Sur ce troisième disque, et pas des plus faciles d'accès, trois pièces assez proches basées sur la répétition. Musiques répétitives qui n'étirent plus le temps, mais l'annihilent. Répétitions extrêmes et radicales, obsessionnelles et possiblement anxiogènes. Vous voulez un exemple? 2 ausführende (seiten 357-360) de Manfred Werder, interprété par Tim Parkinson et James Saunders avec des tuyaux d'orgue. Plus précisément, avec deux tuyaux d'orgue, séparés par un demi-ton chacun... Un accord minimaliste et arpégé d'une seconde mineure répété durant une demi-heure. Deux notes, deux demi-tons, d'une durée à peu près égale mais jamais identique, et séparées par des intervalles de silence irréguliers. Une pièce extrême, aérienne et tout en apesanteur, où l'attente d'un changement ne sera jamais comblée. Une œuvre où le temps devient durée éternelle, devient aboli et réduit à une pure durée sans référent. Voilà pour la conclusion de ce disque. Passons à l'ouverture maintenant, également interprétée par le duo Parkinson/Saunders: 't' aus 'etwas (lied)' composé en 1995 par Antoine Beuger. Il s'agit là d'une pièce de dix minutes consacrée uniquement à la consonne "t" (et au silence, toujours). Parkinson et Saunders émettent un "tétaiement " interrompu par de courts silences et tentent de donner un sens à cette lettre autonomisée. Beuger semble ici vouloir réduire la chanson (lied) à son fondement, une lettre seule dépourvue de mélodie, de structure, de tonalité et de rythme. Épreuve échouée à mon goût pour cette pièce qui s'écoute difficilement et peut même devenir irritante. La dernière pièce consacrée en grande partie à la réduction du matériel tonal et à la répétition est Vier, 1-12 du violoncelliste Stefan Thut. Cette œuvre, ma préférée de ce disque, est interprétée par le quatuor Angharad Davies (violon), Julia Eckhardt (alto), Stefan Thut lui-même et Dominic Lash (contrebasse). Moins systématique et formelle que les deux pièces précédentes, celle-ci propose des notes répétées et assemblées selon différentes combinaisons possibles (seules, à deux, trois ou quatre) durant un peu plus de vingt minutes. Il y a un aspect répétitif, le matériau sonore est réduit au minimum, mais la pièce est en constant mouvement, il y a une tension palpable à l'intérieur de cet espace sonore onirique où on ne sait jamais ce qui surviendra. C'est très répétitif et minimaliste sans jamais être redondant en somme, chaque intervention est une surprise et paraît épiphanique. Une œuvre interprétée en plus avec une précision, une attention, et une sensibilité grandioses (je crois bien en même temps que la violoniste Angharad Davies fait partie de mes interprètes favorites de ce coffret avec son archet minimaliste qui écorche les cordes de manière non-expressive).
On trouvera également deux autres pièces sur ce disque qui semblent nous aérer des espaces répétitifs et silencieux des trois œuvres précédemment citées. Il s'agit tout d'abord d'une pièce de Jason Brogan (dont je n'avais encore jamais rien entendu me semble-t-il) intitulée sobrement Ensemble et interprétée par crys cole, James Drouin, Lance Austin Olsen et Mathieu Ruhlmann, quatre musiciens crédités à l'électronique. Un bruit blanc entremêlé de sinusoïdes et de parasites discrets, une sorte de nappe assez proche des fréquences radios connues de tous. C'est plutôt statique mais tout de même entrecoupé de micro-évènements. Je ne sais pas trop où ils veulent en venir, ni où ils vont ni d'où ils sont parti. En tout cas, la pièce repose un peu rapport au reste du disque et elle est plutôt agréable mais si elle manque de profondeur. Et enfin, une autre pièce de James Saunders intutlée with the same material or still, to vary the material. On retrouve ici de nombreux interprètes habitués de ces œuvres, à savoir: Neil Davidson, Rhodri Davies, Jane Dickson, Patrick Farmer et Dimitra Lazaridou-Chatzigoga, tous crédités cette fois aux objets frottés. Il s'agit là aussi d'une longue nappe, moins statique, et composée uniquement d'objets frottés par un archet. Métal, plastique, papier, bois, peaux, toutes sortes de matériaux sont mis en résonances pour former un tout assez unifié et en mouvement constant. James Saunders continue d'explorer le son dans toute sa profondeur et de manière radicale avec cette pièce purement sonore, concentrée sur une matière abstraite et des textures abrasives, froides et étrangement expressives.
