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Clayton Thomas

THE AMES ROOM - In St Johann (Gaffer, 2013)
Bon, je ne crois qu'il soit utile de présenter ici The Ames Room, trio avec Clayton Thomas, Will Guthrie et Jean-Luc Guionnet : les publications comme les concerts qu'ils ont fait ces deux ou trois dernières années ont assez fait parler de The Ames Room, en France comme ailleurs, et je pense que la plupart des lecteurs de ce blog ont déjà entendu leur travail. Tout ça pour dire que je ne m'étalerai pas sur ce nouveau disque publié en vinyle, même si c'est je pense le meilleur qu'ils aient enregistré à ce jour.

Par rapport aux précédents, In St Johann est peut-être moins obstiné et moins répétitif. Des répétitions il y en a encore, mais les motifs sont plus courts, ils sont rapidement modifiés, chacun passe plus vite à autre chose. Le trio conserve l'utilisation obstinée de motifs, mais là c'est plus urgent, plus sauvage. Et pourtant, sauvage et urgent, The Ames Room l'a toujours été avec l'alto ultra sec et incisif de Guionnet, l'intensité inépuisable de Will Guthrie, et la basse lourde et entêtante de Clayton Thomas. Sauf qu'ici, à rapidement modifier les patterns, l'urgence est encore plus flagrante. 

Le plus impressionnant avec ce trio, c'est que même dans les périodes de "creux" (lors du duo basse/batterie de quelques dizaines de secondes au début de la deuxième face par exemple), l'intensité est toujours culminante. The Ames Room, c'est l'art de la puissance répétée et inlassable, l'art d'une musique qui se ressemble mais ne se fatigue jamais, un climax continu et une volonté de se donner corps et âme dans le trio, c'est lourd, urgent, et puissant. Le trio ressemble à du free jazz de par l'instrumentation, mais là où le free jazz tendait vers une certaine urgence et une certaine puissance, The Ames Room n'y va pas, il n'y a pas de progression, The Ames Room est en plein dedans et n'a pas besoin de tracer le chemin. The Ames Room reste au point culminant et n'en bougepas, le trio est là où l'intensité est la plus forte, là où la puissance est maximale et inépuisable. Excellent et addictif.

STRIKE - Wood, Wire & Sparks (Monotype, 2013)
Autre trio avec le contrebassiste Clayton Thomas, Strike est une formation australienne menée par le violoniste Jon Rose, avec un second contrebassiste : Mike Majkowski (auteur d'un excellent solo paru il y a un ou deux ans). Wood, Wire & Sparks est le premier enregistrement de cette formation, publié en vinyle encore par le label monotype.

Si l'instrumentation est plutôt originale (deux contrebasses et un violon), et les musiciens chacun aussi virtuose l'un que l'autre, les six improvisations proposées sur ce disque ne m'ont pas plus enchanté que ça. Strike propose de l'improvisation libre à tendance assez réactive et énergique, qui explore les différentes dynamiques et possibilités des cordes (pizzicatto, archet, jeu rythmique, contrebasse frappée, préparations sur les instruments, jeu mélodique, longues harmoniques, etc.). C'est impressionnant de virtuosité et le trio sait explorer chaque instrument à fond, mais j'ai l'impression qu'ils en font souvent trop. Hormis peut-être sur la dernière pièce qui offre un peu de répit, de silence, d'espace, et d'air, et même des bribes fantomatiques de mélodie - chaque improvisation joue sur l'interaction entre les trois musiciens, sur la distinction prononcée des voix, et on est vite saturé d'informations, d'autant que la plupart du temps, le trio joue avec puissance et énergie et forme une musique joyeusement chaotique faite de surprises constantes. Une musique qui pourra plaire aux amateurs d'improvisation libre très énergique et réactive, violente et virtuose ; il faut aimer les démonstrations de force en somme - et le violon aussi (dont l'usage en improvisation libre n'est pas si évident...).

THE ASTRONOMICAL UNIT - Super Earth (Gligg, 2013)
Dernier projet autour du contrebassiste australien résidant aujourd'hui à Berlin, The Astronomical Unit est un trio qui regroupe trois membres actifs de l'improvisation libre européenne : Clayton Thomas toujours, à la contrebasse, Matthias Müller au trombone, et Christian Marien à la batterie. 

