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Eve Risser/Benjamin Duboc/Edward Perraud - En Corps (Dark Tree, 2012)

Le récent label français Dark Tree continue l'aventure avec un autre trio français de qualité. Il n'y a pas une grande prise de risque, les trois musiciens sont plutôt célèbres (du moins en France) et déjà bien documentés, mais il s'agit tout de même d'une formation de grande qualité, et d'une démarche assez fraîche. Ces trois musiciens sont Eve Risser (piano), Benjamin Duboc (contrebasse) et Edward Perraud (batterie).

Ces trois dernières années, un trio a déjà beaucoup marqué la scène free jazz française et internationale, je pense à The Ames Room, qu'on retrouve à chaque festival, et dans pas mal de salles... Et il semble que le trio Risser/Duboc/Perraud s'en inspire par certains aspects (on a déjà pu entendre Perraud et Duboc en trio avec Guionnet d'ailleurs, dans l'excellente formation The Fish). Car En corps se compose de deux improvisations - dont une très longue (35 minutes) plus une autre de 15 minutes -, deux improvisations assez linéaires et répétitives. S'agit-il encore vraiment de free jazz? Je ne sais pas, il n'y a plus vraiment de crescendos, il n'y a plus d'influence jazz, on retrouve beaucoup plus d'ostinatos, de rythmiques binaires, c'est également plus linéaire. A moins que le free ne prenne aujourd'hui un nouveau tournant? Un virage tribal et envoutant, fait de ritournelles, d'improvisations collectives rectilignes et brutales, extrêmement tendues et déterminées. Peu importe la définition peut-être. Avant tout il s'agit de musique. D'une musique corporelle et organique, d'une aventure sonore dirigée par un esprit de groupe et une concentration intense. Les deux pièces d'En corps sont comme une invitation à la danse, à la transe, à la communion. Communion des corps, communion de l'esprit et du corps, du son et de l'esprit, de la musique et du corps, une musique qui communie avec l'homme et le cosmos. 
Ne cherchez pas des timbres nouveaux ici, il ne s'agit plus vraiment d'expérimentation sonore. Mais d'une expérimentation avant tout humaine et musicale. Risser/Duboc/Perraud abordent la musique avec une grande sensibilité, non à l'interaction, mais à la communion entre chacun. Il ne s'agit pas d'écouter et de répondre à chacun, mais d'avancer ensemble, ensemble et rapidement, de manière déterminée. Et c'est l'auditeur qui se prend cette (petite) meute de musiciens acharnés en pleines tripes!

Deux pièces monotones aux premiers abords, car linéaires, mais qui se révèlent au fil des écoutes d'une cohésion et d'une sensibilité puissantes. Deux pièces primitives, tendues, organiques et puissantes. Mais surtout obsédantes et émotionnellement chargées. Je me surprends à augmenter le son à chaque écoute, à ne vouloir faire qu'un avec cette musique, à ne plus rien entendre d'autre surtout, pour pouvoir m'immerger intégralement dans ce flux musical exceptionnellement intense et humain. Cohésion, détermination, tension: autant d'éléments qui envoutent l'auditeur et peuvent le mettre par terre! Recommandé.

Informations et extraits: http://www.darktree-records.com/

Hubbub - Whobub (Matchless, 2011)


Frédéric Blondy: piano
Bertrand Denzler: saxophone ténor
Jean-Luc Guionnet: saxophone alto
Jean-Sébastien Mariage: guitare
Edward Perraud: batterie, percussion

Whobub est le quatrième album du quintet français Hubbub, quintet qui regroupe quelques uns des plus grands virtuoses de la scène hexagonale, et qui est pour la troisième fois publié par le label anglais d'Eddie Prevost, Matchless. Double CD donc, qui regroupe environ 1h30 d'improvisations live enregistrées l'année dernière à quelques mois d’intervalle. Rien d'étonnant à ce qu'un membre d'AMM publie ces enregistrements d'ailleurs, étant donnée l'absence totale et radicale de hiérarchie dans cette formation: chaque musicien a bien une fonction à l'intérieur de la structure, mais chacun sait surtout s'intégrer complètement et se fondre, presque jusqu'à la dépersonnalisation, dans un son global, mais surtout, créatif et aventureux. Une musique holiste où chaque partie (sonore, individuelle, créative) est asservie au tout, à la musique, au son, à la création. Impossible dès lors de parler de free jazz, même si la plupart des musiciens présents dans ce disque participe activement à cette scène, car Hubbub ne libère pas le jazz, mais l'abolit en prenant l'exact contrepied de cette musique: la fin des solistes et de la hiérarchie (fonctionnaliste: soliste/harmonique/rythmique et musicale: écriture verticale) signe la fin du jazz et l'avènement d'une musique neuve et fraîche débarrassée de nombreuses contraintes.

