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John Tilbury & Zygmunt Krauze - Grand Tour

Au début des années 60, John Tilbury se trouvait en Pologne pour faire ses premières expériences musicales avec la scène musicale expérimentale locale, en compagnie notamment du pianiste et compositeur Zygmunt Krauze, mais aussi de Tomasz Sikorski et Zbigniew Rudziński. Mais il faudra attendre 2015 avant que le pianiste anglais revienne en Pologne pour une résidence avec ces artistes et se penche sur quelques unes des pièces qui ont marqué tous ces musiciens. Grand Tour présente les retrouvailles de Tilbury avec Krauze et quelques musiciens polonais, mais aussi et surtout de nouvelles réalisations de pièces occidentales plus ou moins connues ainsi que quelques premières de compositions polonaises.

Même si Grand Tour documente la réunion de deux musiciens qui ont joué et collaboré ensemble il y a plusieurs décennies, et que ces derniers décident de jouer des pièces qui datent également de plusieurs décennies, ce disque n'est pas un retour dans le passé, ce n'est pas une célébration de la musique des années 60 ni une tentative d'enregistrer ce qui n'a pas été enregistré il y a 50 ans. La musique proposée par Tilbury et Krauze, en compagnie de deux autres musiciens polonais, Szábolcs Esztényi et Hubert Zemler, est tout ce qu'il y a de plus actuel et contemporain en fait. Ces enregistrements ne documentent pas une collaboration éteinte, mais plus une histoire et un avancement qui ont eu lieu séparément et parallèlement, pour arriver à ce point, à Grand Tour.

Quand, au milieu des années 60, Tilbury rentre en Angleterre, que ce soit au sein d'AMM ou du Scratch Orchestra, il est fortement engagé aux côtés de Cornelius Cardew. C'est peut-être pour cette raison que la première pièce présentée sur ce disque est le Solo with accompaniment de ce dernier, une partition graphique pour instrumentation libre composée l'année du retour de Tilbury. La dernière version que j'ai entendu de cette pièce est celle de Keith Rowe et Radu Malfatti, qui était radicalement différente. Ici, cette version pour deux piano et percussion annihile et revisite les notions de solo et d'accompagnement d'une toute autre manière, notamment en interprétant le solo à deux et en réduisant l'accompagnement à des percussions frottées qui tracent des lignes abstraites sans rapport avec le dialogue instauré par les deux pianistes. Une des plus grandes surprises de ce disque est certainement la réalisation de Keyboard Studies #2, une pièce réalisée sur trois piano cette fois (par Tilbury, Krauze et Esztényi) de Terry Riley, un compositeur que l'on voit rarement dans le même programme que Cardew. Cette étude rarement jouée a été composé un an après le très célèbre In C et y ressemble sous de nombreux aspects. Il s'agit d'une étude basée sur la répétition de motifs modaux superposés et légèrement décalés à un tempo plutôt rapide, elle est ici joué avec précision et légèreté, de manière très lumineuse. Le dernier compositeur "occidental" a être joué est Christian Wolff, avec Tilbury 3, une des nombreuses pièces composées pour ce pianiste qui a tant fait pour les musiques modernes et expérimentales de la dernière partie du 20e siècle. En accord avec le "style" et les intérêts musicaux de ce dernier, cette pièce ouverte joue énormément sur les résonances et sur le silence. Le piano n'est pas préparé, mais tous ses timbres sont exploités pour créer des résonances uniques et toujours envoutantes. Comme son titre l'indique, Echoes II de Sikorski est également une exploration des résonances du piano, mais basée cette fois sur des motifs complètement dissonants et beaucoup plus rapides, également séparés par des silences, mais plus systématiques, longs et profonds. Enfin, les quatre musiciens finissent par se réunir sur un piano droit pour réaliser une étonnante pièce de Krauze intitulée One piano eight hands. Les quatre musiciens jouent ainsi des thèmes aux tonalités enfantines et naïves, aux sonorités mystérieuses et fantomatiques, comme un piano mécanique qui jouerait une berceuse décalée et sarcastique, lumineuse et profonde.

