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Randy Gibson / Andrew Lee - The Four Pillars Appearing from The Equal D under Resonating Apparitions of The Eternal Process in The Midwinter Starfield 16 VIII 10 (Kansas City)

Aujourd'hui, ça ne fait plus beaucoup de doutes, Andrew Lee est l'un des jeunes musiciens américains les plus intéressants que je connaisse, et certainement le pianiste le plus incroyable dans le milieu des musiques expérimentales et minimalistes. Après de nombreuses publications consacrées aux membres de Wandelweiser (Eva-Maria Houben et Jürg Frey), à la musique minimaliste américaine (Tom Johnson) ainsi qu'une mémorable réalisation de November de Dennis Johnson, il n'est pas si étonnant qu'il se consacre dorénavant à la musique de Randy Gibson, un élève de La Monte Young, pour qui November fut justement une révélation et une grande source d'inspiration

Outre son indéniable talent d'interprète et de pianiste, ce que j'apprécie toujours chez Andrew Lee est son choix de compositeurs pas aussi connus qu'ils ne le méritent. Et c'est bien grâce à lui que j'ai pu découvrir certains musiciens américains restés dans l'ombre de figures plus médiatiques ou populaires pendant des années. Cette fois, la collaboration avec Randy Gibson m'a révélé non pas un vétéran ou une figure tutélaire du minimalisme, mais un  jeune musicien américain qui a débuté sa carrière durant les années 2000, après des études avec La Monte Young, dont il est très proche et par qui il est plus que marqué.


C'est sans aucun doute ce parrainage qui l'a amené vers des recherches sur l'intonation juste et le piano. Mais puisque que Andrew Lee travaille habituellement avec un piano tempéré, la solution pour mener à bien cette collaboration a été de trouver un compromis : un compromis radical qui consiste à n'utiliser qu'une note sur le piano, à ne jouer que les , pendant une sorte d'improvisation de 3 heures et demi, qui n'est pas sans rappeler le permier mouvement du Musica ricercata de Ligeti - pièce où le pianiste ne jouait que des la.
Sauf qu'ici, aucune fondamentale ne viendra conclure ce disque, et de toute façon, la comparaison ne peut pas aller beaucoup plus loin. A l'aide d'un dispositif électronique d'amplification et de filtres, Gibson et Lee parviennent à jouer sur toutes les harmoniques propres au et à composer une sorte de pièce proche d'une intonation juste ou naturelle. Car c'est ce qui importe toujours à Gibson, l'intonation juste, et le dispositif électronique ainsi que la contrainte de ne jouer que des octaves ne sont là que pour retrouver la musicalité propre à un accordage "naturel".

Ainsi, seul, au piano, accompagné d'un léger dispositif électronique, avec l'ultime contrainte de ne jouer que des , Andrew Lee a enregistré cette pièce d'une traite, durant 3 h 30, trois heures qui révèleront des motifs mélodiques et des beautés jusqu'alors méconnues. Les trente premières minutes constituent une sorte d'introduction duranl laquelle Andrew Lee semble s'échauffer, se concentrer et tester son "matériel". Les notes sont longues, étirées, espacées par de longs silences. On prend conscience de leur richesse harmonique à travers le spectre qui résonne suite à chaque attaque. Puis dès la deuxième partie, les martèlements commencent. Ce n'est plus tout à fait le même univers, mais ce n'est pas franchement différent. Tout n'est qu'affaire de temps et d'espace. Mais en accélérant le rythme, en mélangeant les octaves, des bourdons apparaissent et des formes de mélodies surgissent de manière fantomatique.

Et puis c'est parti pour 3 heures continues de ré. Toujours cette même note déclinée sur sept octaves. Une seule note utilisée durant plus de 3 heures, et pourtant, ce n'est minimaliste que dans la forme et le concept. Car dans la réalité, dans l'expérience de l'écoute comme dans le contenu, la musique créée lors de cette performance est une musique en constant changement, en évolution permanente. Je ne sais pas quelles formes de consignes et de structures peut suivre Andrew Lee lors de cette "improvisation", mais la musique née de cette collaboration change sans cesse de forme, de caractère, et de couleur. Le moindre petit changement de rythme, l'introduction d'une seule note supplémentaire dans les nombreux clusters bourdonnants et martelés, chaque évènement est un bouleversement de l'ordre. Chaque nouveauté, si minime soit elle, explose tout l'espace, forme une nouvelle mélodie, dévie le bourdon de manière abrupte, et c'est toute la forme de la pièce qui change.

