. Une mélodie qui pourrait durer une éternité, qui ne semble avoir ni début ni fin. Une mélodie du silence ? Pas vraiment, il y a des pauses, le temps de laisser les harmoniques s'éteindrent et s'évanouir, mais pas tellement de longs silences. Pour avoir du silence, il faut plus s'intéresser à wen 23, une longue pièce de 30 minutes également, composée de très longs silences ponctués d'interventions monophoniques délicates et subtiles, fines et évanescentes, mais dotées d'une présence très intense.

Il y aurait beaucoup à dire sur la musique de Jürg Frey, et peut-être autant sur les réalisations de Cristian Alvear. Car il s'agit d'un ensemble de pièces beaucoup plus variées qu'on ne pourrait le croire. Beaucoup d'idées musicales traversent ces pièces, ainsi que leur réalisation. Mais dans le cadre d'une chronique, on va faire court. Et juste rester sur l'essentiel. Si la musique expérimentale est souvent considérée comme conceptuelle ou inaccessible, Jürg Frey offre une bonne alternative je pense. Car Jürg Frey, au-delà de son intérêt pour le silence, au-delà de ses recherches sur de nouvelles formes de compositions, continue de rechercher la beauté dans sa musique. Réalisées par Alvear, ces pièces, de par leur beauté, de par leur mélodie et leur sensibilité, ont quelque chose de très humain, auquel n'importe qui peut prendre part. Car Jürg Frey ne se contente pas d'explorer le silence comme matériau de composition, il explore le silence comme un matière que l'on peut rendre belle, et il y parvient toujours avec succès.


JÜRG FREY / CRISTIAN ALVEAR - guitarist, alone (2CD, another timbre / cathnor, 2016) : http://www.anothertimbre.com/freyguitar.html


Jürg Frey / Radu Malfatti - II

II est un disque certainement très attendu par beaucoup des visiteurs de ce blog. Après un duo qui rassemblait les deux figures les plus éminentes de Wandelweiser (Pisaro & Beuger), le label erstwhile publie un nouveau duo, sur un double CD cette fois, avec les deux secondes figures les plus éminentes de ce collectif certainement : le clarinettiste suisse Jürg Frey et le tromboniste autrichien Radu Malfatti.

Le premier disque est une longue composition de Malfatti intitulée shoguu, une composition divisée en cinq parties, mais peut-être seulement pour le disque, en tout cas, les cinq parties ne se différencient pas vraiment les unes des autres. Une longue pièce de plus d'une heure qui ressemble à beaucoup des dernières réalisations de pièces de Malfatti que j'ai pu entendre récemment, sauf qu'il s'agit là d'une réalisation plus intime, en petit comité, avec seulement Malfatti et Frey, contrairement aux autres pièces de Malfatti généralement réalisées par de petits ensembles d'instrumentistes. Mais la différence numérale ne fait pas la différence qualitative. En effet, trombone et clarinette jouent ici des notes plutôt longues, parfois en décalées,  parfois à l'unisson, sur des registres différents. Il s'agit toujours de notes seulement, et d'instruments acoustiques. Malfatti semble ne s'intéresser et ne composer qu'avec ce matériau "primitif", des notes et des instruments, avec du silence. Un matériau réduit à une attaque pure, toujours identique, à un souffle continu et propre, à des notes exemptes de défauts, de personnalité, de traces humaines, des notes qui en plus semblent assemblée de manière aléatoire. Malfatti compose avec des notes qui se succèdent se juxtaposent et s'espacent pour former une sorte de nuage sonore, un nuage épuré qui laisse place au silence, aux différences entre chaque note et instrument. C'est simple et attendu (hormis deux ou trois piquées très surprenantes), mais la magie est toujours là. Malfatti compose des pièces minimalistes et simples mais remplies de poésie. La poésie d'une note pure, d'un instrument vierge, et d'un silence qui remplit la musique.

Mais ce double disque, si je devais le conseiller, ce serait avant tout pour le CD consacré à instruments, field recordings, counterpoints de Jürg Frey. Le titre et la renommée des deux musiciens en disent long. On se doute qu'il s'agit d'une succession de notes simples, et de field recordings environnementaux et minimalistes. Le contrepoint, on s'imagine très bien qu'il est seulement la simple juxtaposition d'une ligne instrumentale, et d'une ligne préenregistrée. Et bien sûr, quand on s'imagine tout ceci, on est en plein dans le mille. Mais ce qui n'est pas dit dans le titre, c'est la beauté et la finesse de cette réalisation. Les field recordings, on se demande s'il s'agit vraiment d'une diffusion ou s'il ne s'agit pas seulement de l'environnement dans lequel la pièce a été enregistrée. Ici, les notes sont encore plus douces, elles répondent à certaines tonalités présentes dans les field recordings, elles sont plus courtes aussi, et se distinguent parfois difficilement les unes des autres. Une mélodie se forme petit à petit, très progressivement, une mélodie fantomatique, la mélodie d'un espace inhabité, la mélodie d'un environnement quotidien et simple. Il s'agit là encore d'une pièce très poétique je trouve. Malfatti et Frey semblent répondent à une sorte de basse fantomatique en mode mineur qui sort des field recordings et forment une longue mélodie espacée, éthérée, une mélodie qui s'efface derrière elle-même, qui réapparaît à certains moments, mais qui est toujours en réponse directe au field recordings. Il ne s'agit pas ici de créer une forme harmonique à partir d’enregistrements et de bruits comme chez Pisaro par exemple, il s'agit de répondre harmonieusement à la mélodie d'un field recording. Et le duo y répond avec finesse, précision, délicatesse, attention et sensibilité. Et à partir de là, au fil des minutes, un long poème minimaliste se déroule très progressivement, un poème en filigrane, un poème où les instruments déchiffrent la mélodie du monde et de l'environnement, un poème magnifique.

D'un côté, j'ai toujours admiré Malfatti, et en même temps, je ne trouve jamais ses pièces si mémorables, mais quand même, je suis toujours enchanté de les entendre. De l'autre côté, Jürg Frey est un musicien que j'apprécie énormément, je ne l'admire pas, j'ai même tendance à l'oublier souvent, et pourtant, dès que j'entends une nouvelle composition de lui, il m'épate à chaque fois, et je la trouve toujours mémorable. Bref, il s'agit en tout cas de deux artistes extrêmement importants pour ces dernières décennies, presque des incontournables, et je ne peux que recommander ces deux compositions très belles réalisées par eux-mêmes - surtout la magnifique instruments, field recordings, counterpoints. Toute la beauté du nouveau minimalisme européen dans une de ses formes les plus radicales réunie sur un seul disque !

