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Under The Carpet - s/t (Ruptured, 2012)

Ruptured est un label libanais qui produit certains des musiciens expérimentaux les plus actifs résidant à Beyrouth. Une scène large habitée par le rock, le rap, les musiques électroniques, la pop, les expérimentations sonores, etc. La dernière production de ce label est un trio qui navigue sur des flots electronica aux ambiances post-rock. Under The Carpet réunit trois musiciens de trois pays: le suisse Paed Conca (basse électrique et clarinette), le français Stéphane Rives (ordinateur) et le libanais Fadi Tabbal (guitare électrique & ipad). Des trois, je ne connaissais que Stéphane Rives, saxophoniste très important dans les musiques improvisées libanaises (et au-delà...). Quant à Paed Conca, il semble provenir plutôt des musiques expérimentales tandis que Fadi Tabbal est musicien dans plusieurs groupes de pop-rock alternatifs.

Un mélange étonnant d'origines géographiques et musicales diverses pour un résultat tout aussi singulier. Under The Carpet dessine une vingtaine de paysages sombres mais accueillant, des univers teintés de rêveries urbaines lentes, froides, industrielles, mais rarement agressives. Tout se fait dans un subtil équilibre entre des inquiétants "bruits" acoustiques ou électroniques et des éléments musicaux rassurants (tonalité, modes, rythmes). On est toujours dans un éléments stylistique connu, que ce soit du hip-hop ("get me a pack"), de l'ambient ("a new hope for medical treatment"), du dubstep, ou je ne sais quoi, mais on est également toujours quelque peu à côté. Parfois c'est drôle (comme cette conclusion on ne peut plus brusque), d'autres fois c'est osé, mais le plus souvent, c'est surtout teinté d'une mélancolie qui semble provenir d'une grande influence des ambiances post-rock (comme sur "late night tales" par exemple, ou encore sur la piste suivante "rock bottom" - intitulée ainsi j'imagine en hommage au chef d’œuvre de Robert Wyatt). Des riffs simples et graves de basse et de guitare sont accompagnés de field-recordings sombres et inquiétants, ou de nappes synthétiques de bruits divers, de microcontacts frottés, etc. Une musique expérimentale tout en utilisant abondamment des idiomes connus et divers.

Un album chaleureux et risqué, aventureux tout en restant accessible à beaucoup, plein d'émotions et réussi. 

(informations, biographies & extraits: http://rupturedonline.com/2012/08/30/under-the-carpet-cd-launch-live-performance-in-beirut/)

The Imaginary Soundscapes - A way out by knowing smile (Ruptured, 2011)

The Imaginary Soundscapes regroupe deux musiciens français, deux instrumentistes qui ne recourent qu'à l'électronique sur ce projet: Frédéric Nogray et Stéphane Rives. A way out by knowing smile est composé de deux pièces publiées par Ruptured, un label libanais spécialisé dans les musiques expérimentales produites au Liban, où vit Stéphane Rives depuis maintenant plusieurs années. Pour ce projet, ce dernier utilise des extraits de ses précédents disques ainsi que des field-recordings quotidiens qu'il mixe et retravaille; quant à Nogray, il  travaille principalement avec des pédales d'effets.

Qu'est-ce que ces territoires imaginaires? La première pièce, Low, se base sur un drone profond et abyssal sur lequel s'ajoutent des interventions parasitaires comme des larsens, des ondes sinusoïdales, des interférences, etc. Un voyage pas toujours très rassurant, où l'ambiance très figurative et narrative évoque soit une invasion d'insectes robotisés, soit un territoire post-apocalyptique dévasté où la vie tente de reprendre cours. Une musique sombre et oppressante, parfois glauque et terrifiante, mais qui n'en reste pas moins d'une richesse et d'une profondeur époustouflantes. Les sons sont très bien développés et se mélangent de manière souvent symbiotique, le mouvement semble logique et cohérent, à travers cette forme linéaire qui permet le déploiement intégral d'un univers certainement très sombre, mais surtout très original. La nappe sonore créée par les deux musiciens ne ressemblent pas à grand chose, un composé hétéroclite de saxophones, d'hélicoptères, de parasites (électroniques qui rappellent les insectes). Progressivement, la nappe se complexifie et une multitude de sons émergent et remplissent l'espace, jusqu'à un climax intense et émouvant. Puis la tension redescend calmement, l'atmosphère se dégage, et la possibilité d'un retour à la normale semble émerger...

