Beat Keller, Tom Johnson et Joseph Kudirka, trois compositeurs de deux générations différentes et de deux continents sont réunis autour d'un thème commun : des partitions pour trio à cordes, réalisées ici par le Haiku String Trio, soit Julia Schwob au violon, David Schnee à l'alto, et Nicola Romano au violoncelle.
L'ensemble des pièces présentées ici est teinté de minimalisme, de réduction des moyens, de répétitions et de pauses, mais pas uniquement. Toutes ces pièces sont aussi teintées d'une sorte de romantisme post-moderne. Les mélodies sont lourdes, graves, lentes et sombres, comme dans un film de Bela Tarr. Le Haiku String Trio a choisi un ensemble de compositions qui jouent avec des thèmes sans développement ou des mélodies dissonantes. Mais il ya toujours une recherche sur la musicalité, la tonalité ou l'harmonie. Il ne s'agit pas uniquement, loin de là, de répétitions ou de silences, tout se fait plutôt dans la douceur, dans le calme et la continuité. L'aspect romantique tient aux couleurs portées par ces compositions : elles peignent souvent des tableaux chargés et sombres, menaçants et émotifs.
Elèves de Pisaro ou de Morton Feldman entre autres, ces trois compositeurs seront facilement qualifiés de minimaliste. Bien sûr, il y a une recherche de nouvelles formes simples et claires, une réduction et une simplification de la structure ou de l'harmonie qui sont fortement présentes. Mais ce n'est pas forcément le plus important, même si ces choix contribuent au fort sentiment d'originalité et d'assister à quelque chose d'unique lors de l'écoute de ce disque. Pourtant, le plus marquant dans ce disque reste pour moi la beauté simple de toutes ces phrases, une beauté qu'on retrouve dans la mélancolie du String Trio de Kudirka, la poésie langoureuse des extraits de Networks de Johnson, la puissance organique et écrasante des String Trios de Beat Keller. Toutes ces pièces se suivent et s'emmêlent parfaitement dans une poésie romantique où la nature et les émotions prennent le dessus, où le son devient l'expression pure de sentiments exacerbés, des sentiments qui nous inondent et nous bercent. Recommandé.
BEAT KELLER, TOM JOHNSON, JOSEPH KUDIRKA - string trios (CD, wandelweiser, 2016) : http://www.wandelweiser.de/_e-w-records/_ewr-catalogue/ewr1605.html
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Wandelweiser und so weiter: Undertows (another timbre, 2012)
L'autre compositeur capable de présenter une pièce aux accents romantiques est bien évidemment Jürg Frey, également connu pour l'aspect plus lyrique et mélodique de certaines de ses compositions. Avec Circular Music No.2, interprétée par Angharad Davies (violon), Phil Durrant (électronique), Jürg Frey (clarinette), Anton Lukoszevieze (violoncelle), Radu Malfatti (trombone), Lee Patterson (objets amplifiés) et Philip Thomas (piano), le compositeur présente ici une pièce d'un quart d'heure où clarinette, violon, violoncelle et piano jouent une lente mélodie calme, lente et triste, fondée sur deux notes chacun qui sont jouées selon les modes de jeux traditionnels offerts par l'instrument. Notes longues, courtes, attaqués par en-dessous ou brusquement, frottées, pincées, percutées, et soufflées, se confrontent et sont accompagnées par un trombone qui n'est plus qu'un souffle unificateur, ainsi que par des nappes discrètes de bruits dus à Durrant et Patterson. Très belle pièce. La seconde composition de Jürg Frey sur ce disque est une longue pièce intitulée Un champ de tendresse parsemé d'adieux (4) (oui, on pourrait croire au titre toujours poétique d’œuvre d'Antoine Beuger, mais non...) et est interprétée par l'edges ensemble, toujours dirigé par le pianiste Philip Thomas. Durant presque vingt minutes, des objets métalliques sont jetés régulièrement sur une surface dure, à travers une pièce qui semble peut résonner. Il n'y a pas beaucoup de relief, hormis un souffle omniprésent et sombre, plus rassurant qu'inquiétant, un souffle quelque peu familier et poétique, proche d'un vent hivernal automatisé. Une pièce étrange, où l'on sombre dans un univers en déphasage avec le réel, et qui répond plutôt bien à la pièce qui la précède.
Autre grand moment de ce disque, l'interprétation par Anett Németh (enregistrements, instruments, objets) de 2008(6) de Manfred Werder. Comme souvent chez cette interprète, les sources sonores s'entremêlent pour former un univers unifié et poétique. Un univers constitué ici de longues notes sourdes et graves ou médiums, d'enregistrements d'une sorte de source d'eau avec ce qui ressemble à une sorte de petit moulin artificiel. Tout se mélange indistinctement en une texture sonore cohérente, onirique et unique, on regrettera seulement que ça ne dure pas plus de cinq minutes... Enfin, une pièce du compositeur plutôt méconnu Taylan Susam intitulée for sesshū tōyō, interprétée par les habituels Angharad Davies (violon), Phil Durrant (électronique), Joseph Kudirka (contrebasse), Anton Lukoszevieze (violoncelle), Lee Patterson (objets amplifiés) et Philip Thomas. Il s'agit ici de longues notes jouées par peu d'instruments simultanés et entrecoupées de silences. Des notes jouées pour leur timbre et leur texture principalement. Une pièce minimaliste, axée sur des textures simples mais recherchées, où son et silence sont sur le devant de la scène.
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