JÜRG FREY / RADU MALFATTI - II (2CD, erstwhile, 2014) : lien

Stefan Thut - drei, 1-21

STEFAN THUT - drei, 1-21 (Wandelweiser, 2013)
A partir du début des années 2000, Stefan Thut a entamé une série de partitions nommées en fonction du nombre d'interprètes, un peu à la manière des dernières oeuvres de Cage. De un performer à sept, en passant par les plus indéterminées : some et many... Il s'agit à chaque fois de partitions très ouvertes, complètement indéterminées, avec quelques indications écrites (limitées en gros à la restriction du volume sonore), plus une sorte de fil conducteur à suivre (composé de lettres, de traits, etc.) lors du déroulement de la performance, sans indication de durée, de forme, etc. Pourquoi pas, donc, réaliser cette partition à distance, j'imagine sans que les performers aient connaissances de ce que les autres peuvent jouer ? C'est le parti pris de Johnny Chang (violon), Jürg Frey (clarinette) et Sam Sfirri (mélodica) qui ont enregistré cette réalisation entre la Suisse et les Etats-Unis, sur un intervalle d'une année, et ont également choisi de réaliser chaque partie sur une durée de 3 minutes (parti pris certainement liée à la "structure" des pièces autant qu'à la contrainte de pouvoir insérer chaque partie dans un disque).

Les 21 parties de drei sont composées de la même manière : chaque membre du trio se voit attribuer deux blocs de traits à jouer (entre un et trois). C'est la reproduction que l'on peut trouver à l'intérieur de la pochette en tout cas, et je ne sais pas si la pièce originale comporte des indications écrites supplémentaires. En tout cas, le trio joue cette partition uniquement avec des notes, simples, sensibles et régulières. Des notes plus ou moins longues, qui durent entre trois et vingt secondes peut-être, séparées par de longs silences. L'espace sonore est délicatement sculpté par les notes, le silence semble comme creusé par les interventions, à moins que ce ne soit les interventions qui ne soient sculptées par le silence. Il est difficile de séparer les deux, car dans ces partitions, c'est certainement la durée qui sépare chaque son qui importe le plus.

Et le trio fait justement attention à ceci : les interventions sonores sont monotones, discrètes et délicates, pour justement ne pas trop se mettre en avant, pour que ce soit au contraire la durée entre chacune des interventions sonores qui soit au premier plan. Une réalisation très précise dans la mesure où chaque son est toujours égal aux autres en volume et en intensité, et que l'interaction entre les sons est oubliée et niée au profit de l'interaction entre les sons et le silence. C'est beau, fin, précis, et exigeant.

Craig Shepard - On Foot

CRAIG SHEPARD - On Foot (Wandelweiser, 2011)
En 2005, le jeune compositeur Craig Shepard faisait une radonnée d'un mois et de 400 kilomètres à travers la Suisse. Chaque jour, il s'arrêtait à un endroit précis pour écrire une courte pièce liée à l'environnement où il se trouvait, et la jouait en public et en extérieur dans l'environnement (square, pont, etc.). Un projet que Shepard a intitulé On Foot, composé de 31 pièces, dont six ont été réalisées pour cette publication de 2011 aux éditions Wandelweiser.

Les cinq premièrs extraits de ce projet sont de courtes pièces de moins de dix minutes. La première est un solo de mélodica réalisé par Christian Wolff, la deuxième un solo de clarinette par Katie Porter, la troisième un quartet avec Antoine Beuger (flûte), Jürg Frey (clarinette), Marcus Kaiser (violoncelle) et Tobias Liebezeit (percussion), la quatrième un solo de Frey, suivi d'un solo de Beuger. Contrairement à de nombreuses compositions issues de wandelweiser, les sons utilisés pour On Foot sont clairement mélodiques sur ces cinq pièces. Il y a toujours du silence, un silence qui révèle plus l'environnement de l'auditeur que celui des musiciens (pour remarquer celui-ci, il faut jouer le disque vraiment fort), mais entre ces silences, ce n'est pas juste du son, ce ne sont pas de longues notes tenues ni des bruits, ce sont bien de courtes phrases mélodiques, écrites la plupart en mode majeur, avec des rythmiques sautillantes. Shepard a bien écrit ses pièces en retranscrivant l'atmopshère que lui évoquaient les environnements dans lesquels il se trouvait, ainsi que son état d'esprit à ce moment j'imagine. Du coup, la plupart sont plutôt joyeuses et légères, et paraissent moins sérieuses que ce qu'on peut avoir l'habitude d'entendre sur wandelweiser.

Pourtant, la dernière pièce - la plus longue avec ses trente minutes, interprétée par Liebezeit aux percussions et Kaiser au violoncelle, montre très bien avec quelle science et quel sérieux ces pièces ont pu être écrites. L'équilibre entre le son et le silence est ici ultra précis, chaque son paraît arriver au moment idéal. Il ne s'agit plus vraiment de mélodie, à moins que ce ne soit une sorte de mélodie très étirée et plutôt solennelle (effets des cloches obligent), car chaque silence - qui dure presque une minute - est suivi d'un son de cloche accompagné du violoncelle qui joue les harmoniques de la cloche. C'est extrêmement précis, savant (et superbement réalisé : on distingue à peine le violoncelle tellement il se fond dans les résonances des percussions) ; Shepard sait vraiment comment écrire de la musique, qu'elle soit plutôt mélodique, plutôt  abstraite, plutôt sonore ou silencieuse.

Quand j'écoute ce disque, qui se démarque pour son côté plus musical et mélodique, j'ai vraiment hâte d'écouter les nouvelles versions disponibles sur On Foot : Brooklyn. Shepard propose des pièces qui semblent vraiment bien interagir avec l'environnement dans lequel elles ont été composées, elles semblent en retranscrire un grand nombre d'émotions et d'atmosphères relatives. C'est beau, poétique, sensible, profond, et précis. Conseillé.

R. Andrew Lee

EVA-MARIA HOUBEN - Piano Music (Irritable Hedgehog, 2013)
R. Andrew Lee est un pianiste américain qui fait partie de l'équipe du label Irritable Hedgehog aux côtés du compositeur David D. McIntire. Il a déjà proposé plusieurs réalisations de pièces minimalistes contemporaines sur ce label, dont quelques unes composées par des membres de Wandelweiser. Parmi elles, deux disques intitulés simplement Piano Music, consacrés l'un à Jürg Frey, et l'autre à Eva-Maria Houben, sur lesquels j'écris ces lignes...

La dernière publication en date est une réalisation de deux pièces composées par la pianiste et organiste allemande membre de Wandelweiser Eva-Maria Houben : abgemalt et go and stop. La première est une longue pièce de près de quarante minutes, principalement basée sur trois notes mediums qui forment une sorte de mélodie, et une basse dissonante, le tout traversé par de très longs silences. Les travaux de cette compositrice sont principalement axés sur deux paramètres : le timbre et la dynamique de l'orgue et du piano, ainsi que l'évanouissement du son. La musique de Houben est particulière par rapport au reste de Wandelweiser, si le silence est omniprésent, ce n'est pas ce qui intéresse le plus la musicienne. Il n'y a pas de confrontation entre le son et le silence, mais une exploration très profonde de la zone ambigue et flottante qui se situe entre les deux : comment le son dispraît et se noie dans le silence. C'est pourquoi aussi Houben reste très attachée au piano, qui de par sa nature offre une foule de possibilités. La résonance très longue des cordes dans le corps du piano est effectivement du pain béni pour la musicienne. Une pièce basée sur la répétition jamais identique de quelques notes mélodiques, beaucoup de résonances et de silences, où les dynamiques des différents registres sont explorées en fonction de leur attaque et de leur résonance ; le tout avec une très grande attention aux particularités du piano, une grande sensibilité à la zone intermédiaire entre le son et le silence, et avec une écriture très poétique, fluide et envoutante. Remarquable.