Mais surtout, à un niveau moins formel, cette écoute révèle une beauté incroyable. Cette composition de Randy Gibson explore la beauté naturelle et très mathématique des octaves. Une beauté basée sur la simplicité et la clarté. Mais il va plus loin, beaucoup plus loin, en allant chercher des  harmoniques aussi naturelles et mathématiques mais beaucoup moins claires et plus envoutantes, car on n'a pas forcément l'habitude de les entendre. Il confronte ainsi un monde du visible (le ) et de l'invisible (les harmoniques) pour former un univers où tout retrouve sa force, sa forme, sa beauté, sa puissance, sa cohérence. Une pièce magique et merveilleusement belle.

RANDY GIBSON / ANDREW LEE - The Four Pillars Appearing from The Equal D under Resonating Apparitions of The Eternal Process in The Midwinter Starfield 16 VIII 10 (Kansas City) (3CD, Irritable Hedgehog, 2017)


Adrian Knight - Obsessions (R. Andrew Lee)

Depuis deux ou trois ans, j'ai plusieurs fois eu l'occasion d'écouter les disques de R. Andrew Lee. Et à chaque fois ça a été une très bonne surprise. Au début, j'étais vraiment content d'entendre un nouvel interprète des pièces de Jürg Frey et Eva-Maria Houben surtout, puis, au fur et à mesure que je recevais ses autres disques, j'appréhendais toujours de tomber sur un disque de piano solo minimaliste chiant, surtout quand je ne connaissais pas les pièces qu'il réalisait. Je ne connaissais pas Dennis Johnson, ou Paul A. Epstein, mais je n'ai jamais été déçu ni par les réalisations de ce pianiste américain, et surtout pas par son répertoire. Je ne connaissais pas Adrian Knight non plus il y a encore quelques semaines, un jeune compositeur américain d'origine suédoise, dont le travail est divisé entre les compositions pour piano et des projets new-wave ou ambient (d'après les notes de la pochette), et pourtant, ses Obsessions sont peut-être la plus belle pièce réalisée par R. Andrew Lee que j'ai entendu.


Les Obsessions d'Adrian Knight peuvent être qualifiées de minimaliste mais avec des précautions. Il s'agit d'une pièce minimaliste au même titre que certaines compositions tardives de Satie ou Feldman. C'est une longue pièce de plus de 45 minutes, sans structure harmonique rigide et linéaire, pour piano seul, avec une pulsation globalement assez lente (mais pas trop), et de nombreuses pauses : voilà en somme ce qui pourrait faire de cette pièce une composition minimaliste, mais en réalité, c'est tout autre chose. Chez Haydn ou chez Mozart, comme chez la plupart des compositeurs classiques, l'art de l'écriture repose en grande partie sur les ornements, sur des trilles inattendus, des arpèges, des battements et des appoggiatures qui mettent en valeur la structure harmonique et révèle la progression narrative des accords. L'impression que m'a donné cette dernière pièce est d'être purement ornementale, d'être une suite de fioritures, sans structure sous-jacente.

Les Obsessions de Knight ne sont pas des fioritures à proprement parler, il s'agit d'accords, de bribes de mélodies et de ritournelles, mais il y a une légèreté propre à la fioriture dans toutes ces phrases. Adrian Knight a écrit une longue pièce sans construction précise, une pièce qui a pour seul principe de "devoir se conclure", d'avoir une fin. Des mélodies assez courtes se succèdent, des progressions harmoniques de quelques minutes, il s'agit de figures musicales qui se développent sans jamais aboutir à quoique ce soit, une question sans réponse, ou plutôt une suite de questions avec des retours en arrière et des sauts en avant.

