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Daunik Lazro, Benjamin Duboc, Didier Lasserre - Sens Radiants

LAZRO/DUBOC/LASSERRE - Sens radiants (Dark Tree, 2014)
En 2011 je crois, le trio Lazro/Duboc/Lasserre inaugurait en beauté le label français dark tree. Il revient aujourd'hui sur le même label pour une longue improvisation enregistrée lors d'un festival périgordin. On retrouve donc Daunik Lazro au saxophone baryton, Benjamin Duboc à la contrebasse et Didier Lasserre à la batterie. Trois musiciens qui écument depuis des années les scènes "jazz et musiques improvisées" françaises et internationales. Trois musiciens qui ne font ni du free jazz, ni de l'improvisation libre à proprement parler, mais qui font leur musique, une musique personnelle et véritablement libre.

Dans le contenu, ces trois musiciens, surtout pour ce trio, ne cherchent pas vraiment à créer des sons inouïs, ils ne développent pas des textures incroyables et n'utilisent pas tant que ça de techniques étendues. C'est plutôt dans la forme et la composition que le résultat est inouï et recherché. Il s'agit d'improvisation qui se déroule de manière linéaire, mais le trio avance en toute liberté. La forme est inouïe au sens où les musiciens ne se refusent rien, et ne se posent surtout pas la barrière esthétique du déni des idiomes et des référents musicaux. On peut ainsi trouver des éléments mélodiques au saxo (avec les superbes phrasés hérités d'Albert Ayler), un ostinato à la contrebasse, et Lasserre n'hésite pas à utiliser des baguettes (fait de plus en plus rare chez les batteurs/percussionnistes de musiques improvisées). Et les rôles s'inversent pour un solo lyrique de contrebasse, pour une recherche sonore à la batterie, pour un pattern rythmique au saxophone. Les rôles s'inversent ou s'effacent, et c'est là que la gestion de l'espace paraît remarquable. Un espace jamais saturé, où chaque musicien peut se déployer entièrement, personnellement, avec tout son langage. Les musiciens savent s'écouter, mais savent surtout laisser la place nécessaire au libre déploiement de chaque personnalité.

En bref, il s'agit de musique improvisée certainement. On le reconnaît. Mais on s'en fout en même temps. Il s'agit avant tout de musique. D'une musique que seul ce trio peut faire, car elle est vraiment intime et personnelle, libre et spontanée (mais pas du tout au sens de l'improvisation non-idiomatique). Une liberté qui revendique le lyrisme et la mélodie, qui revendique ses origines et jouit de ses influences esthétiques. C'est beau, excessivement beau. Poignant je dirais même. Le trio Lazro/Duboc/Lasserre propose encore une fois une magnifique leçon d'improvisation, mais aussi une magnifique leçon instrumentale car chacun des musiciens sait utiliser son instrument de manière organique certes, mais aussi et surtout de manière très précise, savante et méticuleuse. Un trio qui sait aussi bien manier l'instrument que la musique elle-même ; qui sait aussi bien produire la beauté que créer de l'émotion. Littéralement ravissant et poignant, et donc vivement conseillé.

Steve Dalachinsky & Joëlle Léandre - The bill has been paid

STEVE DALACHINSKY & JOËLLE LEANDRE - The bill has been paid (Dark Tree, 2013)
Difficile de tenir un blog soi-disant sur les musiques improvisées sans parler de Joëlle Léandre au moins une fois. Ça sera chose faite donc. La plupart des lecteurs la connaissent déjà certainement, c'est certainement la contrebassiste la plus prisée dans les salles et les festivals français de "jazz et musique improvisée". Une musicienne incontournable, qui est bien évidemment techniquement irréprochable, il s'agit d'une très grande virtuose, qui parvient à toujours interagir avec spontanéité, justesse et puissance. Une très grande musicienne d'improvisation libre me direz-vous, seulement voilà, elle fait aussi partie de ces gens qui ne remettent pas forcément en question les formes de la musique, et véhiculent - parfois sans le vouloir, de nombreux clichés. Et The bill has been paid ne déroge pas à cette règle. La présence d'un poète pourrait laisser croire l'inverse, mais non, puisqu'il s'agit de Steve Dalachinsky, un proche de Matthew Shipp et de William Parker forcément...