[à suivre]
Affichage des articles dont le libellé est Tim Parkinson. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Tim Parkinson. Afficher tous les articles
James Saunders - Divisions that could be autonomous but that comprise the whole (Another Timbre, 2011)
Aux premières écoutes, je me disais tout d'abord que je chroniquerai chaque pièce une par une, dans la mesure où elles diffèrent de par les instruments et les objets utilisés, ainsi que par les interprètes de cette étrange composition radicalement minimaliste. Ensuite, je me suis dit que les notes de Saunders pour le CD (disponibles ici, après l'interview) suffisaient à décrire chaque environnement et qu'il serait certainement préférable de plutôt aborder ce qui les rapproche les unes des autres. Tout de même, quelques mots sur les surprenantes pièces présentées ici: des tasses de café frottées sur différentes surfaces, des radios confrontées à du bois frotté à l'archet, des harmoniques de piano mélangées à des harmonicas, etc. Tout ceci interprété par quelques talentueux musiciens connus des mouvements réductionnistes et minimalistes: Philip Thomas, Stephen Chase, James Saunders lui-même, Tim Parkinson, Rhodri Davies, etc.
Bien, la question étant maintenant de savoir ce qui permet de justifier le rassemblement de ces différentes pièces en un seul CD, de savoir si ces pièces sont comme plusieurs mouvements d’une seule œuvre. La première chose qui frappe est l’intensité très faible de l’ensemble de ces pièces, tous les instruments et les objets sont abordés et utilisés avec une délicatesse presque maniérée, avec une attention et une prévention débordantes comme si le son détenait des potentialités catastrophiques ou meurtrières imprévisibles. Du coup, il faut savoir que ce disque doit être joué assez fort, de préférence à l’aide d’écouteurs afin de réellement pouvoir tout percevoir sans gênes extérieures. L’attention au timbre est sans aucun doute le second point commun de ces six pièces, plus que par la structure ou l’écriture, Saunders semble avant tout être intéressé par les propriétés physiques et les caractéristiques plastiques et texturales du son, ce pourquoi on peut entendre l’interaction de tasses frottées sur différentes matières, ou l’interaction de différents matériaux. Car les instruments sont très peu utilisés en tant que tel, les techniques étendues abondent et l’intérêt semble porté principalement sur la matière même des instruments, matière susceptible de produire un son, musical ou non, ce qui importe peu apparemment. Cet intérêt pour la matière productrice de sons fait que les instruments ne sont pas différenciés de l’ensemble des objets utilisés pour les propriétés sonores de leur matière, tels les bois, les métaux, les briques, les radios et les tasses.
Toutes les pièces déploient ainsi un univers intimiste et infini, très sensible et délicat où le soin apporté à la production du son paraît immense et personnel. De longues nappes absolument lisses ou des interventions sporadiques et calmes entrecoupées de longs silences forment toujours une musique pleine de quiétude, d’étrangeté et d’irréalité. Cependant, hormis la pièce interprétée par Rhodri Davies où l’archet frotte une harpe ornée de dix objets différents, je dois dire que l’enthousiasme n’était pas beaucoup de la partie lors des différentes écoutes. D’une part, c’est difficile de trouver le moment adéquat à une écoute aussi exigeante, et d’autre part, l’approche du son, dans son minimalisme et son réductionnisme radicaux, m’a semblé trop froide et austère, voire hermétique, notamment du fait de l’absence de reliefs et surtout du volume trop bas de ces pièces. Après, on peut facilement trouver de nombreux intérêts à ces six pièces qui développent toutes un univers absolument hors du commun et toujours assez riche en sonorités singulières, et en interactions originales et inouïes. Mais personnellement, l’absence d’émotions et l’impossibilité récurrente de ressentir quoique ce soit ont souvent gêné mon appréciation de cette œuvre, et la richesse des matériaux sonores autant que le talent indéniable des interprètes n’ont pas su contrebalancer ce manque de sensations.
Tracklist: 01-Imperfections on the surface are occasionally apparent / 02-Part of it may also be something else / 03-Components derive their value solely through their assigned context / 04-Materials vary greatly and are simply materials / 05-Although it may appear to vary by the way in which units are joined / 06-Any one part can replace any other part
Inscription à :
Articles (Atom)