Pour go and stop, une pièce écrite il y a environ dix ans, le matériau "musical" initial est également assez simple et très répétitif. Une basse, d'une durée d'une ronde, puis trois accords (riches et lumineux) qui suivent la même progression harmonique mais dont les intervales intérieurs varient, trois accords qui se  répètent selon un motif rythmique identique (une noire, deux croches). Un même intérêt est toujours porté aux résonances, aux propriétés du piano, mais également à la répétition, et à la tension. Andrew Lee ne répète pas les accords le même nombre de fois, de même il peut s'arrêter en plein milieu d'une phrase, et la durée qui sépare chaque bloc semble également varier. En rompant les progressions harmoniques assez régulièrement, la partition offre la possibilité de maintenir la tension durant les résonances et les silences, et l'attention de l'auditeur se maintient ainsi très bien durant ces "pauses". Au premier abord, on croirait à un jeu de frustration, car les résolutions sont souvent éliminées, mais en se concentrant avec une nouvelle oreille, on peut percevoir les résonances harmoniques ou le silence comme une forme même de résolution, et aborder ces éléments non en confrontation au son et à l'attaque, mais comme des éléments égaux dans la composition musicale. Aussi beau et lassant qu'une pièce de Feldman à mon avis, cette pièce pour piano est réalisée ici avec une précision et une régularité rigoureuses, tout en lui conférant une grande luminosité et une chaleur émouvante.

JÜRG FREY - Piano Music (Irritable Hedgehog, 2012)
Paru il y a environ un an, l'autre disque de R. Andrew Lee consacré à un compositeur de Wandelweiser - Jürg Frey en l'occurence - est également intitulé Piano Music. Aussi, il est composé d'une longue pièce d'une quarantaine de minutes (Les tréfonds inexplorés des signes) et d'une autre de quinze minutes (Klavierstück 2). Il y a encore quelques similitudes assez formelles avec le disque consacré à Eva-Maria Houben concernant l'utilisation du silence et de la répétition mais parlons plutôt ce qui les distingue, car ça n'a pas grand chose à voir.

La première composition de Jürg Frey réalisée par R. Andrew Lee est la Klavierstück 2, une étude pour piano très belle. Au début et à la fin de cette étude, on trouve quelques notes éparses, elles sont attaquées assez doucement et maintenues à un volume pas très fort mais pas faible non plus, sans trop de résonance. Elles paraissent surgir surtout pour mettre en avant le silence omniprésent qui les entoure. Parfois, comme les quatre premières notes qui ouvrent cette pièce, une seule note est répétée ; mais c'est surtout au milieu de la pièce, durant sept minutes, qu'on reconnaît le mieux Jürg Frey. La partie centrale est composée d'un accord répété assez rapidement plus de 400 fois. Et c'est ici que tout devient passionnant. Jürg Frey aime à explorer cette zone étrange où la répétition identique d'un motif, d'un son, ou d'un accord, finit par entraîner une sensation de mouvement ou d'instabilité. A force d'entendre la répétition, on en arrive à croire que l'on perçoit des variations de volume, de vitesse, de hauteur, ou autres. Et là, il faut féliciter le pianiste R. Andrew Lee qui a su réaliser cette oeuvre avec une minutie et une précision nécessaires à cette oeuvre. Car la réalisation des pièces de Frey requiert cette virtuosité pour accéder à ces zones où on explore l'instabilité et l'ambiguité des répétitions. Ces zones étranges où la répétition est tellement lancinante qu'on croit entendre autre chose, quand on ne finit pas par assimiller le son à l'environnement ambiant.

Si elles sont interprétées avec une précision égale, une sensibilité et une sorte de lyrisme poignant, les treize miniatures qui composent Les tréfonds inexplorés des signes m'ont tout de même moins réjoui. Ce genre de musique supporte assez mal les petits formats je trouve, et ici, chaque vignette ne durant jamais plus de dix minutes, c'est souvent dur de vraiment s'immerger dedans. J'y arrive parfois, mais ça me fatigue de devoir tout de suite passer à autre chose. Ceci-dit, prises en elles-même, chaque miniature comporte souvent de l'intérêt. Il y a toujours cette gestion magnifique de la répétition, ces silences énormes qui rendent chaque son aussi poignant, ces zones ambivalentes où sons, silences, phrases mélodiques, accords, notes seules, notes/accords répétés se rejoignent dans un territoire paradoxal où le mouvement provient de l'immobilité.

Malgré cette réserve - formelle - sur Les tréfonds..., je ne peux que conseiller ces deux pièces d'un des plus talentueux compositeur Wandelweiser, superbement réalisées par R. Andrew Lee. Deux oeuvres minimalistes qui jouent à travers la répétition et le silence sur l'exploration paradoxale d'un mouvement sonore né de l'immobilité et de la répétition. Très beau travail de composition et de réalisation.

Antoine Beuger - Cantor Quartets

ANTOINE BEUGER - Cantor Quartets (another timbre, 2013)
Ce disque n'est pas forcément arrivé au bon moment pour moi. A plusieurs écoutes, il m'a ennuyé, voire irrité. Et puis par moments, je le trouvais captivant. Cela vient en partie de moi qui ne suis pas forcément apte à écouter ces dernières semaines ce genre de pièces, mais aussi du fait que les cantor quartets sont quatre pièces longues, linéaires, monotones, et qui réclament une attention totale. Et je dois avouer que les quelques fois où j'ai pu leur accorder cette attention, où j'ai su m'immerger complètement dans cette musique, elle m'a vraiment absorbé et captivé.

Pour le présenter rapidement, ce double disque est l'interprétation de quatre pages des Cantor Quartets composés par Antoine Beuger, quatre pages jouées par Radu Malfatti (trombone), Jürg Frey (clarinette), Sarah Hughes (cithare) et Dominic Lash (contrebasse). Chaque page est structurée de la même manière, un canon de sept notes et de quatre lignes. Le premier musicien joue seul les sept premières notes et passe à la seconde ligne, le second commence alors la première ligne, et ainsi de suite jusqu'à ce que le premier ait joué les 28 notes. Chaque musicien ne joue qu'une note à la fois, une note longue, faible, calme, et laisse bien sûr de grands silences entre chacune. On se retrouve alors avec quatre lignes jouées sur près de quarante minutes à chaque fois. Voilà ce qui paraît long et monotone, et peut facilement irrité.

Mais au-delà de cette forme, il se passe quand même des trucs captivants. D'une part, il y a ces silences : des silences qui ne sont ni pleins ni vides, où il ne se passe quasiment rien sauf un avion qui passe de temps à autres, des évènements très sporadiques qui prennent d'autant plus de force. Et le quartet joue avec ce trafic aérien. Mais le plus intéressant n'est pas dans ce dialogue assez anecdotique avec l'extérieur. Ce qui rend ce double disque captivant, ce sont les couples instrumentaux, les divisions du quartet. Bon déjà, on le voit tout de suite, il y a deux instruments à cordes, et deux instruments à vent (deux générations de musiciens aussi), deux instruments qui jouent dans les registres graves, et deux dans les aigus (mais qui n'appartiennent pas à la même famille). Et aussi, on a d'un côté Radu Malfatti qui a su au fil des années acquérir un son d'une neutralité complète, un son d'une stabilité et d'une indifférence hallucinantes, avec à ses côtés Sarah Hughes qui n'utilise sa cithare qu'avec un e-bow, ce qui lui donne des airs de sinusoïdes ; et on a de l'autre côté un couple opposé aux phrasés tremblants et incertains de Jürg Frey et Dominic Lash, qui varient toujours la colonne d'air et la pression de l'archet.