Bon maintenant, j'arrête mon coup de gueule. Parce que voilà, on a Joëlle Léandre à la contrebasse, Steve Dalachinsky au texte et à la voix, et je trouve ça quand même plutôt bien. Il s'agit d'une musique belle, singulière et qui paraît même intime grâce aux spoken-words de Dalachinsky. C'est intense, l'écoute entre la contrebassiste et le poète est sensible. Seuls les interludes où Léandre propose des soli ont tendance à m'ennuyer. Mais le reste est quand même surprenant - et prenant. Une voix incisive et des textes bruts, soit des éléments parfaits pour dialoguer avec le jeu hyper réactif de Léandre. Donc autant dire que ça marche très bien.

Mais quand même. Je ne comprends pas l'admiration que cette contrebassiste suscite. OK, elle joue très bien ce qu'elle joue, c'est une très grande contrebassiste pleine de talent, aucun doute, mais d'ici à dire que c'est une grande musicienne, il y a encore un pas. Et ce pas ne me paraît pas franchi, j'ai juste l'impression d'entendre quelque chose mille fois rabattu, c'est peut-être très bien rabattu ici, mais déjà fait trop de fois (et ses émules n'arrêtent pas...). Heureusement, la voix de Dalachinsky permet de quitter un peu les sentiers de la musique improvisée, mais on reste encore en plein dans les clichés de l'improvisation libre, réactive et pseudo-décomplexée.

Ecoutez-le si vous voulez vous la jouer à une dégustation de Bourgogne avec des lecteurs de jazzman, ou si vous êtes vraiment fans de Léandre ou de musique improvisée réactive, sinon...

Eve Risser/Benjamin Duboc/Edward Perraud - En Corps (Dark Tree, 2012)

Le récent label français Dark Tree continue l'aventure avec un autre trio français de qualité. Il n'y a pas une grande prise de risque, les trois musiciens sont plutôt célèbres (du moins en France) et déjà bien documentés, mais il s'agit tout de même d'une formation de grande qualité, et d'une démarche assez fraîche. Ces trois musiciens sont Eve Risser (piano), Benjamin Duboc (contrebasse) et Edward Perraud (batterie).

Ces trois dernières années, un trio a déjà beaucoup marqué la scène free jazz française et internationale, je pense à The Ames Room, qu'on retrouve à chaque festival, et dans pas mal de salles... Et il semble que le trio Risser/Duboc/Perraud s'en inspire par certains aspects (on a déjà pu entendre Perraud et Duboc en trio avec Guionnet d'ailleurs, dans l'excellente formation The Fish). Car En corps se compose de deux improvisations - dont une très longue (35 minutes) plus une autre de 15 minutes -, deux improvisations assez linéaires et répétitives. S'agit-il encore vraiment de free jazz? Je ne sais pas, il n'y a plus vraiment de crescendos, il n'y a plus d'influence jazz, on retrouve beaucoup plus d'ostinatos, de rythmiques binaires, c'est également plus linéaire. A moins que le free ne prenne aujourd'hui un nouveau tournant? Un virage tribal et envoutant, fait de ritournelles, d'improvisations collectives rectilignes et brutales, extrêmement tendues et déterminées. Peu importe la définition peut-être. Avant tout il s'agit de musique. D'une musique corporelle et organique, d'une aventure sonore dirigée par un esprit de groupe et une concentration intense. Les deux pièces d'En corps sont comme une invitation à la danse, à la transe, à la communion. Communion des corps, communion de l'esprit et du corps, du son et de l'esprit, de la musique et du corps, une musique qui communie avec l'homme et le cosmos. 
Ne cherchez pas des timbres nouveaux ici, il ne s'agit plus vraiment d'expérimentation sonore. Mais d'une expérimentation avant tout humaine et musicale. Risser/Duboc/Perraud abordent la musique avec une grande sensibilité, non à l'interaction, mais à la communion entre chacun. Il ne s'agit pas d'écouter et de répondre à chacun, mais d'avancer ensemble, ensemble et rapidement, de manière déterminée. Et c'est l'auditeur qui se prend cette (petite) meute de musiciens acharnés en pleines tripes!