Voilà en bref tout ce qui attend les auditeurs de Grand Tour. Des musiciens variés avec des histoires variées se réunissent pour réaliser des pièces toutes aussi variées... Mais il reste des choses communes, comme l'importance du piano, la volonté d'explorer de nouveaux territoires sonores et de nouvelles formes d'écriture. Ces musiciens ont évolué différemment mais parallèlement comme je le disais plus haut. Il reste de nombreux intérêts partagés, des esthétiques parfois proches, des volontés et des approches similaires, et c'est tout ce que ce disque traduit. Grand Tour présente beaucoup de musiciens, des interprètes, des compositeurs, des occidentaux, des européens de l'est, qui ont longtemps été séparés par l'histoire, par la géographie, mais qui ont évolué sur des territoires communs. Grand Tour présente les différences et les similitudes entre ces musiciens, ce qui les sépare comme ce qui les réunit, c'est le résultat d'une réunion, après des années d'absence, d'une histoire musicale commune et lointaine. Hautement recommandé.


JOHN TILBURY / ZYGMUNT KRAUZE - Grand Tour (CD, Bôłt, 2016) : http://boltrecords.pl/5,polish-oldschool/105,tilbury_krauze_grand_tour,en.html


Cornelius Cardew - Piano Music : 1959-1970

CORNELIUS CARDEW - piano music : 1959-1970 (Matchless, 1996/2013)
17 ans après sa première publication, cette compilation de pièces pour piano composées par Cornelius Cardew et interprétées par John Tilbury revient en stock. Des pièces composées entre 59 et 70, c'est-à-dire directement après la fin des études de Cardew, et jusqu'à la magistrale partition graphique qui continue de marquer de nombreux musiciens : Treatise (qu'il termine en 1967). Un extrait est d'ailleurs proposé de cette pièce à la fin du disque, avec la participation d'Eddie Prevost au gong, dans une version qui imite la création par Cardew. Quant au reste, il s'agit uniquement de pièces pour piano seul, toutes interprétées par John Tilbury, qui fut un proche (ami et musicien) du compositeur (Cardew jouait notamment dans AMM à la fin des années 60 aux côtés de Prevost).

Lors des premières pièces, l'influence de l'avant-garde européenne n'est pas très loin encore, même si Cardew commençait déjà à s'intéresser de près à la nouvelle école new-yorkaise. Il s'agit de musique atonale, mais loin du sérialisme. Durant cette décennie, Cardew commençait en fait à ouvrir la partition à l'interprète. Si les notes sont précisément indiquées, il n'y a généralement pas d'indications de tempo, d'attaques, parfois même de temps : toutes les caractéristiques de chaque note commencent dès lors à être déterminées par l'interprète seul. Jusqu'à l'imposante partition de Treatrise bien sûr, où aucune indication en-dehors des graphismes n'est laissée au musicien. Ces pièces montrent donc l'évolution de Cardew sur dix années : l'introduction progressive d'éléments aléatoires (résonances, attaques, durée) jusqu'à la liberté la plus totale laissée par Treatise avec 163 pages de dessins.

J'ai déjà beaucoup parlé de Treatise, mais ce n'est vraiment pas la pièce centrale de ce disque. Ce sont avant tout les pièces pour piano qui ne comportent encore que quelques propriétés indéterminées qui importent ici. Et l'influence grandissante de Cage, Wolff et Feldman sur l'avant-garde européenne. Car c'est bien Cage qui semble avoir bouleversé Cardew et amené ce dernier à composer de plus en plus avec l'indétermination, l'ouverture et l'aléatoire. Je me demande même si une pièce comme Volo Solo avec sa répétition de notes la plus rapide possible ne serait pas un pied de nez à l'ASAP (pour As Slow As Posssible) de Cage. Mais quelque soit l'héritage incontestable de Cage sur les premières oeuvres de Cardew, ces pièces n'en demeurent pas moins inédites et singulières. Du fait notamment de l'héritage européen qui tend à subsister malgré le rejet progressif.