Des graves et des aigus, des cordes et des vents, des interventions propres et sures et des interventions tremblantes au bord de l'évanouissement. Autant d'éléments qui parfois se  croisent, parfois s'opposent ou se confondent, parfois dialoguent et parfois s'ignorent. Mais ce sont ces couples d'oppositions et de similarités qui font bien toute la richesse de cette session - autant voire plus que les différences entre les pages jouées, ou les différences d'ordre d'entrée des musiciens. Et puis bien sûr, il y a la structure de ces pages qui font de chaque pièce une œuvre qui prend de plus en plus de densité, qui devient de plus en plus riche et complexe au fur et mesure des entrées.  Après voilà, je l'ai déjà dit, ce disque est très long, et demande beaucoup beaucoup d'attention, il y a un moment où l'on décroche - mais rien n'oblige de tout écouter d'un coup après. Il y a quelque chose qui relève du défi lancé à l'auditeur dans la longueur et la monotonie, mais quand on le relève, un bon nombre de surprises nous attendent.

DEDALUS • ANTOINE BEUGER • JÜRG FREY

DEDALUS · ANTOINE BEUGER · JÜRG FREY (Potlatch, 2013)


Le label français Potlatch publie ici pour la première fois des pièces issues du collectif Wandelweiser. Quoi de plus naturel donc que de publier les extraits du « premier concert [français] Wandelweiser », organisé l’année dernière par Les Instants Chavirés lors de la semaine Wandelweiser. Parmi les différentes œuvres de Malfatti, Pisaro, Beuger et Frey interprétées à cette occasion par l’ensemble Dedalus, trois œuvres ont été retenues pour ce disque, composées et interprétées par les compositeurs Antoine Beuger (flûte) et Jürg Frey (clarinette), aux côtés des musiciens Didier Aschour (guitare), Cyprien Busolini (alto), Stéphane Garin (percussions, vibraphone) et Thierry Madiot (trombone), quelques uns des membres de l’ensemble dedalus. Je ne sais pas dans si c’était réellement volontaire de la part des organisateurs du festival, mais le lieu d’enregistrement est particulièrement mal insonorisé, et le trafic urbain est par conséquent très présent sur chaque pièce, la notion d’intérieur et d’extérieur tend alors à se dissoudre tout au long de ce disque.

Tout commence avec les Méditations poétiques sur quelque chose d’autre d’Antoine Beuger, ma préférée des trois œuvres sélectionnées. Ma préférée car elle se distingue clairement des deux autres grâce à sa structure en trois strates ou trois plans qui s’imbriquent avec délicatesse et sensualité. Ces trois strates, ce sont d’une part les mélodies jouées par les instruments, des mélodies différentes mais proches qui s’entremêlent de manière tonale, mais surtout de manière hasardeuse et étirée. D’autre part, plusieurs musiciens chantent à un volume très bas, dictent et murmurent des textes tout au long du concert, fragments de textes philosophiques en français dont le sens fond dans la musique et le murmure musical. Car c’est bien une musique du murmure à laquelle on a affaire ici, le murmure vocal des textes chuchotés, à côté du murmure calme et musical des instruments qui jouent à un volume très bas. Sans oublier la troisième strate, un paramètre devenu quasiment académique aujourd’hui : l’environnement sonore. C’est peut-être une méthode d’enregistrement et d’interprétation surexploitée aujourd’hui, mais j’aime beaucoup comment musique et textes se fondent dans cet environnement, il ne s’agit pas de confronter la quiétude des mélodies (finies et déterminées) au mouvement brownien de l’environnement urbain (perpétuel et chaotique), il s’agit de confondre toutes les strates en un murmure sensuel et beau. Un murmure délicat, calme, posé et sûr de lui, un murmure poétique et sensible, un murmure magnifique. Trente minutes de pure poésie. 

Comme sur les Méditations de Beuger, les Canones Incerti de Jürg Frey sont construits selon un schéma polyphonique qui pourrait rappeler certaines formes d’écriture médiévale. Ici, il n’y a plus que deux plans – l’ordre des enregistrements semble de toute manière avoir été choisi en fonction du degré d’épurement-, deux plans donc : la mélodie et l’environnement. Un système de mélodies individuelles qui sont jouées une ou plusieurs fois, sur différentes durées, par chacun des musiciens. Un système complexe composé d’éléments simples. Les mélodies s’imbriquent et s’entremêlent pour former un brouillard sonore poétique et instable, auquel se mêlent également les bruits extérieurs pour former un nuage complexe de musique et de bruits égaux. Une forme musicale tout en calme et en quiétude, mais loin d’être exempte de tension et d’intensité. Une tension qui peut se ressentir à travers l’opposition de l’intérieur et de l’extérieur, et une intensité qui provient en grande partie de la concentration extrême dont semble faire part chaque interprète.

Puis, avec Lieux de Passage d’Antoine Beuger encore, c’est le plan mélodique qui semble se simplifier et s’épurer puisqu’il ne s’agit plus que d’une voix (la clarinette de Jürg Frey) avec accompagnement instrumental (plus le « bourdon » extérieur). J’avais déjà pu entendre cette pièce sur le coffret Wandelweiser und so weiter publié il y a six mois chez Another Timbre, et du fait de l’enregistrement studio (peut-être aussi de l’interprétation car Frey n’était pas accompagné des mêmes musiciens), je trouvais Lieux de passage beaucoup plus profond et intense dans sa version studio. Car ici, la pièce est tellement épurée que les bruits environnants en deviennent presque gênants, ils peuvent parfois empêcher de percevoir le mouvement linéaire et la forme de la pièce. Une longue mélodie étirée et sensuelle jouée par Jürg Frey, une complainte accompagnée par moments de longues notes monotones et neutres. Plus que le plan mélodique, c’est tout le plan instrumental qui s’épure ici. Car les intonations parfois poétiques, plaintives ou mélancoliques qu’on pouvait trouver sur les deux autres pièces sont beaucoup moins présentes, tout le monde – Jürg Frey en premier – joue ici une version éthérée de cette œuvre magique. Tout est en suspension et en flottement, ce qui ne fait qu’appuyer l’aspect très onirique et merveilleux de cette pièce. Encore 25 minutes de rêve.

Trois pièces représentatives, peut-être même trop, du collectif Wandelweiser. Si je suis passé un peu à côté de celle de Jürg Frey, je reste extrêmement admiratif devant celles de Beuger. Une suite qui laisse rêveur, songeur, une suite merveilleuse où plus la simplicité est radicale, plus l’intensité est forte. Trois pièces qui entraînent une perte des repères dans un univers poétique et fantastique. Recommandé.

