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Vanessa Rossetto - "The way you make me feel" & "Adult Contemporary"

Si je n'ai plus beaucoup de souvenirs des premiers disques que j'ai entendu de Vanessa Rossetto, je ne pense pas oublier ses derniers avant longtemps (les trois sortis cette année 2016 en tout cas). Cette artiste texane se révèle bien être une des nouvelles musiciennes expérimentales américaines les plus intéressantes, notamment à travers ses compositions pour field-recordings. Auparavant, je trouvais son travail  proche de celui d'Anne Guthrie, dans son utilisation du quotidien, mais j'avais l'impression qu'il manquait quelque chose par rapport à cette dernière notamment, que ce soit au niveau de la prise de son, ou dans la clarté des structures. Mais voilà que tous ces écueils sont largement dépassés, et que Vanessa Rossetto explore maintenant le son d'une manière unique : intime et musicale, expérimentale et transfigurative.
The way you make me feel est le résultat de quelques semaines d'enregistrements intenses à New-York. Durant une résidence dans cette métropole, Vanessa Rossetto a passé tout son "temps libre" à capturer tous les sons possibles, présents à NY : sons électriques, électroniques, urbains, industriels, mécaniques, etc. Il s'agit pour la plupart de sons anecdotiques, des phénomènes sonores qu'on n'entend plus et des parasites imperceptibles. Vanessa Rossetto a ainsi capturé sur le vif toute une masse de ces débris sonores, de ces parasites acoustiques, et de ces déchets environnementaux pour composer une suite de quatre pièces chez elle.

Tous ces détails quotidiens, ces sons environnants, proches du chaos et sources d'angoisse quand on s'y attarde, tout ce matériel qui fait notre environnement sonore est ici décomposé en petites unités, superposées les unes aux autres. Vanessa Rossetto accumule des strates d'enregistrements pour composer quatre longues pièces continues. Cette continuité, c'est le dépassement de l'angoisse et du chaos, la maîtrise d'un environnement qui nous échappe. En décomposant ces sons pour les assembler et les structurer de manière personnelle et intime, avec douceur et noirceur également, Rossetto peut se réapproprier un monde hors de contrôle. Elle se l'approprie par la composition, et nous pouvons nous retrouver dans ce monde grâce à l'écoute de cette appropriation personnelle. Je crois que toute la force de ces quatre compositions réside dans cette réappropriation d'un monde sonore hors de contrôle, dans ce dépassement du chaos et de l'angoisse.

Si, à première vue, ces pièces paraissent sombres, abstraites et continues, une écoute plus attentive révèle de nombreux passages lumineux, de nombreux éclats dans les ruptures, mais aussi une foule de détails et une possibilité de reconnaître de nombreux matériaux qui au début paraissent insaisissables. Vanessa Rossetto a composé ici quatre pièces utilisant une large palette de couleurs, des structures claires, qui évoluent et surprennent, des matériaux hors du commun (du commun musical j'entends), quatre pièces uniques et fantastiques qui dépassent totalement leurs sources, qui dépassent la quotidienneté, l'urbanité et le parasitisme de ces dernières pour leur conférer un statut d'œuvre d'art.

Puis, dans Adult Contemporary, c'est toujours de ce dépassement dont il s'agit, de la transfiguration du réel. Dans ces trois pièces publiées cet été, Vanessa Rossetto utilise toujours des sons très quotidiens, très réels, bruts et proches, comme une des premières sources sonores de ses compositions. Les pièces sont construites différemment ici, d'autres sources électroniques semblent être utilisées, ainsi que d'autres manières de transformer les enregistrements, mais le but paraît être toujours de créer une sorte de nouvelle musique concrète, une musique concrète basée sur une réalité quotidienne invisible.

A la différence de The way you make me feel, les fragments de réel capturés pour Adult Contemporay sont ressentis comme une réalité beaucoup plus asservie, beaucoup plus maîtrisée. L'environnement n'échappe plus à Rossetto, il est saisi et utilisé pour ce qu'il est, il est capturé tel quel, dominé dans la transformation et les effets, exploité dans des compositions claires qui ne sont plus des accumulations de strates. Au contraire, Rossetto utilise ici toutes les qualités de ces fragments de réels, de ces bribes de conversations saisies, de ces cris enfantins, du traffic, des parasites électriques ou mécaniques, des insectes pour les exploiter tels quels, pour en extraire les propriétés essentielles et les asservir aux besoins des compositions. Elle saisit ainsi telle intensité, telle dynamique, telle douceur, telle force, de chaque enregistrement, pour parfois la mettre en boucle, parfois la transformer à l'aide d'effets de réverbération, de ralenti, ou bien elle l'utilise de manière pure et contemplative et le laisse se déployer aux besoins des structures.