La seconde partie du disque, High, commence sur des hauteurs stridentes et mouvantes, proches du soprano de Rives, mais plus éthérées, moins métalliques. Différentes ondes sonores se rapprochent et se frottent, tandis qu'un drone circulaire fait surface. Comme dans la première partie, interférences et bourdon s'opposent et se soutiennent, chacun permettant le déploiement total de la sonorité de l'autre. Une sorte d'expérience physique du son, d'expérimentation délicate de phénomènes acoustiques étrangers à la musique mais qui deviennent tout de même de la musique par le biais de la mise en forme de ces projections sonores. L'atmosphère est toujours assez sombre, mais moins oppressante car moins chargée, comme si la lumière avait pu percer un brouillard électronique massif et menaçant. Peut-être plus apaisée, cette pièce conserve néanmoins les caractéristiques inquiétantes du premier enregistrement, l'ambiance est encore lourde et effrayante, comme la BO d'un film cyber-punk apocalyptique. Car par-dessus un drone assez harmonieux, différents éléments parasitaires, métalliques, électroniques, se frottent et deviennent facilement angoissant, stridents, et inquiétants. Et encore, même le drone finit par devenir inquiétant, et oppressant. Ceci-dit, l'espace est quand même plus ouvert et le temps plus dilaté, ce territoire imaginaire semble pouvoir plus facilement accueillir un auditeur, il y a même des repères acoustiques qui nous sont offerts comme des notes lointaines d'instruments connus, des fragments de mélodies fantomatiques, etc.

Pour ce premier disque du récent projet de Nogray et Rives, The Imaginary Soundscapes propose deux pièces intenses et denses, aux timbres profonds et originaux. Mais c'est surtout l'atmosphère obtenue par l'interaction magique des deux plasticiens sonores qui est singulière et prenante. Une atmosphère souvent sombre et pesante, mais tout de même complètement envoutante et ensorcelante. En attente d'aussi bonnes surprises de ce duo, A way out by knowing smile est vraiment à écouter.

Seijiro Murayama & Stéphane Rives - Axiom For The Duration (Potlatch, 2011)

C'est toujours une joie énorme d'apprendre la première réunion de deux musiciens adulés sur un enregistrement! Réunir Murayama (percussions) et Rives (saxophone soprano), c'est presque un projet dont je rêvais. Comment ne pas imaginer les longs développements continus d'un son vivant et linéaire mais pas statique? Puis imaginer l'interaction entre deux sons d'une précision et d'un organicisme à chaque fois époustouflant. Axiom For the Duration correspond bien à mes attentes. Un timbre linéaire est progressivement déployé à l'intérieur d'un temps très lisse, d'un temps principalement strié par l'archet de Murayama, cet archet qui explore toute l'étendue harmonique des cymbales, mais également strié par les frottements et les vibrations des incroyables multiphoniques de Stéphane Rives. Bien sûr, la musique paraît statique toujours, une cymbale frottée mécaniquement, un souffle continu qui propulse des harmoniques à partir d'un doigté inamovible. Cependant, la pression change, la pression des lèvres et de l'archet, le son s'enrichit, s'appauvrit, l'un des deux fait une pause pour laisser mieux émerger la profondeur sonique de son partenaire: lentement, toute une musique prend corps et se déploie progressivement, l'interaction est pleinement explorée sur un mode linéaire et organique, progressif et vivant.

Il y a comme une division du travail et des taches ici, à chacun sa fonction exploratrice. Opposition constante entre les pôles harmoniques, si un des deux s'attache à explorer les abysses du spectre harmonique, son prochain flottera sur les hauteurs. Mais ce n'est qu'une base, un fondement, loin d'être systématique; le son est mouvant et se déplace généralement sur tout le spectre, du coup il arrive parfois que les deux formes se rencontrent pour former des mouvements synergiques, d'une puissance extrêmement intense. Mais plus que les rencontres, ce sont les pauses qui donnent de l'intensité et de la vie à cette pièce. Tour à tour, un des deux musiciens freine le son qu'il a déployé, et c'est durant ces moments qu'un sentiment d'urgence voit le jour, comme si la peur du vide, car l'espace est effectivement toujours plein, voire saturé, comme si cette peur donc obligeait l'instrumentiste restant à approfondir et enrichir la vie sonique qu'il déployait. Puis le retour du partenaire, toujours en profonde symbiose avec l'organisme sonique, prend une dimension émotive surprenante, comme s'il n'avait jamais été absent, car sa présence était toujours ressentie durant sa pause, et le retour rend l'absence, la présence dans l'absence plutôt, encore plus évidente. Présence entière, du son comme du silence, ce silence sous-jacent mais jamais pleinement effectif, l'évidence de la présence se ressent surtout dans la synergie et l'interaction, où chacun paraît s'offrir à la musique d'une part, mais également à l'autre et à l'auditeur.

