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eRikm & Catherine Jauniaux - Mal des Ardents/Pantonéon

ERIKM & CATHERINE JAUNIAUX - Mal des Ardents / Pantonéon (Mikroton, 2013)

Autant le dire tout de suite, je n’arrive pas du tout à apprécier les chanteurs et vocalistes dans la musique improvisée. En France, j’ai l’impression de manière quasiment systématique que chaque chanteuse est une énième émule de Berberian. Donc aux premiers abords, quand j’ai entendu ce duo avec Catherine Jauniaux à la voix et eRikm aux platines et live-sampling, ça n’a pas été facile. Et puis assez vite, on se laisse emporter par la virtuosité d’eRikm, par ses collages de samples dynamités  issus du free jazz, par ses beats de hip-hop et ses improvisations survoltées. Et puis on se dit très vite aussi que les improvisations vocales de Jauniaux collent très bien avec l’univers d’eRikm, que c’est bon d’entendre ces collages de chants traditionnels, ces borborygmes et ces récitations poétiques.

Le duo propose un double CD d’enregistrements live réalisés en 2010 – une publication peut-être un peu datée, mais qui en valait le coup quand même. Le mélange entre l’improvisation sur platines et la voix est assez surprenant en fait. Déjà, le langage développé par eRikm a quelque chose de saisissant (de par sa virtuosité et son originalité), mais c’est aussi intéressant de voir une chanteuse réussir à dialoguer sans accroc avec eRikm, de voir les deux langages se confronter en toute simplicité, avec douceur j’ai envie de dire. Ce n’est pas que les sons se ressemblent, mais la collaboration semble aller de soi, elle semble naturelle. Comme si la voix était un prolongement des samples par moments, ou comme si eRikm accompagnait le chant avec un instrument traditionnel.

Sampling, platines, voix, chants, techniques étendues, collages, improvisations libres. Le tout se mélange en une sorte de chaos organisé, en une forme maîtrisé de spontanéité où chacun fait attention au développement du langage de l’autre. Une suite souvent énergique de 18 pièces où le free jazz côtoie les musiques traditionnelles, où la musique électroacoustique flirte avec la chanson, dans un esprit spontané et fertile d’improvisation libre comme on aimerait en entendre plus. 

d'autres cordes

Après un bref séjour au beau milieu du Périgord noir et de ses alentours - territoire hallucinant pour ses vestiges préhistoriques, antiques et médiévaux - ainsi que dans les Causses du Larzac - territoire géographiquement ahurissant quant à lui -, je me remets à écrire des chroniques. On recommence donc avec trois disques beaucoup plus modernes, qui ne puisent pas vraiment leur inspiration dans le passé. Trois disques électroniques et électroacoustiques produits par Franck Vigroux (qui est basé en Lozère), sur son label D'autres cordes.


annabelle playe - matrice (d'autres cordes, 2012)

Annabelle Playe est une artiste pluridisciplinaire qui chante, écrit et compose des musiques électroacoustiques. Pour son premier album matrice, elle nous propose 14 pièces électroniques et électroacoustiques composées en 2011. Une suite de miniatures/vignettes plutôt variées. Les ambiances diffèrent parfois du tout au tout, on peut se trouver plonger dans des territoires électroniques purs, rythmés, industriels et agressifs, ou bien sur des terrains électroacoustiques plus "sérieux" et expérimentaux qui traitent les bandes magnétiques directement à la main. Mais le plus souvent, les matériaux électroniques et électroacoustiques s'entremêlent indistinctement pour former des univers à tendance ambient et originaux. Une musique qui peut être lente et continue, mais aussi rapide et rythmée, agressive ou douce. Mais dans tous les cas, la matière sonore est explorer avec originalité. La singularité d'Annabelle Playe est de reprendre certains codes esthétiques (de la musique concrète parfois, de la musique industrielle aussi, de la noise, techno, etc.) sans se contraindre ni se restreindre. Les différentes esthétiques présentes sont intégrées à la singularité d'Annabelle Playe, elles sont avant tout soumises aux intentions de la compositrice. Elles perdent ainsi leur caractère normatif tout en gardant leur puissance et leur intensité. Une musique rafraichissante, singulière, plaisante, et prometteuse.


franck vigroux - we (nous autres) (d'autres cordes, 2012)

