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MICHEL DONEDA

Doneda / Lasserre / Pontevia - Miettes et Plaines (Petit Label, 2012)

Enregistré au cœur du vignoble de Saint-Emilion dans les chais d'un château, Miettes et Plaines, publié par le Petit Label, est un concert à l'instrumentation plutôt originale. On y retrouve Michel Doneda aux saxophones soprano et sopranino (ainsi qu'à la radio) entouré de deux percussionnistes: Didier Lasserre (caisse claire et cymbales) et Mathias Pontevia (batterie horizontale).

Un casting impressionnant, pour une musique étonnante et poétique. Les trois musiciens nous proposent ici un voyage éclairé, aéré, et spacieux. Des improvisations calmes, qui se baladent avec langueur sur des coteaux de peaux et des sommets d'harmoniques et de polyphoniques. Ceci-dit, l'intensité et la puissance son parfois de la partie, et ces moments sont tout aussi jouissifs. La notion d'espace est appréhendée avec finesse, jamais les trois musiciens ne se marchent dessus, chacun a sa place, une place qu'il tient souvent sur la longueur. Les idées sont tenues longtemps, et se chevauchent parfois, ou sont appuyées par une autre idée. Place au silence, aux dynamiques surprenantes et hautes en reliefs et en couleurs. Des couleurs qui ne manquent pas grâce à la virtuosité de chacun, aux techniques étendues multiples et connues de Doneda, à la persévérance de Lasserre, et à la sensibilité de Pontevia qui manipule peaux et cymbales avec un sens de l'à-propos détonant. Comme chacun de ses compagnons j'ai envie de dire en même temps. Car oui, l'écoute est profonde, tout comme l'écoute du lieu, de l'espace, ainsi que l'attention aux textures - individuelles et collectives, au silence et aux résonances. La rencontre improbable de ces instruments est donc surprenante pour ces aspects, pour tout cet espace très dégagé qui se déploie sous nos oreilles, pour cette unité et cette cohésion dans les textures, pour la langueur et la douceur de cette errance dans les coteaux de Saint-Emilion.

Michel Doneda & Pierre-Olivier Boulant - Sopranino/Radio (Fringes, 2003)

A l'occasion de la sortie de ce nouveau trio plutôt excellent, j'en profite pour revenir sur un ancien projet de Michel Doneda paru il y a maintenant dix ans. Il s'agit donc ici d'un duo encore plus surprenant, aujourd'hui encore, un duo comme son titre l'indique pour saxophone sopranino et radio, ou "microphonographies", en compagnie de Pierre-Olivier Boulant.

Un projet franchement étonnant donc, notamment dans sa structure. En effet, Sopranino/Radio est composé de 63 pièces qui ne durent pas plus d'une minute, et d'une longue pièce de 40 minutes. Un format singulier, pour des pièces qui se suivent sans que l'on remarque tellement les coupures. Un rythme particulier s'installe, le rythme d'une fresque minimaliste où les très discrètes "phonographies" de Boulant se fondent littéralement dans le saxophone sopranino de Doneda. Souffles et fréquences radios se confondent aussi bien que les harmoniques avec les fréquences suraiguës. Dans la dernière pièce, les textures ne sont jamais développées très longtemps, un silence les coupe avant de passer à autre chose, une autre chose abstraite et assez proche de ce qui la précédait. C'est pourquoi il est difficile de vraiment délimiter cette pièce des autres qui sont construites de la même manière, des touches colorées et des points minimalistes qui se ressemblent et se succèdent à l'infini.

Un duo remarquable et étonnant qui ne perd ni de sa fraîcheur ni de sa singularité dix ans après.

Mathias Pontevia - Laminaire (Un Rêve Nu, 2011)


Mathias Pontevia: batterie horizontale

Deuxième publication sur le label d'Heddy Boubaker, Laminaire est tout d'abord un drôle d'objet, très beau et pour le moins singulier: une "sélection de petits objets, de photos, de collages etc incrustés dans un disque en résine transparente de diamètre 13,5 cm et 2 cm d'épaisseur environ" réalisée par l'artiste Zéhavite Cohen, chaque "pochette" est unique et constitue ainsi une "œuvre d'art". Quant au soliste, Mathias Pontevia, c'est un batteur du sud de la France (Bordeaux) qui collabore régulièrement avec Heddy Boubaker et Nusch Werchowska au sein du trio WPB3 (voir la chronique ci-dessous), ainsi qu'avec Bertrand Gauguet ou Jean-Sébastien Mariage. Comme je le disais déjà à propos de A Floating World, Pontevia a évolué au sein d'un univers fortement marqué par l'influence de Lê Quan Ninh: sur ces neuf pièces de 2 à 13 minutes, il n'utilise qu'une batterie réduite à un strict minimum, mais en même temps, il sait intégrer de nombreux objets et de multiples techniques.

A la base de ces pièces, il y a tout d'abord un tom basse, fondamental, primordial, profond et évidemment, grave. Pontevia en frotte la peau, la percute, la simule et la déploie parfois avec délicatesse, d'autres fois avec témérité, mais toujours respectueusement et sensiblement, comme si ce bout de batterie avait une signification émotionnelle particulière et intime pour le percussionniste. Mais la peau n'est pas seule, elle se déploie à travers son cadre, des cymbales, des gongs et de nombreux objets idiophoniques: Pontevia détourne les objets, les assemble, et les fait vivre avec finesse et poésie, avec musicalité. Chaque outil musical semble posséder des potentialités infinies, abyssales, grâce aux multiples approches sonores qui passent par le frottement et la percussion des peaux, l'analyse des harmoniques aux cymbales frottées, les glissandos des gongs, l'interaction entre les différents types de percussions, etc. Dans toute son étendue, la batterie horizontale de Pontevia est analysée, puis synthétisée, pleinement développée et déployée. Chaque pièce atteint une profondeur abyssale à travers des dynamiques différentes dues aux caractéristiques toujours singulières des timbres travaillés sur chaque piste. Cette profondeur, ainsi que l'originalité des timbres et des idées, permet à ces pièces d'atteindre chaque fois une énergie intense et puissante.