Une écoute symbiotique et une puissante attention à l'auditeur font de cette pièce une œuvre intense et communicative, très riche et émotive. Mais aussi et surtout une œuvre intelligente qui interroge la relation entre le temps et la musique. Car Axiom for the Duration, en déployant ces longues nappes lisses et lentes, modifie radicalement la perception du temps. Si une pulsation en filigrane n'était pas constamment présente - encore cette présence remarquable dans l'absence - on pourrait facilement croire à une tentative d'abolition de la perception temporelle. Cependant, cette pièce se déroule au sein d'une durée précise, découpée en plusieurs phases principalement marquées par l'interruption d'un des deux musiciens, et au lieu d'abolir cette durée, nous la percevons d'autant plus. Une expérience perceptive extrême où le temps, aussi étiré soit-il, est perçu dans toute sa plénitude, dans toute sa matérialité sonore et musicale. Une pièce hallucinante où la richesse sonore déploie un temporalité singulière et envoutante.

Un développement lent mais riche et précis qui aboutit à la création d'une autre temporalité, et cette temporalité singulière et unique bouleverse nos sens et notre perception, comme si une autre dimension s'ouvrait à nous. Évidemment, l'originalité des modes de jeux virtuoses et personnels adoptés par chacun n'y est pas pour rien dans ce phénomène. Une pièce extrêmement riche, intense, envoutante et bouleversante qui déploie des émotions musicales puissantes.

Si j'avais un disque à recommander pour le moment, ce serait sans aucun doute celui-ci, Axiom for the Duration est un vrai chef d'œuvre à écouter absolument.

Rhodri Davies, Stéphane Rives, Ernesto Rodrigues, Guilherme Rodrigues, Carlos Santos - Twrf Neus Ciglau (Creative Sources, 2009)


Beaucoup de cordes (Rhodri Davies à la harpe, Rodrigues père et fils à l'alto et au violoncelle), un peu d'électronique (Rhodri Davies toujours, accompagné de Carlos Santos) et un peu de saxophone (l'extraordinaire Stéphane Rives au soprano) pour cet album au titre énigmatique publié sur le label portugais Creative Sources il y a deux ans. Sur cette unique piste de 35 minutes, un quintet radical compose et agence des textures, mélange des timbres et explore des territoires sonores vastes et nouveaux. Une musique texturale avant tout, qui se concentre sur le son dans sa dimension collective et interactive, Twrf Neus Ciglau est une pièce aux allures fantomatiques et inquiétantes qui a su abolir tous les repères musicaux tout en proposant une nouvelle approche fraiche et radicale. Une approche envoutante où des nappes se superposent et composent un son vivant, qui se meut lentement mais surement à travers son apparence monolithique. Je n'ai pas présenté les musiciens qui sont tous relativement connus pour leur virtuosité et leur talent dans la composition de textures; ainsi, sur Twrf Neus Ciglau, chacun pose un son qui fait doucement réagir le reste du quintet, et la pièce ne cesse d'évoluer vers de nouveaux espaces composés d'harmoniques, de drones, de bourdons, de nappes, de souffles, de bruits et d'attaques surgissant aussi brusquement qu'elles disparaissent. Bien évidemment, il y a de nombreuses techniques étendues, la musique est réduite à son aspect purement timbrale, mais elle n'est pas non plus figée dans un son collectif immuable et imposant. La musique de ce quintet évolue et bouge énormément tout en sachant prendre le temps nécessaire au déploiement de chaque texture abordée.

Les strates se superposent et les textures s'enchainent à travers des transitions infimes et imperceptibles, quand elles ne s'enchainent pas à travers le silence. Silence peu présent en apparence mais qui semble accaparer chaque musicien qui sait s'arrêter dès qu'il le faut, car les textures ne sont jamais surchargées et sont toujours claires malgré le nombre assez important d'instrumentistes. Twrf Neus Ciglau propose des structures axées sur la texture et le timbre, sur un son collectif avant tout mais qui ne noie pas pour autant les individualités dans des masses monolithiques. J'emploie plus volontiers le terme de nappes que de masses d'ailleurs car la composition des timbres est toujours limpide et une place conséquente est accordée au silence. Une œuvre riche qui navigue à travers des espaces sonores profonds et envoutants, comme à travers un long fleuve vert, une pièce qui sait en résumé voyager à travers des espaces expérimentaux et radicaux certes, mais toujours musicaux, car le timbre est réellement considéré comme une caractéristique musicale et artistique, et non comme un espace de refus catégorique de la musicalité. Un voyage extrême et passionnant, recommandé!