Quant à l'interprétation, deux avantages indéniables. Tout d'abord Tilbury était un ami très proche de Cardew, ce qui peut assurer une certaine forme d'authenticité et de respect des oeuvres. Mais le plus important, c'est qu'avec ces pièces pour piano, Cardew souhaitait d'une certaine manière libérer les musiciens de l'autorité du compositeur, et les premiers points sur lesquels il les a libéré, ce sont précisément ceux qui intéressent Tilbury depuis plusieurs décennies. A savoir, l'intérêt pour les attaques, les résonances, les accents, la diffusion des harmoniques, la temporalité, les ruptures, la durée du son et de son évanouissement. Cette liberté laissée à Tilbury, il la conquiert avec virtuosité, intelligence, professionnalisme. Tous ces points sont au centre des improvisations de Tilbury, et c'est donc parfait de l'entendre interpréter ces pièces où ces éléments sont laissés à sa volonté. Il peut ainsi les traiter avec une longue expérience, une gestion savante et sensible. Une expérience et un talent qui rendent hommage à Cardew avec toute la profondeur qui lui est due.

Radu Malfatti & Keith Rowe - Φ (Erstwhile, 2011)


Radu Malfatti: trombone
Keith Rowe: guitare, électronique

La réunion de ces deux musiciens constitue certainement un des plus grands évènements de l'année dans le monde de la musique improvisée, d'une part parce qu'elle est inédite et aguichante, et d'autre part, Rowe et Malfatti ne font pas qu'improviser, ils se font aussi interprètes des compositions de Jürg Frey et de Cornelius Cardew et nous proposent une partition chacun sur ce triple disque. Il y a comme une progression intime vers l'essence individuelle des musiciens: l'interprétation de pièces expose une situation objective et neutre d'influences et de goûts personnels et amicaux, puis l'écriture révèle l'intellect et la structure rationnelle des musiciens, et enfin, l'improvisation déploie la sensibilité qui est au cœur de la subjectivité, de l'individualité de chacun.

Le premier disque débute donc par une partition de Jürg Frey (membre du collectif Wandelweiser aux côtés de Michel Pisaro, Antoine Beuger et Radu Malfatti), Exact dimension without insistence, composition minimaliste et silencieuse d'un des plus grands théoriciens et praticiens du silence. Une pièce de 20 minutes constituée de plus de 17 minutes de silence que Rowe et Malfatti ponctuent de manière très précise et mécanique, de manière obsessionnelle: une note, une attaque, une durée et une intensité unique. La consistance du silence s'obtient alors grâce au surgissement des interventions instrumentales bien sûr, mais également grâce à un autre paramètre, l’irrégularité des interventions et l'apparente autonomie de Rowe et Malfatti, dont les ponctuations se rapprochent, s'éloignent et vivent selon le silence qui les sépare ou les lie.
La deuxième composition, choisie par Keith Rowe, a été écrite en 1964 par un célèbre ami du guitariste: Cornelius Cardew, et il s'agit ici de Solo with accompaniment. Le solo, assuré à l'électronique, est presque aussi minimal que l'accompagnement: quelques larsens, des grésillements, des sinusoïdes, le tout bien évidemment espacé par de longs silences. Quant à Malfatti, la même précision mécanique semble pénétrer les deux notes qu'il joue en guise d'accompagnement durant les interventions de Rowe, les durées et l'intensité ne varient que sensiblement, toute évolution étant d'ailleurs guidée par des paramètres très précis et minimalistes, aux limites du perceptible. Néanmoins, cette pièce, qui selon John Tilbury serait un hommage à John Cage et Karlheinz Stockhausen (cf. son étude sur Cardew disponible ici), pose un questionnement intéressant sur la relation entre soliste et accompagnateur, en les confondant presque (de manière ironique selon Tilbury encore), et nous plonge dans un univers atemporel, où l'espace et le temps sont complètement dissous au profit d'interventions minimales, pesantes et par conséquent, très charismatiques et lourdes d'émotions.