Laminaire développe neuf pièces d'une richesse surprenante où chaque idée prend une profondeur envoutante, une exploration sonore qui n'est pas exempte de poésie et de musicalité, de sensibilité et d'émotions. Quelle joie d'entrevoir l'étendue des possibilités restantes sur les percussions; apparemment, Mathias Pontevia sait rendre l'auditeur absolument enthousiaste lors de sa submersion à l'intérieur de l'univers mental et sonore du percussionniste bordelais, un univers chaleureux et raffiné, intelligent, soigné et précis. Absolument recommandé!

Écoute possible de l'ensemble des pièces sur le site d'Un Rêve Nu.

Tracklist: 01-Career / 02-Turbine / 03-Le cheval et le Serpent / 04-Baie d'Along / 05-Saccharomyces Cerevisiae / 06-Vecteur / 07-Koinê / 08-Did He Loose Air? / 09-Meet The Brush

Heddy Boubaker, Mathias Pontevia, Nusch Werchowska (WPB3) - A Floating World (Mikroton, 2011)



Heddy Boubaker: saxophones alto & basse
Mathias Pontevia: batterie horizontale & percussions
Nusch Werchowska: piano & objets

A floating world, publié par le label russe Mikroton, réunit pour la seconde fois le trio WPB3, composé de  trois explorateurs sonores français radicaux et extrêmes. Mathias Pontevia, comme son camarade Sébastien Bouhana, se situe dans la droite lignée de Lê Quan Ninh, à ses côtés, la pianiste rennaise Nusch  Werchowska explore l’intérieur d’un piano préparé à l’aide d’objets, pendant qu’Heddy Boubaker déploie de nombreuses techniques étendues au saxophone, techniques riches et jamais gratuites.

Au total, plus d’une heure d’improvisation libre répartie en quatre pièces; quatre pièces minimalistes où les interventions sont réduites au minimum, où l’écoute atteint une attention sensible et extrême. Que ce soit pour un solo, un duo ou un trio, le silence est toujours présent, l’espace est aéré et ouvert à toutes sortes d’interventions : soniques, dynamiques, énergiques, rythmiques, voire silencieuses. Personne ne domine, la hiérarchie et le fonctionnalisme instrumental sont anéantis au profit d’une musique horizontale, à l’image des percussions de Pontevia. Différentes sortes de dynamiques musicales se succèdent et surgissent les unes des autres, de la masse sonore compacte et homogène à la répétition de cellules, en passant par des explorations timbrales où chacun se démarque de l’autre en adoptant un son bien spécifique. Toujours est-il que le principal atout de ces enregistrements réside dans l’attention portée à l’autre, dans l’écoute concentrée et les réponses justes qui forment une musique toujours très sensible, parfois pleine de délicatesse (envers les musiciens, ou envers le son), quand elle n’est pas d’une énergie débordante et agressive.

Qu’elles soient fortes et tendues, ou délicates et légères, ces improvisations sont toujours intenses et puissantes grâce à l’attention débordante dont fait preuve le trio WPB3 envers chacun des membres ainsi qu’à l’attention et la sensibilité portée au son lui-même en tant que phénomène sonore parfois indépendant de l’artiste lui-même et de sa volonté. Car le son paraît parfois surgir seul des instruments, et c’est à ces moments que, paradoxalement, la virtuosité des instrumentistes est la plus impressionnante, il n’y a pas vraiment autonomisation du son, mais un effacement volontaire de la personnalité devant la potentialité émotionnelle du timbre. Je me suis retrouvé complètement émerveillé, voire envouté,  devant la richesse et la profondeur des sonorités et des timbres déployés durant ces improvisations qui, en plus, varient constamment dans leur dynamique et leur énergie. La musique n'est pas noyée dans l'abstraction même si elle est souvent abstraite, il y a une forme de chaleur toujours présente due à l'interaction, une interaction très sensible et délicate où attention et concentration permettent aux individualités d'émerger collectivement et horizontalement sans se fondre dans le son. Une chaleur également due à un refus radical certes, mais aussi flexible, de la tradition: au piano comme au saxophone, des phrasés plus classiques peuvent émerger en-dehors des triturations du cadre, des souffles et des slaps; seule la batterie reste l'élément le plus abstrait, conformément à son usage traditionnel dans la musique occidentale.

Quatre pièces qui s'équilibrent dans les dynamiques, les timbres et les interventions en forme de chaise musicale. A l'image de la pochette, les trois musiciens forment trois couchent qui émergent, disparaissent, se succèdent, et se superposent les unes en fonction des autres; où présence et absence, son et silence, sont sur un terrain d'égalité et ont autant d'importance l'un que l'autre. Trois strates autonomes en apparence, où l'individualité reste présente, mais dont l'évolution reste toujours dictée par le tout des strates, par la musique elle-même. A floating world nous amène dans un territoire sonore très riche et profond en timbres, en processus d'interactions, comme en dynamiques, où l'écoute et l'attention sont d'une délicatesse et d'une sensibilité émerveillante.

Tracklist: 01-Liquicy Ride / 02-Deep South, White Heat / 03-No Difference Between A Fish / 04-The Wrinkles Of The System