Toutes ces figures mélodiques ou harmoniques progressent vers un lieu imprévisible. Elles semblent n'aller nulle part, elles semblent se diriger vers elle-même en fait, comme un drone ou certaines pièces de Feldman. Et voilà un des éléments qui fait toute la beauté de cette œuvre, c'est qu'on ne sait jamais vers quoi on se dirige. Les structures harmoniques sont désordonnées, désorientées, elles ne se dirigent jamais vers là où elles devraient aller. Cette désorientation propre à une sorte de détournement harmonique nous plonge ainsi dans une sorte d'univers vraiment onirique, un univers que l'on connaît, plein de repères, de souvenirs, d'accroches, mais malgré tout, instable, labyrinthique, imprévisible.

L'autre élément qui me ravit à l'écoute de cette pièce, c'est la pure beauté de ces figures musicales toutes simples, épurées, lentes, traînantes parfois. Des ritournelles effectivement obsédantes, des ritournelles qui nous possèdent, très émouvantes. R. Andrew Lee les réalise avec un toucher délicat, en jouant parfaitement des pédales et en accentuant chaque fin de phrase par de sublimes résonances. Toutes ces obsessions sont réalisées avec finesse, tendresse, et passion. Une seconde mineure peut changer la face du monde, au moins dans notre esprit, dans ces conditions. Les harmoniques du piano accentuent chaque émotion, chaque sentiment que ces figures et ces phrases portent en elles, elles les accentuent et les portent. Une très belle découverte en somme, qui donne franchement envie de se plonger dans l'univers de ce compositeur, et qui me laisse penser que décidément, R. Andrew Lee est peut-être l'un des nouveaux pianistes les plus talentueux outre-Atlantique.

ADRIAN KNIGHT - Obsessions (CD, Irritable Hedgehog, 2016) : http://recordings.irritablehedgehog.com/album/adrian-knight-obsessions

R. Andrew Lee

EVA-MARIA HOUBEN - Piano Music (Irritable Hedgehog, 2013)
R. Andrew Lee est un pianiste américain qui fait partie de l'équipe du label Irritable Hedgehog aux côtés du compositeur David D. McIntire. Il a déjà proposé plusieurs réalisations de pièces minimalistes contemporaines sur ce label, dont quelques unes composées par des membres de Wandelweiser. Parmi elles, deux disques intitulés simplement Piano Music, consacrés l'un à Jürg Frey, et l'autre à Eva-Maria Houben, sur lesquels j'écris ces lignes...

La dernière publication en date est une réalisation de deux pièces composées par la pianiste et organiste allemande membre de Wandelweiser Eva-Maria Houben : abgemalt et go and stop. La première est une longue pièce de près de quarante minutes, principalement basée sur trois notes mediums qui forment une sorte de mélodie, et une basse dissonante, le tout traversé par de très longs silences. Les travaux de cette compositrice sont principalement axés sur deux paramètres : le timbre et la dynamique de l'orgue et du piano, ainsi que l'évanouissement du son. La musique de Houben est particulière par rapport au reste de Wandelweiser, si le silence est omniprésent, ce n'est pas ce qui intéresse le plus la musicienne. Il n'y a pas de confrontation entre le son et le silence, mais une exploration très profonde de la zone ambigue et flottante qui se situe entre les deux : comment le son dispraît et se noie dans le silence. C'est pourquoi aussi Houben reste très attachée au piano, qui de par sa nature offre une foule de possibilités. La résonance très longue des cordes dans le corps du piano est effectivement du pain béni pour la musicienne. Une pièce basée sur la répétition jamais identique de quelques notes mélodiques, beaucoup de résonances et de silences, où les dynamiques des différents registres sont explorées en fonction de leur attaque et de leur résonance ; le tout avec une très grande attention aux particularités du piano, une grande sensibilité à la zone intermédiaire entre le son et le silence, et avec une écriture très poétique, fluide et envoutante. Remarquable.