Deux pièces monotones aux premiers abords, car linéaires, mais qui se révèlent au fil des écoutes d'une cohésion et d'une sensibilité puissantes. Deux pièces primitives, tendues, organiques et puissantes. Mais surtout obsédantes et émotionnellement chargées. Je me surprends à augmenter le son à chaque écoute, à ne vouloir faire qu'un avec cette musique, à ne plus rien entendre d'autre surtout, pour pouvoir m'immerger intégralement dans ce flux musical exceptionnellement intense et humain. Cohésion, détermination, tension: autant d'éléments qui envoutent l'auditeur et peuvent le mettre par terre! Recommandé.

Informations et extraits: http://www.darktree-records.com/

Daunik Lazro, Benjamin Duboc, Didier Lasserre - Pourtant les cimes des arbres (Dark Tree, 2011)

Dark Tree est un nouveau label français qui, pour sa première publication, a très bien su choisir ses musiciens. Entendre Lazro, Duboc et Lasserre en même temps que les deux premiers publient un solo chez Ayler tombe à point, c'est en effet l'occasion de découvrir une nouvelle facette de ces musiciens, et pas la plus inintéressante. Inspirées d'un haïku du célèbre poète japonais Basho, ces quatre pièces, bien qu'ancrées dans le free jazz, tentent néanmoins d'aller plus loin et d'explorer de nouveaux horizons.

Si la formation instrumentale est classique, les modes de jeux et les structures le sont beaucoup moins. D'une part, la batterie est réduite aux seules cymbales et à la caisse claire, et le jeu est donc plus linéaire que percussif, plus timbrale que rythmique, et il en va de même pour la contrebasse qui n'assure ni fonction harmonique ni fonction rythmique avec ses sons continus et son archet lyrique. Quant à Lazro, les phrases qu'il développe déploient plus des qualités sonores et énergiques que mélodiques. Il y a donc de nombreux sons continus et linéaires, l'espace n'est que rarement saturé et l'interaction est à tendance symbiotique, mais on retrouve également des moments complètement free où chacun se lance des petites phrases très énergiques sans les développer, où la spontanéité reprend le dessus. Il y a en fait des variations d'intensités et de dynamiques énormes, de la nappe la plus sereine où chacun est en osmose, aux phrases agressives, criardes et puissantes. Le son du trio ne rappelle pas quelqu'un en particulier, mais les structures et le jeu sur les énergies peut tout de même rappeler le trio de Cecil Taylor durant les années 60 et 70, toutes ces pièces où les mouvements de dynamismes et d'intensités guident la structure et la forme de l'improvisation. D'ailleurs, même si ces quatre pièces font souvent appel à l'improvisation et à la spontanéité, les structures semblent écrites et les mouvements prémédités. Mais quelque soit le type d'improvisation (mélodique, libre, timbrale) à l’œuvre, l'interaction entre les trois instrumentistes marche très bien et les formes nouvelles rafraichissent cette tradition qui commence parfois à s'épuiser.

Quatre pièces de free jazz qui tentent de dépasser ce genre en réinventant des formes et en exploitant de nouvelles techniques musicales. Pour sa première référence, Dark Tree a fait assez fort en publiant ce trio aventureux et rafraichissant, libre et intelligent. Car Pourtant les cimes des arbres propose un free jazz créatif, original, sûr de lui, et virtuose; un album aussi plein de délicatesse et de sensibilité, où le fil narratif plonge le trio dans des territoires sinueux et magnifiques, escarpés et poétiques.

Tracklist: 01-Une lune vive / 02-Pourtant / 03-Les cimes des arbres / 04-Retiennent la pluie