Cette fois, c'est un CD, un disque qui comprend deux longues pistes d'une vingtaine et d'une trentaine de minutes. Les deux improvisations sont composées de manière similaires. On part de quelque chose d'assez abstrait, avec une pulsation sous-jacente à la batterie, des notes très longues à la contrebasse et des interventions discrètes du trombone. Et petit à petit, le groupe prend forme, le dialogue s'établit, la structure et la cohésion apparaissent de plus en plus clairement. Si chaque début ne propose que peu de repères musicaux traditionnels et s'apparente à de l'improvisation libre pas très éloignée du réductionnisme, au fur et à mesure, ça devient de plus en plus énergique, la pulsation est de plus en plus marquée et présente, soutenue par la contrebasse, avec un trombone qui n'est pas loin de swinguer. Et on arrive très vite à quelque chose de lourd, de gras, comme un bon morceau de post-hardcore ou de hip-hop, mais fait par un trio basse/batterie/trombone. The Astronomical Unit propose de la musique improvisée, mais sans exclure des rythmiques et des patterns puissants, dansants, et jouissifs. De l'impro libre toujours, mais aussi joyeuse et dansante, chaude et dynamique, pulsée et aguichante. Bon travail, je suis curieux d'entendre la suite de ce trio en tout cas. 

Je profite de ces chroniques consacrées à Clayton Thomas pour rapidement parler du dernier hors-série du son du grisli. Le site est connu pour ses nombreuses chroniques quotidiennes à propos de musiques improvisées et expérimentales, écrites par Guillaume Belhomme, Guillaume Tarche, Pierre Cécile, Luc Bouquet, et d'autres. De temps en temps, et aujourd'hui pour la onzième fois apparemment, le site publie une version papier intitulée hors-série. Chaque hors-série est consacré à un instrument, et c'est aujourd'hui au tour des contrebassistes d'être à l'honneur. J'en parle ici, car aux côtés de Barre Philips, Joëlle Léandre, William Parker, Peter Kowald, Barry Guy et Werner Dafeldecker, on retrouve le jeune Clayton Thomas encore. 

La revue propose une suite de portraits de chacun des musiciens, des portraits dithyrambiques, plus ou moins axés selon les écrivains sur la biographie des musiciens, sur leur collaboration, sur des caractéristiques ésthétiques ou des particularités historiques. Outre ces courts protraits, plusieurs chroniques de disques sélectionnées sur le site du son du grisli sont proposées à la suite de chaque présentation, des chroniques qui reflètent l'importance des musiciens aussi bien que l'enthousiasme des chroniqueurs. La sélection des contrebassistes est intéressante car elle présente un large éventail des possibilités esthétiques présentées par les musiciens : on passe des musiciens historiques tel que Barre Philips au jeune virtuose acclamé qu'est Clayton Thomas, on passe de ceux qui ont fait leurs armes dans le free jazz et le jazz à ceux qui ont été plus proches de la musique contemporaine, et les passerelles entre chacun de ces mondes sont bien mises en avant. Intéressant.

creative sources 2

WILLERS/KNEER/MARIEN - Nullis Secundus (creative sources, 2012)
Andreas Willers (guitares acoustique et électrique), Meinrad Kneer (contrebasse) et Christian Marien (batterie) forment un trio allemand d'improvisation libre. De l'improvisation libre assez éclectique qui tire ses racines du jazz (pour le phrasé rythmique de Willer à la guitare acoustique), du rock et de la noise (pour les larsens et les aspects parfois répétitifs des percussions), ainsi que des territoires plus réductionnistes pour les longues nappes de cymbales frottées et les nombreuses techniques étendues à la basse.

Les neuf improvisations proposées sur Nullis Secundus sont assez variées donc. Mais la plupart du temps, c'est surtout énergique et réactif. De nombreux éléments se côtoient, dans un jeu de question-réponse loin d'être homogène, mais où l'écoute est tout de même sensible et attentive. Une superposition de modes de jeux et d'esthétiques compose ces improvisations, méthode assez courante et de plus en plus lassante. Ce n'est pas vraiment mauvais, mais c'est pas non plus palpitant ni très excitant : les trois instrumentistes mettent beaucoup d'énergie dans leurs improvisations, leur jeu est plutôt intense, mais ces impros manquent souvent de tension, manquent d'un quelque chose qui maintienne et retienne l'attention.