Pour go and stop, une pièce écrite il y a environ dix ans, le matériau "musical" initial est également assez simple et très répétitif. Une basse, d'une durée d'une ronde, puis trois accords (riches et lumineux) qui suivent la même progression harmonique mais dont les intervales intérieurs varient, trois accords qui se  répètent selon un motif rythmique identique (une noire, deux croches). Un même intérêt est toujours porté aux résonances, aux propriétés du piano, mais également à la répétition, et à la tension. Andrew Lee ne répète pas les accords le même nombre de fois, de même il peut s'arrêter en plein milieu d'une phrase, et la durée qui sépare chaque bloc semble également varier. En rompant les progressions harmoniques assez régulièrement, la partition offre la possibilité de maintenir la tension durant les résonances et les silences, et l'attention de l'auditeur se maintient ainsi très bien durant ces "pauses". Au premier abord, on croirait à un jeu de frustration, car les résolutions sont souvent éliminées, mais en se concentrant avec une nouvelle oreille, on peut percevoir les résonances harmoniques ou le silence comme une forme même de résolution, et aborder ces éléments non en confrontation au son et à l'attaque, mais comme des éléments égaux dans la composition musicale. Aussi beau et lassant qu'une pièce de Feldman à mon avis, cette pièce pour piano est réalisée ici avec une précision et une régularité rigoureuses, tout en lui conférant une grande luminosité et une chaleur émouvante.

JÜRG FREY - Piano Music (Irritable Hedgehog, 2012)
Paru il y a environ un an, l'autre disque de R. Andrew Lee consacré à un compositeur de Wandelweiser - Jürg Frey en l'occurence - est également intitulé Piano Music. Aussi, il est composé d'une longue pièce d'une quarantaine de minutes (Les tréfonds inexplorés des signes) et d'une autre de quinze minutes (Klavierstück 2). Il y a encore quelques similitudes assez formelles avec le disque consacré à Eva-Maria Houben concernant l'utilisation du silence et de la répétition mais parlons plutôt ce qui les distingue, car ça n'a pas grand chose à voir.

La première composition de Jürg Frey réalisée par R. Andrew Lee est la Klavierstück 2, une étude pour piano très belle. Au début et à la fin de cette étude, on trouve quelques notes éparses, elles sont attaquées assez doucement et maintenues à un volume pas très fort mais pas faible non plus, sans trop de résonance. Elles paraissent surgir surtout pour mettre en avant le silence omniprésent qui les entoure. Parfois, comme les quatre premières notes qui ouvrent cette pièce, une seule note est répétée ; mais c'est surtout au milieu de la pièce, durant sept minutes, qu'on reconnaît le mieux Jürg Frey. La partie centrale est composée d'un accord répété assez rapidement plus de 400 fois. Et c'est ici que tout devient passionnant. Jürg Frey aime à explorer cette zone étrange où la répétition identique d'un motif, d'un son, ou d'un accord, finit par entraîner une sensation de mouvement ou d'instabilité. A force d'entendre la répétition, on en arrive à croire que l'on perçoit des variations de volume, de vitesse, de hauteur, ou autres. Et là, il faut féliciter le pianiste R. Andrew Lee qui a su réaliser cette oeuvre avec une minutie et une précision nécessaires à cette oeuvre. Car la réalisation des pièces de Frey requiert cette virtuosité pour accéder à ces zones où on explore l'instabilité et l'ambiguité des répétitions. Ces zones étranges où la répétition est tellement lancinante qu'on croit entendre autre chose, quand on ne finit pas par assimiller le son à l'environnement ambiant.

Si elles sont interprétées avec une précision égale, une sensibilité et une sorte de lyrisme poignant, les treize miniatures qui composent Les tréfonds inexplorés des signes m'ont tout de même moins réjoui. Ce genre de musique supporte assez mal les petits formats je trouve, et ici, chaque vignette ne durant jamais plus de dix minutes, c'est souvent dur de vraiment s'immerger dedans. J'y arrive parfois, mais ça me fatigue de devoir tout de suite passer à autre chose. Ceci-dit, prises en elles-même, chaque miniature comporte souvent de l'intérêt. Il y a toujours cette gestion magnifique de la répétition, ces silences énormes qui rendent chaque son aussi poignant, ces zones ambivalentes où sons, silences, phrases mélodiques, accords, notes seules, notes/accords répétés se rejoignent dans un territoire paradoxal où le mouvement provient de l'immobilité.

Malgré cette réserve - formelle - sur Les tréfonds..., je ne peux que conseiller ces deux pièces d'un des plus talentueux compositeur Wandelweiser, superbement réalisées par R. Andrew Lee. Deux oeuvres minimalistes qui jouent à travers la répétition et le silence sur l'exploration paradoxale d'un mouvement sonore né de l'immobilité et de la répétition. Très beau travail de composition et de réalisation.