90 minutes d’explorations soniques divisées en 3 pièces qui s'attachent toutes à déployer les interférences, comme on peut le voir dès la première piste. Sur ces 45 minutes, il n'est pas question de silence, le son est constant et omniprésent, chaque musicien intervient presque toujours. Aux premiers abords, le son est pesant tellement il est monolithique, mais dès que l'on se laisse prendre au jeu, le voyage devient intense, rassurant et poétique. Étonnamment, si le son est monolithique, il n'en est pas moins constitué de nombreuses strates qui agissent selon des dynamiques complètement différentes, mais qui se rejoignent constamment sans perdre de leur autonomie, ce qui permet de faire vivre cette musique, et ce qui nous donne cette sensation de respiration apaisée et de mouvement assuré et organique. Au milieu de la pièce, la tension devient débordante, exacerbée et finit par retomber dans des limbes sonores faites de drones, de nappes, de percussions, et des phrasés surgissent, les strates ne sont plus de longues nappes qui se fondent mais des interventions qui se confrontent. Dès lors, l'attention portée sur les interférences entre les différents univers sonores devient vraiment  proéminente, et surtout, réussie. Car en tant qu'auditeur, nous sommes toujours en attente, en attente d'une réponse, et on n'a plus d'autre choix que de suivre la trajectoire musicale d'Hubbub et de se laisser entraîner dans ce magnifique voyage, tant l'attente serait insoutenable si nous n'avions pas accès aux propositions musicales des instrumentistes. Hubbub pose la question de savoir ce qui peut surgir de la confrontation d'une mélodie au piano, d'une longue note au ténor, de multiphoniques à l'alto, de très légers sons percussifs et de notes indéterminées frottées à la guitare, le tout toujours fondu dans un timbre cohérent et unifié, dans un son monolithique sans être nécessairement fort, mais toujours puissant de par son unité. Il y a encore de nombreuses formes d'interventions, toujours acoustiques, selon des techniques souvent étendues, mais je ne crois pas que le timbre soit l'intérêt principal de cet enregistrement, car même s'il est original et intense, le plus intéressant réside plutôt dans l'exploration des interférences entre les différents univers sonores, exploration qui nous amène dans des contrées vraiment inattendues, fortes, belles et intenses.

Durant ces trois pièces, on peut ressentir les mêmes étranges sensations qui nous assaillent devant un tableau de Kandinsky: Whobub anime des couches sonores en les interpénétrant et les superposant, la vie prend forme dans la rencontre et la confrontation entre différents éléments, comme elle prend forme, chez Kandinsky qui n'est pas sans s'inspirer des formes musicales, dans la superposition des formes géométriques et des couches de couleurs pures. Et si ces éléments pouvaient être rugueux et tendus pendant la première pièce, le deuxième set propose une musique beaucoup plus lisse et détendue. L'exploration se fait plus apaisante car elle est accompagné d'éléments connus, donc rassurants, tel ce riff de guitare, consonant et pulsé, et ces répétitions régulières, presque incantatoires, d'une note au piano, les attaques des vents sont souples et légères, jamais agressives, tout devient plus léger. Au fur et à mesure, l'espace tend même à se détendre et à s'aérer, et le terrain créé devient alors apaisant, on se laisse porter et bercer par des flots soniques, maternels et océaniques; apaisants, relaxants et oniriques donc. La simplicité ne cache pas la richesse des textures et la transparence des structures, on sait où on est et où on va, Whobub a aussi quelque chose de rassurant dans son exploration de territoires vierges. Et à l'intérieur de ce territoire, chacun trouve sa place, et laisse de l'espace à l'autre: une musique égalitaire et communautaire à l'image des idéaux d'AMM. Un espace où se développe des potentialités interstitielles infinies et surtout magnifique. Chaque interférence déploie un univers nouveau, souvent mélancolique, parfois pesant, mais toujours vivant et organique, un espace proche des abysses musicaux. Un espace profond, inexploré et qui peut paraître hostile étant donné l'attention et la disponibilité qu'il requiert, cependant ces abysses sont prêts à révéler des incongruités et à déployer des phénomènes paranormaux totalement inouïs et toujours surprenant. Trois sets qui sont bien loin d'être dans l'urgence des réactions et des réponses spontanés, qui sont plutôt dans la contemplation, l'étonnement et l'attention de qui se peut se passer, se passe et ne se passe pas, lorsque différents éléments, de quelque nature qu'ils soient, se rencontrent. Et le quintet Hubbub sait toujours prendre le temps nécessaire au déploiement de la richesse de chaque interaction, lorsqu'elle en vaut la peine.

Whobub réunit donc trois splendides pièces qui forment une musique nouvelle aux potentialités extrêmement riches. Un territoire abyssal radicalement riche et excitant où se déploie une musique égalitaire et sensible, un monde où les oppositions entre écriture et improvisation, entre soliste et accompagnement, n'ont plus de sens et sont abolies, intégrées et dépassées. Une musique minimaliste, concentrée, complexe, sensible, profonde, neuve et belle qui touche profondément l'auditeur au-delà de toute raison, qui atteint notre être au-delà de notre humanité: une musique vivante et cosmique. Whobub est un chef d’œuvre, à écouter absolument!

Tracklist: 01-WHO / 02-BUB 1 / 03-BUB 2