Les pièces sont construites en plusieurs parties qui évoluent crescendo souvent, allant vers des timbres de plus en plus abrasifs, de plus en plus forts, de plus en plus intenses. Puis tout se rompt, pour aboutir dans un silence qui laisse place au déploiement d'autres enregistrements. Ces évolutions sont souvent appuyées par du bruit ambiant, des nappes corrosives ou des fréquences extrêmes qui donnent une ampleur et une dimension encore plus profonde à tous cesenregistrements. Les structures sont claires, les fragments de réels composent une musique nouvelle qui évolue comme un rêve : de façon intense au niveau émotionnel, de façon abrupte et irrationnelle au niveau structurel. On ne sait jamais réellement ce qui va suivre, ni où on est, et c'est toute la magie de ces trois pièces : nous plonger dans un univers inattendu, surprenant, où la banalité et le quotidien se trouvent transformés en sons irréels, surnaturels, et oniriques. 



VANESSA ROSSETTO - The way you make me feel (CD, Unfathomless, 2016) : https://unfathomless.wordpress.com/releases/u35-vanessa-rossetto/

VANESSA ROSSETTO - Adult Contemporary (cassette, No Rent, 2016) : http://www.norentrecords.com/product/nrr-30-vanessa-rossetto-adult-contemporary-c-40







bruno duplant solo & trio

Bruno Duplant - Quelques usines fantômes (Unfathomless, 2012)

Où est-on? que fait-on? dehors? à l'intérieur d'une usine? dans un studio? entend-on des sons préenregistrés? Bruno joue-t-il avec des objets glanés dans une usine désaffectée? Toutes sortes de questions affluent en écoutant ce très étrange disque. Des questions sur les sources (difficilement identifiables pour la plupart), sur le but, et la forme. Heureusement, le titre peut donner quelques éléments. A partir de lieux réels (usines), mais désaffectés, Bruno donne son interprétation d'un certain espace sonore. Car les fantômes ne sont rien d'autres que des projections humaines, des interprétations de la vie d'un lieu. Sauf qu'ici, les fantômes deviennent du son, deviennent de l'art sonore. Formellement, les trois pièces ressemblent à un mélange de drone, de field-recordings et d'ambient. Une musique sombre et minimaliste, où un long flux ressemblant à du vent qui s'engouffre dans un immense hall accompagne des interventions étranges composées d'objets métalliques frappés, ou laissés tomber au sol. Parfois des nappes synthétiques surgissent, tandis que d'autres objets sont frottés. On ne sait jamais trop où l'enregistrement et la composition se situent. Il y a un entremêlement constant entre les spécificités des lieux et les projections du compositeur. L'âme du musicien est intimement liée à celle des lieux fréquentés. Les longs souffles et drones qui parcours ces usines fantômes, souvent lourds, graves et pesants, ainsi que l'aspect aléatoire et irrationnel des objets entendus, tous ces éléments contribuent au sentiment d'être réellement au sein d'un univers spectral et fantomatique. Seulement, on ne sait jamais si ce sont les fantômes des usines ou ceux de Duplant qui pénètrent nos oreilles et notre esprit.

Quelques usines fantômes, trois pièces qui laissent place au doute, à l'incertitude, au hasard, à la chance, au silence - mais aussi à un étirement du temps irréel. Trois pièces où se mélangent les projections d'un compositeur, et l'aspect sombre et industriel de la fin d'une ère manufacturière. Un des films qui m'a le plus marqué ces dix dernières années, A l'ouest des rails (de Wang Bing), a été tourné il y a une dizaine d'année dans une gigantesque usine-cité. Il s'agissait déjà presque d'une usine fantôme, une usine métallurgique qui n'avait plus lieu d'être et qui était encore habité par des ouvriers-oisifs désincarnés et cassés. Quelques usines fantômes donnent un aperçu de ce à quoi cette usine doit ressembler aujourd'hui, dix ans après, avec tous ses morts et ses chômeurs, tous ses hommes et femmes rompus par un travail voué à la déliquescence.

informations & extraits: http://unfathomless.wordpress.com/releases/u13-bruno-duplant/

Delphine Dora/Bruno Duplant/Paulo Chagas - Onion Petals As Candle Light (Wild Silence, 2012)

Une enveloppe marron, ornée d'une belle photo abstraite et aérée - c'est dans ce paquet aussi élégant qu'artisanal qu'est sorti le trio Dora/Duplant/Chagas, première référence du label Wild Silence. Un trio piano/contrebasse/clarinette qui se situe entre la chanson, la musique de chambre, le jazz et l'improvisation libre. Libre et libérée, notamment des contraintes de la musique non-idiomatique - et cette libération révèle alors des influences aussi nombreuses que variées: les mélodies précieuses, poétiques et atonales de Webern, les préparations et le silence de John Cage, l'improvisation moderne et aérée de Giuffre, les ritournelles populaires, l'improvisation free et organique, etc. Autant d'éléments qui parcourent cette suite de dix pièces courtes et variées. On y trouve en effet de nombreuses couleurs, vives, éclatantes ou sombres, des accents légers ou pesants. Chaque pièce renferme un univers singulier, intime, précieux et poétique. Un univers parfois naïf et doucereux, mais toujours très aéré et atemporel. Comme une suite de rêves sonores, de rêveries rétro-futuristes. Un bon début pour ce trio, qui nous révèle au passage une pianiste prometteuse.

informations: http://www.outsiderland.com/wildsilence/
écoute: http://wildsilencelabel.bandcamp.com/album/onion-petals-as-candle-lights