Comme Annabelle Playe (qui participe à un morceau, très rock, de cet album), Franck Vigroux est quelque peu bercé dans les performances pluridisciplinaires (lecture-concert, vidéo-concert), mais son principal intérêt semble tout de même être la musique électroacoustique. En tant que compositeur et improvisateur, on peut le trouver à l'électronique, électroacoustique, guitare, percussions, platines, seul ou aux côtés de Marc Ducret, Zeena Parkins, Bruno Chevillon, ou encore Philippe Nahon (inoubliable dans le nihiliste Seul contre tous), pour des performances et des compositions entre le rock, la musique improvisée, le sound art et la noise.

we (nous autres) est un album solo qui n'est pas sans point commun avec matrice. Une suite de dix pièces où se succèdent des ambiances hétéroclites, variées et créatives. Du rock au breakcore, de la composition électroacoustique aux expérimentations bruitistes, quand tout n'est pas savamment mélangé et entremêlé avec un équilibre jouissif. Comme matrice, we (nous autres) peut tout aussi bien être calme, lent, continu, ambient, ou agressif, violent, rythmé, fracturé et discontinu. De l'électronique crade, lo-fi et archaïque succède à des pièces très propres, fines et claires. Un album inattendu qui sait également réutiliser les codes avec singularité, qui parvient à travailler les normes esthétiques comme un matériau sonore pur. Inventif, puissant, singulier, et jouissif. Du bon travail.


eRikm - Austral (d'autres cordes, 2012)

Nouvelle production d'eRikm, cette fois-ci en DVD. Austral est une œuvre multimédia pour orchestre, électronique, et vidéo. L'orchestre est ici l'ensemble contemporain Laborintus: Hélène Breschand à la harpe, Sylvain Kassap aux clarinettes, Franck Masquelier aux flûtes, Anaïs Moreau au violoncelle et Philippe Cornus aux percussions. Aux platines, électronique, direction et vidéo, on retrouve eRikm. Ce dernier est parti d'une suite d'images glanées en Amérique du sud, images de paysages urbains ou naturels. Des images modifiées et traitées comme une matière sonore dans le style d'eRikm: des manipulations qui transforment ces paysages en dessins proches de l'abstraction, parasitées jusqu'à ressembler à des traits et des formes dessinées au charbon, à des flaques d'aquarelle ou des palettes d'encre de Chine. Et c'est cette vidéo live qui sert de partition à l'ensemble Laborintus. Une partition graphique ouverte et indéterminée qui permet à chaque musicien de laisser libre cours à sa mémoire, ses habitudes, ses habitus, son corps, sa pensée, à travers des interprétations personnelles. Car le but d'Austral est pour eRikm de sortir de ses habitudes à lui. Travailler sur un matériau sonore préenregistré et préexistant ne lui suffit plus. Ici, il s'attaque à une matière humaine, l'ensemble Laborintus, une matière organique qui possède une mémoire singulière, des instruments particuliers, des désirs imprévisibles et des possibilités musicales surprenantes. Une matière au premier plan, mais qui forme aussi une sorte d'aplat qu'eRikm transforme, construit, déconstruit, manipule, bascule, monte, etc. Un échange organique entre plusieurs pratiques (montage vidéo, interprétation instrumentale ouverte, improvisation et manipulation électronique), entre plusieurs médias, mais surtout entre plusieurs individualités. Une composition ouverte à de multiples possibilités.
ERIKM "Austral" from dautrescordes on Vimeo.

eRikm/Michel Doneda - Razine (Monotype, 2011)

J'imagine que tous les lecteurs de ce blog ont déjà entendu et vu à plusieurs reprises aussi bien eRikm que Michel Doneda. Rien de commun entre leurs instruments (platines, sampleurs et électronique pour le premier, saxophones soprano et sopranino plus radio pour l'autre), mais là où les deux improvisateurs français se rejoignent, c'est dans la virtuosité et l'étalage de savoir-faire. Après le duo réductionniste Butcher/Nakamura, Monotype nous propose donc Razine, suite de trois improvisations électroacoustiques puissantes et épileptiques.

Enregistrement live de deux pièces de vingt minutes chacune et d'un court rappel, Razine est constitué d'improvisations souvent très énergiques, mais qui peuvent aussi être calmes et méditatives à certains moments, même si elles sont la plupart du temps plutôt kaléïdoscopiques voire dadaïstes. Si les univers se succèdent sans continuité à un rythme parfois vertigineux, il n'y a pas de rupture entre les deux instrumentistes qui tentent continuellement de fusionner, et c'est dans la dynamique que la symbiose est la plus achevée, chacun venant toujours renforcer la dynamique de chaque proposition musicale/sonore. Par contre, chaque proposition est systématiquement fracturée par celle qui lui succède, d'où l'aspect perpétuellement kaléïdoscopique de ces improvisations. 