Wandelweiser und so weiter: Confluences (another timbre, 2012)

Sur ce premier disque du coffret consacré au collectif Wandelweiser, cinq pièces sont présentées. Deux réalisations de natural at last de Sam Sfirri, Lieux de Passage d'Antoine Beuger, 2011(4) de Manfred Werder, various distinct spatial or temporal locations de James Saunders, et Heikou de Radu Malfatti.

Si le disque s'ouvre par une des interprétations de l’œuvre de Sfirri, je voudrais de mon côté commencer par Lieux de Passage. Une pièce onirique et majestueuse interprétée par Jürg Frey (clarinette), Angharad Davies (violon), Phil Durrant (électronique), Anton Lukoszevieze (violoncelle), Radu Malfatti (trombone), Lee Patterson (objets amplifiés) et Philip Tomas (piano). La liste est longue mais donne un très bon aperçu de ce que cette interprétation peut avoir de sensible et d'intense. Car la plupart de ces musiciens côtoient la musique de Beuger et de Wandelweiser (dont il est un des membres fondateurs) de près ou de loin depuis pas mal d'années. La pièce est construite sur de longues notes sans intonations, sans variation d'intensité, des notes qui apparaissent et disparaissent, qui forment parfois un accord harmonieux, qui se superposent simplement à d'autres moments, qui se retrouvent seules quelques fois. Seules des indications de temps semblent avoir été données, des indications de temps qui ne se correspondent pas toujours, qui permettent aux musiciens de se retrouver seuls, à deux ou en grosse formation. Une partition qui semble assez ouverte et qui permet aux timbres de se renouveler constamment. Un instrument peut apparaître après des minutes et des minutes de silence, comme il peut disparaître à tout moment pendant dix minutes, chaque note, chaque accord, chaque son paraît magique alors, chaque accord attaqué semble être une apparition. Une voix se détache tout de même de ce nuage sonore et se maintient tout du long: la clarinette de Jürg Frey qui interprète une très longue mélodie, une mélodie aérienne qui s'étire sur les 26 minutes de ce chef d’œuvre mystérieux.

L'autre composition importante sur ce disque - de par sa taille et la renommée bien établie du compositeur - est bien sûr Heikou de Radu Malfatti. Cette partition de 2010 est interprétée ici par le même ensemble que sur Lieux de Passage avec en plus le contrebassiste Joseph Kudirka. Comme darenootodesuka, Heikou semble se fonder sur des accords qui forment des vagues de sons. Des vagues qui apparaissent et disparaissent selon une temporalité unique et mystérieuse, une temporalité qui semble cosmique. Ce que j'aime avant tout avec Malfatti, c'est cette impression d'entendre la musique des sphères, d'écouter l'accord formé par le mouvement cosmique des planètes. Et bien sûr, c'est aussi l'intensité et la présence qu'il sait donner au silence, ce silence présent entre chaque vague, ce silence qui semble poser toujours la même question sans jamais donner de réponse claire: qui du silence et du son fait naître son pair?

J'en viens maintenant à 2011(4), pièce de Manfred Werder, compositeur également très important de ce collectif. Avec ce dernier, on ne parle plus vraiment d'interprétation, mais plutôt d'actualisation, car il n'y a plus d'indication musicale, ni temporelle, ni instrumentale, les compositions de Werder se réduisent dorénavant de plus en plus à quelques vers (de Ponge quelque fois par exemple), ou à des "phrases trouvées"  - et ici l'actualisation est de Anett Németh. Je n'ai jusqu'ici entendu qu'un seul disque de cette musicienne, un hommage à Cage qui m'avait énormément plu, et c'est donc avec plaisir que je la retrouve dans ce coffret. Pour 2011(4), Németh a donc choisi de présenter une actualisation principalement fondée sur un enregistrement pris le long d'une route de campagne - où ne passeront que deux véhicules durant les dix minutes, un jour plutôt venteux en compagnie d'une corneille qu'on entend quelque fois. Parfois une fréquence proche du thérémine surgit, ou une sinusoïde grave qui rappelle le trombone de Malfatti, ou quelques objets métalliques entrechoqués de manière lointaine. Tout se fait en douceur, en délicatesse et en poésie. Németh nous plonge dans un paysage désertique mais évocateur, onirique et intense. Une pièce simple, contemplative, où bruits, sons et notes glissent les uns sur les autres dans un équilibre idéal. Merveilleux.

Quant à natural at last, je ne vais pas m'attarder dessus. Il s'agit d'une pièce interprétée par deux ensembles différents (les trois pièces de Sfirri présentes sur le coffret sont à chaque fois jouées par des ensembles différents). Cette approche permet de mettre en avant les potentialités produites par l'écriture, les différentes possibilités qu'offrent une écriture accordant beaucoup de place à l'improvisation et à l'aléatoire. Du coup on se retrouve ici avec une pièce calme et lente de presque 8 minutes, très axée sur le bruit, les techniques étendues et les sons parasitaires, interprétée par Neil Davidson (guitare & objets) Rhodri Davies (harpe), Jane Dickson (piano), Patrick Farmer (objets) et Dimitra Lazaridou-Chatzigoga. La seconde version reprend le même orchestre que Lieux de Passage et réalise cette partition de manière beaucoup plus instrumentale, en jouant beaucoup plus sur les notes et leur superposition, ainsi que sur la neutralité du son.

Pour finir, various distinct spatial or temporal locations de James Saunders, interprétée ici par le producteur à qui l'on doit ce coffret hallucinant. Une pièce plutôt anecdotique où l'on peut entendre Simon Reynell déplacer une tasse à café en carton sur une table durant deux minutes...

Wandelweiser und so weiter: Eddies (another timbre, 2012)

Wandelweiser und so weiter: quatrième partie. On est déjà à quasiment cinq heures de musique, et ça commence à faire long, heureusement qu'il y a de nombreuses pièces exceptionnelles pour donner envie de continuer.

A commencer par cette première apparition de Jürg Frey en tant que compositeur: Time Intent Memory. Pièce composée en 2012 et interprétée ici par Angharad Davies (violon), Jürg Frey (clarinette), Sarah Hughes (cithare), Kostis Kilymis (électronique), Dominic Lash (contrebasse) et Radu Malfatti (trombone). Mais aussi la plus importante - en durée (26 minutes) et en beauté - de ce disque. Time Intent Memory est composée de vagues de notes qui émergent et plongent dans le silence, un silence souvent perturbé  par des parasites électroniques. Tout semble harmonieux malgré l'absence de système tonal, les sons s'accordent entre eux de par leur dynamique et leur timbre, en-dehors de toute hiérarchie. Un harmonie qui passe aussi par la répétition et donc par la mémoire. Une musique qui nous parle des textures, du timbre, de l'espace et de la durée. Une musique magnifique où la temporalité est au service du son, à mois que ce ne soit l'inverse, il y a en tout cas une intimité profonde entre les couleurs et la durée. Les notes sont à peu près neutres, même si des écarts expressifs apparaissent parfois, y compris chez Malfatti dont le trombone n'est pas toujours aussi mécanique que d'habitude. Splendide.