BLEAK HOUSE - Dark Poetry (creative sources, 2012)
Bleak House, ce sont trois musiciens norvégiens, une instrumentation classique pour une musique inattendue. Dag-Filip Roaldsnes au piano, Kim-Erik Pederson au saxophone alto, et Tore T. Sandbakken à la batterie et aux percussions. Un trio sax/piano/batterie paru chez creative sources, à quoi pourrait-on s'attendre d'autre qu'à un énième trio d'improvisation libre ou de free jazz ? Sauf que... non, Bleak House propose quelque chose de vraiment inattendu avec Dark Poetry.

Bleak House est un trio qui sort de nulle part pour proposer du neuf : une musique que l'on pourrait qualifier de romantisme abstrait en quelque sorte. Le piano est la plupart du temps mélodique, il joue de courtes phrases cellulaires, aérées et modales, sur un tempo lent et aéré, où les couleurs des modes sont aussi importantes que les résonances des cordes. L'influence de Feldman (à qui une des pièces est dédiée) interprété par Tilbury ne semble pas loin pour ce trio qui propose des improvisations semblant imiter l’expressionnisme abstrait en musique. Sauf que les modes utilisés rappellent aussi bien Debussy que la construction en cellule répétitive peut faire penser à Feldman, et que de nombreux éléments proviennent aussi de l'improvisation libre et du réductionnisme. Car il ne faudrait pas oublier la présence de l'alto et des percussions qui soutiennent et amplifient les éléments abstraits, et leur confère une puissance lyrique surprenante, un lyrisme sonore qui va au-delà des mélodies aériennes et fantomatiques du piano. La musique semble décomposée, quand un des instrumentistes s'occupe d'explorer le timbre, l'autre s'occupe de la pulsation et le dernier de la mélodie. Une division du travail qui rend chaque élément exceptionnellement inense.

La richesse et la complexité des superpositions romantiques ainsi que le lyrisme sont présents aux côtés d'exploration sonore minutieuse et répétitive. Ce ne pas totalement abstrait, ni mélodique, l'important ne réside ni dans le timbre ni dans les couleurs, ni dans le système modal ni dans l'improvisation ; l'important et la force de ces 14 pièces résident surtout dans l'imbrication subtile et poétique de ces éléments. Un imbrication qui leur rend à tous un hommage poignant. Conseillé.

Goyvaerts/Morgan/Van Buggenhout - White Smoke (creative source, 2012)
Mike Goyvaerts (batterie, percussions, jouets), Jeffrey Morgan (saxophones soprano & ténor), Willy Van Buggenhout (synthétiseur EMS) ne sont pas sans faire penser à un grand trio d'improvisation libre européenne : le trio Brötzmann/Van Hove/Bennink (et notamment le FMP 130, un des albums d'eai les plus marquants pour moi). Goyvaerts/Morgan/Van Buggenhout proposent des improvisations radicales, aventureuses et très énergiques. Un saxophone nasillard, des percussions qui renouvellent constamment leur timbre et changent toujours d'intensité, un synthétiseur non dénué d'humour qui va chercher tout ce qu'il peut trouver. Et c'est ce mélange d'humour, de créativité et d'agressivité qui rappelle le légendaire trio de Brötzmann.

Le dialogue n'est pas évident entre les trois musiciens, leur monde n'a pas grand chose à voir, mais ils arrivent tout de même à créer une forme qui paraît paradoxalement aussi chaotique qu'unifiée. Chacun a son style, son approche, ses limites, autant d'éléments surtout déterminés par leur instrument, mais ils arrivent tout de même à s'unir grâce à une écoute très réactive et une interaction sensible où chacun place ce qu'il peut placer au moment opportun. D'où les nombreux dialogues à deux qui parcourent ce disque, d'où l'absence du troisième ou le cantonnement régulier à un rôle d'accompagnement. Tout n'est pas possible, et c'est cette difficulté à s'unir qui donne du charme à ce disque. Une difficulté surmontée surtout rythmiquement, mais aussi par des attaques similaires, une énergie toujours égale, et un humour commun. C'est pas mal du tout, même si je dois l'avouer, il se peut aussi que je sois surtout sous le charme de l'aspect complètement décalé et souvent humoristique, parfois carrément extraterrestre, de l'utilisation des synthés en impro libre - instrument que je trouverai toujours hallucinant...