Les propositions et les territoires investis par eRikm & Doneda sont vastes et variées: du léger souffle craquelé et cuivré de Doneda à ses harmoniques vertigineuses et ses boucles puissantes ainsi que sa radio, en passant par les innombrables collages jazzy, breakcore, romantiques , et techno - typiques d'eRikm - et ses manipulations et dégradations d'archives radiophoniques et de disques; on ne sait plus vraiment où donner de l'oreille ni à quoi s'attendre malgré l'absence de renouvellement technique. C'est plutôt du côté du relief produit par les différentes dynamiques que dans la matière sonore elle-même qu'il faut chercher quelque chose de frais et de puissant en fait.

Grand collage improvisé et épileptique de projectiles sonores, de techniques étendues, de virtuosité  et de dynamiques variées, Razine n'est certes pas marquant pour sa nouveauté, mais il demeure un disque puissant, explosif et jouissif.

eRikm & Norbert Möslang / Rhodri Davies & Mark Wastell / El Infierno Musical

eRikm / Norbert Möslang - Stodgy (Mikroton, 2011)

Stodgy, c'est trois pièces assez courtes enregistrées dans les années 2000 avec la moitié de poire_z, soit eRikm et Norbert Möslang (membre également de Voice Crack, le légendaire groupe d'improvisation noise suisse). J'ai presque envie de dire heureusement, ce disque n'est pas long, car les trois morceaux présentés ici sont violents, et n'offrent pas beaucoup de répit et/ou de repos aux auditeurs. Trente minutes de triturations électroniques et numériques, de larsens contrôlés et de crépitements assourdissants, de bruits blancs et de drones, de rythmiques proches du breakcore et du hardcore. Musique résiduelle en quelque sorte cette fois encore, une musique que l'on doit aux imperfections de toute sorte d'appareils pouvant multiplier les fréquences audibles ou non. eRikm muni d'un 3k-pad, de boucles numériques, et d'électroniques d'un côté, de l'autre, Möslang avec son installation électronique défaillante; le duo ne fait pas dans la dentelle mais tisse un réseau très dense de fréquences stridentes, grinçantes, violentes, puissantes et agressives, accompagnés parfois de souvenirs évanescents et dadaïstes de musiques de rave. C'est d'ailleurs ici que l'on reconnait le mieux eRikm et ses intenses collages hystériques et épileptiques.

Trois collages denses et intenses, d'une agressivité puissante, d'une violence exceptionnellement agréable, parfaitement mixés et masterisés par eRikm et Giuseppe Ielasi. Boucles, rythmiques, tissage nodal de fréquences stridentes et résiduelles, bruit blanc et larsens, s'enchaînent pendant trois morceaux avec une logique toujours surprenante, dans des structures rebondissantes et hyperactives. Recommandé!

Tracklist: 1-Stinger / 2-Aérolithe / 3-Micelle

Rhodri Davies/Mark Wastell - Live in Melbourne (Mikroton, 2011)

Par rapport au duo eRikm/Norbert Möslang, la musique proposée ici par le duo Davies/Wastell est déjà plus surprenante. Première trace publiée de leur collaboration, les deux musiciens quittent leur instrumentarium  habituel pour s'adonner à des expérimentations électroacoustiques: tandis que le harpiste Rhodri Davies use de l'électronique lo-fi, le violoncelliste Mark Wastell déploie un large éventail de sources sonores allant des lecteurs CD et MD aux micro-contacts et hauts-parleurs en passant par des céramiques, des cloches et des pré-enregistrements.