Dans les pièces plus courtes, on trouvera sur ce disque Many, 1-4 de Stefan Thut interprétée par le Set Ensemble (Angharad Davies, Bruno Guastalla, Sarah Hughes, Daniel Jones, Dominic Lash, Tim Parkinson, David Stent et Paul Whitty). Une pièce où se succèdent des sons abstraits, des silences, des écarts brusques d'intensité, des notes simples et des bruits. Minimal, austère et riche, c'est une pièce plutôt équilibrée qui joue sur les oppositions. Également, deux réalisations de for the choice of directions de Sam Sfirri. La première est interprétée par Sfirri lui-même au mélodica accompagné de Jason Brogan aux ondes radio. Des ondes statiques qui forment un drone sur lequel se greffe de longues notes sporadiques au mélodica. Les ondes sont interrompues au deux-tiers de la pièce par l'environnement et la musique se fait beaucoup plus calme, aérée et espacée. Une très belle réalisation intime, minimale, et sensible. La deuxième réalisation est plus courte (cinq minutes contre dix) et est due à un ensemble instrumental composé de Neil Davidson (guitare et objets), Rhodri Davies (harpe), Jane Dickson (piano), Patrick Farmer (diapason) et Dimitra Lazaridou-Chatzigoga (cithare). Une interprétation beaucoup plus axée sur les instruments et leur interaction donc, où se confrontent longues notes frottées (cithare et guitare) et courtes notes pincées ou frappées (piano et harpe), un peu à la manière par laquelle se confrontaient les longues ondes radios de Brogan et les notes de mélodica de Sfirri sur la première réalisation.

On retrouve cette même formation pour une improvisation d'un quart d'heure sobrement intitulée #08.01.12. Seuls deux instruments sont modifiés, Rhodri Davies emploie ici une harpe électrique tandis que Patrick Farmer troque son diapason contre des objets et "lecteurs CD ouverts". Une session qui nous montre encore une fois de quelle manière les pratiques du collectif Wandelweiser, même si elles sont associées à la musique écrite, ont pu interférer sur la musique improvisée, qui a elle-même joué une grande part dans les méthodes de compositions des membres de Wandelweiser. Il s'agit donc ici d'une improvisation toujours basée sur de longues notes (ou de longs bruits plutôt), sur des répétitions et sur l'étirement du temps. Une écoute sensible et attentionnée pour une pièce abstraite et riche, faite de bruits divers qui s'accordent envers et contre tout. De son côté, Taylan Susam propose avec for maiike schoorel (dédié à la peintre minimaliste hollandaise) une courte pièce qui ressemble dans l'esprit à du Webern ou du Schoenberg réinterprétée par Wandelweiser, une sorte de klangfarbenmelodie, mais entrecoupée de longs silences. Une pièce interprétée par le edges ensemble et dirigée par le pianiste Philip Thomas.

Pour finir, on trouvera également sur ce disque une pièce d'une dizaine de minutes composée en 2010 par le contrebassiste et improvisateur Dominic Lash, intitulée for five, et interprétée par le Set Ensemble encore, avec Angharad Davies au violon, Bruno Guastalla au bandonéon, Dominic Lash à la guitare acoustique sur table, Tim Parkinson au mélodica et David Stent à la guitare. Suite d'instruments frottés, raclés, préparés ou de notes neutres et abstraites qui deviennent purement sonores, le tout toujours entrecoupé de silences. Différentes combinaisons sonores et instrumentales sont abordées, il est difficile de prévoir ce qui va suivre malgré la réduction des matériaux, et le tout manque peut-être un peu d'homogénéité ou de linéarité. Cette pièce est tout de même réalisée avec précision, sensibilité et créativité. L'univers et les matériaux sonores sont plutôt orignaux et singuliers, un contenu singulier pour une forme courante à l'intérieur du collectif.

Wandelweiser und so weiter: Undertows (another timbre, 2012)

Lentement mais sûrement, on arrive à la fin de ce coffret épique. Et pour ce cinquième disque, la sélection proposée a un je ne sais quoi de romantique, notamment les deux pièces qui ouvrent et ferment ce volume. Descending Series (1), composé en 2009 par Michael Pisaro et interprété ici par Philiip Thomas (piano et sinusoïdes) est effectivement une pièce longue et mélancolique, une longue descente triste et nostalgique. Demi-tons par demi-tons, une petite cellule d'accords tendus et entrecoupés de courts silences est transposée durant presque trente minutes. Tranquillement, calmement, la tonalité s'enlise. Toujours, la temporalité s'étire. Et ces accords sont superbement accompagnés d'ondes sinusoïdales en réponse harmonique directe au piano. Des ondes qui forment une résonance ou un double fantomatique aux accords. Descending Series (1) est certainement un des sommets de ce coffret, une pièce simple, tout en langueur, d'une beauté banale et singulière, quotidienne et fantastique.

L'autre compositeur capable de présenter une pièce aux accents romantiques est bien évidemment Jürg Frey, également connu pour l'aspect plus lyrique et mélodique de certaines de ses compositions. Avec Circular Music No.2, interprétée par Angharad Davies (violon), Phil Durrant (électronique), Jürg Frey (clarinette), Anton Lukoszevieze (violoncelle), Radu Malfatti (trombone), Lee Patterson (objets amplifiés) et Philip Thomas (piano), le compositeur présente ici une pièce d'un quart d'heure où clarinette, violon, violoncelle et piano jouent une lente mélodie calme, lente et triste, fondée sur deux notes chacun qui sont jouées selon les modes de jeux traditionnels offerts par l'instrument. Notes longues, courtes, attaqués par en-dessous ou brusquement, frottées, pincées, percutées, et soufflées, se confrontent et sont accompagnées par un trombone qui n'est plus qu'un souffle unificateur, ainsi que par des nappes discrètes de bruits dus à Durrant et Patterson. Très belle pièce. La seconde composition de Jürg Frey sur ce disque est une longue pièce intitulée Un champ de tendresse parsemé d'adieux (4) (oui, on pourrait croire au titre toujours poétique d’œuvre d'Antoine Beuger, mais non...) et est interprétée par l'edges ensemble, toujours dirigé par le pianiste Philip Thomas. Durant presque vingt minutes, des objets métalliques sont jetés régulièrement sur une surface dure, à travers une pièce qui semble peut résonner. Il n'y a pas beaucoup de relief, hormis un souffle omniprésent et sombre, plus rassurant qu'inquiétant, un souffle quelque peu familier et poétique, proche d'un vent hivernal automatisé. Une pièce étrange, où l'on sombre dans un univers en déphasage avec le réel, et qui répond plutôt bien à la pièce qui la précède.