Sur le second disque, Radu Malfatti et Keith Rowe proposent leurs propres compositions, qu'ils interprètent bien évidemment eux-mêmes. La première, Nariyamu, signée par Malfatti, s'inscrit résolument dans la continuité des deux précédentes avec son minimalisme jusqu'au-boutiste, son réductionnisme extrême et l'importance presque prépondérante du silence. Durant près de 40 minutes, des notes qui tendent vers l'aphonie surgissent du trombone pendant quelques secondes, puis s'évanouissent dans un silence acoustique comme nous y ont habitué les précédentes pièces. Keith Rowe, principalement à l'électronique, amplifie, enrichit et déploie l'onde de Malfatti, réduite à une fréquence trop simple, presque sinusoïdale. La nappe dans laquelle se fond chacun est constamment préparée, animée et réanimée, elle peine à surgir, puis vit brièvement et est maintenue en résonance de manière artificielle pour finalement disparaître dans le silence de manière aussi fantomatique qu'elle est apparue, et ainsi de suite. Derrière l'assurance et la précision du duo se cache néanmoins une instabilité effrayante et une tension extrême, ce que se charge de révéler le moindre accident, voulu ou non, aussi infime soit il. Un minuscule pincement de corde, un silence trop court, un souffle à peine perceptible, tout élément extrinsèque à la texture sonore et au processus en révèle l'artificialité, la temporalité et la réalité  que cet univers tentait de nous masquer en nous noyant dans une virtualité atemporelle. Et cette fracture entre ce qui paraît être une précision assurée et des accidents hasardeux nous perd d’autant plus en fondant hasard et nécessité de la même manière que chaque nappe fond l'acoustique dans l'électronique, et que Nariyamu tend à faire coïncider un temps lisse et atemporel avec une pulsation primordiale et organique.
La seconde pièce, écrite par Keith Rowe, fait explicitement référence au peintre américain Jackson Pollock avec qui le compositeur anglais partage un engouement certain pour l'abstraction et un rejet presque systématique de la figuration, ce qui peut aussi passer par le détournement. Pollock '82 quitte le domaine de l'exploration des propriétés du silence rapportées à une ontologie du phénomène acoustique, pour se concentrer sur les potentialités et les possibilités du son, c'est-à-dire sur le timbre. Par rapport aux trois précédentes pièces, le silence est très peu présent, et sa présence même se situe dans la continuité de la texture sonore, il n'y a ni fracture ni rupture mais une participation du silence à la dynamique sonore. Et cette dynamique, envers et contre tout, reste stable, continue et unifiée, malgré les multiples strates se souffles, larsens, crépitements, postillons, qui la traversent et la constituent. Une dynamique forte, puissante et consistante car elle sait rester une malgré les subdivisions et les diagonales qui la traversent comme des strates obliques d'énergies et d'intensités variables sur fond monochrome d'imperfections électroacoustiques, il faudrait d'ailleurs noter avec quelle grâce et quelle finesse sont utilisés les micro contacts de la guitare et les techniques étendues du trombone qui s'entremêlent chacun dans un nuage électroacoustique. Et ce nuage, bien sûr, n'est pas sans rappeler les pâtes homogènes de Pollock, ces pâtes constituées d'une infinité de lignes, de traits, de couleurs et d'imperfections plastiques.

Pour finir, Keith Rowe et Radu Malfatti improvise une longue pièce divisée en deux parties. Le duo reprend de nombreux éléments des œuvres jouées lors des précédentes sessions et trouve un terrain d'entente plutôt fertile toujours basé sur le timbre et le silence. Si ce dernier perd de plus en plus de consistance, le timbre gagne en abstraction et en retenue. L'attention, la finesse et la retenue sont constamment de rigueur, ce qui forme parfois, à la longue, une tension insoutenable. De légers crépitements, des souffles à peine perceptibles, une musique toujours au bord du silence, tout autant qu'un silence constamment à la frontière de la sonorité, tout ceci constitue cette longue improvisation où les personnalités se fondent dans la musique, puis s'opposent pour lui donner du relief. L'essence interindividuelle s'exacerbe et les individualités se rejoignent pour ne plus former qu'un corps sonore qui touche au plus près les personnalités de chacun. Le même minimalisme et le même réductionnisme sont à l’œuvre durant cette heure car c'est certainement ce qui caractérise le mieux l'esth-étique profonde de chacun de ces deux très talentueux musiciens.
Certes, ces trois heures de musique sont austères et abstraites, voire hermétiques tellement la disponibilité demandée et requise est énorme, mais le jeu en vaut la chandelle quand on souhaite accéder à ce qui constitue réellement ces musiciens, tant dans leur sensibilité que dans leur projet artistique. Des œuvres intenses d'une singularité et d'une fertilité hors du commun qui brouillent les frontières entre hasard (improvisation) et nécessité (écriture), entre le silence et le son comme entre le perceptible et l'imperceptible.

Tracklist: 01-Exact Dimension Without Insistence (Frey) / 02-Solo With Accompaniment (Cardew) / 03-Nariyamu (Malfatti) / 04-Pollock '82 (Rowe) / 05-Improvisation: Part I / 06-Improvisation: Part II