Les textures travaillées ici ne ressemblent donc pas à celles qu'ils pouvaient auparavant déployer aux côtés de John Butcher par exemple, mais quand même. La même attention est toujours portée à chaque couleur sonore considérée comme une matière physique à part entière, capable de produire de nouvelles formes de beauté et de poésie, mais également, et surtout, de musique. Plus précisément, ce Live est construit à partir d'une seule pièce continue d'une trentaine de minutes. Pas vraiment un drone, mais tout de même linéaire, cette pièce est composée de plusieurs séquences qui se succèdent, séquences souvent composées de matériaux discrets et subtils, de crépitements légers, de bourdons fantomatiques, de sons sans sources sonores, proches parfois des nouvelles formes d'improvisations électroacoustiques telles que les développent Ryu Hankil ou Richard Kamerman, mais ceci seulement au niveau du matériau sonore, et non au niveau de la structure moins fracturée et plus linéaire que chez ces derniers. Ceci-dit, il y a quand même de nombreuses séquences, mais qui s'enchaînent et se succèdent avec fluidité. Assez inégale à mon goût, cette pièce certainement improvisée a tout de même retenue mon attention pour le puissant crescendo final, cette coda intense et apocalyptique plutôt bouleversante, ainsi que pour de nombreuses textures et la sensibilité du dialogue.

Peut-être inégale, une pièce qui reste cependant riche de contrastes, de reliefs, et de trouvailles sonores et interactives. Riche et innovant, ce Live offre tout de même une musique curieuse et créative.

 El Infierno Musical - A tribute to Alejandra Panzarnik (Mikroton, 2011)

Encore plus surprenant que le duo Davies/Wastell:  le dernier projet de Christof Kurzmann, El Infierno Musical, hommage à la grande poète argentine, Alejandra Pizarnik. Le groupe est composé de Kurzmann à la voix, électronique (et saxophone alto puis guitare électrique sur deux pistes), Ken Vandermark au saxophone ténor, à la clarinette et à la clarinette basse, Eva Reiter à la viole de Gambe, Clayton Thomas à la contrebasse et Martin Brandlmayr à la batterie et au vibraphone. Chacun de ces musiciens est célèbre dans les milieux du free jazz et du réductionnisme, mais El Infierno Musical, contre toute attente, est un recueil de chansons tirées de l’œuvre éponyme de Pizarnik.

Évidemment, c'est plutôt déroutant au départ: Kurzmann scande des poèmes, les rythmiques sont discrètes, simples et précises, les solos de Vandermark sont très lyriques et mélodieux, la basse retrouve sa fonction harmonique et accompagnatrice, etc. A considérer cette suite comme une œuvre expérimentale, on ne peut que difficilement s'enthousiasmer, car Kurzmann utilise dans son écriture des langages connus de tous, plus qu'un pied de nez à l'improvisation non-idiomatique. Cependant, il faut considérer, il me semble, EIM comme une suite de chanson avant tout, et c'est à partir de ce point de vue que leur intérêt peut apparaître. Extérieurement à la musique, c'est déjà plus que surprenant d'entendre la plupart de ces musiciens interpréter des chansons, c'en est même presque ahurissant tellement on était habitué à autre chose. Quant à la musique, en-dehors de la voix de Kurzmann que je n'apprécie pas particulièrement, ça m'a paru très rafraichissant d'utiliser des techniques de jeux et d'écritures propres aux musiques improvisées (jazz, réductionnisme, free jazz) comme des improvisations collectives, des chorus où chaque instrument peut quitter sa fonction traditionnelle, aux musiques improvisées mais également à certaines musiques populaires (chanson, rock) comme des mesures en 4/4, des ostinatos, etc. Un grand coup de frais pour la chanson, mais surtout un pari très risqué pour ce type de musiciens qui n'arrivera pas forcément à convaincre leurs admirateurs habituels. En tout cas, l'accompagnement musical est simple, sobre, humble mais effectué avec précision, attention et sérieux, tandis que les séquences plus improvisées sont interprétées avec personnalité et chaleur.

Pour ce premier vinyle sur le label Mikroton (également disponible en CD), Kurzmann a su produire une musique très surprenante, et innovante, en revenant paradoxalement à une musique traditionnelle. Je ne pense pas que Panzarnik ait connu le free jazz, ni si elle était amatrice de musiques improvisées au sens large, donc au premier abord, ça me paraît judicieux de lui rendre hommage sous la forme de chansons tout en utilisant des techniques personnelles et créatives. Un album osé, franc, et aventureux - à sa manière - si simple, chaleureux et honnête qu'il pourrait paraître provocant... A l'image du collage influencé par Bosch qui orne la pochette: une curiosité!

Tracklist: 1-El infierno musical / 2-Ashes I / 3-Dianas tree / 4-Para Janis Joplin / 5-Cold in hand blues / 6-Ashes II