Autre grand moment de ce disque, l'interprétation par Anett Németh (enregistrements, instruments, objets) de 2008(6) de Manfred Werder. Comme souvent chez cette interprète, les sources sonores s'entremêlent pour former un univers unifié et poétique. Un univers constitué ici de longues notes sourdes et graves ou médiums, d'enregistrements d'une sorte de source d'eau avec ce qui ressemble à une sorte de petit moulin artificiel. Tout se mélange indistinctement en une texture sonore cohérente, onirique et unique, on regrettera seulement que ça ne dure pas plus de cinq minutes... Enfin, une pièce du compositeur plutôt méconnu Taylan Susam intitulée for sesshū tōyō, interprétée par les habituels Angharad Davies (violon), Phil Durrant (électronique), Joseph Kudirka (contrebasse), Anton Lukoszevieze (violoncelle), Lee Patterson (objets amplifiés) et Philip Thomas. Il s'agit ici de longues notes jouées par peu d'instruments simultanés et entrecoupées de silences. Des notes jouées pour leur timbre et leur texture principalement. Une pièce minimaliste, axée sur des textures simples mais recherchées, où son et silence sont sur le devant de la scène.

radu malfatti - darenootodesuka (b-boim, 2012)

Une citation d'un mystérieux Francis Brown ouvre le disque par un questionnement simultanément métaphysique et musical: "do I cease to exist inbetween waves of sound?". C'est ce qu'on peut lire à l'intérieur de la pochette de darenootodesuka, une oeuvre au nom non moins mystérieux par l'un des compositeurs les plus radicaux et les plus extrêmes du collectif Wandelweiser. Radu Malfatti, le tromboniste qui s'est toujours démené pour faire exister le silence comme certains mystiques avec le néant. Mais ici, il n'est plus réellement question de silence, du moins pas formellement. Il s'agit d'une longue pièce de 48 minutes pour un sextet interprété ici par d'autres membres de Wandelweiser: Antoine Beuger à la flûte, Jürg Frey à la clarinette, Marcus Kaiser au violoncelle, Radu Malfatti lui-même au trombone, Michael Pisaro à la guitare, et Burkhard Schlothauer au violon. 

Le silence n'est plus réellement présent? pas sûr. En fait, l'orchestre joue si bas qu'on se demande parfois s'il y a du son, les accords successifs qui forment de longues vagues ne semblent avoir ni début, ni fin. Il faut presque doubler le volume de sa chaîne pour entendre ce qu'il se passe. Et encore... Ceci-dit, une fois à l'intérieur des vagues de darenootodesuka, on ne veut plus en sortir. Il s'agit de longs accords qui forment comme des aplats, comme des vagues de sons, des vagues jouées sur un rythme cyclique et cosmique. Les instruments ne semblent pas avoir une grande importance, il s'agit de créer des nappes neutres et inexpressives très calmement, très très calmement. Si doucement que le moindre bruit (toux, chaise), si faible soit-il, surgit avec une violence peu commune. En tout cas, c'est un plaisir de se laisser emporter par ces nappes chaudes, rondes, et accueillantes, de se laisser bercer par ces cycles organiques et cosmiques. La musique de Malfatti est d'une beauté inusuelle, la question existentielle qui ouvre le disque se résout dans une succession d'accords poétiques et chaleureux, sensibles, beaux. On aimerait parfois que ce soit plus fort, afin de se laisser envelopper plus facilement par la musique, mais en même temps, la délicatesse et la douceur de darenootodesuka ne font que renforcer sa sensibilité et sa profondeur méditative. On se laisse envelopper, mais sans s'oublier, la musique pose des questions, sur la complémentarité du son et silence, sur l'impossibilité de la musique sans le silence, sur la réalité métaphysique et existentielle du silence, sur l'importance de l'environnement durant l'interprétation et l'audition, etc. Et la musique, toute en douceur, répond à sa manière.

Une musique profonde, poétique et philosophique, mais aussi - et surtout - personnelle et radicale. A écouter.

Jürg Frey - "Metal, Stone, Skin, Foliage, Air" (L'Innomable, 2011)



Jürg Frey: composition
Nick Hennies: interprétation


Jürg Frey, dont on a déjà pu récemment entendre une œuvre sur le duo Keith Rowe/Radu Malfatti chroniqué ici, fait partie d’une nouvelle génération de compositeurs minimalistes appartenant au collectif allemand Wandelweiser. Quant à « Metal, Stone, Skin, Foliage, Air », il s’agit d’une seule pièce de plus d’une heure publiée par le label slovène L’Innomable et interprétée par le percussionniste Nick Hennies. Une succession de longues séquences qui exacerbent à chaque fois un timbre particulier et une ambiance nouvelle, unique, et puissante.

Chaque séquence explore la puissance harmonique et spectrale du timbre utilisé jusqu’à son plus extrême épanouissement, le timbre paraît même hors de lui-même tellement la répétition et l’immuabilité sont radicales. Pour la première séquence par exemple, Nick Hennies percute une cloche de manière métronomique et mécanique, la même attaque est répétée durant une dizaine de minutes, à intervalles réguliers, jusqu’à ce que le spectre de l’instrument apparaisse de plus en plus clairement. De légers décalages cycliques, très subtils et à peine perceptibles, permettent à ce spectre de se modifier, de créer de nouvelles interactions harmoniques, toujours à la frontière du perceptible, ce qui requiert dès lors une attention parfois extrême, et emmène l’auditeur dans un univers où la concentration, l’attention et la sensibilité au phénomène sonore de manière générale deviennent primordiales et exacerbées. Et il en va toujours de même à travers les multiples séquences, qu’elles utilisent des cymbales frottées par du métal, des morceaux de fers entrechoqués, des feuillages, des peaux de percussions frottées, etc. Il est parfois difficile de déterminer la technique utilisée, et à ces moments, le son est absolument unique et inouï ; mais même lorsque nous pouvons la reconnaitre, Jürg Frey nous amène chaque fois dans un territoire organique (malgré l’aspect mécanique des techniques) et vivant, merveilleux de par sa richesse.

« Metal, Stone, Skin, Foliage, Air » explore et analyse différentes séquences sonores entrecoupées de courts silences, et l’étendue tout comme la singularité de ces séquences sont proprement ahurissantes : des soubassements graves d’un tom basse apparemment gigantesque aux harmoniques pures, aigues, aériennes et envoutantes d’une cloche en passant par d’inquiétants souffles mélangés au glissement d’un cylindre métallique sur une surface rêche. Au final, ces longues séquences voyages à travers des paysages éthérés, riches et féconds, vivant tout en restant d’une simplicité déconcertante et en étant en apparence immuable. Une pièce qui demande certes beaucoup de disponibilité, c'est-à-dire d’attention et de temps, mais qui en vaut la chandelle pour les explorations soniques oniriques qu’elle propose, car chaque séquence réussit à offrir un univers toujours singulier, envoutant et autonome qui se révèle passionnant à partir du moment où on accepte le voyage. Un disque incroyable, hautement recommandé !

Radu Malfatti & Keith Rowe - Φ (Erstwhile, 2011)


Radu Malfatti: trombone
Keith Rowe: guitare, électronique

La réunion de ces deux musiciens constitue certainement un des plus grands évènements de l'année dans le monde de la musique improvisée, d'une part parce qu'elle est inédite et aguichante, et d'autre part, Rowe et Malfatti ne font pas qu'improviser, ils se font aussi interprètes des compositions de Jürg Frey et de Cornelius Cardew et nous proposent une partition chacun sur ce triple disque. Il y a comme une progression intime vers l'essence individuelle des musiciens: l'interprétation de pièces expose une situation objective et neutre d'influences et de goûts personnels et amicaux, puis l'écriture révèle l'intellect et la structure rationnelle des musiciens, et enfin, l'improvisation déploie la sensibilité qui est au cœur de la subjectivité, de l'individualité de chacun.

Le premier disque débute donc par une partition de Jürg Frey (membre du collectif Wandelweiser aux côtés de Michel Pisaro, Antoine Beuger et Radu Malfatti), Exact dimension without insistence, composition minimaliste et silencieuse d'un des plus grands théoriciens et praticiens du silence. Une pièce de 20 minutes constituée de plus de 17 minutes de silence que Rowe et Malfatti ponctuent de manière très précise et mécanique, de manière obsessionnelle: une note, une attaque, une durée et une intensité unique. La consistance du silence s'obtient alors grâce au surgissement des interventions instrumentales bien sûr, mais également grâce à un autre paramètre, l’irrégularité des interventions et l'apparente autonomie de Rowe et Malfatti, dont les ponctuations se rapprochent, s'éloignent et vivent selon le silence qui les sépare ou les lie.
La deuxième composition, choisie par Keith Rowe, a été écrite en 1964 par un célèbre ami du guitariste: Cornelius Cardew, et il s'agit ici de Solo with accompaniment. Le solo, assuré à l'électronique, est presque aussi minimal que l'accompagnement: quelques larsens, des grésillements, des sinusoïdes, le tout bien évidemment espacé par de longs silences. Quant à Malfatti, la même précision mécanique semble pénétrer les deux notes qu'il joue en guise d'accompagnement durant les interventions de Rowe, les durées et l'intensité ne varient que sensiblement, toute évolution étant d'ailleurs guidée par des paramètres très précis et minimalistes, aux limites du perceptible. Néanmoins, cette pièce, qui selon John Tilbury serait un hommage à John Cage et Karlheinz Stockhausen (cf. son étude sur Cardew disponible ici), pose un questionnement intéressant sur la relation entre soliste et accompagnateur, en les confondant presque (de manière ironique selon Tilbury encore), et nous plonge dans un univers atemporel, où l'espace et le temps sont complètement dissous au profit d'interventions minimales, pesantes et par conséquent, très charismatiques et lourdes d'émotions.

Sur le second disque, Radu Malfatti et Keith Rowe proposent leurs propres compositions, qu'ils interprètent bien évidemment eux-mêmes. La première, Nariyamu, signée par Malfatti, s'inscrit résolument dans la continuité des deux précédentes avec son minimalisme jusqu'au-boutiste, son réductionnisme extrême et l'importance presque prépondérante du silence. Durant près de 40 minutes, des notes qui tendent vers l'aphonie surgissent du trombone pendant quelques secondes, puis s'évanouissent dans un silence acoustique comme nous y ont habitué les précédentes pièces. Keith Rowe, principalement à l'électronique, amplifie, enrichit et déploie l'onde de Malfatti, réduite à une fréquence trop simple, presque sinusoïdale. La nappe dans laquelle se fond chacun est constamment préparée, animée et réanimée, elle peine à surgir, puis vit brièvement et est maintenue en résonance de manière artificielle pour finalement disparaître dans le silence de manière aussi fantomatique qu'elle est apparue, et ainsi de suite. Derrière l'assurance et la précision du duo se cache néanmoins une instabilité effrayante et une tension extrême, ce que se charge de révéler le moindre accident, voulu ou non, aussi infime soit il. Un minuscule pincement de corde, un silence trop court, un souffle à peine perceptible, tout élément extrinsèque à la texture sonore et au processus en révèle l'artificialité, la temporalité et la réalité  que cet univers tentait de nous masquer en nous noyant dans une virtualité atemporelle. Et cette fracture entre ce qui paraît être une précision assurée et des accidents hasardeux nous perd d’autant plus en fondant hasard et nécessité de la même manière que chaque nappe fond l'acoustique dans l'électronique, et que Nariyamu tend à faire coïncider un temps lisse et atemporel avec une pulsation primordiale et organique.
La seconde pièce, écrite par Keith Rowe, fait explicitement référence au peintre américain Jackson Pollock avec qui le compositeur anglais partage un engouement certain pour l'abstraction et un rejet presque systématique de la figuration, ce qui peut aussi passer par le détournement. Pollock '82 quitte le domaine de l'exploration des propriétés du silence rapportées à une ontologie du phénomène acoustique, pour se concentrer sur les potentialités et les possibilités du son, c'est-à-dire sur le timbre. Par rapport aux trois précédentes pièces, le silence est très peu présent, et sa présence même se situe dans la continuité de la texture sonore, il n'y a ni fracture ni rupture mais une participation du silence à la dynamique sonore. Et cette dynamique, envers et contre tout, reste stable, continue et unifiée, malgré les multiples strates se souffles, larsens, crépitements, postillons, qui la traversent et la constituent. Une dynamique forte, puissante et consistante car elle sait rester une malgré les subdivisions et les diagonales qui la traversent comme des strates obliques d'énergies et d'intensités variables sur fond monochrome d'imperfections électroacoustiques, il faudrait d'ailleurs noter avec quelle grâce et quelle finesse sont utilisés les micro contacts de la guitare et les techniques étendues du trombone qui s'entremêlent chacun dans un nuage électroacoustique. Et ce nuage, bien sûr, n'est pas sans rappeler les pâtes homogènes de Pollock, ces pâtes constituées d'une infinité de lignes, de traits, de couleurs et d'imperfections plastiques.

Pour finir, Keith Rowe et Radu Malfatti improvise une longue pièce divisée en deux parties. Le duo reprend de nombreux éléments des œuvres jouées lors des précédentes sessions et trouve un terrain d'entente plutôt fertile toujours basé sur le timbre et le silence. Si ce dernier perd de plus en plus de consistance, le timbre gagne en abstraction et en retenue. L'attention, la finesse et la retenue sont constamment de rigueur, ce qui forme parfois, à la longue, une tension insoutenable. De légers crépitements, des souffles à peine perceptibles, une musique toujours au bord du silence, tout autant qu'un silence constamment à la frontière de la sonorité, tout ceci constitue cette longue improvisation où les personnalités se fondent dans la musique, puis s'opposent pour lui donner du relief. L'essence interindividuelle s'exacerbe et les individualités se rejoignent pour ne plus former qu'un corps sonore qui touche au plus près les personnalités de chacun. Le même minimalisme et le même réductionnisme sont à l’œuvre durant cette heure car c'est certainement ce qui caractérise le mieux l'esth-étique profonde de chacun de ces deux très talentueux musiciens.
Certes, ces trois heures de musique sont austères et abstraites, voire hermétiques tellement la disponibilité demandée et requise est énorme, mais le jeu en vaut la chandelle quand on souhaite accéder à ce qui constitue réellement ces musiciens, tant dans leur sensibilité que dans leur projet artistique. Des œuvres intenses d'une singularité et d'une fertilité hors du commun qui brouillent les frontières entre hasard (improvisation) et nécessité (écriture), entre le silence et le son comme entre le perceptible et l'imperceptible.

Tracklist: 01-Exact Dimension Without Insistence (Frey) / 02-Solo With Accompaniment (Cardew) / 03-Nariyamu (Malfatti) / 04-Pollock '82 (Rowe) / 05-Improvisation: Part I / 06-Improvisation: Part II